Éric Moreault

Je vais tricher un peu: il n’y a pas un film de la semaine, mais deux. Impossible de les départager même s’ils sont diamétralement opposés. Et comme je pars en vacances quelques semaines, ça vous donnera deux très bonnes suggestions cinéma. On se revoit bientôt.

Détroit

Cinquante ans. C’était hier quand on regarde ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis. Ce qui fait de Détroit un percutant long métrage d’une honnêteté brutale, terriblement d’actualité, même s’il revient sur les émeutes qui ont secoué la Ville de l’automobile en 1967. Un film courageux aussi. Parce qu’il expose à visière relevée, tout en prenant certaines libertés, les meurtres racistes commis par des policiers dans un des chapitres les plus noirs de l’histoire contemporaine. Un très grand film qui risque de mettre le feu dans la poudrière des divisions raciales.

Détroit s’inspire des évènements infâmes qui se sont déroulés au motel Algiers durant la nuit du 25 au 26 juillet 1967. Trois adolescents noirs y sont tués et neuf autres, dont deux jeunes femmes blanches, y sont sévèrement battus et humiliés par les membres d’un détachement antiémeute qui comprend des policiers municipaux et de l’État, des membres de la Garde nationale et Melvin Dismukes, un agent de sécurité noir (John Bogeya).

Mais avant, Kathryn Bigelow et son scénariste Mark Boal, le duo derrière les puissants Démineur (2009, six Oscars) et Opération avant l’aube (2012), prennent soin de situer le contexte historique — le feu couvait— et de nous faire vivre les émeutes de la 12e Rue. La révolte débute après une descente des policiers blancs, réputés pour leur agressivité, dans un club privé fréquenté par des Noirs.

Ce qui sert de mise en place aux nombreux protagonistes pour guider le spectateur jusqu’au motel Algiers. Le drame de mœurs s’y déroule ensuite dans un puissant et viscéral huis clos, un microcosme où les victimes sont confrontées à un trio des forces de l’ordre particulièrement vicieux. En particulier l’agent Krauss, un jeune blanc-bec raciste en plein trip de pouvoir — Will Poulter (Le revenant d’Iñárritu) est particulièrement odieux avec son petit sourire arrogant.

Détroit est principalement vu à travers les yeux de Dismukes, coincé entre les forces de l’ordre et les «suspects» qui le traitent d’Oncle Tom (de vendu), et ceux de Larry Reed (Algee Smith), un chanteur de soul à la Motown qui se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment. Deux points de vue divergents, qui illustrent la diversité des expériences, tout en simplifiant la narration de ce film aux protagonistes multiples.

Un bon travail de Boal, bien mis en scène par la réalisation classique, mais terrible efficace de Bigelow. Alternant les plans serrés et les plus larges en mouvement, la cinéaste distille une tension presque insoutenable, confrontant le spectateur avec des regards qui sondent son âme.

Un film de cette puissance ne vient pas sans failles — c’est le propre d’une grande œuvre. La description du trio de policiers blancs au milieu de cette terrible histoire de torture manque de nuances. Que Mark Boal a essayé d’atténuer avec de courtes vignettes de flics décents et humains.

Il peut aussi sembler étrange que dans ce récit d’une révolte inéluctable des noirs face à leurs oppresseurs, ceux-ci soient acculés à la passivité lorsqu’ils subissent les foudres de l’autorité. Mais il ne faut pas juger avec nos lunettes actuelles. Ces pauvres jeunes étaient certainement terrorisés par cette brutalité sauvage et songeaient d’abord et avant tout à survivre à la nuit.

N’empêche. Détroit a beau revisiter le passé, il est fortement ancré dans le temps présent. Le duo de créateurs avait assurément en tête Black Lives Matter, le mouvement militant afro-américain qui se mobilise contre la violence ainsi que le racisme systémique depuis 2012. Ce film est l’équivalent d’un coup de pied dans le nid de guêpes étatsunien. Qui devrait aussi susciter un examen de conscience au Canada sur le rapport de la majorité blanche avec ses minorités.

Il sera intéressant de voir si Détroit sera de la course aux Oscars en raison de son approche résolument politique. La chose importe toutefois peu. Bigelow et Boal nous plongent au cœur d’une nuit d’enfer, bousculant notre torpeur en cherchant à nous choquer — dans tous les sens du terme. Et ça marche. Tout en se terminant avec un magnifique gospel, en signe d’apaisement.

* * *

Une histoire de fantôme

Depuis des siècles, l’humanité se demande ce qu’il reste de nous dans la mémoire des autres après notre mort (et, pour certains, dans les livres d’histoire). Et c’est exactement ce qui hante C (Casey Affleck) après son décès tragique dans un accident. Tout comme David Lowery qui, à partir d’une idée éprouvée, livre avec Une histoire de fantôme (A Ghost Story) un magnifique film intimiste, une poignante, et parfois troublante, méditation sur l’amour, le deuil et la résilience.

L’hégémonie des superproductions hollywoodiennes nous fait parfois perdre de vue qu’il se fait encore de l’excellent cinéma indépendant américain. Lowery en est maintenant un fer de lance d’une nouvelle génération de cinéastes.

Tourné dans l’urgence avec trois fois rien et deux très bons acteurs, Une histoire de fantôme débute de façon classique avec un couple, C et M (Rooney Mara), qui s’aime éperdument. Mais, déjà, la forme est particulière. Lowery utilise une image carrée aux coins écornés, qui rappelle les polaroids, et de longs plans-séquences qui permettent au spectateur de s’imprégner de l’atmosphère parfois troublante du film, rehaussée par la trame sonore oppressante de Daniel Hart.

Après cette mise en place, le réalisateur d’Ain’t Them Bodies Saints (2013), avec les mêmes acteurs, entre dans le vif du sujet. C se réveille à la morgue en fantôme couvert d’un drap blanc — l’apparition semble ridicule, mais l’impression se dissipe rapidement lorsque le spectre erre dans le modeste bungalow de sa jeune veuve éplorée.

L’idée n’a rien de neuf: M. Night Shyamalan l’a utilisé dans Le sixième sens (1999) et Alejandro Amenábar dans Les autres (2001), pour ne nommer que ceux-ci. Mais la perspective est différente cette fois. Nous épousons le point de vue du fantôme en toute connaissance de cause. Ce qui devient aussi un prétexte à cette réflexion du réalisateur sur la perte et la souffrance.

Lowery profite en effet que le temps semble se dérouler en accéléré pour cet esprit en peine, filmant le déménagement de M, l’arrivée et le départ d’une famille hispanique puis de nouveaux occupants. Lors d’une soirée, un invité livre un incroyable monologue nihiliste sur le sens de la vie et la vacuité de l’existence, qui indispose C.

Le film s’accélère alors en un troisième mouvement dont je vais préserver les détails pour vous puissiez voir ce film percutant l’esprit vierge. Une œuvre forte qui rappelle aussi le questionnement existentiel du Septième sceau de Bergman (1957).

N’allez pas croire qu’on se prend la tête pour autant. Lowery a aussi un humour décalé qui fait mouche. Et sa réalisation, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’un film de peur, est capable de jouer sur les cordes sensibles du genre pour provoquer quelques frayeurs.

On retiendra surtout sa grande maîtrise comme cinéaste, qui mise sur les images pour raconter une histoire (il y a très peu de dialogue). Sa façon de cadrer large en jouant avec la profondeur de champ, ses plans-séquences signifiants, son refus du sensationnalisme, sa touche délicate, l’humanisme du propos et sa direction d’acteurs.

Une histoire de fantômes a été présenté en première mondiale au Festival de Sundance, en janvier, où il a fait forte impression. C’est, dans un registre fort différent, un des meilleurs films de 2017 avec Dunkerque (Nolan) et Détroit (Bigelow).

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Mardi 1 août 2017 | Mise en ligne à 16h37 | Commenter Un commentaire

Ouverture du TIFF sans Blade Runner 2049: smash manqué!

Choisir un film d’ouverture  est un exercice délicat, mais quand il s’agit d’un festival non compétitif comme celui de Toronto (TIFF), on comprend mal que ses dirigeants aient pu passer à côté de Blade Runner 2049 — réalisé par Denis Villeneuve et avec Ryan Gosling, un autre Canadien, en vedette… Peut-être, toutefois, que la suite du film-culte de Ridley Scott n’est tout simplement pas prête.

Ce qui expliquerait le choix, somme toute étonnant, de ce Borg / McEnroe, qui retrace l’affrontement légendaire des deux vedettes du tennis à Wimbledon en 1980. D’autant que le TIFF présente aussi un autre film à saveur tennistique avec Battle of the Sexes sur l’affrontement, en 1973, entre Billie Jean King (Emma Stone) et Bobby Riggs (Steve Carell), qui profite d’un meilleur profil. M’enfin. La bande-annonce de Borg / McEnroe montre quand même du potentiel. On verra bien au moment de l’ouverture du 42e TIFF, le 7 septembre.

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Vendredi 28 juillet 2017 | Mise en ligne à 6h00 | Commenter Commentaires (2)

Le film de la semaine: l’implacable Lady Macbeth

Les apparences sont parfois (souvent?) trompeuses. Prenez Lady Macbeth, qui n’a rien à voir avec la pièce de Shakespeare, si ce n’est l’inspiration pour le personnage féminin perfide et déterminé. On s’attend à un drame historique empesé de l’époque victorienne alors qu’il s’agit en fait d’un suspense psychologique au ton résolument contemporain porté par une superbe et intense performance de Florence Pugh dans le rôle-titre. Une belle découverte.

Il est un peu malheureux que cet étonnant et très maîtrisé premier long métrage de William Oldroyd nous parvienne à ce temps de l’année — une diffusion à l’automne aurait été plus appropriée à l’esprit de ce long métrage traversé par le climat oppressant de l’Angleterre et le vent qui siffle sur la côte.

Peu importe. Il s’agit d’un film d’auteur rigoureux, tout en étant grand public grâce à son histoire de passion enflammée librement adaptée par Alice Birch de Lady Macbeth of the Mtsensk District de Nikolai Leskov.

En 1865, Katherine (Florence Pugh) est prisonnière d’un mariage imposé avec un homme plus vieux (Paul Hilton). Son beau-père (Christopher Fairbank), qui vit avec eux, la harcèle pour qu’elle lui donne un héritier. Mais son mari indifférent se contente de l’humilier.

Profitant de l’absence des deux déplaisants, elle va entamer une torride relation avec Sebastian (Cosmo Jarvis), un employé de l’opulente résidence, au vu et au su de sa femme de chambre, Anna (Naomi Ackie). À partir de ce moment, rien ne va arrêter Katherine dans sa détermination à obtenir ce qu’elle convoite : son indépendance et la fortune qui vient avec…

William Oldroyd prend le temps de bien nous faire découvrir la vraie Katherine. Sa soumission initiale dissimule un art du calcul et de la manipulation, mais aussi une femme libre et moderne prête à tout pour assouvir son désir sexuel — le réalisateur tourne quelques scènes de lit, mais sans insister.

L’Anglais s’en sert pour nous faire découvrir la fougue de cette femme fatale qui, d’intrigues en rebondissements, ne cesse de nous captiver. Florence Pugh, dont c’est le deuxième long métrage, affiche une remarquable présence à l’écran, mélange de charisme, de candeur et de sexualité non réfrénée. À seulement 21 ans, on n’a pas fini d’en entendre parler.

Même chose pour Oldroyd dont la maîtrise de la mise en scène est déjà très forte. Son notable sens de la composition, surtout dans ses plans cadrés large, retient toute l’attention : c’est magnifiquement filmé. Économe sur le plan des dialogues, il laisse ses images parler d’elle-même, habituellement la marque d’un solide cinéaste. Il a d’ailleurs le sens du détail, et un humour typiquement british — il faut voir comment il utilise la présence du chat.

On peut lui reprocher certains clichés — la domestique qui regarde par le trou de la serrure!, mais Oldroyd mène sa barque avec beaucoup de doigté. Hitchcock n’aurait pas renié ce Lady Macbeth de désir et de pouvoir où la mort rôde pour surgir au moment où s’y attend le moins.

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