Le Soleil en Haïti

Samedi 21 août 2010 | Mise en ligne à 10h49 | Commenter Aucun commentaire

Labrousse, sport extrême

Je pensais que ça brassait sur la route de Baptiste. Je n’avais rien vu. Ce matin, en partant de Port-au-Prince, Alfred Étienne nous dit que les deux parties les plus longues en terme de temps seront la traversée du secteur Carrefour à cause des embouteillages et les 16 km qui mènent au bureau de la Fondation pour le développement économique et social (FODES) à Labrousse.

Albert Étienne, le coordonnageur général de Fodès à Labrousse

Alfred Étienne, le coordonnageur général de Fodès à Labrousse

Traverser Carrefour, c’est une grande tristesse. C’est probablement le secteur de la ville le plus pauvre et le plus affecté. Ça se voit et ça se sent. Les regards des vendeurs d’eau, de Coke et autres «cossins» sont hagards. Si on fait signe que non, ils semblent découragés. Certains donnent une tape sur l’aile du camion.

Les fameux 16 km arrivent enfin peu de temps après Petit-Goâve et juste avant Miragoâne. Ce sera toute une aventure. Ce n’est pas tout à fait une piste ni tout à fait une route bien qu’elle en porte le nom. Ce sont des cailloux. Pas des petits, des gros.

Au départ, ça me faisait penser au Jamboree Jeep auquel j’avais participé en tant que passager il y a une dizaine d’années. C’était une piste de difficulté moyenne dans le secteur du Mont-Sainte-Anne. Cette fois, j’avais l’impression d’être sur la piste du Rubicon, la difficulté ultime pour les compétiteurs.

Ça brassait à cause des roches, des trous, des ornières sur une dizaine de kilomètres jusqu’à ce qu’on arrive à une montée raide sans bon sens. «Ça durera trois minutes», lance Alfred. Mais tout un trois minutes. Avoir eu un litre de lait en bas de la pente, j’aurais eu du beurre tout en haut.

Assis à l’arrière entre Sébastien et Alfred, j’ai donné plus de coups d’épaule dans ce parcours qu’un joueur de hockey dans sa carrière. Et il faut le refaire à l’envers samedi.

La route et ses courbes dans la montagne.

La route et ses courbes dans la montagne.

Dans le village, en après-midi, il y a eu un peu de pluie rendant les routes impraticables. De l’eau qui ruisselle sur de la glace, c’est pire que le verglas. À pied, les espadrilles deviennent grosses comme la tête en trois ou quatre pas. Imaginez un peu les péripéties 4X4 sur un kilomètre en montée. Le véhicule était toujours de travers.

Pas question de descendre la dernière pente en véhicule. Durand Dubreus, l’agronome, viendra nous chercher, un à un, avec une quadrimoto. Ici, tout déplacement devient du sport extrême, un mélange de slalom géant dans une piste de bosses des championnats du monde sur des dizaines de kilomètres. Faut le voir pour le croire.

Tout un accueil

Une pièce de théâtre organisée par les femmes pour nous accueillir.

Une pièce de théâtre organisée par les femmes pour nous accueillir.

Après la visite des lieux et le souper, les femmes du village nous réservaient une surprise. Elles avaient organisé une fête de bienvenue composée de chansons traditionnelles, de petites pièces de théâtre et de danses. Tout était en créole. Même si Sébastien et moi comprenions des parties, il a fallu que Johanne Étienne nous fasse la traduction.

Les gens riaient, s’amusaient ferme. Nous avons ri avec les rires collectifs pendant les petites scènes où on décrivait la culture des champs ou l’élevage des bêtes. En même temps, on nous racontait ce que Fodès avait fait comme intervention.

Et puis, il y a eu la fête dans la fête pour souhaiter un bon anniversaire à Alfred Étienne. Il avait 56 ans le jour même. Une bonne rasade de rhum et hop sur le plancher pour la danse.

Johanne Étienne, avec la petite Christine, assurait la traduction créole-français.

Johanne Étienne, avec la petite Christella, assurait la traduction créole-français.

Et on reprend le chemin du retour tout à l’heure.

NOTE: Yves Therrien est l’invité de Coopération internationale Québec qui assume les frais de transport en Haïti et en République dominicaine.

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Jeudi 19 août 2010 | Mise en ligne à 18h25 | Commenter Un commentaire

L’autre visage d’Haïti

Yves Therrien

Le Soleil

Mercredi, j’ai pu voir l’autre visage Haïti, celui des paysans, pas celui de Port-au-Prince auquel nous, les Occidentaux, faisons tous référence en pensant qu’il n’y a rien ailleurs.

Jean Jonas était fier de nous faire visiter sa ferme.

Jean Jonas était fier de nous faire visiter sa ferme.

C’est un visage plus paisible, plus serein même. Contrairement, à Port-au-Prince et à Pétion-Ville où nous logeons, Sébastien et moi, sortir le soir dans Baptiste ne représente aucun danger. Les gens sont aimables. Ils nous sourient et sont même étonnés lorsqu’on lance : Bonsoir, kouman ou yé!

Ici, les distances ne se calculent pas tout à fait à la manière québécoise. Dans ma tête, 100 km, c’est une heure de route. Pour le trajet de Port-au-Prince vers Baptiste, dans le centre-est du pays, il aura fallu plus de quatre heures sur des routes défoncées pour parcourir la distance.

Les routes, ou les pistes, ne sont pas entretenues ou si peu. S’il y a un ministère de la voirie, il est invisible, mais pas les trous. Je n’irai pas à la Ronde dans les montagnes russes, j’ai eu ma dose.

D’ailleurs, sans l’aide des villageois et de quelques bonnes paires de bras, nous serions encore à Baptiste, car un flanc de montagne s’est affaissé pour bloquer la seule route menant à la capitale.

David Nicolas, agronome pour l’ICEF (l’Institut de consultation, d’évaluation et de formation pour le développement agricole) a envoyé Rosevelt, le chauffeur voir de quoi il en retournait. «Demain, ça passera», nous a-t-il dit.

La mairie n’a pas d’équipement. Et les routes sont à l’avenant.

Il y a bien une cinquantaine de kilomètres en bitume, mais le tracé en lacet dans le Morne Capri et le Morne Blanc ne permettent pas des pointes de vitesse au-dessus de 50 km/h. Et la circulation des camions lourds sortant des carrières calme toute témérité.

Mais au bout de la route, c’est un autre visage que je découvre : sécurité, affabilité, confiance et débrouillardise.

Jean Jonas, maître greffeur pour l’ICEF, nous a fait visiter sa ferme après la visite officielle des laboratoires de l’organisation qui supporte logistiquement les six coopératives de production de café.

Avec David Nicolas et Sébastien, je le suis en longeant un long champ de maïs avant d’arriver dans le secteur où il effectue des greffes pour améliorer la production des agrumes et des avocats. Sur un tronc d’oranger qui donne des fruits amers, il fait pousser la variété d’oranges Washington. Délicieuses!

Il fait la même chose avec des avocatiers à petits fruits pour y implanter une variété plus intéressante. Plus loin, il cultive différentes variétés d’igname. Et dans sa cabane, il va chercher des bananes mûres.

Il est fier de ses travaux et de ses réalisations, car cela fait partie de la diversification des cultures pour les producteurs de café de la région. Le café rapportera de l’argent si la production est bonne, mais les fruits assurent la subsistance de la famille et le surplus sera vendu au marché, apportant des revenus additionnels.

Le directeur de l'école de Baptise, Villus Ednel, dans la plus grande classe.

Le directeur de l'école de Baptise, Villus Ednel, dans la plus grande classe.

Mais, en soirée, j’ai eu un choc, un profond désarroi en rencontrant le directeur de l’école. Le bâtiment fait un peu plus de 50 mètres de longueur. Il est d’une laideur à faire frémir.

Lorsque le directeur Villus Ednel ouvre la porte de la classe principale, les bras me tombent. L’école communale (sous la responsabilité de l’État) a été inaugurée en 1948 sans jamais avoir été entretenue. Le mobilier tombe en ruine, c’est incroyable.

Il y a trois salles grandes comme rien, mais où circulent selon les années entre 500 et 700 élèves. Ici au Québec, on aurait trois classes de 30 élèves, pas plus. Il y a une salle pour le préscolaire en alternance avec la 6e année, une autre pour les niveaux 1 et 2, et la plus grande des salles pour les 3e, 4e et 5e années.

Le dictionnaire et la lettre de Marie-Ève Tremblay.

Le dictionnaire et la lettre de Marie-Ève Tremblay.

En 2008, l’État a entrepris un agrandissement qui aurait quadruplé l’espace de l’école, mais le chantier a pris fin sans que personne sache pourquoi. La population de Baptiste veut une école potable, avec une bibliothèque, des vrais pupitres, des ordinateurs. Pour l’instant, le seul livre de la bibliothèque est un dictionnaire Larousse 2010, donné par une policière de Montréal, Marie-Ève Tremblay. J’ai lu sa lettre. C’est touchant.

Quand je pense à cette école, j’ai les larmes aux yeux. Mais mon sang n’a fait qu’un tour lorsqu’on m’a montré le nouveau commissariat de police dont la restauration s’est faite en quelques semaines avec des dons de la MINUSTAH et du Canada. Je n’arrive pas à comprendre toutes les subtilités étatiques.

L'affiche devant le commissariat rénové.

L'affiche devant le commissariat rénové.

Demain, nous partons avant l’aube pour les montagnes à l’Est, vers Labrousse, vers une autre portion du visage d’Haïti.

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Mardi 17 août 2010 | Mise en ligne à 22h34 | Commenter Un commentaire

Une pelle et une brouette

Yves Therrien

Le Soleil

Mardi matin, avec Maxo et Sébastien, nous nous rendons dans un des secteurs les plus touchés par le séisme du 12 janvier, le quartier Canapé-Vert. Tout est tombé ou presque.

Nous nous rendons au 28, Jean-Baptiste. Ce sont les anciens locaux de l’Institut culturel Karl-Lévêque (ICKL). Tout est détruit. Entre les morceaux de ciment que des travailleurs ramassent, on reconnaît une filière toute tordue, les restes d’un bureau en métal, même un clavier traîne à côté de ce qui fut une chaise.

Les anciens locaux de l'ICKL. Tout a été perdu.

Les anciens locaux de l'ICKL. Tout a été perdu.

En face, une auto porte les marques du tremblement de terre. Foutue, elle ne roulera plus jamais. Marc-Arthur Fils-Aimé, directeur de l’ICKL, nous disait la veille que leur plus grande perte, c’est leur bibliothèque qui contenait de nombreuses années de recherches et des enquêtes sociologiques qui servaient à identifier les problèmes dans les milieux paysans, les rapports des colloques qu’ils tenaient quelques fois l’an et les résultats de travaux de leur université populaire qui a lieu chaque année.

Tout ça, c’est perdu à jamais. Il reste la mémoire des gens, mais ce n’est jamais aussi fiable que les écrits. Certains documents ont été retracés ici et là dans les différentes organisations qui participaient aux activités, mais c’est bien peu.

Un document signé par Marc-Arthur Fils-Aimé trainait dans les décombres.

Un document signé par Marc-Arthur Fils-Aimé trainait dans les décombres.

En chemin, on a vu des travailleurs qui ramassaient les débris à la pelle, mais sept mois après le séisme du 12 janvier, c’est bien peu, c’est trop peu pour parler de nettoyage. À peine un époussetage.

À la télé, à la veille d’une rencontre entre les représentants internationaux et le premier ministre pour parler de la reconstruction, un journaliste parle avec les gens du peuple. Je comprends un peu le créole pour saisir ce que racontait cet homme dans la soixantaine.

Pour lui, si on donnait une pelle et une brouette à chaque Haïtien, le travail serait fait assez rapidement. Il demandait même le départ de tous les étrangers et de toutes les ONG, le temps qu’on fasse le ménage. Après, tout ce beau monde serait invité à venir écouter ce que le peuple haïtien a à dire sur ses réels besoins.

Depuis dimanche, les quelques Haïtiens qui ont accepté de répondre à des questions directes du même genre tiennent un discours identique. «Demandez-nous ce dont nous avons besoin, disent-ils. Ne venez pas nous l’imposer.»

Et nous avons vu quelques groupes de «touristes humanitaires» dans l’avion, dimanche, dans une cafétéria près de l’aéroport, hier, et dans les rues aujourd’hui. Ce sont des étudiants, assez jeunes selon les apparences. Ils viennent ici quelques jours, ramassent quelques débris et s’en retournent à la maison.

Nous avons fait le tour des édifices démolis autour du  Champ-de-Mars, le palais présidentiel, le bâtiment de la garde militaire et la cathédrale de Port-au-Prince. C’est triste à voir.

La cathédrale de Port-au-Prince a été lourdement endommagé. Des sinistrés ont installé leur tente sur le trottoir près de l'église.

La cathédrale de Port-au-Prince a été lourdement endommagé. Des sinistrés ont installé leur tente sur le trottoir près de l'église.

Tous les parcs autour, celui des héros comme celui de Pétion, sont remplis de tentes pour les victimes du séisme. Maxo nous avise de ne pas sortir du véhicule, sauf pour prendre quelques photos du Palais. Le reste du parcours se fera toutes glaces levées, pas question de laisser les fenêtres des portières baissées.

Je lui demande si c’est vrai que des Blancs ont été enlevés récemment. Il répond dans l’affirmative. À Port-au-Prince et à Pétion-Ville, des Blancs se font enlever pour leur argent. Les étrangers devraient avoir de l’argent, on s’en prend donc à eux.

Ce n’est pas pour rien qu’un mendiant m’a traité d’Américain chiche quand je lui ai répondu «Pa gen lajan» : Je n’ai pas d’argent. Il ne le croit pas. Plus tard, Sébastien lui donnera une banane parmi les fruits que nous avons achetés au marché sur le trottoir au bout de la rue. Dans la tête de ce jeune homme, nous sommes encore des étrangers chiches, j’en ai la conviction.

Pendant que j’écris, le tonnerre gronde comme pour me rappeler que j’ai vu un mendiant maugréer, mais il n’est pas seul. Tout le peuple gronde en semblant contenir sa colère.

NOTE: Yves Therrien est l’invité de Coopération internationale Québec qui assume les frais de transport en Haïti et en République dominicaine.

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