Éric Moreault

Archive de la catégorie ‘cinéma’

Vendredi 24 mars 2017 | Mise en ligne à 6h00 | Commenter Aucun commentaire

Le film de la semaine: Les fleurs bleues

Quel intérêt y a-t-il à voir un long métrage sur un peintre polonais méconnu du XXe siècle? Un très grand s’il s’agit des Fleurs bleues (Powidoki), film posthume du légendaire Andrzej Wajda. Parce que son portrait de Wladyslaw Strzeminski, terriblement juste et touchant, se veut une dénonciation explicite des dérives idéologiques commises au nom d’un régime politique; un acte de résistance et un film-testament sur l’importance de l’art dans la société.

Strzeminski, superbement interprété par Boguslaw Linda, était un pionnier de l’avant-garde constructiviste, ce qui le rendait politiquement radioactif pour le régime communiste après la Seconde Guerre mondiale. On le somme de rentrer dans le rang plutôt que de saboter la ligne idéologique… À savoir, abandonner l’art décadent (lire créatif) pour l’infâme réalisme socialiste.

Mais l’artiste est un homme fier, qui décide de résister en refusant de se plier aux diktats du régime. Erreur. Les apparatchiks vont tenter de le dépouiller de sa dignité. D’abord en le congédiant de son poste de professeur de l’école d’arts plastiques de Lotz (qu’il a cofondée), malgré le support de fidèles étudiants, puis en faisant disparaître son œuvre de tous les lieux publics au nom de la nouvelle ère…

Andrzej Wajda survole les dernières années de la vie de Strzeminski sans que ce soit laborieux — son recours aux ellipses est une leçon de cinéma en soi. Ce faisant, il prend soin de ne pas surligner son propos, illustrant autant l’acharnement révoltant du régime que les petites lâchetés de ceux qui se conforment à l’idéologie par crainte de représailles.

Mais il démontre aussi tout le pouvoir de la propagande avec Nika (Bronislawa Zamachowska). Sa jeune fille endoctrinée collabore au système sans s’en rendre compte, au grand désespoir de son père. Il y a dans cette relation, et avec ses étudiants, le grand humanisme du peintre, mais aussi celui du cinéaste qui livre ainsi un film qui s’adresse autant à l’intelligence qu’aux sentiments. C’est rare.

En toile de fond de son drame biographique, Wajda se sert de la théorie de Strzeminski sur la vision pour livrer de pertinentes réflexions sur la question du regard, centrale dans l’art pictural en général et dans le cinéma en particulier. Le réalisateur, qui filme la plupart du temps en plans larges, en fait la démonstration lorsqu’il passe aux gros plans révélateurs.

Sur le plan plastique, dans ce film naturaliste, il oppose le gris vert sinistre de la misère sociale du régime oppressif aux couleurs lumineuses et vives de l’œuvre du peintre. Il faut d’ailleurs voir le contraste entre ses tableaux et les immenses portraits de Lénine et de Staline qui défigurent la ville. La musique discrète, mais lancinante, renforce le sentiment d’oppression.

Les fleurs bleues (on vous laisse le soin de découvrir la référence, un moment très émouvant) est un film admirable à bien des égards. Ce qui aide à pardonner quelques raccourcis scénaristiques utilisés par l’immense réalisateur d’Ils aimaient la vie (1957) de L’homme de fer (1981), décédé en octobre 2016, à 90 ans.

On peut voir dans Wladyslaw Strzeminski le double du cinéaste, qui a d’ailleurs étudié en cinéma à Lodz, à la même époque. Il y a un plan magnifique de mannequins démembrés, dans lesquels git le peintre alors que défilent les passants devant la vitrine, complètement indifférents à son sort. Une mort symbolique de l’artiste dissident dont on oublie l’œuvre.

Wajda n’a pas à s’inquiéter. Ce ne sera pas le cas de son cinéma. Dont Les fleurs bleues, qui figure en belle place. Si vous devez voir un seul film dans les prochaines semaines, ce devrait être celui-là.

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Vendredi 17 mars 2017 | Mise en ligne à 6h00 | Commenter Aucun commentaire

Le film de la semaine: La mécanique de l’ombre

Les révélations d’Edward Snowden (et les subséquentes) ont provoqué des retombées inattendues, dont la renaissance du film noir d’espionnage. Un genre presque abandonné en France. La mécanique de l’ombre arrive donc à point nommé. Surtout que Thomas Kruithof a tricoté un solide suspense tortueux sur les coulisses du pouvoir, doublé d’une esthétique oppressante.

Duval (François Cluzet), un comptable coincé, perd son emploi et le sommeil. Deux ans plus tard, au bord du gouffre, il se voit offrir un emploi par un organisme de surveillance et de contrôle mené par le mystérieux Clément (Denis Podalydès). Toute la journée, il retranscrit des conversations anodines.

Jusqu’à ce qu’il entende l’enregistrement d’un meurtre impliquant un homme prêt à vendre des secrets. Affolé, il est contacté par les services secrets français. Qui lui demande de jouer l’agent double. Duval est entraîné bien malgré lui et confronté à un dilemme angoissant : jusqu’où doit-on obéir? Et à qui?

La mécanique de l’ombre ne cherche pas le réalisme. On joue sur la fine ligne entre le possible et la théorie du complot. Quoique les récentes révélations sur les techniques d’espionnage de la CIA rendent le tout très plausible… Manipulation, secrets et mensonges sont au rendez-vous. Le stress aussi, accentué par la musique hypnotique de Grégoire Auger.

Ce qui est bien avec le scénario de Kruithof, surtout pour un premier long métrage, c’est que le cinéaste a donné beaucoup de chair à son principal protagoniste (un peu moins pour les autres personnages, rien n’est parfait). Duval se débat avec sa dépression, son insomnie, sa solitude, son alcoolisme passé…

Un mix qui le prédispose à la paranoïa, notamment avec Sara (Alba Rohrwacher), rencontrée par hasard. La jeune femme est-elle réellement ce qu’elle prétend? Et cette mécanique de l’ombre (on pense à Orwell et Kafka) est-elle bien réelle ou le fruit de son imagination?

Duval s’enfonce constamment et il faut une solide interprétation pour y adhérer. Celle de François Cluzet (Ne le dis à personne), un peu décalé et minimaliste, une retenue qui lui va très bien (il a longtemps fait du «Cluzet»). Le prolifique Podalydès (Chocolat) et Sami Bouajila (Omar m’a tuer), en agent secret intraitable, sont aussi très solides.

La mécanique de l’ombre est un film de regard. Comme toujours, dans ce cas, Hitchcock n’est jamais bien loin. Kruithof a adopté une approche minimaliste, avec des plans fixes ou des travellings très légers. C’est sa principale faiblesse. Mais aussi sa principale force : elle met l’accent sur le climat rempli de tension. Ce faisant, le scénariste relègue toutefois l’aspect politique en arrière-plan alors qu’il aurait pu rehausser son propos.

Le long métrage partage néanmoins une parenté avec Conversation secrète de Coppola (Palme d’or en 1974). Dans le dilemme moral, notamment. Duval, coincé entre le pouvoir occulte et les services secrets, sait qu’il a franchi la ligne entre le bien et le mal, tout comme nous d’ailleurs : on veut voir où ça va le mener. À une finale discutable, mais quand même punchée.

Il va falloir surveiller Thomas Kruithof à l’avenir (sans mauvais jeu de mots). Son film s’avère très prometteur.

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Jeudi 16 mars 2017 | Mise en ligne à 9h05 | Commenter Un commentaire

Coppola revient au film d’époque (b.-a.)

Sofia Coppola revient au film d’époque avec Les proies (The Beguiled). C’est une très bonne idée après le superficiel The Bling Ring (2013). Après la France de Marie-Antoinette (2006), la cinéaste se penche sur la guerre de Sécession américaine. Dans cette deuxième adaptation du roman de Thomas P. Cullinan, après celle de Don Siegel (1971), elle pourra compter sur une solide distribution : Colin Farrell, Elle Fanning, Nicole Kidman, Kirsten Dunst…

Le synopsis: John MacBurney, un soldat nordiste blessé et sur le point de mourir, est secouru par une adolescente de douze ans d’un pensionnat sudiste pour jeunes filles. Au départ, les employées du pensionnat et leurs élèves sont effrayées, mais lorsqu’il reprend des forces, il devient l’objet du désir de la directrice, de son assistante et de quelques-unes des pensionnaires. Cette situation sert la stratégie de survie du soldat mais les jalousies, dans ce microcosme féminin à la sexualité réprimée, risquent de prendre un tour dramatique.

Je ne serais pas surpris que cette histoire stylisée de désir, jalousie et conventions se retrouve à Cannes, en mai, avant la sortie prévue le 30 juin. Les trois derniers films de la fille de Francis Ford s’y sont retrouvés et la cinéaste américaine jouit d’un fort capital de sympathie en France.

Faut voir. Peut-être réussira-t-elle à imprimer une touche contemporaine à son sixième long métrage, comme elle l’avait fait avec Marie-Antoinette

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