Sciences dessus dessous

Vendredi 4 septembre 2015 | Mise en ligne à 11h05 | Commenter Commentaires (5)

Enfin une petite craque dans le Modèle standard ?

(Photo : CERN)

(Photo : CERN)

Ça fait longtemps qu’on attend ça : une petite craque dans le Modèle standard (qui est grosso modo la somme de ce que la physique connaît sur la matière et les forces qui gouvernent l’Univers). Oh, pas grand-chose, entendons-nous. Elle est toute menue, si fine, même, qu’au risque de crever la balloune avant même qu’elle ne soit soufflée, il n’est pas sûr qu’elle existe vraiment. Mais ne boudons pas notre plaisir…

Jusqu’à maintenant, les données produites au grand collisionneur de particules du Centre européen de recherche sur le nucléaire, le Large Hadron Collider (LHC), se sont montrées relativement «sages». Elles ont permis de confirmer l’existence du célèbre boson de Higgs, ce qui constituait bien sûr une percée majeure, mais ce boson faisait déjà partie du Modèle standard, et les caractéristiques que le LHC lui a trouvées tombent de ce que j’en sais pas mal dans les fourchettes compatibles avec le modèle standard — pour l’instant du moins, car n’oublions pas que le plus grand accélérateur du monde vient de reprendre ses activités, après deux ans de pause et de mise à niveau.

Or des données accumulées en 2011-2012 montrent justement le genre de petite anomalie, de petite «bosse statistique» impossible à prévoir à partir de ce que l’on sait, qui pourrait ouvrir une fenêtre sur de la «nouvelle physique», rapporte l’équipe du LHCb (les physiciens du LHC sont divisés en plusieurs équipes afin de voir si toutes décèlent les mêmes choses) dans un article qui sera publié dans les Physical Review Letters, mais disponible depuis juin sur le site arxiv.org.

L’origine de cette «petite bosse» remonte à une particule très fugace nommée méson B, qui est composé d’une sorte de quark (les quarks sont les particules élémentaires qui composent, notamment, les protons et les neutrons, qui eux-mêmes forment le noyau des atomes) et d’un «anti-quark bottom», une particule d’antimatière. En principe, au bout de leur brève existence qui se mesure en nanoseconde, ces mésons B doivent se dégrader également (en terme de masse) en deux sortes de particules nommées taus et muons — qui sont dans la «parenté», disons, des électrons. C’est du moins ce qui est prévu par le Modèle standard. Mais voilà, les mesures rapportées par l’équipe du LHCb montrent plus de taus que de muons.

Pour l’instant, le phénomène n’atteint pas le degré de certitude statistique très sévère auquel s’astreignent les physiciens avant de prononcer le mot découverte. Il faudra donc attendre d’avoir plus de données avant d’ouvrir une bière à la santé de cette nouvelle potentielle bestiole — encore que c’est vendredi, une journée où les motifs de réjouissance deviennent valables à partir de 1 ou 2 sigmas. Mais le fait est que deux autres labos (en Californie et au Japon) ont déjà rapporté cette anomalie ces dernières années. Jamais à des degrés de certitude suffisants, mais disons que ça commence à faire pas mal de monde…

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Mercredi 2 septembre 2015 | Mise en ligne à 11h35 | Commenter Commentaires (13)

Sauver les chimpanzés de labo, sacrifier les sauvages ?

(Photo : archives AFP/La Presse)

Un gorille en train de se nourrir. (Photo : archives AFP/La Presse)

Je suis très perplexe à la lecture de cet article, qui vient tout juste de paraître sur le site du magazine New Scientist. Essentiellement, on y apprend qu’un resserrement des règles d’éthiques sur la recherche, qui interdira désormais de mener des expériences sur des chimpanzés, aura comme effet pervers d’empêcher la tenue d’essais cliniques sur un vaccin oral qui pourrait sauver beaucoup de chimpanzés et de gorilles sauvage de la fièvre Ebola.

Comme ces grands singes sont nos plus proches parents, leur système immunitaire est très semblable au nôtre — ce qui les rend bien sûr aussi sensibles que nous au terrible virus qui a fauché plus de 11 000 personnes en Afrique centrale depuis la fin de 2013. Environ le tiers des gorilles du monde y auraient succombé au cours des 20 à 30 dernières années, laissant certaines espèces ou sous-espèces déjà menacées d’extinction encore plus vulnérables, selon le primatologue britannique Peter Walsh, qui est derrière le projet de vaccin. Dans certains cas, ce pourrait être le coup de grâce. L’état des deux espèces de chimpanzés n’est pas aussi précaire, mais ce sont des populations considérées comme «en danger».

L’intérêt pour un vaccin est donc, a priori du moins, évident, et celui-ci en est à ses dernières étapes de développement. Comme il est en pratique à peu près impossible d’inoculer des populations entières d’animaux sauvages, même avec des dards, il a fallu trouver une formule de vaccin oral, ce qui est chose faite. Un petit essai sur 6 chimpanzés est en cours en Louisiane, mais M. Walsh explique qu’il faudra plus d’étude que cela avant d’utiliser le vaccin dans la nature. Or les nouvelles règles interdisant les expérience sur des chimpanzés entreront en vigueur le 15 septembre et, si elles permettent en théorie des tests qui bénéficieront aux singes eux-mêmes, aucun des centres qui hébergent actuellement des chimpanzés de laboratoire n’a appliqué pour ce genre de permis — parce qu’ils craignent la controverse et/ou parce qu’ils calculent que la «demande» sera trop faible.

Je n’ai personnellement pas beaucoup de sympathie pour les groupes animalistes derrière cette campagne. Il y a déjà des règles d’éthiques qui encadrent les essais sur des animaux de toutes les espèces et empêchent de leur infliger des souffrances inutiles. C’est une excellente chose, d’ailleurs, pleinement nécessaire d’un point de vue moral. Mais on peut certainement imaginer des circonstances dans lesquelles des essais précliniques sur des chimpanzés sont souhaitables, à cause de leur parenté avec nous.

Or ce n’est même pas ce qui me rend le plus dubitatif, dans toute cette histoire : c’est plutôt devant l’idée même de vacciner des populations sauvages que j’hésite. La règle générale (absolue ?) dans ce genre de cas devrait être de laisser la nature suivre son cours, il me semble. Car même si l’on parvenait à vacciner tous les grands singes d’Afrique, le virus Ebola ne disparaîtra pas pour autant — il continuera de vivre dans son réservoir naturel que sont, selon toute vraisemblance, les chauves-souris frugivores de la région. Alors il n’existe pas 36 avenues différentes : on laisse ce jeu de massacre qu’est la sélection naturelle retenir les individus les plus résistants au virus ; ou on tente de vacciner des populations sauvages entières, mais alors ce sera un «abonnement» à long terme, parce que les vaccins empêcheront la sélection naturelle de fonctionner.

Est-ce qu’un programme temporaire ne serait pas justifié, pour des espèces aussi vulnérables que le gorille ? Je ne dis pas non. Même que, d’un point de vue purement théorique, je serais très facile à convaincre. Mais en réalité, j’ai bien peur que les autres menaces qui pèsent, très lourdement elles aussi, sur l’avenir des grands singes — perte d’habitat et braconnage, en particulier — ne sont pas à la veille de se résoudre.

À votre avis ?

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Lundi 31 août 2015 | Mise en ligne à 14h04 | Commenter Commentaires (21)

Intimidation

Ça joue dur sur le front des OGM. Dur et, surtout, ça joue sale. L’hiver dernier, le militant écologiste Gary Ruskin a fait une demande d’accès à l’information visant plusieurs années de correspondance de chercheurs qui avaient pris position publiquement en faveur des OGM, et des compagnies associées à «Big Ag» — Monsanto, Syngenta, BASF, etc. Et le groupe de M. Ruskin, fondé l’an dernier sous le nom orwellien «US Right to Know», a étendu ce mois-ci ses demandes à pas moins de 40 autres chercheurs américains.

For the record : à mes yeux, ce genre de manège est de la même nature que de demander des courriels de climatologues afin d’en tirer des citations qui, si l’on prend bien soin de les sortir de leur contexte, feront mal paraître les chercheurs. C’est de l’intimidation pure et simple. Si le but avait été de documenter les liens entre la communauté scientifique et l’industrie — une question tout-à-fait légitime —, un échantillon aléatoire aurait fait l’affaire. Mais le hasard n’a rien à voir là-dedans. Les demandes visent surtout des chercheurs qui se sont déjà prononcés publiquement, ce qui envoie un message très clair : si vous dites des choses qui ne font pas notre affaire, vous risquez d’y passer vous aussi et de devoir nous fournir des milliers de pages de documents qui, après avoir passé dans une belle machine de marketing politique, serviront de base à une campagne de salissage.

La tactique n’est pas plus honorable maintenant qu’au temps des Climategates. Mais certaines des réponses qu’elle a engendrées sont particulièrement intéressantes. J’ai notamment en tête la série de billets qu’Andrew Kniss, spécialiste des herbicides de l’Université du Wyoming, a fait paraître la semaine dernière (jusqu’à aujourd’hui, pour le dernier).

M. Kniss, qui est passablement actif sur Twitter et qui tient le blogue (toujours intéressant) Weed Control Freak, admet avoir très sérieusement songé à arrêter de prendre la parole publiquement — il s’est souvent montré très critique des positions défendues par divers groupes écolos par le passé et craint de devenir une «cible». Preuve que, malheureusement, ces manœuvres d’intimidation peuvent fonctionner. Mais il a plutôt décidé (pour l’instant, du moins) de faire l’inverse.

Dans un second billet, il a détaillé d’où proviennent les fonds qui lui permettent de mener son programme de recherche — environ deux tiers d’argent public et un tiers de l’industrie — et expliqué qu’il est pratiquement inévitable que des entreprises financent certains travaux scientifiques. Par exemple, écrit M. Kniss, même si les pesticides font l’objet d’une batterie de tests avant d’être mis en marché, il demeure que leur utilisation dans le «vrai monde» peut donner des résultats différents. La chimie des sols varie d’un endroit à l’autre, le produit peut interagir avec les engrais ou les autres pesticides épandus et produire des effets combinés inattendus, etc., si bien que des fermiers du centre des États-Unis demandent souvent à M. Kniss de tester les nouveaux produits. Ces tests sont souvent payés par le fabricant dudit produit — et il n’y a pas vraiment de raison de financer ce genre de travaux avec de l’argent public, souligne l’agronome.

Mais est-ce que ces sommes ne viennent pas biaiser son jugement en faveur de l’industrie ? Le troisième et dernier texte de la série, publié ce matin, s’intitule «Je suis biaisé, mais vous l’êtes aussi : réflexions sur le financement et son influence en science», et s’avère particulièrement intéressant. M. Kniss admet que beaucoup de ses billets de blogue prennent le contrepied de ce que beaucoup d’environnementalistes racontent, sans doute parce qu’il réagit souvent à ce qu’il voit dans les médias, que les écolos y occupent beaucoup de place et qu’il leur arrive, notamment quand ils parlent d’OGM, de contredire des consensus scientifiques.

Dans ses travaux de recherche aussi, M. Kniss dit obtenir souvent des résultats favorables à l’industrie, ou du moins à la compagnie qui financent l’expérience. Mais, et c’est sans doute le point le plus important, il est arrivé plusieurs fois que les données défavorisent l’entreprise qui fournit les fonds. Et le chercheur dit n’avoir jamais eu de problème pour publier des résultats négatifs. Il cite plusieurs exemples — c’est en bonne partie pour cela que le billet est si intéressant —, notamment une étude à laquelle il avait participé en début de carrière qui montrait très clairement la possibilité qu’une résistance au glyphosate apparaisse quand on en épand trop. Le glyphosate est un herbicide auquel plusieurs semences de l’entreprise Monsanto ont été génétiquement modifiées pour pouvoir résister. Cette étude ne faisait donc pas l’affaire du géant de l’agriculture, mais M. Kniss souligne qu’elle a été publiée quand même et que la compagnie ne l’a pas «boudé» pour autant par la suite.

Bref, si les biais sont impossibles à neutraliser parfaitement, il ne faudrait pas non plus en exagérer les effets…

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