Sciences dessus dessous

Mardi 28 juin 2016 | Mise en ligne à 13h56 | Commenter Commentaires (14)

Un autre cancer transmissible (et non le moindre)

En principe, un cancer ne peut pas se transmettre comme une maladie infectieuse, ne peut pas se transmettre d’une personne à l’autre comme le font les microbes… Ai-je dit en principe ? En fait, on pourrait presque dire par définition : les tumeurs se développent à partir de nos propres cellules qui se dérèglent. Or comme le système immunitaire de chaque individu est fait pour reconnaître les cellules qu’il défend de toutes les autres, toute cellule cancéreuse qui entrerait dans un organisme étranger serait attaquée et détruite — ce qui ne manquerait pas d’arriver très rapidement, d’ailleurs, puisque les cellules humaines ou animales n’ont pas évolué pour contourner des défenses immunitaires, contrairement aux virus et aux bactéries pathogènes.

Mais voilà, il y a toujours des exceptions, en biologie. Et jusqu’à ce que sorte cette fascinante étude dans Nature la semaine dernière, on en connaissait deux à cette règle générale : les tristement célèbres tumeurs faciales qui se propage chez les diables de Tasmanie et menace l’espèce d’extinction, et un cancer transmis sexuellement chez le chien. Mais chez le diable de Tasmanie, il semble qu’une caractéristique assez singulière des marsupiaux facilite la transmission, c’est-à-dire une uniformité étonnante des gènes dit MHC (pour major histocompatibility complex), dont la grande variabilité chez les autres espèces (dont l’humain) permet au système immunitaire de reconnaître «ses» cellules — cela reste à confirmer, cependant, et il peut y avoir d’autres facteurs en jeu. Chez le chien, il semble que les gènes MHC ne sont pas exprimés par les tumeurs à leur premier stade de développement ; cela peut venir plus tard, et le système immunitaire se met alors à combattre l’intrus.

Bref, deux exceptions somme toute bien limitées, s’en tenant sagement à une seule espèce chacune (contrairement aux microbes, qui peuvent en infecter plusieurs différentes) — et encore, il semble que le «problème» soit justement en partie l’espèce dans le cas du diable de Tasmanie. Mais la découverte publiée dans Nature est d’un autre ordre. En tentant de déterminer l’origine d’une leucémie chez la mye commune (espèce comestible aussi appelée coque ou clam), Stephen Goff, de l’Université Columbia, et son équipe ont découvert que les cellules cancéreuses partageaient toutes un seul et même génome, de la région de New York jusqu’au Canada. Ils ont également trouvé le même genre de cellules cancéreuse chez trois autres espèces de bivalves, en Colombie-Britannique et en Espagne.

Fait à noter, M. Goff a séquencé deux génomes différents chez ces cellules cancéreuses «infectieuses», ce qui suggère que la transmissibilité aurait évolué plus d’une fois. On ignore pour l’instant comment ces «cellules parasitiques» (un autre nom possible pour cette drôle de patente) entrent dans leurs hôtes, pas plus qu’on ne sait comment elles contournent leurs défenses immunitaires.

P.S. Notons quand même s’il est vraiment besoin de le faire que rien, mais absolument rien de tout cela ne signifie qu’un humain atteint du cancer peut transmettre sa maladie aux gens qui l’entourent. Rien. Il y a un monde (ou plus) de différence entre notre espèce et les mollusques, et rien n’indique que Homo sapiens ait des caractéristiques «facilitantes» comme le diable de Tasmanie.

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Lundi 20 juin 2016 | Mise en ligne à 15h29 | Commenter Commentaires (28)

L’entraînement cérébral : un placebo ?

Il y a déjà longtemps que les programmes d’entraînement du cerveau (brain training), qui promettent d’augmenter le QI et/ou de préserver les facultés intellectuelles des aînés, suscitent de la méfiance. L’intelligence est considérée comme un trait en grande partie héritée des parents (par les gènes et par l’éducation) et, surtout, qui demeure stable à partir du moment où l’on atteint l’âge adulte. Rien qui permette d’espérer de gagner quelques points de QI ou de ralentir l’effet de l’âge, chez les plus vieux. Mais une véritable industrie de l’exercice cognitif a pourtant vu le jour, charge de jolies sommes à ses clients et s’attire ainsi régulièrement des accusations de ne pas appuyer ses prétentions sur des bases solides.

Le problème, cependant, est qu’il existe bel et bien des études qui ont produit des résultats positifs. Pas assez pour convaincre une majorité d’experts et de chercheurs, soit, mais assez pour que l’on parle d’un débat : l’intelligence est-elle vraiment constante chez l’adulte, ou est-ce qu’elle peut s’améliorer, s’entraîner comme un muscle ? Et une étude qui vient tout juste de paraître dans les Proceedings of the National Academy of Sciences jette un éclairage fort intéressant là-dessus…

Essentiellement, les auteurs, tous de l’Université George Mason et menés par le chercheur en psychologie P.M. Greenwood, voulaient voir s’il n’y avait pas une sorte d’effet placebo dans les résultats positifs. Une grande partie des études de «gymnastique cognitive» recrutent leurs participants en disant explicitement qu’elles veulent tester une méthode pour améliorer l’intelligence ou la mémoire, ce qui en soi peut suffire à déclencher un placebo — ou à tout le moins pour attirer une certaine catégorie de personnes, l’étude des PNAS ne fait pas clairement la distinction entre les deux. Il a déjà été démontré, expliquent les auteurs, que certaines personnes croient que l’intelligence est une chose malléable, et que cette croyance est associée à de meilleures performances scolaires et d’apprentissage. Il se conçoît aisément qu’il s’agit d’un meilleur état d’esprit pour apprendre que de croire que l’exercice ne donne rien…

Il se pouvait donc, se disaient les auteurs, que ces gens-là soient surreprésentés dans les études sur l’entraînement du cerveau et qu’ils en gonflent artificiellement les résultats. Pour en avoir le cœur net, M. Greenwood et ses collègues ont mené deux campagnes de recrutement sur leur campus, l’une disant explicitement qu’ils allaient tester une méthode de et l’autre parlant simplement de «participer à une étude» en échange de crédits. Ils ont fait passer deux tests d’intelligence avant d’imposer 1 petite heure de brain training aux participants — 25 dans chaque groupe —, puis de faire repasser deux tests d’intelligence à tout ce beau monde le lendemain.

Résultat : le groupe qui savait qu’il s’agissait de gymnastique cognitive a vu ses scores de QI s’améliorer de 5 à 10 points tandis que les autres n’ont pas mieux performé après l’entraînement. Il est «extrêmement improbable», notent les auteurs, que la hausse du QI ait quelque chose à voir avec l’entraînement mental car la durée de l’exercice, seulement 1 heure, n’était pas suffisante et que les deux groupes ont obtenu des scores semblables dans les tâches d’entraînement. Notons que M. Greenwood a également questionné les participants sur leurs croyances à propos de la malléabilité de l’intelligence et que ceux qui avaient répondu au recrutement «explicite» y croyaient nettement plus que les autres.

En bout de ligne, conclut-il avec ses collègues, «nous présentons ici des preuves fortes que le recrutement suggestif et ouvert peut provoquer un effet placebo qui affecte les résultats de l’entraînement cognitif».

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Vendredi 17 juin 2016 | Mise en ligne à 11h02 | Commenter Commentaires (17)

Les «caribous»

(Photo : archives Le Soleil / Joëlle Taillon)

(Photo : archives Le Soleil / Joëlle Taillon)

Dans le folklore politique québécois, le terme caribous est parfois utilisé pour désigner les souverainistes purs et durs, ceux qui tiennent à réaliser l’indépendance et/ou tenir un référendum coûte que coûte, peu importe les chances de gagner, les conséquences, etc. C’était à l’origine très péjoratif, puisque l’expression tire son origine de la noyade de près de 10 000 caribous dans la rivière Caniapiscau, en 1984 — l’image est donc celle d’un troupeau qui avance toujours dans la même direction, même si c’est suicidaire —, mais l’usage a manifestement changé depuis.

Le biologiste Gaëtan Hayeur revient sur cet épisode dans un essai, La noyade de 9604 caribous, qui vient d’être publié chez Mots en toile et dont parle le magazine L’Actualité dans ce compte-rendu — fascinant, d’ailleurs, on en aurait pris plus long. Tout indique (et indiquait, même à l’époque) que la noyade massive a eu des causes naturelles, explique le biologiste. Ces cervidés ont beau être d’excellents nageurs, les traversées de grands cours d’eau froide sont toujours risquées, et il y a toujours un certain nombre d’individus plus faibles. En septembre 1984, il semble que plusieurs facteurs naturels se soient alignés : des pluies exceptionnelles sont tombées sur le Grand Nord, rendant certains passages dangereux encore plus périlleux, et un groupe particulièrement nombreux s’est adonné à vouloir traverser un secteur très risqué. Ce qui devait arriver s’est donc produit.

Mais les médias, avec qui M. Hayeur règle quelques compte dans son livre, ne voulaient apparemment pas entendre cette version — mettre la faute sur Hydro-Québec, qui avait ouvert un évacuateur de crue à cause des pluies diluviennes, faisait une meilleure histoire. Et je retiens, en particulier, cette citation de l’article de L’Actualité : «Le paradoxe extraordinaire, c’est que parmi tous les gens qui donnaient leur opinion aux médias, on refusait de croire ceux qui avaient passé une partie de leur vie à étudier ces caribous ! Tout le monde voulait entendre que la noyade avait été causée par l’ouverture de l’évacuateur de crues d’Hydro-Québec.»

Bref, c’est sans doute plus les journalistes que les souverainistes que M. Hayeur appellerait caribou

Et il n’a pas tort. Dans bien des cas, les médias font du bon travail. Mais dans certains dossiers, il leur arrive effectivement de se comporter comme des caribous : si une façon de lire les faits (ou une partie des faits) rend une histoire très croustillante, la majorité des journalistes vont l’adopter sans trop la questionner. C’est un thème que j’ai déjà abordé plusieurs fois. À méditer.

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