Il faudra bien, un jour, que l’humanité se résigne à l’idée qu’elle n’est pas chez elle sur Terre. Et cela n’a rien à voir avec la morale ou l’environnementalisme : qu’on le veuille ou non, «notre» planète est en fait la propriété des bactéries, qui en dominent chaque centimètre carré. Et pour tout dire, quand on songe au fait que le corps humain transporte (principalement sur sa peau, sur la paroi de son tube digestif et dans son appareil respiratoire) en permanence environ 10 fois plus de bactéries qu’il ne compte de cellules, on en vient à se demander si l’humanité se possède elle-même…
Mais dans tous les cas, soutient l’auteure américaine Jennifer Snyder Sachs dans son livre Good Germs, Bad Germs : Health and Survival in a Bacterial World (Hill and Wang, 2007), l’homme moderne aurait grand intérêt à cesser la guerre tous azimuts qu’il livre aux véritables «maîtres des lieux» depuis plus d’un siècle. D’abord parce que malgré notre arsenal de produits nettoyants et d’antibiotiques, c’est un conflit dont nous ne sortirons jamais vainqueurs. Et ensuite, plaide Mme Sachs, parce que plus on explore notre relation immémoriale avec les bactéries, plus on se rend compte qu’elles peuvent être de puissantes alliées, bien que la médecine les ait largement ignorées jusqu’à maintenant.
L’auteure, on s’en doute, est une ardente défenseresse de l’«hypothèse de l’hygiène», qui attribue (en partie) l’actuelle épidémie d’asthme, d’allergies et de maladies autoimmunes au fait que nous vivons dans des sociétés «trop propres». Notre système immunitaire, selon cette hypothèse, évolue depuis des millions d’années dans un monde où les bactéries sont omniprésente et il est donc fait pour composer avec leur présence. Et même, dit Mme Sachs, qu’il doit même se montrer relativement tolérant envers certaines intrusions de temps en temps — une forte réaction inflammatoire étant souvent inutile face aux bactéries les plus communes de notre environnement, car notre sang comporte déjà tous les anticorps nécessaires pour contenir l’«invasion». Mais quand le système immunitaire est insuffisamment exposé aux bactéries pendant l’enfance, il risque de ne pas apprendre correctement ce qu’il doit tolérer et ce qu’il doit combattre, ce qui peut l’amèner à réagir de manière disproportionnée à des substances inoffensives (c’est l’allergie) ou alors à attaquer des cellules du corps humain qu’il ne reconnaît pas (c’est la maladie autoimmune).
Rien de nouveau sous le soleil. Cette hypothèse est connue des milieux savants depuis longtemps et jouit d’une large couverture médiatique. Mais elle a rarement été aussi clairement présentée (et bien défendue) que dans Good Germs, Bad Germs, dont l’intérêt réside dans la qualité de l’exposé et la minutie de sa documentation — très impressionnantes, disons-le. Connaît-on beaucoup d’autres ouvrages «grand public» qui vont jusqu’à fouiller dans des revues médicales du XIXe siècle pour montrer que les allergies et beaucoup de maladies autoimmunes étaient pratiquement inexistantes avant cette époque et qu’elles sont d’abord apparues dans les classes aisées, qui furent les premières à adopter une hygiène moderne ?
L’auteure ne ménage pas non plus le nombre des exemples pour illustrer à quel point nos relations (amicales) avec les bactéries sont profondes et importantes (sans oublier «absolument captivantes») allant bien au delà de la classique digestion — ce qui serait déjà pas mal.
Ainsi, martèle Sachs, même les femmes enceintes recourent, sans le savoir, à l’aide des bactéries. À peu près à mi-grossesse, en effet, la paroi vaginale commence à sécréter une substance sucrée dans le but d’attirer (et j’ai bien dit attirer, pas combattre) une espèce particulière de bactéries, les lactobacilles.
Pourquoi laisser entrer le loup dans la bergerie, vous effrayez-vous ?
Eh bien c’est pour mieux protéger l’agneau, mon enfant, même si ces lactobacilles ne s’en rendent pas vraiment compte… En fermentant le sucre de la paroi vaginale, les lactobacilles produisent de l’acide lactique et même, dans certains cas, du peroxyde d’hydrogène, aidant ainsi à repousser d’autres envahisseurs nuisibles.
En fait, plaide Sachs au fil de ses exemples, ce ne sont souvent pas tant les bactéries elles-mêmes qui causent problème, mais plutôt leur trop forte présence au mauvais endroit, ou encore, à l’occasion, leur présence trop faible. De là à voir un potentiel thérapeutique aux bactéries, il n’y a évidemment qu’un pas, que l’auteure franchit allégrement. Elle cite à l’appui, entre plusieurs autres, le cas de l’épidémie de Staphilococcus aureus phage type 80/81, ou «80/81» pour les intimes, qui a fait des ravages dans les pouponnières américaines à la fin des années 50.
S. aureus est un occupant fréquent de nos narines qui cause généralement peu de problèmes. Mais ce «80/81» était une souche extrêmement virulente qui avait, en plus, le vilain défaut d’être une des toutes premières bactéries résistantes à tous les antibiotiques connus à l’époque. Sa progression fut à ce point fulgurante, et les hôpitaux étaient à ce point désarmés, que ce fut une des seules périodes du XXe siècle où la mortalité infantile a augmenté aux États-Unis. Jusqu’à ce qu’un médecin tente l’expérience (controversée au début) d’infecter volontairement les narines et le cordon ombilical des nouveaux-nés avec une autre souche de S. aureus connue pour être inoffensive, la «502A». Les résultats furent rapides et concluants : en occupant à l’avance les endroits qu’aurait choisi 80/81 pour s’implanter, 502A formait une sorte de «couche protectrice» que sa mortelle cousine ne parvenait pas à franchir, et l’on parvint enfin à contenir l’épidémie.
Bref, argue Mme Sachs, il faut nous débarasser de cette idée que toute bactérie est nécessairement un ennemi à abattre, qui a apparemment mené l’Occident à trop désinfecter ses milieux de vie et qui a conduit la médecine à surutiliser des antibiotiques à large spectre — avec les problèmes de résistance que l’on sait. Mme Sachs, notons-le, ne plaide évidemment pas pour un retour à une hygiène médiévale, qui causait elle-même d’énormes problèmes de santé. Mais elle plaide pour le développement et l’usage d’antibiotiques plus ciblés, qui «désarmeraient» les bactéries (en les empêchant par exemple de produire des toxines) plutôt que de les tuer, ce qui les empêcherait de devenir résistantes. Et elle souligne énergiquement la nécessité de consacrer plus d’efforts de recherche à nos relations avec les bactéries et à leurs éventuels usages médicaux.
En bout de ligne, Good Germs, Bad Germs est un vibrant (et convaincant) plaidoyer pour une meilleure connaissance de nos symbioses bactériennes. Comme à la plupart des plaidoyers, on pourrait certainement reprocher à celui-ci de ne présenter qu’un seul côté de la médaille et de taire les critiques de l’hypothèse hygiénique. L’expérience que j’en ai, comme journaliste scientifique, est que les experts prennent encore bien soin d’en parler comme d’une hypothèse. La théorie doit donc encore comporter de grands «trous», mais Sachs est à peu près muette sur le sujet.
Mais malgré tout, devant un livre d’une telle qualité, je me dis qu’il vaut encore mieux prescrire une lecture avide, quitte à se l’administrer avec un petit grain de sel au besoin…
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