
Après les quelque dix premières minutes de To the Wonder je commençais à avoir mal au cou. La caméra hypermobile de Terrence Malick visait sans cesse les cieux, abandonnant ses personnages au passage, et invitant le public à suivre son regard infatigable en quête effrénée de grâce; un exercice physique que j’ai rarement eu l’occasion d’expérimenter en salle.
J’imagine en même temps que ce n’est pas tout le monde qui a accepté d’être ainsi hameçonné par le cadre du cinéaste, préférant regarder droit devant tout en cherchant à s’accommoder, en vain, d’une lecture horizontale du récit. Pour ma part, j’ai plutôt approché ce film comme ces albums 3D illustrés populaires il y a une quinzaine d’années, qui consistaient à regarder un dessin abstrait duquel ressortait une merveille advenant un bon alignement des yeux.
Plusieurs ont noté que To the Wonder peut être perçu comme une modeste oeuvre complémentaire à l’extravagant The Tree of Life. Un «B-side». Un morceau de musique de chambre comparé à un opéra symphonique. Et je dis Tant mieux! Cette réduction de l’échelle de travail semble avoir rasséréné Malick, qui s’est dégagé du poids de révéler la signification-du-monde comme ce fut le cas avec son film précédent, en développement depuis la fin des années 1970.
J’ai l’impression que The Tree of Life, un projet de passion au début (dans le temps qu’il s’appelait Q), s’est transformé au fil des années en devoir solennel. Avec To the Wonder, à l’inverse, Malick s’est permis de faire un film pour le simple plaisir de la chose, et celui de ses proches et amis; une sorte de lubie principalement destinée à une projection privée dans un sous-sol. Et si d’autres embarquent, tant mieux, sinon, ce n’est pas la fin du monde; Je suis en train d’en tourner et/ou monter cinq autres! La vie continue…
To the Wonder est à la fois le plus simple et le plus radical des six long métrages de Terrence Malick. Simple du point de vue de l’intrigue, qui raconte la plus ancienne histoire du monde : un homme et une femme tombent amoureux, finissent par se quitter. Plus spécifiquement, Neil (Ben Affleck), un géologue américain, rencontre à Paris Marina (Olga Kurylenko), une ancienne ballerine ukrainienne divorcée, et l’invite a emménager, elle et sa fille de 10 ans, dans sa maison de banlieue dans le Midwest. Une fois rendu à bon port, le couple commence à vivre des frictions, et une seconde femme, la fermière Jane (Rachel McAdams), une ancienne flamme de Neil, contribue à embrouiller le portrait davantage.
Radical de par son traitement : il s’agit du film le plus expérimental de Malick du point de vue de la forme. La structure narrative, dotée d’un sens de l’ellipse des plus lyriques, est complètement éclatée. La causalité psychologique est pratiquement inexistante, substituée par une démonstration sensible et visuelle de l’état d’esprit des personnages. On ne comprend pas nécessairement l’émotion que vivent Neil et Marina, mais on la sent et on la voit, et ce à l’aide de divers motifs qui se font écho entre les séquences, les plans, et même à l’intérieur de ceux-ci.
L’aspect géométrique du film, pour prendre un seul exemple, est tout à fait exceptionnel. Malick a une manière unique de filmer le décor urbain, avec ses longues et mornes palissades, ses maisons préfabriquées alignées, ses supermarchés stériles, ses fils électriques infinis; une mosaïque de lignes droites oppressantes associés à l’environnement stoïque de Neil qui entre directement en conflit avec la joie de vivre de Marina, évoquée par la circularité étourdissante de ses (très) nombreux accès de danse dans les prés.
Et puis il y a la lumière. Pour cela, je laisse la parole au vétéran critique du New Yorker Richard Brody, qui dit dans son blog :
Il n’y a peut-être pas de film dans l’histoire du cinéma qui révèle une telle attention à la lumière, qui semble inonder l’espace de chaque plan et imprégner les personnages avec son élément moral et spirituel. Malick traite la lumière comme la substance principale du film, même le sujet principal du film, ainsi que sa métaphore cruciale (et profondément conçue). Quiconque a été sur la côte nord de la France a été transporté par la qualité de la lumière, et Malick – qui établit l’harmonie thématique du film dès le début avec une scène cruciale dans laquelle l’homme et la femme française visitent le Mont Saint-Michel – établit un contraste entre la lumière française et américaine, entre la côte et l’Amérique profonde, entre la cathédrale et la ville [...].

Un autre élément intrigant de To the Wonder est la source de la narration. Qui est-ce qui raconte le film? On aurait tendance à croire qu’il s’agit de Marina, puisque c’est elle qui occupe l’écran la majorité du temps, et fournit le gros de la narration (en voix off). Pourtant, il s’agit d’une oeuvre autobiographique qui se penche sur un épisode de la vie de Malick au début des années 1980. À cette époque, il résidait à Paris, travaillant sur un scénario pour Louis Malle, et y fit la connaissance de sa première femme, Michèle, qu’il finit par emmener avec sa fille Alexandra à Austin, au Texas. Leur relation se détériora rapidement, notamment parce que Maick avait tendance à s’absenter sans avertissement durant de longues périodes de temps, et que Michèle ne parvint jamais vraiment à s’habituer à sa nouvelle culture.
On peut donc voir dans ce film une manière pour le cinéaste de se réconcilier avec ses actions passées qu’il semble profondément regretter – même les séquences les plus joyeuses sont teintées ici d’une couche de mélancolie – en enduisant d’héroïsme tragique son ancienne amoureuse. Son autocritique est illustrée via le personnage de Neil, complètement effacé (son visage est carrément coupé dans plusieurs plans), fidèle représentant de cette «nature avare» qui était d’abord personnifiée par Brad Pitt dans The Tree of Life, tandis que Marina, comme Jessica Chastain avant elle, remplit le rôle de la «grâce généreuse». La dynamique entre ces deux «voies de l’existence» est de nouveau au menu, mais cependant moins irritante, à mon avis, que dans le film précédent, parce que plus étroitement ciblée, appliquée au concept de la crise de foi dans l’amour, sentiment éternellement insaisissable qui se prête plus adéquatement aux fameuses ruminations métaphysiques malickiennes.
Je sais que plusieurs ne seront pas d’accord, et diront que To the Wonder se présente au contraire comme une parodie du cinéma de Terrence Malick, avec son trop plein d’indulgence naïve pour une imagerie précieuse, à la limite du spot publicitaire. Alors que j’y vois plutôt la représentation plus qu’honnête d’un certain idéalisme humaniste qui reconnaît du même coup l’impossibilité de sa réalisation. D’autres se moquent des personnages en carton, qui semblent totalement perdus à l’écran, alors que je n’y vois pas tant des acteurs qui tentent de jouer dans le sens traditionnel du terme, mais des archétypes qui interprètent un ballet cinématographique enchanteur. Et qu’en est-il de la quasi-absence de dialogue et de ces réflexions en voix off à l’eau de rose («Love that loves us… thank you»)? S’il y a une expérience dans la vie qui nous enlève les mots de la bouche et fait ressortir le côté le plus kitsch en nous, c’est bien l’amour fou.
Ajout : Première image du prochain Malick, Knight of Cups
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Mais avant de trop s’emballer, rappelons-nous que Malick est notoire pour sa tendance à couper du montage final ses têtes d’affiche, 



