Éric Moreault

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    Maniaque de cinéma, Éric Moreault n'a pas peur d'une bonne discussion sur vos films et acteurs préférés ou que vous aimez détester.
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    Vendredi 4 août 2017 | Mise en ligne à 6h00 | Commenter Commentaires (3)

    Les films de la semaine: Détroit et Une histoire de fantômes

    Je vais tricher un peu: il n’y a pas un film de la semaine, mais deux. Impossible de les départager même s’ils sont diamétralement opposés. Et comme je pars en vacances quelques semaines, ça vous donnera deux très bonnes suggestions cinéma. On se revoit bientôt.

    Détroit

    Cinquante ans. C’était hier quand on regarde ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis. Ce qui fait de Détroit un percutant long métrage d’une honnêteté brutale, terriblement d’actualité, même s’il revient sur les émeutes qui ont secoué la Ville de l’automobile en 1967. Un film courageux aussi. Parce qu’il expose à visière relevée, tout en prenant certaines libertés, les meurtres racistes commis par des policiers dans un des chapitres les plus noirs de l’histoire contemporaine. Un très grand film qui risque de mettre le feu dans la poudrière des divisions raciales.

    Détroit s’inspire des évènements infâmes qui se sont déroulés au motel Algiers durant la nuit du 25 au 26 juillet 1967. Trois adolescents noirs y sont tués et neuf autres, dont deux jeunes femmes blanches, y sont sévèrement battus et humiliés par les membres d’un détachement antiémeute qui comprend des policiers municipaux et de l’État, des membres de la Garde nationale et Melvin Dismukes, un agent de sécurité noir (John Bogeya).

    Mais avant, Kathryn Bigelow et son scénariste Mark Boal, le duo derrière les puissants Démineur (2009, six Oscars) et Opération avant l’aube (2012), prennent soin de situer le contexte historique — le feu couvait— et de nous faire vivre les émeutes de la 12e Rue. La révolte débute après une descente des policiers blancs, réputés pour leur agressivité, dans un club privé fréquenté par des Noirs.

    Ce qui sert de mise en place aux nombreux protagonistes pour guider le spectateur jusqu’au motel Algiers. Le drame de mœurs s’y déroule ensuite dans un puissant et viscéral huis clos, un microcosme où les victimes sont confrontées à un trio des forces de l’ordre particulièrement vicieux. En particulier l’agent Krauss, un jeune blanc-bec raciste en plein trip de pouvoir — Will Poulter (Le revenant d’Iñárritu) est particulièrement odieux avec son petit sourire arrogant.

    Détroit est principalement vu à travers les yeux de Dismukes, coincé entre les forces de l’ordre et les «suspects» qui le traitent d’Oncle Tom (de vendu), et ceux de Larry Reed (Algee Smith), un chanteur de soul à la Motown qui se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment. Deux points de vue divergents, qui illustrent la diversité des expériences, tout en simplifiant la narration de ce film aux protagonistes multiples.

    Un bon travail de Boal, bien mis en scène par la réalisation classique, mais terrible efficace de Bigelow. Alternant les plans serrés et les plus larges en mouvement, la cinéaste distille une tension presque insoutenable, confrontant le spectateur avec des regards qui sondent son âme.

    Un film de cette puissance ne vient pas sans failles — c’est le propre d’une grande œuvre. La description du trio de policiers blancs au milieu de cette terrible histoire de torture manque de nuances. Que Mark Boal a essayé d’atténuer avec de courtes vignettes de flics décents et humains.

    Il peut aussi sembler étrange que dans ce récit d’une révolte inéluctable des noirs face à leurs oppresseurs, ceux-ci soient acculés à la passivité lorsqu’ils subissent les foudres de l’autorité. Mais il ne faut pas juger avec nos lunettes actuelles. Ces pauvres jeunes étaient certainement terrorisés par cette brutalité sauvage et songeaient d’abord et avant tout à survivre à la nuit.

    N’empêche. Détroit a beau revisiter le passé, il est fortement ancré dans le temps présent. Le duo de créateurs avait assurément en tête Black Lives Matter, le mouvement militant afro-américain qui se mobilise contre la violence ainsi que le racisme systémique depuis 2012. Ce film est l’équivalent d’un coup de pied dans le nid de guêpes étatsunien. Qui devrait aussi susciter un examen de conscience au Canada sur le rapport de la majorité blanche avec ses minorités.

    Il sera intéressant de voir si Détroit sera de la course aux Oscars en raison de son approche résolument politique. La chose importe toutefois peu. Bigelow et Boal nous plongent au cœur d’une nuit d’enfer, bousculant notre torpeur en cherchant à nous choquer — dans tous les sens du terme. Et ça marche. Tout en se terminant avec un magnifique gospel, en signe d’apaisement.

    * * *

    Une histoire de fantôme

    Depuis des siècles, l’humanité se demande ce qu’il reste de nous dans la mémoire des autres après notre mort (et, pour certains, dans les livres d’histoire). Et c’est exactement ce qui hante C (Casey Affleck) après son décès tragique dans un accident. Tout comme David Lowery qui, à partir d’une idée éprouvée, livre avec Une histoire de fantôme (A Ghost Story) un magnifique film intimiste, une poignante, et parfois troublante, méditation sur l’amour, le deuil et la résilience.

    L’hégémonie des superproductions hollywoodiennes nous fait parfois perdre de vue qu’il se fait encore de l’excellent cinéma indépendant américain. Lowery en est maintenant un fer de lance d’une nouvelle génération de cinéastes.

    Tourné dans l’urgence avec trois fois rien et deux très bons acteurs, Une histoire de fantôme débute de façon classique avec un couple, C et M (Rooney Mara), qui s’aime éperdument. Mais, déjà, la forme est particulière. Lowery utilise une image carrée aux coins écornés, qui rappelle les polaroids, et de longs plans-séquences qui permettent au spectateur de s’imprégner de l’atmosphère parfois troublante du film, rehaussée par la trame sonore oppressante de Daniel Hart.

    Après cette mise en place, le réalisateur d’Ain’t Them Bodies Saints (2013), avec les mêmes acteurs, entre dans le vif du sujet. C se réveille à la morgue en fantôme couvert d’un drap blanc — l’apparition semble ridicule, mais l’impression se dissipe rapidement lorsque le spectre erre dans le modeste bungalow de sa jeune veuve éplorée.

    L’idée n’a rien de neuf: M. Night Shyamalan l’a utilisé dans Le sixième sens (1999) et Alejandro Amenábar dans Les autres (2001), pour ne nommer que ceux-ci. Mais la perspective est différente cette fois. Nous épousons le point de vue du fantôme en toute connaissance de cause. Ce qui devient aussi un prétexte à cette réflexion du réalisateur sur la perte et la souffrance.

    Lowery profite en effet que le temps semble se dérouler en accéléré pour cet esprit en peine, filmant le déménagement de M, l’arrivée et le départ d’une famille hispanique puis de nouveaux occupants. Lors d’une soirée, un invité livre un incroyable monologue nihiliste sur le sens de la vie et la vacuité de l’existence, qui indispose C.

    Le film s’accélère alors en un troisième mouvement dont je vais préserver les détails pour vous puissiez voir ce film percutant l’esprit vierge. Une œuvre forte qui rappelle aussi le questionnement existentiel du Septième sceau de Bergman (1957).

    N’allez pas croire qu’on se prend la tête pour autant. Lowery a aussi un humour décalé qui fait mouche. Et sa réalisation, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’un film de peur, est capable de jouer sur les cordes sensibles du genre pour provoquer quelques frayeurs.

    On retiendra surtout sa grande maîtrise comme cinéaste, qui mise sur les images pour raconter une histoire (il y a très peu de dialogue). Sa façon de cadrer large en jouant avec la profondeur de champ, ses plans-séquences signifiants, son refus du sensationnalisme, sa touche délicate, l’humanisme du propos et sa direction d’acteurs.

    Une histoire de fantômes a été présenté en première mondiale au Festival de Sundance, en janvier, où il a fait forte impression. C’est, dans un registre fort différent, un des meilleurs films de 2017 avec Dunkerque (Nolan) et Détroit (Bigelow).

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    • “Il sera intéressant de voir si Détroit sera de la course aux Oscars en raison de son approche résolument politique.”

      En 1989 “Do the Right Thing” de Spike Lee n’avait même pas été nominé pour l’Oscar du meilleur film remporté cette année-là par “Driving Miss Daisy”. J’ose croire que l’industrie du film américain a évolué.

      Bonnes vacances!

    • ..@É.M. Bonnes vacances en cet été à l’humeur incertaine. Peut-être aurons-nous l’occasion de reparler de «Dunkerke» à votre retour. Ma douce et moi l’avons vu samedi et tous les deux nous avons des sentiments partagés ou comme ils disent en anglais des «mixed feelings».

    • Historiquement, plein de grandes puissances se sont rivées le nez dans ce pays de seigneurs de la guerre. La démocratie, très peu pour eux. Corruption, trafic de drogue comme élément du PIB, moeurs triviales, rien à voir avec ce que nous connaissons.

      Mais ce pays est aux confins de l’Iran, du Pakistan et juste au sud des anciennes républiques soviétiques. De charmants voisins quoi, tous aussi sympathiques à la cause américaine. Sarcasme.

      Laissé le pays à lui-même, c’est le laisser aux talibans et à l’Etat Islamiste qui se cherche une base permanente, maintenant qu’il est en voie de disparaître de Syrie et d’Irak. L’armée afghane seule se ferait manger plus vite que les irakiens se sont fait sortir de Mossoul par Daesch.

      Stabiliser une région qui ne veut pas la paix et qui carbure aux armes, c’est un plan quasi impossible. Mais faut pas non plus laisser les terroristes criminels des bases sur tout un pays. Ces fanatiques vont exporter leur violence juste plus facilement.

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