Sciences dessus dessous

Jeudi 4 février 2016 | Mise en ligne à 11h18 | Commenter Commentaires (4)

Transparence des essais cliniques: des nouvelles du front

Mine de rien, les derniers jours ont été passablement occupés sur le front des habitudes de publication — ou plutôt, de non-publication — des essais cliniques. Très occupés, même.

C’est un thème sur lequel on est plusieurs fois revenu ici parce que, bien qu’un peu austère, il est extrêmement important. Essentiellement, le problème dénoncé par plusieurs est que les compagnies qui mènent des essais cliniques sur de nouveaux médicaments ou traitements ne sont pas obligées de dévoiler tous leurs résultats. Elles peuvent en principe mener plusieurs fois la même expérience et choisir quelles tentatives elles publieront. Bien évidemment, cela les place en situation de parfait conflit d’intérêt, puisqu’on se figure sans mal qu’une entreprise préfère que ses produits aient les résultats les plus positifs possible. Je ne crois par que cela conduise à des fraudes systématiques (des traitements inefficaces présentés comme fonctionnant bien, et ce de manière répétitive par beaucoup de joueurs de l’industrie), je l’ai déjà dit et je le répète, mais cela peut certainement donner une poignée pour exagérer des résultats.

La dernier exemple en date est celui du «remède» contre la grippe Cold-FX, de la compagnie canadienne Afexa (détenue par la québécoise Valeant). Celle-ci a-t-on vu cette semaine dans des documents juridiques, aurait gardé secrets des résultats d’essais cliniques montrant que ses pilules ne valent guère mieux qu’un placebo pour guérir les virus du rhume et de la grippe quand ils sont déjà présents. C’est un peu triste, remarquez : pour une fois qu’un «produit de santé naturel» se soumet à une batterie de vrais essais cliniques (les critères de Santé Canada sont bien moindres pour ces produits-là que pour les vrais médicaments de Big Pharma), on lui aurait souhaité de bien réussir. Mais c’est un exemple, un autre, de la nécessité d’obliger tous ceux qui font des essais cliniques à rendre leurs données publiques — d’une manière ou d’une autre, je me satisferais personnellement d’un accès réservé à des chercheurs indépendants et qualifiés.

Mais ce ne furent pas là les révélations les plus troublantes de la semaine. Dans un texte publié sur le site de Nature, une équipe de biostatisticiens et chercheurs en nutrition raconte ses tentatives de faire corriger 25 erreurs de statistique qu’elle croyait avoir remarqué dans des articles scientifiques déjà publiés, et qu’elle voulait vérifier. Résultat : dans certains cas, tout s’est déroulé dans la plus grande transparence, mais dans d’autres, les biostatisticiens n’ont pas eu accès aux données brutes des auteurs «sous enquête» et n’ont pas toujours eu une collaboration exemplaires de la direction des revues savantes concernées.

Les délais sont longs, il en coûte parfois 2000 $ pour publier une lettre dans une revue afin de dénoncer une erreur dans un article déjà paru (!), et les données ne sont pas toujours accessibles. Bref, la science parvient généralement par s’autocorriger, mais cela prend du temps et il y a encore pas mal de travail à faire pour accélérer le processus.

Même genre de constat, encore dans Nature, du côté du chercheur en médecine Ben Goldacre, qui milite depuis des années pour plus de transparence dans les essais cliniques — sa campagne AllTrials, est d’ailleurs sans doute la plus importante du genre. M. Goldacre s’est penché sur la question de savoir si les mesures rapportées dans la littérature scientifiques par les labos sont les mêmes que celles qui se trouvaient, au départ, dans les devis d’expérience. La réponse, a-t-il trouvé, est trop souvent «non», et c’est un problème parce que cela suggère que certains labos font du cherry-picking dans leurs propres données.

Il y a plusieurs façons différentes de, par exemple, mesurer la «santé cardio-vasculaire». Et dans une expérience, les différents indicateurs enregistrés ne concordent pas toujours parfaitement. Si on teste une pilule pour les cardiaques, la molécule peut donner de meilleurs résultats sur, mettons, le rythme cardique et la pression sanguine que, re-mettons, les taux d’angine et l’arythmie. Pour s’assurer que les labos, en plus de trier les essais cliniques qu’ils soumettent pour publication, ne rosissent pas le portrait en changeant d’indicateurs en cours de route, les revues médicales devraient vérifier que les mesures rapportées dans les articles sont bien celles qui se trouvaient dans les plans d’expérience initiaux. Mais elles ne le font pas et, pire encore dénonce M. Goldacre, ne semblent pas toutes trouver cela très dérangeant quand on leur signale…

Encore une fois, je ne crois pas que cela mène à des fraudes systématiques. Éventuellement, les expériences des uns sont répétées par les autres et, lorsque des résultats se contredisent, cela finit par se savoir. Mais les mots-clef, ici, sont «éventuellement» et «finit par». En faisant entrer des vérifications comme celles proposées par M. Goldacre et les biostatisticiens dans la routine des revues savantes, on pourrait grandement huiler la machine autocorrectrice de la science et accélérer les choses. Tout le monde, en bout de ligne, en sortirait gagnant.

Il est indéfendable, il me semble — et un brin inquiétant, franchement —, que certaines de ces publications rechignent à emboîter le pas.

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Mardi 2 février 2016 | Mise en ligne à 15h01 | Commenter Commentaires (20)

Violence et jeux vidéos : la «meilleure» étude

(Photo : AP)

(Photo : AP)

Je sais, je sais. Deux sujets à saveur familiale en autant de jours, sur un blogue de sciences où l’on doit en principe jaser d’«affaires de grands», ça fait beaucoup. ‘Suis d’accord. Alors au cas où il faudrait clarifier les choses : non, je ne reluque la place de la mère Leduc ni ne veut voler des sujets au blogue techno. C’est juste que ce sujet-là traînait par terre depuis quelques jours, il faut croire que personne n’en voulait. Et surtout, il s’agit apparemment d’une des meilleures études jamais publiées sur le lien tant de fois allégué entre les jeux vidéos violents (ou jeux vidéo tout court) et la violence chez les jeunes. De la bonne science, quoi, du genre qui fait éclater les mythes…

La question a bien dû être l’objet de dizaines d’études mais, et c’est sans doute en partie pourquoi on en débat encore, le développement des enfants est le résultat d’une montagne de facteurs entremêlés qu’il est souvent très difficile, voire impossible de départager. On a beau mesurer des associations statistiques entre le temps passé à jouer à des jeux violents et le niveau d’agression des enfants, mais dans quel sens le lien joue-t-il ? Est-ce que l’enfant est rendu violent par ses jeux, ou n’est-ce pas plutôt parce qu’il est naturellement agressif qu’il est plus attiré par les first-person shooters ? Ou encore, peut-être que l’enfant vit dans une famille où les parents n’exercent pas leur autorité, n’imposent que peu de limite — ce qui va donner à la fois un gamin qui a un mauvais contrôle de lui-même et qui va passer plus de temps à jouer à des jeux que les autres parents interdisent à leurs rejetons ?

Les possibilités de «facteurs confondants», comme les appellent les chercheurs, sont énormes. Pas étonnant, donc, que la recherche ait accouché de résultats contradictoires, ou difficiles à interpréter. Et c’est ce qui rend cette étude anglaise de Peter Etchells et Suzanne Gage, de l’Université de Bristol, si intéressante. Les auteurs se sont servi d’une étude générale sur les enfants, la Avon Longitudinal Study of Parents and Children, qui ne visait pas au départ à étudier les effets du jeu vidéo, mais qui comprenait des questions sur l’usage de jeux vidéo à 8-9 ans, puis un suivi psychosocial à 15 ans. Et par-dessus tout, ces données permettaient de contrôler une foule de ces variables confondantes — instruction de la mère, histoire familiale de santé mentale, structure familiale, QI à 8 ans, rejet par les pairs, etc.

Au total, 1800 jeunes ont fourni assez de détails pour être inclus dans l’étude. Et les chercheurs n’ont franchement pas trouvé grand-chose qui supporte l’idée selon laquelle les jeux vidéos (violents ou en général) provoquent des troubles du comportement. En tenant compte des facteurs confondants, aucune association n’a été trouvé avec la dépression, et le lien avec le «trouble des conduites» (problèmes de comportement chez l’enfant ou l’adolescent marqué par l’agressivité, le manque d’empathie, la violation répétitive des normes et règles, etc) se sont avérés très faible, à l’extrême limite de l’insignifiance statistique.

En stats, en effet, il est toujours possible qu’une observation/association/phénomène soit dû au hasard. C’est pourquoi on fait des tests statistiques qui mesurent les chances pour que ce soit le cas — tests qui débouchent classiquement sur une «valeur p». Pour qu’un résultats soit considéré comme «statistiquement significatif», cette valeur p doit être inférieure à 0,05, ce qui signifie qu’il y a moins de 5 % de chance pour que ce qu’on observe soit le fruit du hasard. Dans le cas du trouble des conduites, Etchells et Gage ont obtenu des valeurs p de 0,05 en mesurant l’agressivité sur une échelle à 6 paliers, et 0,044 en ne retenant que les deux paliers extrêmes.

Rien n’étant parfait, cette étude-là a ses propres faiblesses, particulièrement des mesures assez grossières de l’intensité du jeu vidéo — le nombre de jeux possédés à la maison et le nombre de sortes de jeux (puzzle, 1re personne, jeux de rôle, etc.) auxquels l’enfant s’adonne. En outre, les 1800 participants sont ce qu’il restait d’une enquête qui en comptait 14 000 au départ, ce qui ouvre la porte à des biais.

Mais il reste que cette étude est décrite comme une des meilleures jamais faites sur la question, parce qu’elle est prospective et qu’elle contrôle un grand nombre de variables. En bout de ligne, on parle ici d’une association statistique entre la violence des jeux et l’agressivité des enfants qui est à la limite de ne pas exister — et la causalité peut aller dans un sens comme dans l’autre. Il est «important de noter que la plupart des enfants de notre échantillon jouaient à des jeux shoot-em-up à l’âge de 8 ans et que seulement quelques uns respectaient les critères du trouble des conduites à l’âge de 15 ans», soulignent les auteurs.

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Lundi 1 février 2016 | Mise en ligne à 10h26 | Commenter Commentaires (23)

Sommeil en gouttes…

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Faites le test : écrivez sur votre mur Facebook que vous cherchez des parents qui ont déjà donné des somnifères à leurs enfants pour qu’ils vous racontent leur expérience. Je l’ai fait moi-même la semaine dernière, un peu involontairement. Je cherchais un parent qui l’avait déjà fait afin d’avoir un cas vécu pour ce dossier paru en fin de semaine dans Le Soleil. Et il semble que je n’avais pas été assez clair sur le fait que c’était pour le boulot — beaucoup ont pensé que je voulais en donner à mes enfants.

En quelques heures, une bonne demi-douzaine de mes amis parents (je ne suis pas particulièrement populaire, disons-le) m’ont conseillé la mélatonine, un «produit naturel», ou d’autres médicaments. Certains en avaient donné de façon ponctuelle à leurs enfants, d’autres semblaient en faire un usage plus chronique.

Ces gens-là, je les connais tous au moins un peu, sont des parents responsables et bien intentionnés. Et il y a des circonstances où cette pratique est justifiée, il faut le souligner. Mais donner des somnifères à un enfant, fût-ce un «produit de santé naturel», n’est pas un geste anodin. En fait, c’est plutôt déconseillé, mais malgré cela l’habitude se répand — faites le test dans votre entourage, je vous dis, ou allez lire ces deux études —, au point d’inquiéter certains spécialistes. Un enfant sur quatre est concerné à des degrés divers, et autour des trois quarts des médecins de famille et des pédiatres en prescrivent (encore que cette proportion repose sur un échantillon assez mince).

Comme me le disait Charles Morin, chercheur l’Université Laval et un grand nom de la recherche sur les troubles du sommeil, il semble y avoir une sorte de banalisation de l’usage des somnifères chez les enfants. Or s’il existe des essais cliniques montrant que la mélatonine est un produit sécuritaire, ils sont peu nombreux et ne concernent que l’usage à court terme. Leurs effets sur le cerveau en développement s’ils sont consommés pendant longtemps sont encore inconnus. Peut-être qu’il n’y en a pas, mais on l’ignore encore.

Et il n’y a, à l’heure actuelle, aucune ligne directrice qui encadre l’usage de somnifère chez les enfants.

Je le répète, il y a des situations où ça se défend très bien. Certains enfants sont naturellement anxieux et traversent des périodes stressantes, d’autres ont des problèmes de santé (le TDAH, par exemple) qui causent de l’insomnie, etc. Mais on manque de données, ici. Plus de détails ici

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