Sciences dessus dessous

Lundi 24 novembre 2014 | Mise en ligne à 10h50 | Commenter Commentaires (27)

L’UQAR et TransCanada : le refus vu de l’intérieur

La nouvelle a rapidement fait le tour des salles de nouvelles à la fin de la semaine dernière : l’UQAR et son Institut des sciences de la mer ont décidé de refuser la proposition de TransCanada, qui offrait de financer une chaire d’étude sur l’estuaire du Saint-Laurent. Je reproduis ici le texte que m’a envoyé vendredi un des profs de l’ISMER, Daniel Bourgault (avec son accord, bien sûr), parce que je crois qu’il peut remettre certaines pendules à l’heure.

Dès que les pourparlers entre l’UQAR et TransCanada s’étaient ébruités, début novembre, les conclusions les plus folles en avaient été tirées, comme c’est malheureusement souvent le cas en cette ère branchées sur les réseaux sociaux où la rumeur domine. La compagnie était en train d’acheter la communauté scientifique. Celle-ci, que l’on soupçonne toujours plus ou moins de putasserie parce qu’il lui arrive de produire des données qui contredisent nos idées, s’apprêtait bien sûr à se laisser faire. Présomption de scandale !

Dans le contexte actuel, où l’opinion publique est très échauffée par des semaines de campagne contre le projet Énergie Est, c’était sans doute à prévoir. Et la fuite d’un document de PR de TransCanada, qui proposait notamment de financer la recherche pour projeter une image pro-science, n’a fait qu’empirer les choses.

Alors les explications du professeur Bourgault, qui a participé à la prise de décision et vu les choses de l’intérieur, sont utiles, je pense. Il en ressort qu’on s’est (encore) énervé pour pas grand-chose. Les pourparlers n’en étaient qu’aux tous premiers contacts, et TransCanada ne semblait pas, a priori, vouloir attacher des conditions inacceptables à son argent.

Ce sont davantage des questions de crédibilité et d’apparence d’intégrité qui ont poussé les chercheurs de l’ISMER à rejeter l’offre de TransCanada, car ils ont été très choqués de voir avec quelle vitesse le tribunal de l’opinion populaire les a jugés. On pourrait sans doute déplorer que de l’argent (présumément libre d’attache) pour la science ait été repoussé pour de simples questions d’apparence, c’est vrai. Mais dans l’état actuel des choses, c’est un calcul politique qui se défend tout à fait, à mon sens, car il crève les yeux que cet argent aurait, à tort ou à raison, entaché la crédibilité de la chaire de recherche et aurait aussi, selon toute vraisemblance, éclaboussé l’ISMER au complet.

Voici donc les quelques paragraphes que m’a envoyés M. Bourgault :

«Notre décision collective ne relève pas de détails des négociations avec TransCanada. En fait, il est important de savoir qu’il n’y avait eu encore que très peu de négociation comme tel. J’aimerais spécifier aussi que nos premiers échanges avec TransCanada n’indiquaient pas d’exigences particulières de leur part. À cet égard et en ces tout débuts du processus de négociations, nous n’avons rien à reprocher à TransCanada. Je pense qu’il aurait peut-être même été envisageable que TransCanada accepte toutes les conditions de transparence, d’intégrité et de liberté intellectuelle que nous demandions. Mais nous ne nous sommes jamais rendus suffisamment loin dans le processus de négociation pour le savoir. Notre décision donc, s’est prise beaucoup plus en amont et non pas sur les détails d’une négociation qui n’était encore que très embryonnaire.

S’il y a une chose qui nous a agacés dans ce dossier, ce sont les réactions de certaines personnes ou groupes à douter spontanément de notre intégrité et notre capacité à prendre nos propres décisions en tant qu’institution. Nous sommes restés plutôt silencieux face aux critiques qui nous ont été adressées ces derniers jours car ce genre de questionnement ne se répond pas avec un Tweet de 140 caractères ou un post sur Facebook. Nous sommes une vingtaine de professeurs à l’ISMER et avant de prendre des décisions nous devons d’abord prendre le temps d’y réfléchir individuellement et ensuite trouver un temps pour se rencontrer et en discuter. Prendre une 1 à 2 semaines pour réfléchir à ce genre de questions est normal. Cela explique notre silence des dernières semaines.

Je pense que notre décision aurait été la même sans les sorties récentes à propos du plan de communication de TransCanada. Il faut bien comprendre que nous n’avons pas réagi spontanément aujourd’hui et n’avons pas tenu de réunion d’urgence. La réunion que avons tenue hier était déjà prévue depuis deux semaines à l’agenda, bien avant les évènements récents.

Je pense que je peux me permettre de parler au nom de tous les profs en disant que nous sommes tous d’accord que cette région de l’estuaire est très importante à étudier. D’ailleurs, certains d’entre nous étudions déjà cette région et nous souhaitons y consacrer plus d’efforts de recherche dans les prochaines années. Personnellement, je préfère procéder de la façon habituelle pour faire ma recherche en cherchant des fonds en provenance plutôt des organismes subventionnaires gouvernementaux (ex: le CRSNG ou le FRQNT).

Sur une note bien personnelle, je peux dire que je n’étais pas confortable avec l’idée de négocier un contrat de recherche scientifique par l’entremise d’avocats (ceci n’est que mon point de vue et non pas nécessairement celui de tous les profs). Pour moi, la recherche pour des enjeux de société aussi important n’est pas vraiment négociable. Par contre, je n’ai rien de fondamentalement contre les collaborations entre l’industrie, pétrolière ou autre, et les universitaires, mais pour d’autres questions. Par exemple, si j’étais approché par le plateforme Hibernia pour étudier, disons,  l’impact des vagues sur la structure pour éventuellement en améliorer sa sécurité je le ferais sans doute avec plaisir. Dans le cas du Saint-Laurent, je n’étais pas confortable pour une telle collaboration.

Chacun donc avait ses raisons, parfois différentes, pour recommander de ne pas procéder avec la chaire de TransCanada. J’ai énuméré au paragraphe précédent certaines de mes raisons. Les discussions n’ont pas été ni toute noires, ni toutes blanches. Nous avons oscillé et considéré toutes les possibilités. Personnellement, je n’ai pas été outré de l’approche de TransCanada. Il s’agissait d’une approche légitime de la part d’une industrie. La question méritait vraiment de s’y attarder et nous avons maintenant pris une décision collégiale et démocratique.»

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Jeudi 20 novembre 2014 | Mise en ligne à 11h46 | Commenter Commentaires (84)

Climatoscepticisme : sur une pancarte près de chez vous…

Avec des amis comme ça... (Photo : Binh An Vu Van)

Avec des amis comme ça... (Photo : Daniel-Jean Primeau)

On a longtemps pensé, pas à tort d’ailleurs, que les campagnes publicitaires de ce genre étaient confinées aux États-Unis. Mais il semble bien que le temps soit venu de nous raviser : le groupe climato-sceptique albertain «Friends of Science», financé en grande partie par l’industrie pétrolière, s’est payé au moins un panneau de publicité à Anjou — et peut-être deux, mais je n’en ai pas encore eu confirmation.

La pub, comme on le voit, prétend que le réchauffement climatique mesuré depuis le XIXe siècle est causé par l’activité solaire, qui aurait augmenté au cours de la même période. Alors voyons un peu ce qui en est…

Le Soleil, bien sûr, est à toute fin utile la seule source de chaleur sur Terre. On pourrait chipoter en disant que la radioactivité naturelle de la croûte terrestre et les rayons cosmiques fournissent eux aussi une part de l’énergie présente dans le climat terrestre, mais c’est négligeable. Il est évident que notre étoile jour un grand rôle dans le climat que l’on ressent sur le plancher des vaches. Personne ne le nie.

Mais voilà, la quantité d’énergie que nous recevons du Soleil est remarquablement stable, fluctuant par environ 0,1 % sur des cycles de 11 ans. Il reste possible, remarquez bien, que ces cycles aient quand même une certaine influence sur la température qu’il fait sur Terre, mais c’est une question qui est encore très débattue en science, comme le montre cette page du site de la NASA — et soulignons ici à quel point la pancarte de Friends of Science est affirmative et sans appel, comme si la question était réglée.

Mais plus important encore est le fait que l’activité solaire n’est pas le seul facteur qui influe sur le climat. À bien des égards, la quantité totale de chaleur qu’il y a dans l’atmosphère ressemble au trafic automobile sur un pont : il y a des autos qui arrivent sur le pont (c’est la chaleur que nous recevons du Soleil) ; il y a des autos qui se trouvent sur le pont (c’est la chaleur dans l’atmosphère) ; et il y a des autos qui quittent le pont (c’est la chaleur que la Terre «perd» dans l’espace). Dans cette analogie, il y a deux manières d’accroître le nombre de voitures sur le pont. Augmenter le nombre de bagnoles qui s’engagent sur le pont en est une, bien évidemment. Mais on peut obtenir le même genre de congestion routière sans faire passer plus d’autos sur le pont : si l’on bloque une ou deux voies à la sortie du pont, il y aura plus, voire beaucoup plus de voitures «jammées» dessus, même si le trafic total demeurera constant.

La température moyenne, en rouge, et l'activité solaire, en cyan, de 1860 jusqu'au début des années 2000. Les deux graphique (Source : http://hyperphysics.phy-astr.gsu.edu/hbase/thermo/solact.html)

La température moyenne, en rouge, et l'activité solaire, en cyan, de 1860 jusqu'au début des années 2000. Les deux graphiques du bas montrent les moyennes mobiles sur 11 ans. (Source : http://hyperphysics.phy-astr.gsu.edu/hbase/thermo/solact.html)

L’effet de serre, c’est ça : la Terre ne reçoît pas nécessairement plus d’énergie du Soleil qu’avant, mais cette quantité constante de chaleur reste plus longtemps dans l’atmosphère avant de retourner dans l’espace. Et c’est ça qui, selon une majorité de scientifiques si grande qu’il vaut mieux parler de consensus — et contrairement à ce que prétendent les climato-sceptiques, ce consensus a été mesuré et démontré plusieurs fois, voir ici —, est la cause principale du réchauffement climatique actuel, parce que les émissions de CO2 (principal gaz à effet de serre qui persiste dans l’atmosphère) d’origine humaine sont si fortes qu’elles ont fait passer la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère de 280 parties par million (ppm) vers 1850 à près de 400 ppm maintenant.

Cela n’exclut pas, bien sûr, que des changements climatiques aient pu être provoqués par des fluctuations solaires dans le passé. Et pour tout dire, le Soleil a même été responsable d’une partie du réchauffement au cours du XXe siècle, de l’ordre de 10 % — mais l’activité solaire totale a diminué depuis 30 ans… Comme le montre le graphique ci-contre, la quantité d’énergie que nous recevons du Soleil et la température moyenne du globe ont varié ensemble dans le passé, mais ils ont complètement décroché depuis quelques décennies.

Bref, s’il n’est pas faux de dire que le Soleil a une incidence sur le climat, il est à la limite du farfelu de lui attribuer l’essentiel du réchauffement climatique actuel. Mais malheureusement, il se trouve toujours des gens — à droite comme à gauche de l’échiquier politique — pour penser que quand la science et les données vous donnent tort, on peut toujours se rabattre sur le marketing…

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Mardi 18 novembre 2014 | Mise en ligne à 11h37 | Commenter Commentaires (60)

Plus beaucoup d’endroits où se cacher pour le «gène gay»

Une étude parue hier, l’une des plus ambitieuses à ce jour à fouiller la question de savoir si l’homosexualité a une base génétique, a trouvé deux régions du génome humain associées à l’orientation sexuelle chez un échantillon de 409 paires de frères gays. Il ne reste plus beaucoup d’endroits où se cacher pour le «gène gay» — s’il existe, bien sûr…

La question taraude la science depuis longtemps. Il semble clair que l’environnement joue un rôle important dans le développement de l’orientation sexuelle, mais quelques études antérieures ont tout de même dévoilé des signes assez nets d’une composante génétique à l’homosexualité — par exemple, celle-ci a trouvé que chez les jumeaux identiques, lorsque l’un est homosexuel, l’autre l’est également dans 66 % des cas, contre seulement 30 % chez les jumeaux non-identiques —, mais la plupart ne s’appuyaient que sur de très petits échantillons, et personne n’a encore identifié de gènes en particulier.

Des travaux remontant à une vingtaine d’années suggéraient qu’une zone du chromosome X — rappelons que la 23e paires de chromosomes humains est composée soit de deux X, ce qui donne des filles, soit d’un X et d’un Y, ce qui donne des garçons —, nommée Xq28, semblait associée à l’homosexualité chez les hommes. Mais d’autres études du même genre avaient échoué à reproduire ces résultats et, dans tous les cas, les échantillons se limitaient à quelques dizaines de cas.

Mais l’étude parue hier dans Psychological Medicine, dirigée par le psychologue Michael Bailey, de l’Université Northwestern, et Alan Sanders, du NorthShore University HealthSystem Research Institute, ramène ce fameux Xq28 au devant de la scène — ainsi qu’une autre région du génome, sur le chromosome 8. Dans leur groupe de 409 paires fraternelles, toutes deux sont liées à l’homosexualité.

Il faut noter ici que, probablement parce que l’échantillonnage s’est étiré sur plusieurs années, la méthodologie employée par Sanders et al. n’est plus très en vogue, ayant été remplacée par d’autres techniques plus performantes, lit-on dans ce compte-rendu paru sur le site de Science. Mais un suivi se servant de ces nouvelles méthodes est en préparation, et les auteurs ont bon espoir de voir leurs résultats confirmés.

En outre, cette étude est intéressante parce qu’elle amène un possible éclairage à un paradoxe qui transcende tout ce champ d’étude. S’il y a bien un gène qui prédispose — et insistons là-dessus : «prédisposer» ne signifie pas que tous les porteurs du gène deviennent gays, le milieu joue pour beaucoup — à l’homosexualité, comment se fait-il qu’il n’ait pas été éliminé par la sélection naturelle/sexuelle ? Comment un gène qui diminue, voire anéantit les chances de se reproduire peut-il se transmettre de génération en génération pendant des dizaines de milliers d’années ?

Plusieurs hypothèses ont été avancées. D’aucuns suggèrent que, puisque les enfants humains demandent un lourd investissement parental, le fait de «libérer» des grands frères ou des oncles gays leur permettraient d’aider leur parenté à élever leurs ribambelles. D’autres avancent qu’il s’agirait plutôt d’un phénomène de transmission épigénétique, qui n’aurait pas de fonction particulière.

Et d’autres encore affirment que cela pourrait être l’effet collatéral d’une variante d’un gène qui rend les femmes plus fécondes (ce qui annulerait l’effet «pénalisant», d’un point de vue évolutif, de l’homosexualité) ; en tout cas des chercheurs ont déjà trouvé que, dans les familles comptant plusieurs gays, les femmes ont en moyenne plus d’enfants que les autres. Dans un tel cas, il pourrait faire du sens que le ou un des «gènes gays» se trouve sur le chromosome X, le «chromosome féminin», comme le suggère l’étude d’hier.

Enfin, notons pour finir (et pour ajouter une autre épaisseur de complexité à cette question) que ces hypothèses n’expliquent en rien l’homosexualité féminine…

P.S. Je m’en voudrais de passer sous silence la lettre ouverte d’un des «frangins» de l’étude d’hier, le médecin américain Chad Zawitz, parue dans le New Scientist. Le texte m’a semblé particulièrement intéressant parce qu’il aborde la question des conséquences socio-politiques qu’aurait la découverte d’un gène gay et illustre l’espèce de cul-de-sac dans lequel les l’homophobie maintient les gays et lesbiennes : s’il y a bien un gène de l’homosexualité, il s’en trouvera pour dire qu’il s’agit d’une maladie ; s’il n’y a pas de gène gay, alors les mêmes gens diront que l’homosexualité est un «choix de vie» qui est «corrigible».

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