Éric Moreault

Vendredi 23 janvier 2015 | Mise en ligne à 6h00 | Commenter Commentaires (2)

Le film de la semaine: Foxcatcher

Bennett Miller est reparti du Festival de Cannes, l’an passé, avec le convoité et mérité prix de la mise en scène pour Foxcatcher. Et il serait un gagnant légitime pour l’Oscar du meilleur réalisateur malgré la forte compétition. Son film, qui bénéficie d’une forte distribution et porte sur un drame récent à la fois bizarre, absurde, comique et horrible, a tout de la tragédie grecque.

Après les Jeux olympiques de 1984, le multimilliardaire John du Pont (Steve Carell, méconnaissable) se met dans la tête de devenir l’entraîneur de l’équipe de lutte américaine. Il prend sous son aile le médaillé d’or Mark Schultz (Channing Tatum), qui s’entraîne avec son frère Dave (Mark Ruffalo).

La relation entre les deux frères est ambivalente. Mark a le talent brut, mais manque d’habiletés sociales alors que Dave a tout pour être heureux (femme, enfants, poste à l’université…) et beaucoup d’ascendant sur son frère. Leurs corps à corps sont chargés d’une violente tension qui en dit plus long que leurs paroles… Dave dégage une confiance qui manque cruellement à son cadet (et à du Pont).

Cette rivalité malsaine convainc Mark d’accepter l’offre de du Pont de joindre son équipe de lutte dans son immense domaine. Dave finira par aller les rejoindre et agira comme le véritable entraîneur au complexe Foxcatcher pendant que du Pont se joue la comédie.

Le riche hériter, excentrique et manipulateur, sombre de plus en plus dans la paranoïa, ce qui finira par avoir des conséquences dramatiques pour chacun des protagonistes. La trame n’est pas sans évoquer le Bourgeois gentilhomme de Molière. Du Pont convoite des choses qu’il n’a pas et qu’il ne peut acheter, dans le but ultime d’obtenir le respect de sa mère. Pathétique et suffisant, il essaie aussi de s’imposer comme une figure paternelle en plus d’entretenir une certaine ambiguïté sur ce qu’il désire vraiment de la part de Mark.

Bennett Miller (Capote) met en scène des thèmes peu abordés au cinéma américain touchant la masculinité et l’incommunicabilité. Puisque ce sont des hommes qui ont des difficultés à s’ouvrir, le cinéaste insiste beaucoup sur les regards et les attitudes — tous les acteurs adoptent un jeu minimaliste. En particulier Channing Tatum dont la présence et la retenue s’avèrent tellement marquantes qu’elles captent invariablement le regard du spectateur.

Résultat : un drame poignant, filmé de brillante façon (la photographie est superbe), avec des acteurs transcendant les personnages. Ce quatrième long métrage de fiction établit Miller comme un auteur qui compte.

Foxcatcher a obtenu cinq nominations aux Oscars, dont quatre dans les catégories les plus importantes : meilleur réalisateur, acteur (Carell), acteur de soutien (Ruffalo) et scénario (E. Max Frye et Dan Futterman). Que Tatum n’ait pas eu la nomination du meilleur acteur  au détriment de Carell, ça se discute. Mais pas comme meilleur film? C’est la première fois depuis 2008 qu’une œuvre d’un cinéaste nommé à la réalisation ne l’est pas au meilleur film.

En fait, ça se comprend. Cette catégorie est ouverte à tous les votants. Or, le sous-texte de Foxcatcher sur les excès du rêve américain et son déclin, sa perversité et l’obsession de la réussite a certainement offusqué les patriotes et aux autres excités de l’individualisme forcené (ce qui explique du coup la présence de Tireur d’élite américain dans cette catégorie).

Quand on y pense, c’est le plus beau compliment qu’on peut faire au puissant long métrage de Bennet Miller. Foxcatcher dérange — le signe d’une œuvre pertinente.

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Lundi 19 janvier 2015 | Mise en ligne à 11h36 | Commenter Commentaires (7)

Oscars: trop blancs, trop mâles? Minute!

Selma d'Ava DuVernay est en nomination pour le meilleur film aux Oscars, mais pas dans les autres catégories.

Selma (Ava DuVernay) est en nomination pour le meilleur film aux Oscars, mais pas dans les autres catégories.

Comme ça, il y a une controverse parce que la sélection des Oscars est trop blanche et trop mâle? C’est une vieille rengaine chaque fois qu’un film avec des noirs est écarté — Selma dans ce cas. Même chose pour les femmes. Mais les critiques se trompent de cible. Les choix de l’Académie ne font que refléter l’état de l’industrie hollywoodienne.

C’est avant tout une question de représentativité. Les noirs forment environ 15 % de la population. Toute proportion gardée, il devrait y avoir presque une cinquantaine de films en compétition pour les Oscars. Pas un. Et on ne parle même pas des latinos ou des Asiatiques. Bien que, dans les faits, ce ne sont pas tous les films qui ont les qualités requises pour être considérés, peu importe la couleur.

Même chose pour les réalisatrices. Elles ne tournent que 5 % des films hollywoodiens. Oui, c’est ridicule. Mais ceci explique cela: elles sont sous-représentées aux Oscars parce qu’elles le sont dans l’industrie.

Et si Gillian Flynn (Les Apparences) et Cheryl Stayed (Wild) n’ont pas obtenu de nomination pour le meilleur scénario adapté, il se peut simplement que les membres de l’Académie aient vu la même chose que bien des critiques. D’autres films méritaient plus d’être là, sans rien enlever au mérite des deux scénaristes écartées.

Je ne sais pas si Selma a été traité injustement (je ne l’ai pas vu encore). Mais dans la catégorie du meilleur acteur masculin, c’était l’abondance. Au point où on a écarté quelqu’un qui méritait même de gagner: Jake Gyllenhall. Si David Oyelowo n’y est pas, c’est peut-être simplement parce que les votants avaient l’embarras du choix. Et c’est la première fois en 16 ans que tous les acteurs en nomination sont blancs. Et si 2014 était l’exception qui confirme la règle?

Les membres de l’Académie sont peut-être vieux, blancs et riches. Mais on se trompe de cible. Et il n’y a pas de complot. Esclave pendant 12 ans a triomphé, l’an dernier, avec raison. Tout comme Kathryn Bigelow pour Démineurs en 2010.

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Vendredi 16 janvier 2015 | Mise en ligne à 6h00 | Commenter Aucun commentaire

Le film de la semaine: La chambre bleue

Mathieu Amalric s’est toujours vu, d’abord et avant tout, comme un réalisateur. Sa fulgurante carrière d’acteur, ponctuée de trois Césars, l’a toutefois maintenu éloigné de la réalisation. Trop longtemps. La chambre bleue vient encore une fois confirmer son talent, l’acuité de son regard de cinéaste et sa capacité de transformer un polar tout simple en un drame passionnel prenant, qu’il mène de main de maître.

Il est clair que le prix de la mise en scène remporté à Cannes, en 2010, pour Tournée, n’était pas un accident. Et qu’Amalric préconise un style simple et dépouillé, mais dont souvent les plans, souvent superbes, sont chargés de sens. Une simple abeille, sur un ventre de femme, dans la très sensuelle ouverture, devient un motif chargé de sens sur une tapisserie du palais de justice, à la toute fin…

Car il y a procès. Mais avant, il y a une passion dévorante entre Julien (Amalric) et Esther (Stéphanie Cléau). Ils se sont connus à l’adolescence, mais la vie les a séparés. Esther a épousé un homme malade pour son argent. Quand Julien revient dans sa région natale, 15 ans plus tard, avec sa femme Delphine (Léa Drucker) et sa fille, il mène en apparence dans ce petit village une vie rangée de petit bourgeois qui a tout pour être heureux.

Si on fait exception de ses rendez-vous coquins épisodiques avec sa maîtresse qui le consument. Lorsqu’il se croit découvert, Julien prend ses distances. Mais il reçoit des lettres anonymes. Puis le mari d’Esther meurt.

Le spectateur commence peu à peu, grâce aux interrogatoires croisés de la police, d’un juge d’instruction et d’un psy, à recoller les morceaux d’une affaire sombre et mystérieuse, presque sans crime et sans coupable. Les émotions, même indistinctes, sont vives. Julien semble pris dans un engrenage qui l’a happé et qui est en train de le broyer vivant alors qu’il se décompose progressivement.

En optant pour un récit non linéaire et des ellipses, le réalisateur français a volontairement voulu brouiller les pistes. Il signe une adaptation contemporaine très réussie, avec sa compagne Stéphanie Cléau, du roman du même nom de George Simenon. Tout est sujet à interprétation, surtout la fin.

Amalric a choisi une mise en scène très réaliste, avec des figurants locaux (notamment au tribunal). Ce qui confère un aspect véridique à ce polar à la sauce Chabrol, conçu comme un exercice de style volontairement désuet. Mais il signe aussi de superbes scènes d’amour dans cette chambre bleue où se rencontre les amants maudits, composant corps enlacés, immobiles ou en mouvements lents, comme de véritables tableaux.

Le talent de cinéaste d’Amalric est évidemment aidé par sa compréhension intime du jeu. La fragilité de Julien, son regard parfois halluciné, parfois inquiet, et sa descente aux enfers sont parfaitement rendus par l’acteur (Le scaphandre et le papillon). Cléau réussit à faire affleurer la folie d’Esther avec justesse. Le rôle de Léa Drucker (Chaos), en femme soumise mais pas dupe, est plus ingrat, mais elle s’en sort bien.

La passion qui se transforme en obsession, moteur narratif de La chambre bleue fait invariablement penser à Liaison fatale (Adrian Lyne, 1987). Il s’agit du même genre d’érotomanie, la violence en moins. Vraiment? Rien n’est moins sûr. Personne ne va voir le même film, ce qui en fait sa principale qualité et il en a plusieurs.

La chambre bleue porte une signature d’auteur, celle d’Amalric. Il devrait passer derrière la caméra plus souvent.

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