Éric Moreault

Jeudi 31 juillet 2014 | Mise en ligne à 6h00 | Commenter Aucun commentaire

1987: la «vraie» comédie de l’été

Il y a un petit bout que le cinéma québécois espérait une comédie estivale capable de drainer les foules. Ne cherchez plus, c’est 1987. Québec a eu la chance de le constater hier soir, lors de la première.

Il est difficile de prévoir si le film de Ricardo Trogi trouvera son public, mais il ne peut faire pire que Le vrai du faux, qui vient de quitter l’affiche dans la capitale, après seulement quatre semaines d’exploitation. Le long métrage d’Émile Gaudreault n’a même pas franchi le cap des 400 000 $ de recettes au Québec alors que La petite reine a atteint 856 807 $, une très bonne performance. À titre indicatif, Le sens de l’humour, de Gaudreault, avait engrangé 3,3 M$ en 2011. Un véritable flop, donc.

Pour en revenir à 1987, avec son humour bon enfant, ses personnages savoureux et son portrait très réussi de et du Québec de l’époque, Trogi signe un film divertissant, mais également touchant sur les joies et les peines, les excès aussi, des années où on n’est plus adolescent mais pas encore adulte.

En 1987, Ricardo (Jean-Carl Boucher) a 17 ans et il veut perdre sa virginité, aller à son bal, se lancer en affaires et voler des radios d’auto — tous des échecs lamentables. Son père Benito (Claudio Colangelo) et sa mère Claudette (Sandrine Bisson ) y jouent évidemment un rôle central de trouble-fêtes. Ne serait-ce parce que le premier s’obstine à vouloir lui trouver un travail dans la restauration…

Heureusement que Ricardo peut compter sur sa gang de chums… pour le mettre dans le trouble! Ces liens d’amitié indéfectibles sont le moteur du film et de son humour. Ricardo et ses trois mousquetaires ne sont en rien les rois de l’école. Ils sont «normaux». Mais là, ils vont essayer de s’en faire accroire et clairement jouer en dehors de leur zone de confort.

Ce qui sert le propos comique. Il y a quelques gags récurrents assez réussis comme l’attendrissement de l’escalope à la bouteille ou les répliques de la sœur de Ricardo, enfermée dans sa chambre et qu’on ne voit jamais.

Ricardo Trogi assure lui-même la narration en voix hors champ, ce qui accentue le naturalisme du film, tout en teintant son sujet d’une certaine nostalgie. Ce sont ses souvenirs qui sont mis en scène à l’écran. Bien sûr, embellis par la fiction. Mais sa franchise suscite l’adhésion. Difficile de ne pas aimer ce maladroit sympathique, plus doué pour les gaffes que pour la réussite.

Reste que 1987 est un film sans prétention qui s’assume comme tel. Mine de rien, il aborde néanmoins des thèmes importants : l’amour, la rupture, l’éveil à la sexualité, les liens familiaux, la pression sociale, la différence, le statut d’immigrant… Trogi n’insiste pas. S’en apercevront ceux qui veulent bien y voir un autre niveau de lecture.

On sent une réflexion plus assumée, plus mature (eh oui!), du réalisateur même s’il s’éloigne de ces thèmes dès que ça devient trop sérieux. Dommage. 1987 aurait pu être une grande comédie dramatique. Par ailleurs, les scènes imaginaires avec les fonctionnaires sont totalement inutiles et en rupture de ton avec le reste. Ce qui n’enlève rien à son charme.

Il y a aussi une cinématographie beaucoup plus assumée de Trogi avec ses ralentis, ses arrêts sur image, ses longs plans… Son œil et sa pratique se sont aiguisés. Son plan-séquence dans le restaurant, alors que Ricardo est renvoyé d’un personnage à l’autre, est parfaitement réussi. Jean-Carl Boucher y démontre d’ailleurs beaucoup de naturel, comme dans le reste du film. Son plaisir est manifeste, tout comme celui de ses compères Laurent-Christophe de Ruelle (Boivin), Pier-Luc Funk (Dallaire) et Simon Pigeon (Caron).

Le film repose évidemment sur la recréation de l’époque et, à ce propos, la direction artistique de Patrice Vermette est fabuleuse, jusque dans les moindres détails (notamment les affiches de groupes dans les chambres). Comme pour 1981, l’opus précédent.

Au bout du compte, 1987 est un moment de cinéma jubilatoire et authentique. Mais aussi le regard tendre et un hommage touchant d’un fils imparfait à son père et à sa mère, tout aussi imparfaits. Comme nous tous.

1987 prend l’affiche le 6 août.

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Mardi 29 juillet 2014 | Mise en ligne à 10h28 | Commenter Commentaires (3)

Cinéma: le pouvoir aux femmes!

Scarlett Johnasson dans Lucy de Luc Besson, qui a vaincu Hercule au box-office.

Scarlett Johnasson dans Lucy de Luc Besson, qui a vaincu Hercule au box-office.

Je n’apprendrai rien à personne en écrivant qu’il n’y a pas assez de personnages féminins forts dans le cinéma hollywoodien (et même dans le nôtre): les actrices s’en plaignent de plus en plus ouvertement. Sans parler du fait qu’après 40 ans, elles disparaissent des écrans, à part si elles s’appellent Meryl Streep ou ont subi de multiples chirurgies à la Sandra Bullock. Et n’insistons pas sur le fait que les réalisatrices ne représentent que 9 % des gens derrière la caméra (voici un graphique très complet pour les amateurs de statistiques).

Pourquoi je vous parle de ça ce matin? Parce que Lucy a donné une volée à Hercule au box-office: près du double au Québec! En Amérique du Nord, 44 M$ pour Lucy et Scarlett Johansson contre 29 M$ pour Hercule et Dwayne Johnson. Une surprise pour plusieurs analystes, d’autant que le film de Luc Besson est côté R — ce qui veut dire que les mineurs doivent être accompagnés d’un adulte (ici, le long métrage est 13 ans +). Ce qui rend l’exploit de Lucy encore plus saisissant.

Mais ce qui a le plus attiré l’attention, c’est que la moitié des spectatrices étaient des femmes. Et rendu à cet âge-là, qui décide dans le couple le choix du film, hum? À titre de comparaison, les garçons et les hommes composaient 58 % de l’audience d’Hercule.

J’en entends déjà me dire: «le cinéma est un art, pourquoi parler d’argent, c’est vulgaire, etc.» Parce que pour qu’il y ait du cinéma, il faut des spectateurs. Et que, de plus en plus, ce sont des spectatrices. Qui peuvent influencer la représentation de la femme à l’écran (Lucy n’est pas le modèle idéal, pour utiliser un euphémisme, je sais). Acheter un billet de cinéma (ou louer un film), c’est aussi voter.

On n’a qu’à constater l’énorme succès des franchises Hunger Games et Divergence, avec deux jeunes femmes fortes — mais aussi très belles, évidemment — dans le rôle principal, soit Jennifer Lawrence et Shailene Woodley, respectivement. Notez aussi que cette dernière est aussi la vedette de Nos étoiles contraires (The Fault In Our Stars), drame sentimental pour ados qui a engrangé un ronflant 112 M$ sur le marché nord-américain (pour un budget de 12 M$…).

Reste que le réel pouvoir à Hollywood est aux mains des producteurs. Et qu’il y a plus de femmes — le quart —, mais pas beaucoup plus qu’avant en proportion. Certaines risquent de changer la donne, comme Sarah Polley ou Diablo Cody. Mais je surveillerai plus attentivement, dans un futur rapproché, le travail de Megan Ellison, qui, à 28 ans seulement, a produit Le maître (P.T. Anderson), Her (Jonze), Arnaque américaine (Russell), Opération avant l’aube (Bigelow) et Foxcatcher (Miller, présenté à Cannes en mai). Ses choix pourraient en inspirer d’autres.

Reste que les chiffres ne mentent pas. Et ça, à Hollywood, ça fait foi de tout. Surtout après les nombreux échecs de superproductions destinées aux gars — paraît que ceux-ci sont plus intéressés par les jeux vidéos que les films. Ce qui n’est guère rassurant pour la représentation de la femme…

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Lundi 28 juillet 2014 | Mise en ligne à 11h55 | Commenter Aucun commentaire

Ken le rouge

Ken Loach a remporté la Palme d'or à Cannes en 2006 pour Le vent se lève.

Ken Loach a remporté la Palme d'or à Cannes en 2006 pour Le vent se lève.

Qui a dit qu’on devait lire «léger» en été? En tout cas, si vous ne voulez pas bronzer idiot, je vous suggère Défier le récit des puissants. Frank Barat a rencontré Ken Loach pendant deux jours pour explorer son cinéma et son engagement dans la création. Résultat: une plaquette (48 pages) fascinante qui se dévore d’une traite.

Loach, 78 ans, n’a jamais dévié de son désir de faire de la politique grâce au cinéma. Pour le réalisateur, l’art est nécessairement subversif: «Nous faisons des films pour tenter de subvertir, créer du désordre et soulever des doutes.» Ce grand cinéaste du social ne connaît pas la nature du mot «compromis», ce qu’il y a valu des ennuis avec la censure — jusqu’à récemment — sur lesquels il revient abondamment.

Secret défense (1990), Prix du jury à Cannes, lui vaudra d’ailleurs d’être comparé à Leni Riefenstahl (propagandiste du régime nazi avec des films comme Le triomphe de la volonté et Les dieux du stade)! Loach est un empêcheur de tourner en rond dont le mot d’ordre est «résister».

«L’art peut servir de détonateur, être l’étincelle qui met le feu aux poudres. Ensuite, c’est à nous de tout faire pour entretenir ce feu, cette colère, et la transformer en un mouvement global qui mènera à un changement radical, en profondeur, de notre société tout entière.»

C’est un peu folklorique. Loach tire dans toutes les directions, jusqu’à fustiger l’État israélien, ce qui est d’actualité, remarquez. Mais il a le sens de la formule et de l’image qui détonne.

Ce n’est pas tant cet engagement, remarquable, il faut bien l’admettre, qui m’a fasciné, mais bien les premières pages où Loach réfléchit à voix haute sur l’art de faire des films. Notamment sur l’importance de la composition de la distribution, qui fait partie intégrante du processus de création. «La crédibilité est notre seule exigence. Nous voulons que le film soit crédible. Voilà pourquoi le casting est primordial.»

Pour peu qu’on s’intéresse au cinéma, il y là des passages éclairants et sujets à débat. Mais c’est surtout une plongée dans l’univers d’un cinéaste qui demeure toujours fascinant. Et pertinent. À preuve, les Québécois vont se reconnaître dans son Jimmy’s Hall (pas de date de sortie ici pour l’instant) qui marquait sa 14e sélection en compétition au Festival de Cannes (où il a obtenu la Palme d’or avec Le vent se lève, en 2006).

Qu’on soit d’accord ou pas avec ses idées, qui me sont assez sympathiques, il faut reconnaître qu’il n’y a pas assez de cinéastes comme Ken Loach. Défier le récit des puissants en est une bonne preuve. Ça dessille les yeux.

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