Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Tom Cruise’

Jeudi 20 août 2015 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (33)

Tom Cruise, «manifestation vivante du destin»

Film Review Mission Impossible Rogue Nation

Dans le dernier acte de Mission: Impossible – Rogue Nation, le directeur de la CIA, interprété par Alec Baldwin, avertit le premier ministre britannique avec son aplomb viril habituel : «Sir, Ethan Hunt is the living manifestation of destiny». Les gens présents dans la pièce (tout comme ceux dans la salle de cinéma) ne sont pas certains de ce qu’il entend par là, mais tout le monde approuve. En effet, qui oserait reprendre Alec Baldwin, vétéran espion depuis le classique The Hunt for Red October, et qui ne cesse de gagner en autorité avec le temps; même la caméra semble soumise par sa présence, le cadrant en contre-plongée plus souvent qu’Orson Welles ne l’a été.

Manifestation vivante du destin, donc. Même si on ne peut pas tout à fait mettre le doigt dessus, l’expression s’accorde pourtant à merveille avec notre idée de Tom Cruise. La première apparition de l’acteur dans ce cinquième chapitre de la saga d’espionnage – qui a débuté il y a 19 ans – fait d’ailleurs figure d’une manifestation héroïque à la fois vieux jeu et électrisante.

Dans le prologue, nous sommes introduits aux trois principaux collègues d’Ethan Hunt (Jeremy Renner, Ving Rhames et Simon Pegg). Ces derniers, postés dans des lieux différents, surveillent le décollage imminent d’un avion rempli de méchants. Ils affichent des airs alarmés mais demeurent néanmoins statiques, occupés par leurs écrans respectifs. Et puis soudainement embarque la fameuse musique de Lalo Schifrin, propulsant un Tom Cruise sorti de nulle part qui court vers le danger, transperçant du coup la tapisserie visuelle qui a été établie par les plans précédents. Tom Cruise n’a pas besoin de 3D.

Ce qu’il a besoin, c’est de redevenir le vecteur de fantaisie qu’il a été avant sa débâcle de 2005, quand il a perdu la faveur d’une bonne partie de ses fans après avoir gratuitement insulté une mère célèbre et avoir confondu un sofa pour une trampoline. Cruise a compris que, pour s’approprier à nouveau son statut de star no. 1 à Hollywood, il devait s’éloigner autant que possible des rôles à caractère psychologique (pensons Jerry Maguire, Magnolia, Eyes Wide Shut) puisque bon nombre de spectateurs, vexés par son image publique, ne voulaient plus ou ne pouvaient plus se laisser embarquer dans ce type d’illusion.

Au cours de la dernière décennie, Cruise n’a pas tant été acteur que performer, exhibant ses prouesses physiques (MI: III à V), versant dans la caricature (Tropic Thunder, Rock of Ages), et même se regardant jouer via ses propres clones (Oblivion). Mais, mis à part deux exceptions, il n’a pas essayé de nous faire croire qu’il interprétait autre chose que lui-même durant cette période. La proposition cruisienne à son public désabusé revêtait ainsi un caractère des plus honnêtes: venez me voir que pour ma surface, rien de plus, rien de moins. Et il a prouvé que personne dans le milieu ne sait mieux manier sa surface que lui-même. Dans sa critique de Rogue Nation, Wesley Morris de Grantland décrit la méthode Cruise comme du «masochisme exaltant (et du narcissisme exaspérant)». Il poursuit :

Qu’il le sache ou non – ou que la compagnie d’assurance des studios le sache ou non -, Cruise a 53 ans maintenant. Dans la dernière douzaine d’années, il est passé de l’attaque à la défense. Il est d’abord devenu une star en essayant de prouver qu’il pouvait tout faire – en se mesurant à Paul Newman ou Dustin Hoffman, en gagnant au volleyball de plage, en mélangeant un cocktail, en jouant un paraplégique de gauche qui perd ses cheveux… Maintenant, il essaie de rester une star sur la défensive. Il doit y avoir un moyen plus facile, même si le difficile est le seul que Cruise connaît.

Son dernier film, Edge of Tomorrow [une SF d'action où il meurt et ressuscite à répétition], m’a enchanté comme jamais je ne l’ai été avec lui auparavant. C’était du Cruise à son summum – le film en entier s’engageait à prouver à lui-même et au public qu’il ne pouvait pas être éliminé. Il aurait pu déménager sur Saturne par la suite sans jamais regarder en arrière: I’m Tom Cruise, bitches!

Malgré toute la bonne volonté du monde, Cruise ne pourra pas jouer au cascadeur pendant bien longtemps. Quoique dans Rogue Nation, il semble aussi en forme que n’importe quel athlète de haut niveau dans la trentaine. Cela dit, ses prouesses physiques jurent quelque peu avec son visage remodelé, qui a l’apparence d’un des fameux masques en latex qu’utilisent les membres du Impossible Missions Force pendant leurs opérations; tout au long du film, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer Cruise retirer son présent visage pour révéler celui du Tom Cruise d’il y a deux décennies, dans le Mission: Impossible de Brian De Palma.

Parce qu’en effet, les lois du vieillissement, il semble s’en moquer comme s’il détenait une potion dont lui seul a le secret. Même ceux qui n’ont pas vu le film l’ont vu s’agripper a un avion cargo en plein vol. Et ce n’est pas tout: dans une des séquences les plus marquantes de sa carrière de performer, on le voit retenir son souffle sous l’eau pendant trois bonnes minutes. Et la magie du cinéma ne lui permet pas de tricher: le tout est filmé à l’aide d’un plan-séquence. Mais c’en est finalement trop, il perd connaissance (il meurt?) et est sauvé in extremis par une collègue espionne aux allégeances ambigües.

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L’actrice suédoise Rebecca Ferguson est la révélation du film. Comme le dit si bien Morris, «her thorough mix of hard and soft is striking». Vulnérable et impitoyable à la fois, elle rappelle les femmes fatales des polars des années 1940-50 comme Gene Tierney et Lauren Bacall. Sa silhouette a clairement accroché l’oeil du directeur photo – et protégé de Paul Thomas Anderson – Robert Elswit qui, dans le plan le plus expressif du film, capte grâce à un ravissant clair-obscur une de ses jambes effilées croisée avec le long canon de son fusil; difficile de deviner dans ce contexte lequel de ces deux éléments est le plus létal.

Ferguson incarne ici un réel «personnage féminin fort», celui que bon nombre d’observateurs espèrent voir depuis des lunes dans un blockbuster. Pour reprendre une citation tirée d’un de mes billets sur le sujet publié l’an dernier : «Je pense que le principal problème ici est que les femmes réclamaient “des personnages féminins forts”, et les scénaristes masculins ont mal compris. Ils pensaient que les féministes voulaient dire Personnages de [Femmes Fortes]. Mais ce qu’elles voulaient dire c’était [Personnages Forts], Féminins.»

Pratiquement inconnue jusqu’à maintenant, Ferguson devrait être catapultée au rang de star internationale d’ici peu de temps [elle vient de décrocher un rôle dans une production prometteuse en tandem avec Emily Blunt]. Et elle en sera pour toujours redevable à Tom Cruise, qui l’a repérée via une série télé britannique, The White Queen, et qui a eu la bonne grâce de lui laisser tout l’espace nécessaire pour se démarquer. Non seulement elle ne joue pas ici une docile female interest, mais c’est elle qui se porte constamment à la rescousse de Tom Cruise. La notion de «demoiselle en détresse» est ici joyeusement renversée.

Pour revenir à notre sujet principal, et à la franchise qu’il porte fièrement sur ses épaules depuis 1996, j’aimerais vous proposer un essai sur l’empreinte auteuriste infusée dans les quatre premiers Mission: Impossible. En entrevue à Grantland, l’auteur de la vidéo – qui passe près de la moitié de sa thèse sur la contribution de De Palma – dénote un schisme à mi-chemin dans la série d’espionnage. À propos de Ethan Hunt :

Je pense que le personnage dans les deux premiers est ce qui était nécessaire pour ces films – à la James Bond – et puis, dans le III et Ghost Protocol, on commence à obtenir les contours de la vie d’une personne.

En d’autres mots, plus que les MI avancent, plus que le rôle de Hunt s’efface au profit de celui de Cruise lui-même. (À noter, pour ceux qui ne maîtrisent pas parfaitement l’anglais, le narrateur parle vite et certains raccords sonores posent problème… mais on s’habitue).

L’essai-vidéo ne fait pas mention de Rogue Nation, réalisé par Christopher McQuarrie. Ce dernier sera pour toujours associé à un seul film, pour lequel il a signé le scénario : The Usual Suspects (1995). Une réputation enviable qui au bout du compte semble lui avoir nui puisqu’il n’a pratiquement rien fait pendant les années qui ont suivi. La deuxième phase de sa carrière est intimement liée à celle de Tom Cruise. Il a écrit Valkyrie et Edge of Tomorrow, en plus d’avoir écrit et réalisé Jack Reacher et Rogue Nation.

À mon avis, Cruise n’a jamais été aussi sympathique que lorsque dirigé par McQuarrie. Comme je l’ai écrit dans ma critique de Jack Reacher – je suis probablement le seul humain sur la planète à avoir vraiment aimé ce film – l’acteur y dévoile son humour, se montre plus détendu que jamais, et ne tente pas de cacher sa fragilité. Émotion que PTA et Kubrick ont su si bien lui extraire, à leurs manières respectives, mais qu’il n’avait pas encore exprimée dans ses rôles de héros d’action. McQuarrie n’est peut-être pas un auteur, mais ce qui le distingue est sa capacité d’humaniser la machine cruisienne: dans les deux films en question, notez les secondes supplémentaires qu’il prend pour montrer les réactions aux petites défaites, blessures ou contretemps que subit sa vedette au cours de ses aventures.

En 2005, le rétablissement de la réputation de Tom Cruise s’annonçait comme une mission impossible. Mais il a vaillamment choisi d’accepter ladite mission, et – du moins en ce qui me concerne – l’a accomplie avec panache. Peut-être que c’est ce que voulait dire Alec Baldwin après tout : il nous a démontrés ce que signifiait prendre son destin entre ses mains. Pour reprendre le souhait formulé par Bilge Ebiri dans sa chronique de New York Magazine : «Il est venu le temps de recommencer à aimer Tom Cruise».

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Jeudi 26 mars 2015 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (30)

Tom Cruise met l’impossible au défi

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Le plus grand défi physique de la carrière de Tom Cruise a commencé par une blague. «Que dirais-tu si tu étais à l’extérieur de l’avion au moment où il décolle?», a demandé le réalisateur du nouveau Mission: Impossible à sa vedette de 53 ans, alors qu’ils étaient en repérage. «Oui, je pourrais le faire», a répondu son interlocuteur sans broncher.

Lorsqu’on est au sommet du monde ou, du moins, au sommet de la colline d’Hollywood, on a tendance à vouloir y rester. Même si ça fait trois décennies qu’on y règne. Et ce n’est pas comme si Cruise s’y complaît passivement; il mérite son trône. Il est reconnu comme l’un des professionnels de sa stature les plus dévoués, qui cherche constamment à repousser ses limites. Sa série des MI, entamée il y a près de deux décennies, fait figure d’une symbiose exemplaire entre la prémisse loufoque d’une franchise et l’engagement sans faille de sa star.

Après avoir escaladé le plus haut gratte-ciel du monde dans Mission: Impossible – Ghost Protocol, Cruise avait placé la barre très haut, c’est le cas de le dire, en vue de sa prochaine cascade «impossible». Pour la séquence de l’avion, dont on peut voir un extrait à la fin de la bande-annonce du film sortie cette semaine, l’acteur a carrément risqué sa vie… à huit reprises! Il a expliqué comment la scène a été tournée en entrevue à Yahoo! UK :

Ce qui nous inquiétait le plus, c’était la présence de particules sur la piste et le risque aviaire. Nous avons passé plusieurs jours à faire en sorte que les oiseaux quittent les terrains à proximité, et la piste a été nettoyée du mieux possible. Mon coordinateur de cascades devait m’avertir s’il recevait un avis de risque aviaire. Le pilote était à l’affût de toute chose dans l’air qui pouvait m’atteindre.

J’ai aussi testé la façon de garder mes yeux ouverts. Un autre truc auquel personne d’autre n’a pensé, c’était le carburant. Vous avez du carburéacteur qui sort tout droit de l’arrière vers moi parce que je suis sur l’aile au-dessus du moteur. Même pendant que l’avion roulait au sol, je respirais les émanations et elles allaient dans mes yeux.

Donc nous sommes arrivés avec cette idée d’une lentille qui couvrirait tout mon globe oculaire. Alors, quand j’ouvrais mes yeux, mes pupilles et ma rétine avaient une protection contre les particules et l’air dur de la piste.

Je me souviens d’un moment où nous roulions sur la piste et où une petite particule m’a atteint, elle était plus petite qu’un ongle. Heureusement, elle n’a touché ni mes mains ni mon visage – ces parties de mon corps étaient exposées et j’aurais alors eu un problème. Mais cette particule aurait aussi pu me briser les côtes!

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Mis à part la vertigineuse séquence de l’avion, le réalisateur Christopher McQuarrie promet une autre «chose physiquement épuisante» que Cruise a accomplie pendant le tournage, et qui est illustrée «fugitivement» dans la bande-annonce. Il fait peut-être référence ici au vortex de sable dans lequel on le voit plonger pendant moins d’une seconde…

Dans Mission: Impossible — Rogue Nation, Ethan Hunt et sa bande (Jeremy Renner, Simon Pegg et Ving Rhames sont de retour) doivent se mesurer au Syndicate, une organisation secrète hors-la-loi qui tente d’achever tous les membres du Impossible Missions Force. L’antagoniste principal est interprété par Sean Harris, un Britannique qui se spécialise dans le rôle de méchants; il s’est montré particulièrement menaçant dans la trilogie Red Riding.

À noter que le sous-titre du plus récent MI a fait l’objet d’un bref contentieux entre les studios Paramount et Disney; ce dernier avait baptisé Rogue One un de ses dérivés de Star Wars sans en avertir au préalable la MPAA. Une entente à l’amiable a finalement été conclue. Elle stipule que Disney s’abstiendra de faire référence à Rogue One par son nom d’ici la fin de la saison estivale dans son matériel promotionnel.

Incidemment, ce n’est pas la première fois que Cruise et McQuarrie se retrouvent mêlés à une histoire de titre qui cause des remous. Leur précédent film, Jack Reacher, s’intitulait initialement One Shot. Le changement avait soulevé un certain scepticisme à l’époque, le nouveau titre ayant été considéré comme trop générique, même si l’objectif était de rendre le produit plus familier auprès d’un certain public – Reacher est le héros de 17 polars de l’auteur-vedette Lee Child.

Mission: Impossible — Rogue Nation devait prendre l’affiche le jour de Noël prochain, mais la date de sortie a été devancée au 31 juillet, question d’éviter la compétition avec le nouveau James Bond et le Star Wars de J.J. Abrams. Moins d’un mois après cette décision, la production a soudainement été suspendue : il fallait réécrire la fin du film, jugée «insatisfaisante». Mais il n’y a pas eu de panique, assure le studio. En effet, Paramount a récemment vécu une situation similaire, voire pire, quand il a stoppé le tournage de World War Z afin de repenser son troisième acte. En fin de compte, le délai a porté fruit : le film de zombies de Brad Pitt s’est avéré un franc succès critique et commercial.

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Mercredi 16 octobre 2013 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (40)

Jack Reacher ne se prend pas au sérieux!

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Quinze minutes après avoir appuyé play, trois constats s’imposaient : Jack Reacher est essentiellement une comédie, avec des éléments d’action, de suspense et de violence. On ne rit pas souvent aux éclats, et ce n’est pas l’objectif premier du film, mais le sourire quitte rarement le coin de notre bouche. Deuxièmement, il ne faut pas toujours se fier aux critiques : Reacher passe à peine le test de Rotten Tomatoes – agrégat généralement assez généreux – avec 61%, et essuie un échec plutôt cuisant chez Metacritic, avec 50%. Enfin, Tom Cruise est une solide vedette de cinéma, a great big bright, shining star, pour reprendre les dires de Dirk Diggler.

Jack Reacher tient son titre du personnage principal d’une populaire série de thrillers policiers écrits par Lee Child. Un ancien officier de police militaire, colosse de deux mètres, devenu justicier nomade, constamment à la recherche d’une cause noble à défendre, «adoré par les femmes, craint par les hommes, et respecté de tous».

Le film est basé d’après le neuvième roman de la saga, One Shot, publié en 2005. Le récit s’ouvre sur un bain de sang: par une splendide journée d’été, un tireur d’élite s’installe dans un parking à étages, et assassine cinq personnes qui déambulaient sur une place publique. Les victimes n’ont aucun lien entre elles. Le principal suspect est vite appréhendé et, alors que les détectives qui le détiennent s’attendent à ce qu’il livre une confession écrite, il leur remet un papier sur lequel sont écrits quatre mots : «Get me Jack Reacher». Ce même Jack Reacher qui l’a poursuivi par le passé pour un drame semblable et qui lui garde toujours rancune…

La table est mise pour un film policier baignant dans le mystère et la conspiration, avec une intrigue assortie de fausses pistes et de personnages obscurs. Des ingrédients qu’a savamment su mijoter Christopher McQuarrie dans le classique The Usual Suspects (1995) de Bryan Singer, grâce à son scénario acrobatique qui a joyeusement étourdi toute une génération de cinéphiles. Cette fois-ci, en plus d’assurer l’adaptation, il prend les commandes derrière la caméra, et force est d’admettre que sa mise en scène s’accorde à merveille avec ses talents d’écriture indéniables.

jack-reacher-1bPour prendre un très simple exemple : la première rencontre entre Reacher et Helen Rodin, l’avocate sexy aux aspirations pacifistes qui défend le suspect. Dans un casse-croûte, elle tente de convaincre son interlocuteur réticent de faire équipe avec elle. Il réplique en racontant sa relation avec le tireur d’élite, du temps qu’ils étaient en mission en Irak. La scène se mue en une série de flashbacks illustrant les propos de Reacher, qui fournit du coup une narration en voix off. Après une trentaine de secondes, on est de retour dans le présent, toujours transporté par la voix de Cruise (dont le ton et la cadence sont restés inchangés depuis le début de la scène), mais le lieu a soudainement changé; on est désormais dans une gare d’autobus. Avec son astuce de montage, McQuarrie utilise la magie du cinéma de façon fluide, élégante et, surtout, économe d’un point de vue narratif: le désir du protagoniste d’échapper à la situation est démontré visuellement, et non pas seulement de manière verbale, écueil qui guette souvent les scénaristes qui passent à la réalisation.

La belle surprise de Jack Reacher est la recalibration de l’image de leading man de Tom Cruise qui, à vrai dire, a rarement paru aussi cool. Comme je le disais plus tôt, la fibre structurante du film se résume à une variété de faux-semblants, mais il s’agit également d’un concept qui nourrit ici l’exploitation d’une des principales superstars de l’industrie, et qui chamboule les idées reçues du public à son endroit. À plusieurs reprises, par ailleurs, McQuarrie s’amuse à subvertir les codes sexuels relatifs à la production cinématographique commerciale.

La scène qui cristallise cette réévaluation du mâle hollywoodien, par le biais d’un de ses représentants les plus emblématiques, survient lors du proverbial flirt entre le héros et une nymphette qui pourrait facilement être sa fille. À noter que le film hausse les enjeux érotiques dès le début, en nous introduisant à un Reacher en mode postcoïtal, alors qu’une de ses conquêtes est en train de renfiler sa lingerie. La vignette d’après nous le montre en train de parcourir un bar, point de vue caméra, alors que se succèdent les expressions lascives de plusieurs femmes séduisantes, façon The Nutty Professor quand entre en scène Buddy Love.

JACK REACHER

Donc, pour revenir à notre scène, nymphette libidineuse + héros viril et mystérieux = … pas exactement ce à quoi on s’attend. Admirez d’abord le dialogue doté d’une répartie renvoyant aux screwball comedies des années 1930-40, avec son débit rapide, ses sous-entendus et ses jeux de mots. L’extrait plus bas.

Sandy: Mind if I share your table? I’m Sandy.
Jack Reacher: So was I, last week. On a beach in Florida.
Sandy: What’s your name?
Jack Reacher: Jimmie Reese.
Sandy: You don’t look like a Jimmie.
Jack Reacher: What do I look like?
Sandy: I don’t know, but not a Jimmie. So you’re new in town?
Jack Reacher: Usually.
Sandy: It’s kind of loud in here. Do you wanna, maybe, go someplace quieter? I have a car.
Jack Reacher: Are you old enough to drive?
Sandy: I’m old enough to do a lot of things.
Jack Reacher: I’m on a budget, Sandy.
Sandy: What?
Jack Reacher: I can’t afford you.
Sandy: I’m not a hooker.
Jack Reacher: Oh, then I really can’t afford you. What I mean is the cheapest woman tends to be the one you pay for.
Sandy: I am not a hooker!
Jack Reacher: Well, a hooker would get the joke.
Jeb: What’s this?
Sandy: He called me a whore.
Jeb: Is that true?
Jack Reacher: Nobody said “whore”. She inferred “hooker”, but I meant “slut”.
Punk: Hey! That’s our sister.
Jack Reacher: She a good kisser?
Jeb: Hey! Outside!
Jack Reacher: Pay your check first.
Jeb: I’ll pay later.
Jack Reacher: You won’t be able to.
Jeb: You think?
Jack Reacher: All the time. You should try it.

Au lieu de démontrer ses prouesses d’amant, il finit par exposer celles de bagarreur (à noter la clarté de la chorégraphie du combat, qui jure avec les montages saccadés de gros plans filmés en caméra épaule dans les divertissements contemporains de ce genre). Plus tard dans le film, on le voit discuter affaire avec l’avocate Rodin dans une chambre d’hôtel, torse nu. Distraite, elle l’enjoint de mettre un chandail; elle s’adresse autant à Jack Reacher qu’à Tom Cruise qui, comme le Matthew McConaughey pré-retour à la respectabilité, a fait de l’exhibition de ses pectoraux une marque de commerce. Quelques instants plus tard, il s’approche d’elle, semble vouloir l’embrasser, avant de la mettre à la porte! Leur relation ne sera jamais «consommée».

Si Jack Reacher se moque des conventions sexuelles liées à ce type de films, il affiche également une attitude décontractée par rapport à sa propre identité artistique. McQuarrie sait que les spectateurs ont déjà vu des centaines de thrillers policiers coulés dans ce moule : une mission apparemment impossible, un héros charismatique mais à court de ressources, des méchants sadiques, la belle femme en détresse, la bataille finale, l’imparable happy end… Pour distinguer son film de la masse, il a pris contre-pied à la tendance des héros, super ou pas, en pleine crise existentielle, qu’il s’agisse des nouveaux Bond, Batman ou Superman, ou de ceux qui cultivent une intense gravité stoïque, à la Bourne, Taken ou dans tous ces films militaristes de plus en plus lourds (Battle: Los Angeles, Act of Valor,Terminator Salvation, Battleship, etc.).

JACK REACHER

D’un certain point de vue, Jack Reacher, avec son héros investi d’une clarté morale et masquant à peine une lueur rieuse dans le regard, tout en évitant le clin d’oeil facile, revendique le droit de faire du cinéma d’action commercial qui ne se prend pas trop au sérieux.

J’aime beaucoup l’utilisation que McQuarrie a fait de Werner Herzog dans le rôle du méchant, un survivant des goulags surnommé The Zec. Comme avec Cruise, il demande au légendaire cinéaste allemand d’infuser son rôle de sa propre personnalité colossale – cet artiste aventurier obsédé par une nature qu’il considère à la fois comme sublime et cruelle – et de transposer cette aura à un personnage qui paraît peut-être unidimensionnel sur papier, mais qui finit par être prenant à l’écran. Il y en a pour tous les goûts, tant pour les cinéphiles endurcis qui veulent reposer leurs neurones le temps d’une vue sans pour autant se faire abrutir, que pour les prospecteurs d’évasions cinématographiques de qualité supérieure, denrée de plus en plus rare.

Je vous laisse avec deux extraits différents mais assez représentatifs du résultat final; le premier reflétant bien la nature détendue et sympathique du film, faisant néanmoins preuve d’une maîtrise efficace dans l’alliage de tons disparates, amalgamant avec doigté violence réaliste et slapstick à la Three Stooges :

Et pour revenir à ma remarque sur la clarté de la mise en scène, en faisant référence à la bataille à l’extérieur du bar, voici probablement l’exemple le plus flagrant du talent de McQuarrie pour gérer une séquence mouvementée, et à la rendre électrisante avec un minimum de fioritures et un maximum d’enthousiasme cinétique. Comme le disent si souvent les pros de la cuisine : il faut faire confiance au produit. Ci-dessous, on se croirait téléporté dans une salle de cinéma des années 1960-70. Une des courses de chars les plus satisfaisantes que j’ai jamais vues.

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