
Il y a-t-il une pièce musicale plus émouvante que le requiem de Mozart? Ça commence l’air de rien. Quelques notes mélancoliques à la clarinette. Soudain, le fortissimo. Les violons éclatent. Puis des chants embarquent. Graves, envoûtants. Ils vous prennent à la gorge, vous serrent l’estomac.
Hier, j’ai vécu un moment que je n’oublierai jamais. J’étais devant la cathédrale Saint-Jean de Varsovie pour une messe spéciale en l’honneur des politiciens polonais qui ont péri samedi dans l’écrasement d’avion à Smolensk, en Russie. Les députés vêtus de longs manteaux noirs venaient juste d’entrer. Des admirateurs du président Kaczynski se pressaient devant le portique pour ne rien manquer.
J’arrête une vielle dame pour lui poser des questions. Elle a les yeux bleu clair. Un long manteau bleu. Jolanta accepte gentiment. Alors que je lui demande pourquoi elle tenait à être là, je reconnais les premières notes du requiem de Mozart. Moi qui m’attendais à du Chopin, c’est Mozart que l’orchestre de la cérémonie entonne. Et juste au moment où le fortissimo se déchaîne, Jolanta éclate en sanglots.
Elle ouvre la bouche pour s’excuser, expliquer sa tristesse. Au même moment, les chanteurs s’époumonent: “Requiem aeternam dona…”. J’écris mais mes genoux fléchissent. La synchronicité parfaite de l’oeuvre de Mozart et de l’émotion de cette dame restera gravée dans mon esprit. C’était comme si le compositeur avait écrit la prière de Jolanta 200 ans plus tôt.
Je suis déjà de retour à Londres mais je suis toujours habitée par la dignité des Polonais. Combien m’ont dit qu’ils n’avaient pas toujours été d’accord avec les vues du défunt président. Mais ils étaient là, massés devant le palais présidentiel. Ils faisaient circuler jusqu’à l’avant de la foule leurs lampions pour qu’ils soient placés devant les grilles. Le tout se faisait sans un mot. Naturellement.
Ce respect m’a ému. Est-ce parce que la Pologne est encore une jeune démocratie? Si je prends seulement la Grande-Bretagne comme exemple, il y a une telle désillusion avec les politiciens qu’un deuil si profond advenant la mort du premier ministre est impensable.
En tout cas, je me suis sentie choyée, comme toujours, d’avoir été témoin de ce moment historique. Les Polonais ont peut-être perdu un président mais ils ont gagné une amie.
Le requiem de Mozart:

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aubordunord
14 avril 2010
13h47
Je vis à l’étranger et des amis polonais me racontaient Katyn avant même cet événement, la gorge serrée… La surenchère est ici tragique.
C’est votre meilleur billet en date. Bravo.
lacjf
14 avril 2010
14h07
De mon vécu et selon ma mémoire, la Grande-Bretagne a lancé des fleurs devant et sur un corbillard en motion pour la princesse Diana. Le drame de la Pologne, historiquement déchirée, c’est de s’être toujours retrouvé au beau milieu des champs de batailles des principales guerres européennes. A chaque fois, elle était dépecée, lavée, quasi-exterminée…
Les Polonais ne faisaient pas la guerre, mais ils devenaient toujours les terrains de guerres des voisins impérialistes. QUelle malchance!
lacjf
14 avril 2010
14h13
Mon texte m’a échappé… Je voulais conclure en disant que toutes ces souffrances infligées ont soudé les Polonais face à l’adversité. Diana avait fait la même chose envers les Anglais. Ils ont de quoi être fiers d’être toujours là, aujourd’hui membres de l’UE!
didyme
14 avril 2010
14h16
Ce qui distingue votre blogue des autres (j’en suis une demi-douzaine à Cyberpresse régulièrement), c’est votre capacité de faire ressentir les émotions des gens et des lieux que vous nous présentez. Merci encore une fois!
yasuhito
14 avril 2010
15h20
C’est bien triste pour les proches des décédés. En ce qui a trait au chrétien d’extrême-droite, anti-avortement et homophobe, qu’était Kaczynski et qu’est encore son jumeau, je ne verserai pas une larme :
http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2010/04/lech-kaczynski-mort-dun-nationaliste-r%C3%A9actionnaire.html
manz26
14 avril 2010
15h38
Faut dire que la Pologne ne l’a pas toujours eu facile avec l’Occupation des Allemands durant la Deuxième Guerre Mondiale, puis sous le joug de l’U.R.S.S. …mais j’avoue qu’en temps de deuil national tout comme lorsqu’il y’a un décès dans une famille il fait bon de voir que les gens sont capables de faire preuve de dignité humaine et d’observer une trève, même si uniquement temporaire en respect pour ceux qui les ont quitté brusquement.
walt68
14 avril 2010
16h16
C’est étrange comment un évènement triste et un chef-d’oeuvre musical peuvent ramener à la mémoire des souvenirs sans rapport.
Comme là, en ce moment, je pense mélancoliquement à une ex-copine qui était une juive polonaise. Que de bons souvenirs, mais je ressens tout de même un peu de tritesse en devinant les émotions qui doivent l’avoir habitée ces derniers jours…
En fin, j’offre mes sympathies aux participants de ce blogue qui ont des racines polonaises.
elorio
14 avril 2010
17h05
Y’a rien comme l’absence pour prendre toute la mesure de la présence. Toutefois avec la mort, ce qui est chiant, c’est son petit côté définitif.
abzurd
15 avril 2010
01h21
et vous transmettez bien cette émotion par votre billet. Merci.
laloutrequiaduchien
15 avril 2010
11h05
Très beau billet, bravo.
peloquma
15 avril 2010
20h17
Passer d’un débat post punk au sarcasme anglais en passant par la grande détermination polonaise, vos billets, ma chère, sont absolument délicieux.
askatasuna
15 avril 2010
20h32
Tout à fait d’accord avec votre commentaire Yasuhito et avec l’excellent billet auquel vous nous référer.
C’est vraiment désolant de voir autant de gens pleurer la mort d’un individu ultraconservateur de la sorte. On peut déplorer le cynisme envers la classe politique de la plupart des pays occidentaux, mais ce cynisme (souvent justifié considérant tous ces scandales de corruption qui se succèdent inlassablement) me parait néanmoins plus respectable que cette triste admiration béate face à un individu ayant consacré sa vie à la défense d’idéaux d’extrême droite. La mort du président Kaczynski ne mérite pas, selon moi, plus de larmes que celle, également tout récente, d’Eugène Terre’Blanche, ce leader suprémaciste sud-africain. De voir des milliers de Polonais réitérer une fois de plus leur affection pour l’ultracatholicisme, l’homophobie, la lutte acharné contre l’avortement, la chasse aux sorcières anticommuniste et la xénophobie me désole au plus haut point.
J’éprouve en revanche de la compassion pour les partisans de Jerzy Szmajdzinski, le candidat de la gauche à la présidence, lui aussi décédé dans le même accident. Continuer de promouvoir des idées progressistes sera loin d’être facile dans cette société aussi fascisante. Ça doit être tellement déprimant de vivre en Pologne quand on est le moindrement à gauche!
walt68
19 avril 2010
19h38
@askatasuna,
Les gens ont droit de penser ce qu’ils veulent… Avez-vous pleuré Arafat ? Allez-vous gémir quand Mugabe va mourir ? Allez-vous vous affaisser par la douleur quand Dutroux passera de vie à trépas ?… Tant qu’à y être…
La beauté de l’affaire est que les temps changent et que les extrémistes et les criminels vont laisser le pavée à des sociétés mieux éduqués et plus prospères pour tous.
walt68
19 avril 2010
20h16
En parlant d’éducation, je suis en train de regarder un reportage à RDI sur l’éducation d’une fille en afghanistan, malgré l’épée de Damocles talibane… et une pensée vient de traverser mon esprit : Maudit qu’il y a des gens courageux à travers le monde !