
Quand on apprend que Steven Spielberg, le cinéaste le plus influent à Hollywood au cours des trois dernières décennies, est passé «si près» de devoir se tourner vers la télévision pour produire son dernier film, c’est qu’il y a un sérieux problème en la demeure.
Cette révélation choquante a été dévoilée par le principal intéressé lors d’une conférence à la University of Southern California, mercredi dernier. Spielberg était accompagné sur scène de son bon ami George Lucas. D’humeur passablement pessimiste, les deux fondateurs du blockbuster moderne ont prédit que l’industrie allait subir des changements drastiques dans les années à venir, et que la transition ne se ferait pas sans heurts.
«Il y aura éventuellement une implosion – ou une grande crise. Il va y avoir une implosion où trois ou quatre ou peut-être même une demi-douzaine de films à méga budget vont s’écraser, et cela va changer le paradigme», a prédit Spielberg, dénonçant au détour la frigidité des studios envers les idées «en marge», comme son Lincoln, qui a failli devenir un projet de HBO, avec peu ou pas d’opportunité de projection en salle.
Lucas, quant à lui, prévoit qu’après cette débâcle, le modèle d’affaire des salles de cinéma va s’apparenter davantage à celui de Broadway, avec moins de films et moins de salles, toutefois remplies de «belles choses». La durée d’affiche serait beaucoup plus longue et les prix d’admission varieraient entre 50$ et 150$. Le budget du film déterminerait le prix du billet, et la taille de l’écran.
Le nerf de la guerre
Profitant d’une tribune sur Salon, la productrice Lynda Obst (Sleepless in Seattle, Contact) a mis en ligne un extrait de son livre dans lequel elle s’emploie à déterminer les causes du déclin de l’industrie. Pour trouver des réponses, elle s’est entretenue avec Peter Chernin, ancien patron chez Twentieth Century Fox considéré comme l’un des magnats les plus puissants du milieu. Selon lui, le nerf de la guerre à Hollywood se résume en trois simples lettres : DVD.
Voici une compilation des déclarations de Chernin à ce sujet :
L’industrie du cinéma, si vous mettez tous les studios ensemble, fonctionne avec une marge de profit d’environ 10%. Pour chaque milliard de dollars de recettes, ils font une centaine de millions de dollars de profits. C’est la business, n’est-ce pas?
Le marché du DVD représentait 50% de leurs bénéfices. Cinquante pour cent. Le déclin de cette activité signifie que la totalité de leurs bénéfices pourrait descendre entre quarante et cinquante pour cent pour les nouveaux films.
Je pense que les deux forces motrices de ce que vous appelez la Grande Contraction étaient la récession et la transition du marché du DVD. Les mauvaises nouvelles ont commencé en 2008.
Le marché international va encore croître, mais le marché du DVD ne reviendra plus. Les consommateurs vont acheter leurs films sur Netflix, iTunes, Amazon, etc. avant d’acheter un DVD.
Les implications sont que ces studios sont gelés. La grande implication est que ces studios sont terrifiés de faire quoi que ce soit.
Fin salutaire d’un cycle

En gros, les avancées technologiques dans le secteur de la diffusion des produits de divertissement sont en train d’enrayer le massif engrenage hollywoodien. L’industrie réagit en mettant sur la glace tout produit original, préférant miser sur des «valeurs sûres», en y injectant de plus en plus d’argent. Elle avance en reculant, tout en souffrant d’amnésie. En effet, ce qui a engendré l’ère des blockbusters, ce sont justement des projets hors norme que les prédécesseurs des grands décideurs d’aujourd’hui abordaient avec scepticisme à l’époque.
Dans une réponse très habile à la conférence de Spielberg et Lucas, Drew McWeeny de HitFix rappelle l’origine du cycle actuel, explique que sa fin est nécessaire et inévitable, avant de conclure que la qualité artistique finit toujours par se frayer un chemin à travers les méandres d’une conjoncture économique donnée. Extraits :
Peu importe le succès que George Lucas a finalement eu avec Star Wars, quand il l’a fait, il n’y avait rien à propos de ce film qui lui garantissait un succès facile. Il n’adaptait pas du matériel déjà existant. Il a rendu hommage à ce qui était essentiellement une forme morte à l’époque, l’opéra de l’espace, et il a commencé la production du film sans être certain qu’il lui était techniquement possible de le terminer. Et Jaws n’était guère un succès garanti pour Spielberg, qui a fameusement passé la plupart du tournage si stressé que c’est stupéfiant qu’il l’ait terminé. [...]
Une des raisons pourquoi tout est basé sur quelque chose d’autre, qu’il s’agisse d’un remake ou une adaptation ou d’une suite ou d’un prequel ou autre chose, c’est parce que Hollywood est devenu incroyablement nerveux à l’idée de prendre des risques, mais en même temps, les studios ont soit laissé monter en flèche le budget moyen ou sont déterminés de faire des films pour de la monnaie. Quand tout ce que vous faites coûte soit moins de 5 millions $ ou plus de 150 millions $, le modèle est brisé. Il y a très peu de place pour l’échec avec les grands films, et on ne peut pas vraiment compter sur les petits films.
En fin de compte, ce que Spielberg décrit est quelque chose que je pense qui devrait se produire. Plus important encore, c’est quelque chose qui s’est produit avant. Hollywood était complètement perdu à la fin des années 1960, et les choses qu’il produisait étaient de plus en plus destinées à un public qui n’existait pas. Le public avait faim pour quelque chose de nouveau, et dans un monde post Easy Rider, ils l’ont obtenu. Quelqu’un a finalement commencé à parler aux spectateurs dans une langue qu’ils reconnaissaient à nouveau, et la structure du pouvoir s’est déplacée complètement, et l’industrie a réussi à grandir d’une manière nouvelle et différente.
Eh bien, ce temps est de retour, et la vraie leçon à tirer de l’histoire est que les cinéastes vont trouver un moyen pour plier le système à leur volonté, et ceux qui trouvent la façon d’atteindre le nouveau public permettront de créer la prochaine version de notre industrie, quelle qu’elle soit. La distribution [des films] va peut-être changer, les lieux et les façons que nous les regardons peuvent changer, mais dans le fond, ce sera toujours à propos de réalisateurs qui racontent des histoires que les gens veulent voir. Les grandes histoires ou les petites histoires, ce n’est pas ce qui compte, et ce ne l’a jamais vraiment été. Ce qui importe, c’est que nous arrêtions de courir après l’argent et de faire semblant que débiter des conneries pré-traitées est un moyen de corriger quoi que ce soit. Le public mérite mieux, tout comme les cinéastes.
«Le modèle des grands studios est fucké»
Très à propos, cette discussion d’une heure sur l’état de l’industrie entre deux critiques poids-lourds, David Denby du New Yorker et A.O. Scott du New York Times, qui a eu lieu le 24 avril dernier dans le cadre du Festival de Tribeca.
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