Sciences dessus dessous

Vendredi 12 février 2016 | Mise en ligne à 11h11 | Commenter Commentaires (10)

Zika : note de service aux paranos

(Photo : AP/archives La Presse)

(Photo : AP/archives La Presse)

C’était à prévoir. Tout phénomène un peu complexe dont on ne connaît pas parfaitement tous les tenants et aboutissants finit invariablement par tomber entre les mains d’un conspirationniste ou d’un autre — et habituellement toute la gang, grâce à la magie de l’Internet. Et ces esprits… comment dire… un peu trop lousses peuvent alors commencer leur… comment dire encore… travail créatif.

Alors quand un virus peu connu comme Zika, que l’on soupçonne de causer de la microcéphalie chez les bébés sans encore en avoir la preuve, se répand dans des régions/pays défavorisées où les appareils de santé publique n’ont pas des moyens de dépistage et de statistiques idéaux, il arrive ce qui doit arriver : bonjour la dérape. Les exemples abondent — OGM, chemtrails, etc. voir ici et ici pour de bons déboulonnages —, le dernier en date étant ce papier extrêmement spéculatif publié dans The Ecologist, un journal web plus militant que d’autre chose. (Je suis tombé dessus parce qu’une journaliste québécoise que la charité chrétienne m’interdit de nommer, mais qui travaille pour un grand média respecté et respectable, a jugé bon de le tweeter, mais passons…)

Je ne ferai pas la critique de ce papier-là en particulier, qui relate l’hypothèse (très marginale) avancée par quelques médecins brésiliens et argentins que ce ne serait pas Zika qui causerait les cas de microcéphalie au Brésil, mais bien un insecticide — le pyriproxyfène, qui inhibe la maturation des larves de moustiques — qui fut épandu dans certaines des régions du Brésil les plus touchées par la microcéphalie dans les 18 mois précédant l’éclosion.

Enfin, oui, j’en dirai quand même que, sans que ce soit impossible et sans sous-entendre que cet insecticide n’a aucune toxicité (ce serait faux), le pyriproxyfène a été testé et, sur la base de ce que l’on sait, «n’est pas toxique pour le développement». Mais je veux surtout me servir de cet article afin d’illustrer quelques points qui me semblent communs à toutes les théories de la conspiration entourant la microcéphalie au Brésil, parce que des développements récents démontrent qu’ils sont factuellement faux. Les voici.

– La majorité de ces échafaudages intellectuels reposent sur l’idée qu’il n’y a qu’au Brésil, et nulle part ailleurs, que le Zika aurait provoqué des microcéphalies. Le problème, comme je l’écrivais récemment, est que ce virus est resté longtemps dans une sorte d’angle mort de la médecine et n’a pas, jusqu’à tout récemment, connu d’éclosion suffisamment importante pour que les complications rares (comme la microcéphalie) deviennent statistiquement détectables. À cela, les conspirationnistes rétorquent que des dizaines, sinon des centaines de milliers de gens en Polynésie française ont été touchés en 2013 et qu’il n’y a pas eu de microcéphalie là-bas. Mais le hic, c’est qu’il y a bel et bien eu un «pic» de microcéphalies qui a coïncidé avec l’épidémie. Il n’a pas été décelé immédiatement, ce qui explique pourquoi certains documents et déclarations des autorités sanitaires françaises n’en font pas mention, mais les plus récents sont explicites à ce sujet.

– L’exemple de la Colombie est lui aussi souvent cité, parce qu’aux dernières nouvelles, ce pays avait plus de 2000 cas de femmes enceintes infectées mais n’a rapporté aucun cas de microcéphalie jusqu’à maintenant. Cependant, cet argument ramollit pour la peine quand on sait que la santé publique colombienne considère que l’apparition/détection des premiers cas est «imminente» et s’attend à en voir entre 450 et 600 d’ici la fin de l’année.

– Le lien encore incomplètement démontré entre le Zika et la microcéphalie est routinièrement souligné à grands et gros traits par nos amateurs de complots. Et il est vrai que nous n’avons pour l’heure que quelques cas de bébés/fœtus microcéphales dans les cerveaux desquels le virus a été décelé. La majorité des cas de microcéphalie investigués se sont avérés négatifs — encore que les mères ont pratiquement toutes des anticorps contre le Zika dans le sang. Mais les soupçons commencent tout de même à peser vraiment lourd. Cette semaine, d’autres cas probants ont été rapportés dans le New England Journal of Medicine et par le CDC, et l’OMS considère que la preuve formelle d’un lien causal devrait venir d’ici quelques semaines.

– D’ailleurs, au sujet de cette majorité de microcéphalies chez lesquelles le virus n’a pas été directement détecté, il apparaît de plus en plus clairement que le problème en est un de définition : où tracer la ligne entre un crâne normal et un crâne microcéphale, et comment tenir compte des variations naturelles et sans conséquence d’un individu à l’autre et d’une population à l’autre ? Ces derniers jours, l’OMS a publié l’étude de 16 000 bébés brésiliens nés de 2012 à 2015 dans une région très touchée par l’éclosion de Zika, et dont diverses mesures étaient disponibles dans les archives médicales. Les chercheurs ont utilisé trois définitions différentes de la microcéphalie (tour de tête de moins de 32 cm pour les naissances à terme, tour de tête à 3 écarts types ou plus sous la moyenne, et tour de tête par rapport au reste du corps) et ont obtenu des taux de microcéphalie totalement aberrants, de 4 à 8 % selon la définition retenue. Comparé au taux usuellement accepté de 1 par 6000-8000 naissances, c’est vraiment gigantesque — et soulignons que la majorité précèdent l’éclosion actuelle.

Cette étude, il faut le noter, a aussi trouvé que si l’on ne tient compte que des cas les plus extrêmes de microcéphalie, alors les taux se rapprochent des moyennes mondiales et qu’ils augmentent en 2015, avec l’épidémie de Zika.

Une autre étude publiée cette semaine dans les Bulletins de l’OMS, portant sur quelque 1000 naissances au Brésil en 2007, est arrivée à un taux de microcéphalie de 2,8 %, ce qui soulève la même question (que l’on trouve également dans ce court texte publié dans la revue médicale The Lancet) : les critères actuels de la microcéphalie semblent trop lâches et incluent trop de cas sans conséquences. Et en ce qui concerne le Brésil, il apparaît de plus en plus vraisemblable que l’éclosion de Zika a rendu les médecins plus vigilants ; ils auraient ainsi appliqué des définitions trop inclusives de la microcéphalie et trouvé une foule de cas qui a) ne sont absolument pas problématiques, b) n’ont rien à voir avec le Zika et c) toutes ces réponses.

En outre, comme la malnutrition est une cause connue de microcéphalie et que l’épicentre du problème se trouve dans le Nordeste, la région la plus pauvre du Brésil, nous avons ici une hypothèse très plausible. Nullement prouvée, c’est vrai, mais pas mal moins fancée que les histoires de complots.

Bref, comme le disent les deux plus célèbres conspirationnistes du monde (mes deux favoris, qui connaissent d’ailleurs cet hiver une belle résurrection) : the truth is out there. Suffit, pour la trouver, de faire une bonne critique des sources.

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Mercredi 10 février 2016 | Mise en ligne à 13h23 | Commenter Commentaires (29)

Ondes gravitationnelles : en attendant l’annonce…

Un des deux détecteurs du LIGO. (Source : ligo.org)

Un des deux détecteurs du LIGO. (Source : ligo.org)

Or donc, de deux choses l’une : ou bien l’observatoire américain LIGO (Laser Interferometer Gravitational wave Observatory) a convoqué la presse pour annoncer la toute première détection d’ondes gravitationnelles, chose qu’il a été conçu pour faire ; ou alors il publie un article dans Nature et fait une conférence de presse en simultané avec le labo italien de physique VIRGO (un autre «chasseur» d’ondes gravitationnelles) et le CERN (France/Suisse, découvreur du boson de Higgs) afin d’annoncer… euh… sais pas trop… que les chercheurs ont changé de sorte de café et que le nouveau les fait travailler encore plus fort, ce qui signifie que la découverte tant attendue devrait arriver bientôt.

Blague à part, on va attendre à demain matin, 10h30, avant de parler officiellement d’une détection en bonne et due forme, mais la rumeur court depuis des semaines et commence a avoir été confirmée par un peu trop de sources différentes pour ne pas être a) absolument vraie b) un cauchemar de relations publiques sur le point d’exploser.

Alors histoire de se mettre en appétit pour l’annonce de demain, voici un bref résumé de ce que sont/seraient les ondes gravitationnelles, quelques liens crédibles et pourquoi on veut les détecter.

Premier arrêt : le site de LIGO, qui est extrêmement bien vulgarisé. Essentiellement, quand on dérange un «champ», qu’il soit gravitationnel ou autre, on crée une onde, un peu comme on crée des vagues en lançant des cailloux dans l’eau. Quand on fait accélérer une charge électrique, par exemple, on «dérange» le champ électromagnétique et une partie de l’énergie est transformée en onde électromagnétique — soit des photons, ou de la «lumière», si l’on préfère.

De la même manière, quand une masse accélère, il se crée toujours (à quelques exceptions géométriques près) des «ondes gravitationnelles», des sortes de «vagues» dans l’espace-temps qui déforment la matière en l’allongeant dans un sens et en la comprimant dans l’autre. Ou du moins, c’est ce que prévoit la Relativité d’Einstein, mais comme la gravité est extrêmement faible comparé aux autres forces fondamentales de l’Univers (les autres étant l’électromagnétisme et les deux interactions nucléaires, qui gardent ensemble les particules des noyaux atomiques), ces ondes ont des effets absurdement faibles. Pour deux trous noirs qui orbiteraient l’un autour de l’autre et qui seraient sur le point d’entrer en collision — ce qui est dans les plus grosses orgies de gravitation qui puissent exister — les ondes gravitationnelles vont produire des déplacements de l’ordre du millième de milliardième de millimètre, environ 1000 fois moins que le diamètre d’un proton.

Pour «voir» ce genre d’effets, si le mot n’est pas trop fort, le LIGO utilise deux détecteurs en forme de L de 4 km par 4 km — l’angle droit servant à déceler la compression dans un sens et l’élongation dans l’autre. Les ondes gravitationnelles se déplaçant à une vitesse finie, celle de la lumière, le délai entre les détecteurs (de même qu’avec VIRGO et d’autres détecteurs du même genre) sert à localiser la source dans le ciel.

Dans le cas qui nous intéresse, la source serait une paire de trous noirs qui ont fusionné. Les deux «monstres» astronomiques avaient des masses initiales de 36 et 29 fois celle du Soleil (donc 65 en tout), mais n’avaient plus que 62 masses solaires après la collision, les 3 masses solaires restantes ayant été converties en ondes gravitationnelles.

Encore une fois, on va se garder une petite gêne avant de sabrer le champagne à l’équipe du LIGO (d’autres ont déjà fait des annonces prématurées sur les ondes gravitationnelles, après tout), mais disons que quelle que soit la nature de l’annonce de demain, cela sera très important. S’il s’agit bien d’ondes gravitationnelles, il y a un Nobel qui va suivre, c’est à peu près garanti. D’abord parce que cela nous fournirait une preuve d’une des dernières grandes prédictions de la Relativité qui n’ait pas encore été vérifiées empiriquement. Mais aussi parce que cela nous donnerait une manière encore inédite de scruter l’espace, et qu’avec ce genre de nouvelle fenêtre vient souvent une révolution dans notre compréhension de l’Univers. Songez simplement au fait que le jour où l’on a pointé un récepteur radio vers l’espace, on a mis en branle une mécanique qui a conduit vers la «découverte» du Big Bang… (CORRECTION, 15h00 : on me dit que le rayonnement de fond de l’Univers tombe dans les microondes, pas les ondes radio. Désolé.)

Et si la conférence de presse ne concerne pas l’observation directe d’ondes gravitationnelles, ce sera quand même une annonce importante parce que la découverte d’un café ultraperformant aura un effet certain sur le PIB mondial…

AJOUT (jeudi, 11h30) : C’est confirmé ! Le LIGO a bel et bien détecté des ondes gravitationnelles. On peut visionner la conférence de presse sur le canal YouTube de la National Science Foundation.

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Lundi 8 février 2016 | Mise en ligne à 10h01 | Commenter Commentaires (22)

Zika : 70 ans dans l’angle mort de la médecine

Ædes ægypti, un des moustiques qui transmettent le virus Zika. (Photo : CDC, WikiCommons)

Ædes ægypti, un des moustiques qui transmettent le virus Zika. (Photo : CDC, WikiCommons)

La question me taraudait depuis un certain temps : si le virus Zika est connu de la science depuis 1947 et, surtout, s’il est endémique à l’Afrique équatoriale et l’Asie du Sud et que l’on peut supposer qu’il se transmet couramment là-bas, alors pourquoi a-t-il fallu attendre jusqu’à l’an dernier pour que l’on finisse par se rendre compte que le microbe pouvait avoir des complications neurologiques graves ? Comment Zika a-t-il pu causer des cas de microcéphalie et de syndrome de Guillain-Barré — complication rare lors de laquelle le système immunitaire commence à s’attaquer au système nerveux, avec des conséquences pouvant aller jusqu’à la paralysie et la mort — sous le nez de la médecine pendant 70 ans ?

La première hypothèse qui m’est venue à l’esprit est cette vieille blague de diplomate cynique : «Contrairement à la Russie, dont la situation est grave, mais pas désespérée, la situation de l’Afrique, elle, est désespérée mais pas grave.» Bref, quand une maladie touche principalement l’Afrique ou une autre partie du Tiers-Monde, il est (ou était, jusqu’à l’épidémie d’Ebola) très difficile d’obtenir des fonds de recherche pour l’étudier en Occident. Et comme c’est là que le gros de la recherche médicale est réalisée, autant dire que Zika n’a presque pas été étudié depuis sa découverte.

Cette hypothèse explique sans doute une partie du problème. Mais il y avait plus, me suis-je rendu compte en creusant la question. L’angle mort dans lequel Zika se trouvait était tel qu’il fallait vraiment une «tempête parfaite» pour l’en extirper. Cela prenait une population «naïve», jamais exposée au virus, parce qu’aux endroits où le virus est endémique, une bonne partie des gens sont immunisés, ce qui réduit beaucoup les taux de transmission, et donc le nombre des complications. Cette population devait vivre dans une zone où les moustiques responsables de la transmission peuvent survivre. Et elle devait être minimalement grande, parce que le Guillain-Barré et la microcéphalie sont des complications rares du Zika, qu’ils sont aussi causés par d’autres facteurs et qu’il faut donc beaucoup d’infections au Zika pour produire un surplus de cas significatif.

Ça prenait vraiment toutes ces conditions réunies pour que l’on «allume». D’ailleurs, lors de la première épidémie scientifiquement documentée, survenue dans l’île de Yap (Micronésie) en 2007, seulement 5000 personnes ont contracté le virus (comparé à 3 à 4 millions présentement en Amérique latine), si bien que cet article du New England Journal of Medicine qui décrit l’éclosion ne fait aucune mention de complications neurologiques. Zéro, niet nada…

Plus de détails sur cette «tempête parfaite» dans mon article paru ce week-end dans Le Soleil.

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