Sciences dessus dessous

Mercredi 25 mars 2015 | Mise en ligne à 13h14 | Commenter Commentaires (15)

Glyphosate et cancer : faut-il avoir peur ?

(Image : photothèque Le Soleil)

(Image : photothèque Le Soleil)

La nouvelle a fait grand bruit, la semaine dernière : le glyphosate a été classé «probablement cancérigène» par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), un organisme relié à l’ONU. Grand bruit, parce qu’il s’agit de l’herbicide le plus largement utilisé dans le monde, parce qu’il est fabriqué par le Grand Satan Monsanto (toujours une caisse de résonance efficace) et parce qu’on l’épand sur des champs d’OGM (une autre excellente caisse) conçus spécialement pour y résister.

La compagnie, on s’en doute, s’est tout de suite dite «outrée» par la décision et demande qu’elle soit revue, citant plusieurs études scientifiques et rapports gouvernementaux à l’appui. Mais bon, le CIRC, disons-le tout de suite, est un organisme scientifique tout ce qu’il y a de plus sérieux. Du pur point de vue de la crédibilité, donc, la réaction de Monsanto ne pèse pas lourd.

Mais quand même : ce n’est pas parce qu’une affirmation provient d’une entreprises privée qu’elle est fausse. Et des tiers, indépendants de l’industrie et tout aussi crédibles que les chercheurs du CIRC, se sont dits en désaccord avec le nouveau classement du glyphosate. En outre, le Bureau allemand d’évaluation des risques a publié en début d’année une revue de littérature s’intéressant exactement à la même question et n’a pas trouvé de lien probant avec quelque forme de cancer que ce soit — et a durement critiqué le travail du CIRC. Alors voyons voir…

Le CIRC classe les substances en plusieurs catégories. La pire est bien sûr celle des «cancérigènes connus», dont la capacité à induire des tumeurs chez les humains est bien démontrée dans la littérature scientifique. La catégorie suivante est celle dans laquelle le glyphosate vient de basculer, et ce n’est pas joli : «cancérigène probable», ce qui signifie qu’on n’est pas complètement certain que la substance cause des cancers, mais qu’on commence à avoir de fichues de bonnes raisons de le croire. Ensuite viennent les «cancérigènes possibles», pour lesquels certaines études suggèrent que cela pourrait causer des tumeurs, mais rien qui ne justifie une autre attitude que «attendons d’autres études, pour voir». Suivent enfin les groupes 3 (pas encore classable) et 4 (probablement pas cancérigène).

Pour évaluer un produit, le CIRC examine en principe toute la littérature scientifique disponible (les publications dans des revues savantes et les rapports gouvernementaux), allant des études in vitro (on expose des cellules humaines/animales à l’agent) aux tests sur des animaux de laboratoire et aux études épidémiologiques sur les populations humaines qui y sont exposées. Ces dernières sont une arme à double tranchant, cependant : elles sont les plus pertinentes, au sens où il est bien évident que c’est la santé humaine qui intéresse tout le monde ici, mais elles sont également les moins solides, puisque leurs cohortes ne sont pas examinées dans des conditions contrôlées de laboratoire, mais dans la «vraie vie» — avec tout son lot de facteurs confondants, comme l’exposition à de nombreuses autres substances.

Et c’est d’ailleurs là une des choses que l’on reproche à l’évaluation du CIRC sur le glyphosate (voir le site du Science Media Centre, notamment, pour un tour d’horizon très éclairant des réactions d’experts). De l’aveu même de ses auteurs, le niveau de preuve que l’on a sur les humains est «limité» et ne concerne que les lymphomes non-hodgkiniens (des cancers du sang). Les études sur les effets potentiellement cancérigènes du glyphosate ont surtout porté sur des fermiers ; on le comprend aisément, puisqu’ils sont assurément les plus susceptibles d’être exposés au fameux herbicide, mais le fait est qu’ils sont aussi exposés à de multiples pesticides, ce qui peut embrouiller des résultats pour la peine.

En outre, certaines des études citées par le CIRC sont elles-mêmes très loin de tirer des conclusions claires, et l’on reproche à certaines d’entre elles de n’être fondées que sur de petits échantillons — celle-ci, par exemple, est fondée sur 650 cas de lymphomes non-hodgkiniens et 1933 «contrôles», mais seulement 36 de ces cas ont été exposés à du glyphosate (voir p. 5 sur 9) — alors qu’une étude beaucoup plus vaste sur la question (échantillon de 57 000 travailleurs agricoles) n’a trouvé aucun effet cancérigène au glyphosate.

Une autre critique fréquente est que le CIRC n’a pas tenu compte des doses réalistes auxquelles les humains, même les fermiers, sont exposées — mais on touche peut-être ici à une cause importante de ce désaccord. Le CIRC ne s’occupe justement pas de dosage : il tente simplement de répondre à la question de savoir si une substance peut transformer une cellule saine en cellule cancéreuse. C’est sans doute pourquoi l’alcool, par exemple, est reconnu comme un cancérigène avéré pour plusieurs types de cancer même si, d’après cette page du moins, l’effet semble surtout observé pour une consommation assez élevée (3-4 verres par jour, encore qu’il faille ici préciser que l’on a aussi démontré un effet carcinogène à un consommation modérée pour certains cancers).

Bref, qu’on me corrige si je me trompe, mais il semble que ces experts ne parlent pas tous de la même chose (voir le commentaire du chercheur Alan Boobis, en particulier). Le CIRC a opté pour le groupe 2A parce que, malgré des évidences très équivoques dans les études humaines, il restait quand même un niveau de preuve jugé «satisfaisant» dans les études in vitro et animale, et parce que si l’on ne s’intéresse qu’à la possibilité (pas le risque, pas la probabilité) que le glyphosate cause le cancer, cela peut suffire. Pour évaluer les risques, il faut tenir compte des doses, et il semble que les niveaux d’exposition seraient, même pour les fermiers, insuffisants pour causer des problèmes.

Quoi qu’il en soit, le CIRC n’a pas été ébranlé par ces critiques, et il demeure un organisme réputé et crédible. Vous me direz bien ce que vous en pensez, mais il me semble que ce seul fait justifie que les autorités sanitaires de plusieurs pays se saisissent de l’affaire et réexaminent les données et les façons de protéger les épandeurs. Après tout, on a déjà commandé de nombreuses réanalyses de données pour des motifs pas mal moins sérieux

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Mardi 24 mars 2015 | Mise en ligne à 11h40 | Commenter Commentaires (20)

LHC : le «party de bosons» reprend cette semaine

Un technicien travaille sur une partie du LHC lors de la pause de 2013-2015. (Photo : CERN)

Un technicien travaille sur une partie du LHC lors de la pause de 2013-2015. (Photo : CERN)

On n’en a pas encore beaucoup entendu parler, mais c’est cette semaine que doit redémarrer le Large Hadron Collider (LHC), auquel on doit la découverte du boson de Higgs, en 2012. Après deux ans de pause et de mise à niveau, les premiers faisceaux de protons devraient recommencer à circuler dans les 27 km de tunnels du LHC dès demain ou jeudi — encore qu’il y a tellement de ficelles à attacher avec cette immense machine que cela pourrait aussi aller à la semaine prochaine.

Les faisceaux circuleront d’abord dans un sens, puis dans l’autre, puis le «party» recommencera pour de bon : on lancera les protons dans les deux sens (le circuit du LHC forme un cercle) afin de les faire se heurter à 99,999999 % de la vitesse de la lumière — ce qui devrait nous donner des énergies de collision telles que de nouvelles particules élémentaires très massives seront créées, et étudiées.

Ceux qui veulent plus de détails pourront lire mon papier paru ce matin dans Le Soleil. J’aimerais simplement, ici, faire ressortir deux choses.

Primo, qu’au moins d’un certain point de vue les enjeux pourraient, si ça se trouve, être encore plus grands que lors de la «run 1», dont la priorité était le boson de Higgs. Ce qui n’est pas peu dire, car ne pas trouver le boson, ou en trouver un très différent de ce à quoi on s’attendait, aurait entraîné de profondes remises en questions. Avant sa découverte officielle, en 2012, ce fameux boson était la dernière particule du Modèle standard (MS, la somme de ce qu’on connait en physique des particule, grosso modo) dont l’existence n’avait toujours pas été vérifiée empiriquement. Son existence était prédite depuis des décennies et l’on n’avait pas tant de raison que cela d’en douter, mais on ne pouvait pas en être certain avant de l’avoir dûment «palpé», si je puis dire.

Maintenant que c’est chose faite, il reste encore, bien sûr, beaucoup de travail à faire sur le Higgs, me disait Brigitte Vachon, physicienne de McGill qui analyse les données du LHC — caractériser la bestiole est une tâche très importante, car ces mesures rendront impossibles certaines versions et théories en physique des particules, mais cela prendra beaucoup plus de données qu’il n’en a fallu pour simplement détecter le fameux boson. Mais Mme Vachon et ses collègues espèrent aussi lever un petit bout de voile, après des décennies de mystère, sur la nature de la matière sombre, qui constituerait environ 85 % de la matière dans l’Univers et dont on ne sait à peu près rien — à part qu’on en voit les effets gravitationnels dans l’espace.

Deuxio : j’ai manqué de place dans mon texte, mais je m’en voudrais de ne pas dire au moins un petit mot sur une partie fondamentale du travail qui est fait au LHC, mais qui passe complètement sous les radars, soit tout une entreprise de (re)vérification des bases de la physique des particules dans des conditions nouvelles, d’amélioration de mesures déjà prises, etc. «C’est sûr que pendant la «run 1», un des buts principaux était de découvrir le Higgs, m’a dit Mme Vachon. Et on a bien trouvé une nouvelle particule dont les caractéristiques sont compatibles avec le Higgs du Modèle standard. Mais on a aussi fait un tas de mesures très précises sur d’autres paramètres du MS. On en entend moins parler, mais c’était une première pour nous de mesurer certaines interactions entre particules à des énergies aussi élevées. On n’a pas trouvé de surprises là-dedans, mais c’était très important de faire ces mesures-là.»

Et hormis la perspective, certes extraordinairement excitante, de finalement sortir un peu du MS, la «run 2» va aussi produire des montagnes sans précédent de données qui permettront d’étudier ledit modèle encore plus en détail, «de faire des recherches pour essayer de découvrir si, indépendamment du Higgs, il y a des réactions rares qu’on n’avait jamais observées auparavant», explique Mme Vachon.

AJOUT (14h05) : Comme me le disait la physicienne Pauline Gagnon, le LHC est une machine formidablement complexe et il y a beaucoup de ficelles à attacher avant de pouvoir le redémarrer. La preuve : le CERN vient d’annoncer que le jour J était reporté de quelques jours, voire quelques semaines, à cause d’un court-circuit. L’incident n’est pas grave mais, étant survenu dans une section refroidie (les aimants qui accélèrent les protons fonctionnent à –271 °C), il faudra réchauffer la section, faire la réparation, puis de nouveau tout refroidir — ce qui allonge les délais.

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Vendredi 20 mars 2015 | Mise en ligne à 11h53 | Commenter Commentaires (45)

Vous avez dit «piquette» ?

(Données Maska Labs)

(Données Maska Labs)

Parlez-moi d’un bon sujet de vendredi… En ce jour où les plus dévots d’entre nous rendent dûment hommage à Dionynos, nous avons un beau petit débat à saveur œnolo-scientifique sur les bras. Dans le coin rouge : le collègue Pierre Couture, qui prétendait cette semaine dans le JdeQ/JdeM que certains des vins que la SAQ achète en vrac (soit des vins importés dans de gros conteneurs, qui subissent ensuite quelques «traitements» à leur arrivée et sont embouteillés au Québec) sont «pires que des vins de dépanneurs». Dans le coin bleu, le chroniqueur vin/bonne chair Rémy Charest (transparence complète : il signe des textes pour la SAQ), qui rétorque que l’article est essentiellement une «stupide» job de bras écrite par un journaliste qui ne savait pas de quoi il parlait, et qui interprète erronément des données qu’il ne comprend pas.

Le papier de Quebecor, disons-le, est basé sur l’analyse chimique de 10 vins différents (7 «vracs» de la SAQ et 3 vins de dépanneur) menée par les Laboratoires Maska — du chimiste Réjean Tremblay, une référence en la matière à ce que je peux lire ici et là sur le Web. Les données brutes sont disponibles sur la page de l’article (voir la «fiche» de chaque vin), mais comme vous avez été sages cette semaine, je vous les ai transcrites sur le tableau ci-haut.

Que voit le JdeQ dans ces chiffres ? Rien de moins que des «taux d’acidité élevé, [de] grande quantité de sulfites pouvant causer des allergies [et des] étiquettes trompeuses quant au niveau d’alcool…»

Sur la teneur en alcool, l’écart maximal que le collègue Couture a constaté entre ce qui est affiché et la valeur réelle est de… 0,86 %, pour une bouteille qui doit en contenir 13 %. Ce serait peut-être illégal en France, où les écarts de plus de 0,5 % sont interdits, mais ça ne l’est pas au Canada, où la limite est à 1 % — et franchement, j’ai pas mal de misère à m’en scandaliser. Passons.

Les taux d’acidité sont-ils vraiment «élevés» ? À première vue, ce n’est pas ce que montrent les analyses chimiques : l’«acidité totale» est à tout fin utile la même pour les vins de la SAQ et ceux des dépanneurs, et l’acidité volatile semble légèrement plus faible, mais pas beaucoup, pour ceux de la SAQ. De là, il y a logiquement deux possibilités. Ou bien les vins de la «Régie» sont effectivement à peu près équivalents à ceux des dépanneurs. Ou alors le pH n’est pas un bon indicateur de la qualité du vin.

Alors il nous faut un barème pour en juger, et l’échelle de pH du vin de ce labo me semble très bien faire l’affaire (p. 10 sur 52). On y voit que le pH du vin varie généralement entre 3,2 et 3,9 ; cela influe sur le goût, mais pas nécessairement sur la qualité, certains vins étant conçus pour avoir une pointe d’acidité.

L’acide acétique en particulier, remarquez bien, peut quant à lui être un problème véritable et un bon indicateur de mauvaise qualité, puisque c’est ce en quoi l’alcool se transforme quand il tourne au vinaigre. Le hic, cependant, est que les données de Maska Labs montrent qu’il y a en généralement moins dans les vracs de la SAQ que dans les vins de dépanneurs. Et dans tous les cas, de toute manière, les valeurs (moins de 50 mg/l) sont très en-deçà du seuil à partir duquel on commence à le goûter, soit autour de 600 à 900 mg/l, et l’acidité volatile en général est très en-deçà des normes.

Peut-être le journaliste a-t-il confondu l’acidité chimique (le pH) et l’acidité gustative, qui sont deux choses complètement différentes. Allez savoir…

Maintenant, qu’en est-il des sulfites ? Il est vrai qu’elle peuvent causer des réactions allergiques chez certaines personnes. Mais bon, il y en a dans pratiquement tous les vins — les levures utilisées pour fabriquer les vins en produisent ; et pour tout dire, le corps humain lui-même en produit naturellement environ 1 gramme par jour —, et ils servent à empêcher l’oxydation et la croissance bactérienne. Et puis, des études montrent que même chez les personnes les plus sensibles, il faut une grande concentration de sulfites pour déclencher une réaction, souvent plus de 300 mg/l, ce qui est nettement plus que ce que contenaient les vins analysés. Il semble que d’autres composantes du vin joueraient un rôle dans ces réactions.

Bref, pas de quoi fouetter un chat…

Alors que reste-t-il ? Il reste une bouteille, le «Lulu B», dans laquelle Maska a trouvé des acétobacters, i.e. les bactéries qui font du vinaigre, détectées à 1 «unité formant une colonie» (UFC) par 100 ml. Est-ce beaucoup ? Peu ? Trop ? Malheureusement, je n’ai pas trouvé de référence extérieure permettant de s’en faire une idée — y a-t-il un microbiologiste dans la salle ? Le fait est, cependant, que le Lulu B est le vin qui contenait le plus de sulfites (166 mg/l) dans le lot ; on peut donc penser, a priori, que la croissance bactérienne devait y être plutôt lente (mais, encore ici, qu’un microbiologiste me corrige si je me trompe). La teneur relativement faible en acide acétique semble indiquer la même chose.

Le chimiste de Maska, Réjean Tremblay, a également trouvé des «traces» de levures dans le EXP Syrah, montrant qu’il y avait toujours un peu de fermentation dans la bouteille. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est celle dont la concentration en alcool différait le plus (+0,86 %) avec l’étiquette. La SAQ affirme que ces traces ne sont pas problématiques, mais ici non plus, je n’ai pas (encore) trouvé de bonne référence extérieure. Tous les vins analysés restaient cependant «dans les normes», a reconnu M. Tremblay. Celui-ci ajoute quand même que la présence de levures et d’acétobacters dans le vin n’est «pas normale» — et il sait assurément de quoi il parle.

En bout de ligne, on ne peut donc pas dire que mon collègue du JdeQ n’a «rien» trouvé de réel. Et rien de ce qui précède, notons-le, ne signifie que la SAQ ne devrait pas vendre ses vracs, et sans doute un paquet d’autres bouteilles, moins cher. (Mes vacances estivales se ponctuent d’ulcères chaque fois que j’entre dans un liquor store américain et que j’y vois des Mondavi à 7-8 $ alors qu’ils coûtent 18-20 $ à la SAQ ; heureusement, ce n’est-là rien qu’un petit californien au juste prix saurait guérir…) Mais, à partir de ce que j’ai pu trouver, il me semble que ledit collègue aurait eu intérêt à faire ses devoirs un peu plus studieusement. Cela lui aurait évité de faire plus de millage qu’il n’est décent d’en faire sur, somme toute, vraiment pas grand-chose.

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