Une petite question me trottinait dans la tête depuis mon retour de vacances. J’aurais sans doute dû y penser il y a plusieurs semaines, dès le début de la crise des isotopes médicaux, mais bon, mieux vaut tard que jamais : pourquoi est-ce qu’on ne produirait pas les isotopes manquants (du molybdène 99) au réacteur de Gentilly 2 ? Est-ce seulement envisageable ? Et si non, pour quelles raison ? J’en ai finalement parlé aujourd’hui (mardi) avec Guy Marleau, professeur de physique nucléaire à l’École polytechnique, et Michel Duguay, physicien nucléaire de l’Université Laval.
Je m’étais préparé mentalement, je dois dire, à me faire répondre tout bonnement que c’est une impossibilité physique, mais M. Marleau m’assure que cela pourrait se faire, encore qu’«en principe» seulement, dit-il. Le molybdnène 99 que produisait le réacteur de Chalk River, fermé ce printemps, est un sous-produit de la fission de l’uranium 235, et cette fission est obtenue en bombardant l’uranium avec des neutrons, ce que Gentilly 2 pourrait faire, selon lui. M. Duguay ajoute même que 0,7 % du «carburant» employé à Bécancour est de l’uranium 235 et que le réacteur produit déjà du molybdène 99 dans le cours normal de ses opérations.
(Petit rappel, pour ceux en ont besoin : les neutrons sont des particules qui, avec les protons, forment le noyau des atomes. Le nombre de protons est toujours le même pour un élément ; un noyau de molybdène, par exemple, a toujours 42 protons (autrement, ce serait autre chose que du molybdène). Le nombre de neutrons, cependant, peut changer sans affecter les propriétés chimiques de l’atome — encore qu’avoir trop ou trop peu de neutrons rend le noyau instable. Les différents nombres de neutrons dans le noyau font les «isotopes» ; le molybdène a habituellement entre 52 et 56 neutrons, mais le «molybdène 99», lui, en a 57. Comme les autres isotopes, il tient son nom du nombre total de particules dans son noyau (42 protons + 57 neutrons = 99 particules). L’uranium 235 a quant à lui 92 protons et 143 neutrons.)
«Mais comment sortir le molybdène 99 du réacteur ? Là est la grosse difficulté. Les barreaux de combustibles sont sortis des Candus (réacteurs comme celui de Gentilly-2, ndlr) après 1,5 année environ. Comme le temps de demi-vie du molybdène-99 est de seulement 2,7 jours (c’est-à-dire qu’après 2,7 jours, la moitié du molybdène 99 s’est dégradé en technécium, ndlr), il n’en reste pas beaucoup après 1,5 année», nuance M. Duguay.
Pour contourner cette difficulté, ajoute son collègue de la Poly, «il faudrait changer l’uranium souvent, mais Gentilly 2 n’est pas adapté pour cela.» Dans l’état actuel de la centrale, cela reviendrait grosso modo à essayer de retirer de l’essence d’une voiture en marche. Pas très pratique. On pourrait évidemment arrêter tout le bataclan le temps de changer l’uranium, mais la procédure serait lourde, car les réacteurs nucléaires sont beaucoup plus difficiles à redémarrer que les voitures…
Et bien qu’Hydro-Québec ait annoncé l’été dernier la réfection de sa centrale de Bécancour, M. Duguay ne croit pas qu’il y ait moyen de la modifier de façon à récupérer le molybdène 99, parce que «les Candus sont des réacteurs très difficiles à concevoir et à opérer». La solution, selon lui, serait plutôt de produire des isotopes avec un accélérateur de particules comme le fait le laboratoire TRIUMF, en Colombie-Britannique. «C’est une technologie mature, ça fonctionne très bien, ce n’est pas dangereux et cela reviendrait beaucoup moins cher que de le faire avec une centrale nucléaire.»
Ceci dit, on se revoit de l’autre côté de la Saint-Jean, que je vous souhaite d’ailleurs très bonne…