Sciences dessus dessous

Archive, mai 2010

Il existe une vieille mare où toutes les sciences, pures comme humaines, aiment jeter leur pavé de temps à autre, les uns soutenant que le destin des civilisations est d’abord déterminé par des facteurs physiques comme le climat, les autres répondant que la culture, l’économie et la politique jouent des rôles bien plus prépondérants. Mais comme il s’agit d’un étang manifestement très profond, il restait encore de la place pour une nouvelle pierre : d’après une étude publiée dans la Public Library of Science ONE, un modèle très élémentaire tenant uniquement compte du sol et du climat suffit à prédire en grande partie la prospérité des sociétés actuelles.

En ajustant un modèle de «niche écologique» auparavant utilisé pour prédire la distribution de papillons de nuit (!), l’entomologue suisse Jan Beck est parvenu non seulement à lier la qualité des sols et du climat à la densité de population et au type d’occupation du territoire (agricole, élevage sédentaire, élevage nomade et chasse-cueillette), ce qui est une évidence, mais aussi à une variable économique actuelle (la «parité du pouvoir d’achat», sorte de «PIB ajusté» pour faciliter les comparaisons). En outre, les régions qui se prêtent bien à deux usages concurrents (agriculture et élevage nomade) se sont aussi avérées être le théâtre de conflits violents plus souvent que les autres.

Dans une entrevue avec le magasine Science, M. Beck s’est dit «plutôt surpris (de voir que) en utilisant seulement ces deux facteurs, le sol et le climat, on peut prédire de manière fiable l’usage des sols».

De nombreuses critiques ont été formulée au sujet du «géodéterminisme», dont certaines sont fort valables — en particulier le fait que la fortune des civilisations varie beaucoup dans le temps, comme en fait foi la «Grande Noirceur» médiévale où l’Occident était nettement en retard sur ses voisins et subissait d’ailleurs leurs assauts (ottomans et mongols, par exemple) plutôt que de porter les conflits chez eux, comme il le fera plus tard. Des économistes cités par Science font en outre remarquer que l’agriculture n’occupe plus qu’une part minime de l’économie dans les pays avancés et que si la géographie faisait foi de tout, les efforts de développement du Tiers Monde ne donneraient rien (ce qui n’est pas le cas).

Vous me direz ce que vous en pensez, mais à mon sens ces reproches manquent le point fondamental du géodéterminisme (et peut-être son seul qui ait de la valeur) : la géographie ne fait pas foi de tout, bien entendu ; mais sur le (très) long terme, oui, c’est elle qui donne la tendance. À la base, comme l’explique le biologiste américain Jared Diamond dans la «bible» de cette école de pensée, Guns, Germs and Steel (un bijou de livre, en passant), l’agriculture permet une plus grande densité de population et de générer des surplus alimentaires plus importants par km2. Une plus grande partie de la population se trouve alors libérée de la production de nourriture et peut se spécialiser (forgerons, maçons, soldats, etc.). Ce qui, bien sûr, peut en retour améliorer les rendements agricoles grâce à de meilleurs outils, ce qui permet de spécialiser encore plus de gens, etc.

Évidemment, cela n’immunise en rien contre des reculs ni n’invalide les facteurs cultures et économiques. Mais quand on observe l’histoire sur plusieurs millénaires, on s’aperçoît que les plus grands empires ont tendance à apparaître et à réapparaître aux mêmes endroits, comme l’Europe, le Croissant fertile, la Chine… N’y a-t-il pas là des facteurs communs ?

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Dimanche 30 mai 2010 | Mise en ligne à 9h14 | Commenter Commentaires (35)

Qui a peur des mines d’uranium ?

Les mines d’uranium sont-elles aussi cancérigènes que certains groupes, dont la vingtaine de médecins de Sept-Îles qui menacent de démissionner si une mine voit le jour dans leur patelin, le disent depuis l’automne dernier, m’a demandé Michel Renaud, de Québec, pour ma chronique ? Ça pourrait faire jaser…

La réponse que j’ai trouvée, grosso modo, est que même si les dangers des rayons ionisants n’ont plus à être démontrés, il n’est pas évident du tout qu’une mine d’uranium en produit suffisamment pour causer des cancers. Mais comme me l’a dit Marcel Lacroix, professeur de physique à l’Université de Sherbrooke et docteur en génie nucléaire, «dès qu’on parle de nucléaire, c’est comme si on brandissait un crucifix devant un vampire».

Il y a une part d’irrationnel, ça semble clair. Mais la crainte peut aussi venir du modèle mathématique que l’on a longtemps utilisé (et utilise encore) pour évaluer les risques associés aux très faibles expositions, le «modèle linéaire sans seuil», de son petit nom. Comme on disposait de très peu de données pour chiffrer ce danger, on s’est servi de ce qu’on savait des doses plus fortes pour déduire mathématiquement ce que l’effet des très petites doses de radiation. Or, ce modèle est maintenant très critiqué parce qu’il exagère beaucoup (voir «invente») le danger de ces faibles expositions.

Plus de détails dans ma chronique

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On a fait grand cas de l’annonce, la semaine dernière, de la création d’une «cellule synthétique» capable de se reproduire. Et l’on avait sans doute pas tort puisqu’il s’agit non seulement d’une première, mais aussi, de l’avis de tous, d’une bien belle réussite technique. Mais maintenant que la poussière a eu quelques jours pour retomber, le New Scientist vient de publier un dossier éclairant sur la véritable valeur scientifique de cette percée. Conclusion : on respire par le nez…

Pas question d’enlever du mérite à Craig Venter, le chercheur américain indépendant qui a, selon ses propres termes, mis au monde «la première espèce (…) dont le parent est un ordinateur». M. Venter a en effet littéralement fabriqué un génome (d’une bactérie nommée Mycoplasma mycoides) dont la séquence, connue, se trouvait sur son disque dur, puis l’a transplanté dans une autre bactérie, Mycoplasma capricolum (un proche parent) et la «nouvelle espèce» s’est mis à se répliquer.

Voilà qui est «merveilleux», disent les chercheurs interviewés par le magazine britannique. Mais on sait depuis longtemps synthétiser de l’ADN, et on a déjà transplanté bien des génomes d’une bactérie à une autre, d’une espèce apparentée. C’est le mélange des deux, ici, qui est une première.

En outre, a commenté le bioingénieur médical de Boston University James Collins, «cela n’ouvre pas immédiatement de nouvelles avenues de recherche pour la communauté scientifique» — d’autant moins, note-t-il, que Venter a dépensé 40 millions $ pour sa réussite et que les chercheurs académiques ne disposent pas de ce genre de financement.

Et puis, ont souligné d’autres experts, il existe déjà d’autres moyens, plus faciles et moins dispendieux, de changer le génome d’une bactérie…

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