Il existe une vieille mare où toutes les sciences, pures comme humaines, aiment jeter leur pavé de temps à autre, les uns soutenant que le destin des civilisations est d’abord déterminé par des facteurs physiques comme le climat, les autres répondant que la culture, l’économie et la politique jouent des rôles bien plus prépondérants. Mais comme il s’agit d’un étang manifestement très profond, il restait encore de la place pour une nouvelle pierre : d’après une étude publiée dans la Public Library of Science ONE, un modèle très élémentaire tenant uniquement compte du sol et du climat suffit à prédire en grande partie la prospérité des sociétés actuelles.
En ajustant un modèle de «niche écologique» auparavant utilisé pour prédire la distribution de papillons de nuit (!), l’entomologue suisse Jan Beck est parvenu non seulement à lier la qualité des sols et du climat à la densité de population et au type d’occupation du territoire (agricole, élevage sédentaire, élevage nomade et chasse-cueillette), ce qui est une évidence, mais aussi à une variable économique actuelle (la «parité du pouvoir d’achat», sorte de «PIB ajusté» pour faciliter les comparaisons). En outre, les régions qui se prêtent bien à deux usages concurrents (agriculture et élevage nomade) se sont aussi avérées être le théâtre de conflits violents plus souvent que les autres.
Dans une entrevue avec le magasine Science, M. Beck s’est dit «plutôt surpris (de voir que) en utilisant seulement ces deux facteurs, le sol et le climat, on peut prédire de manière fiable l’usage des sols».
De nombreuses critiques ont été formulée au sujet du «géodéterminisme», dont certaines sont fort valables — en particulier le fait que la fortune des civilisations varie beaucoup dans le temps, comme en fait foi la «Grande Noirceur» médiévale où l’Occident était nettement en retard sur ses voisins et subissait d’ailleurs leurs assauts (ottomans et mongols, par exemple) plutôt que de porter les conflits chez eux, comme il le fera plus tard. Des économistes cités par Science font en outre remarquer que l’agriculture n’occupe plus qu’une part minime de l’économie dans les pays avancés et que si la géographie faisait foi de tout, les efforts de développement du Tiers Monde ne donneraient rien (ce qui n’est pas le cas).
Vous me direz ce que vous en pensez, mais à mon sens ces reproches manquent le point fondamental du géodéterminisme (et peut-être son seul qui ait de la valeur) : la géographie ne fait pas foi de tout, bien entendu ; mais sur le (très) long terme, oui, c’est elle qui donne la tendance. À la base, comme l’explique le biologiste américain Jared Diamond dans la «bible» de cette école de pensée, Guns, Germs and Steel (un bijou de livre, en passant), l’agriculture permet une plus grande densité de population et de générer des surplus alimentaires plus importants par km2. Une plus grande partie de la population se trouve alors libérée de la production de nourriture et peut se spécialiser (forgerons, maçons, soldats, etc.). Ce qui, bien sûr, peut en retour améliorer les rendements agricoles grâce à de meilleurs outils, ce qui permet de spécialiser encore plus de gens, etc.
Évidemment, cela n’immunise en rien contre des reculs ni n’invalide les facteurs cultures et économiques. Mais quand on observe l’histoire sur plusieurs millénaires, on s’aperçoît que les plus grands empires ont tendance à apparaître et à réapparaître aux mêmes endroits, comme l’Europe, le Croissant fertile, la Chine… N’y a-t-il pas là des facteurs communs ?
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