Sciences dessus dessous

Archive, janvier 2010

Dimanche 24 janvier 2010 | Mise en ligne à 14h58 | Commenter Commentaires (36)

Lecture : nos meilleures ennemies

Il faudra bien, un jour, que l’humanité se résigne à l’idée qu’elle n’est pas chez elle sur Terre. Et cela n’a rien à voir avec la morale ou l’environnementalisme : qu’on le veuille ou non, «notre» planète est en fait la propriété des bactéries, qui en dominent chaque centimètre carré. Et pour tout dire, quand on songe au fait que le corps humain transporte (principalement sur sa peau, sur la paroi de son tube digestif et dans son appareil respiratoire) en permanence environ 10 fois plus de bactéries qu’il ne compte de cellules, on en vient à se demander si l’humanité se possède elle-même…

germs.jpgMais dans tous les cas, soutient l’auteure américaine Jennifer Snyder Sachs dans son livre Good Germs, Bad Germs : Health and Survival in a Bacterial World (Hill and Wang, 2007), l’homme moderne aurait grand intérêt à cesser la guerre tous azimuts qu’il livre aux véritables «maîtres des lieux» depuis plus d’un siècle. D’abord parce que malgré notre arsenal de produits nettoyants et d’antibiotiques, c’est un conflit dont nous ne sortirons jamais vainqueurs. Et ensuite, plaide Mme Sachs, parce que plus on explore notre relation immémoriale avec les bactéries, plus on se rend compte qu’elles peuvent être de puissantes alliées, bien que la médecine les ait largement ignorées jusqu’à maintenant.

L’auteure, on s’en doute, est une ardente défenseresse de l’«hypothèse de l’hygiène», qui attribue (en partie) l’actuelle épidémie d’asthme, d’allergies et de maladies autoimmunes au fait que nous vivons dans des sociétés «trop propres». Notre système immunitaire, selon cette hypothèse, évolue depuis des millions d’années dans un monde où les bactéries sont omniprésente et il est donc fait pour composer avec leur présence. Et même, dit Mme Sachs, qu’il doit même se montrer relativement tolérant envers certaines intrusions de temps en temps — une forte réaction inflammatoire étant souvent inutile face aux bactéries les plus communes de notre environnement, car notre sang comporte déjà tous les anticorps nécessaires pour contenir l’«invasion». Mais quand le système immunitaire est insuffisamment exposé aux bactéries pendant l’enfance, il risque de ne pas apprendre correctement ce qu’il doit tolérer et ce qu’il doit combattre, ce qui peut l’amèner à réagir de manière disproportionnée à des substances inoffensives (c’est l’allergie) ou alors à attaquer des cellules du corps humain qu’il ne reconnaît pas (c’est la maladie autoimmune).

Rien de nouveau sous le soleil. Cette hypothèse est connue des milieux savants depuis longtemps et jouit d’une large couverture médiatique. Mais elle a rarement été aussi clairement présentée (et bien défendue) que dans Good Germs, Bad Germs, dont l’intérêt réside dans la qualité de l’exposé et la minutie de sa documentation — très impressionnantes, disons-le. Connaît-on beaucoup d’autres ouvrages «grand public» qui vont jusqu’à fouiller dans des revues médicales du XIXe siècle pour montrer que les allergies et beaucoup de maladies autoimmunes étaient pratiquement inexistantes avant cette époque et qu’elles sont d’abord apparues dans les classes aisées, qui furent les premières à adopter une hygiène moderne ?

L’auteure ne ménage pas non plus le nombre des exemples pour illustrer à quel point nos relations (amicales) avec les bactéries sont profondes et importantes (sans oublier «absolument captivantes») allant bien au delà de la classique digestion — ce qui serait déjà pas mal.

Ainsi, martèle Sachs, même les femmes enceintes recourent, sans le savoir, à l’aide des bactéries. À peu près à mi-grossesse, en effet, la paroi vaginale commence à sécréter une substance sucrée dans le but d’attirer (et j’ai bien dit attirer, pas combattre) une espèce particulière de bactéries, les lactobacilles.

Pourquoi laisser entrer le loup dans la bergerie, vous effrayez-vous ?

Eh bien c’est pour mieux protéger l’agneau, mon enfant, même si ces lactobacilles ne s’en rendent pas vraiment compte… En fermentant le sucre de la paroi vaginale, les lactobacilles produisent de l’acide lactique et même, dans certains cas, du peroxyde d’hydrogène, aidant ainsi à repousser d’autres envahisseurs nuisibles.

En fait, plaide Sachs au fil de ses exemples, ce ne sont souvent pas tant les bactéries elles-mêmes qui causent problème, mais plutôt leur trop forte présence au mauvais endroit, ou encore, à l’occasion, leur présence trop faible. De là à voir un potentiel thérapeutique aux bactéries, il n’y a évidemment qu’un pas, que l’auteure franchit allégrement. Elle cite à l’appui, entre plusieurs autres, le cas de l’épidémie de Staphilococcus aureus phage type 80/81, ou «80/81» pour les intimes, qui a fait des ravages dans les pouponnières américaines à la fin des années 50.

S. aureus est un occupant fréquent de nos narines qui cause généralement peu de problèmes. Mais ce «80/81» était une souche extrêmement virulente qui avait, en plus, le vilain défaut d’être une des toutes premières bactéries résistantes à tous les antibiotiques connus à l’époque. Sa progression fut à ce point fulgurante, et les hôpitaux étaient à ce point désarmés, que ce fut une des seules périodes du XXe siècle où la mortalité infantile a augmenté aux États-Unis. Jusqu’à ce qu’un médecin tente l’expérience (controversée au début) d’infecter volontairement les narines et le cordon ombilical des nouveaux-nés avec une autre souche de S. aureus connue pour être inoffensive, la «502A». Les résultats furent rapides et concluants : en occupant à l’avance les endroits qu’aurait choisi 80/81 pour s’implanter, 502A formait une sorte de «couche protectrice» que sa mortelle cousine ne parvenait pas à franchir, et l’on parvint enfin à contenir l’épidémie.

Bref, argue Mme Sachs, il faut nous débarasser de cette idée que toute bactérie est nécessairement un ennemi à abattre, qui a apparemment mené l’Occident à trop désinfecter ses milieux de vie et qui a conduit la médecine à surutiliser des antibiotiques à large spectre — avec les problèmes de résistance que l’on sait. Mme Sachs, notons-le, ne plaide évidemment pas pour un retour à une hygiène médiévale, qui causait elle-même d’énormes problèmes de santé. Mais elle plaide pour le développement et l’usage d’antibiotiques plus ciblés, qui «désarmeraient» les bactéries (en les empêchant par exemple de produire des toxines) plutôt que de les tuer, ce qui les empêcherait de devenir résistantes. Et elle souligne énergiquement la nécessité de consacrer plus d’efforts de recherche à nos relations avec les bactéries et à leurs éventuels usages médicaux.

En bout de ligne, Good Germs, Bad Germs est un vibrant (et convaincant) plaidoyer pour une meilleure connaissance de nos symbioses bactériennes. Comme à la plupart des plaidoyers, on pourrait certainement reprocher à celui-ci de ne présenter qu’un seul côté de la médaille et de taire les critiques de l’hypothèse hygiénique. L’expérience que j’en ai, comme journaliste scientifique, est que les experts prennent encore bien soin d’en parler comme d’une hypothèse. La théorie doit donc encore comporter de grands «trous», mais Sachs est à peu près muette sur le sujet.

Mais malgré tout, devant un livre d’une telle qualité, je me dis qu’il vaut encore mieux prescrire une lecture avide, quitte à se l’administrer avec un petit grain de sel au besoin…

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Jeudi 21 janvier 2010 | Mise en ligne à 11h43 | Commenter Commentaires (200)

Climategate : leçons de marketing

Un véritable déluge de rebondissements s’est abattu sur le monde de la climatologie dans les 24 dernières heures. Voyons si l’on peut faire entrer l’essentiel de cet averse dans un texte étanche…

À tout seigneur, tout honneur. Pris dans une tourmente médiatique depuis des semaines au sujet d’une prédiction lancée un peu légèrement dans son dernier rapport, le Groupe intergouvernemental d’étude sur le climat (GIEC) a admis hier son erreur. Son document de 2007 avançait que les glaciers de l’Himalaya reculaient beaucoup plus rapidement que les autres glaciers du monde et qu’ils risquaient de disparaître d’ici 2035.

Or, il est par la suite apparu que cette affirmation reposait uniquement sur un article paru en 1999 dans le New Scientist, lequel citait un glaciologiste indien, Syed Hasnain, faisant cette prédiction. Et M. Hasnain a nié hier avoir tenu de tels propos.

Voilà qui paraît bien mal, et le GIEC aurait dû mieux vérifier ce qu’il avançait dans ce paragraphe, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais à mon humble avis, pour peu que l’on dépasse le niveau des apparences et des impressions (et il faut le faire), on n’aperçoît plus qu’une tempête dans un verre à shooter. D’abord, parce que cette prédiction était somme toute très secondaire et ne constituait absolument pas, loin s’en faut, une des clefs de voûte du travail du GIEC. Il ne s’agit que d’un paragraphe, et un seul, dans un rapport long de 900 pages. Ensuite, parce que comme l’ont rappelé hier deux experts américains lors d’une conférence de presse (Ben Santer et Lonnie Thompson), l’arbre ne doit pas cacher la forêt : les glaciers de l’Himalaya n’auront sans doute pas disparu en 2035, mais une étude menée récemment sur un échantillon de 442 glaciers en a trouvé seulement 26 qui «croissaient», 18 qui se maintenaient et 398 qui reculaient.

Alors le GIEC peut bien avoir fait une prédiction à la légère, cela ne change rien au protrait global. La planète se réchauffe. L’immense majorité des glaciers reculent. Point final.

Le problème, néanmoins, est que ce genre d’erreur est en plein ce que recherchent des adversaires prêts à déployer un peu de mauvaise foi pour vous faire mal paraître. Les dénialistes, qui rejettent les conclusions du GIEC (malgré le consensus scientifique) voulant que les changements climatiques sont en grande partie causés par l’activité humaine, ont donc sauté sur l’occasion. Puisqu’il a été démontré qu’un paragraphe était faux, disent-ils, cela signifie nécessairement que le reste des 900 pages ne vaut rien.

C’est un raisonnement qui ne tient pas debout, mais cet épisode suit tout de même de très près le «courriels-gate», ce qui n’améliore pas les apparences. Oh, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat dans ce cas-là non plus. Et on se dit que deux fois zéro devrait donner zéro. Mais l’affaire est devenue publique, et le «p.r.» a ses raisons que l’arithmétique ne connaît pas. D’où le bruit médiatique des dernières heures. On ne peut qu’espérer que la crédibilité des scientifiques du climat ne souffrira pas trop de ce matraquage qu’elle ne méritait pas.

Et à ce sujet le dernier numéro de Nature, paru hier (décidément une journée qui refusait de finir), tombe à pic. Dans son éditorial, la prestigieuse revue tire des leçons de l’affaire des courriels, qui démontre selon elle les vertus de la transparence. Les experts du climat dont les échanges électroniques ont été piratés, puis publiés sur Internet, n’avaient absolument rien à cacher, mais ils se sont plus ou moins comporté comme si c’était le cas — et c’est ce qui leur a fait perdre la bataille des apparences.

On trouve dans le même numéro de Nature un dossier très intéressant sur «les vrais trous dans la science du climat». Il y a encore des questions très importantes auxquelles la climatologie n’a pas encore répondu, et il ne faut surtout pas le nier, plaide la revue. Il faut au contraire expliquer à tous quelles sont ces questions, mais en même temps souligner que cela n’enlève rien au fait qu’on commence à en connaître assez long sur le climat, qu’à peu près tous les indices connus pointent vers un réchauffement brusque et d’origine anthropique, et que les chances qu’ils pointent tous dans la mauvaise direction sont infinitésimales.

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Mercredi 20 janvier 2010 | Mise en ligne à 10h37 | Commenter Commentaires (12)

Une (rare) embellie pour Ares I

Nouveau revirement dans le feuilleton du prototype de fusée Ares I, qui est supposé remplacer les navettes spatiales — éventuellement, après pas mal de pépins divers, de retards et de dépassements de coûts. Alors qu’une commission suggérait en octobre dernier d’abandonner carrément le projet pour utiliser des fusées-cargo commerciales (modifiées pour accueillir des astronautes), l’Aerospace Safety Advisory Panel vient de rendre public un rapport soutenant qu’Ares I est l’option la plus sécuritaire.

L’idée d’une fusée-cargo modifiée, écrit le comité, «simplifie à outrance un problème complexe et difficile. En ce moment, aucun (des fabricants privés avec qui la NASA fait affaire) ne respecte les normes de sécurité pour les vols habités, malgré ce que certains croient ou prétendent».

Notons que les navettes doivent être mise au rancart cette année, mais qu’Ares I ne sera vraisemblablement pas prête avant 2017, ce qui laissera la NASA sans véhicule pendant des années. Entre-temps, les fusées russes Soyouz amèneront les astronautes et le matériel vers la Station spatiale internationale.

Le New Scientist résume l’histoire ici. Ceux qui veulent retourner aux sources peuvent télécharger le rapport ici (en pdf).

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