
Le toujours fascinant site Letters of Note a récemment dégoté un autre bijou : une lettre que Stanley Kubrick a envoyée à Ingmar Bergman, qu’il considérait comme le «plus grand cinéaste en activité». Je traduis :
Cher M. Bergman,
Vous avez certainement obtenu suffisamment de consécration et de succès à travers le monde pour rendre ce mot tout à fait inutile. Mais pour ce que ça vaut, j’aimerais ajouter mes louanges et ma gratitude à un collègue réalisateur pour la brillante et surnaturelle contribution que vous avez apportée au monde entier grâce à vos films (je n’ai jamais été en Suède et n’ai donc jamais eu le plaisir de voir votre oeuvre théâtrale). Votre vision de la vie m’a profondément touchée, beaucoup plus que je ne l’ai jamais été par d’autres films. Je crois que vous êtes le plus grand cinéaste en activité. De plus, permettez-moi de dire que vous êtes insurpassable dans la création d’ambiance et d’atmosphère, la subtilité de l’interprétation, l’omission de l’évident, la véracité et l’exhaustivité de la caractérisation. À cela, il faut également ajouter tout le reste qui entre en compte dans la réalisation d’un film. Je crois que vous êtes bénis par des acteurs magnifiques. Max von Sydow et Ingrid Thulin tiennent une place vive dans ma mémoire, et il y en a tant d’autres dans votre troupe d’acteurs dont les noms m’échappent. Je vous souhaite à tous la meilleure des chances, et j’Attends avec impatience chacun de vos films.
Cordialement,
Stanley Kubrick
La lettre a été écrite en février 1960; Kubrick avait 31 et commençait à se faire un nom dans le milieu. Notamment grâce à l’excellent thriller noir The Killing (1956) et au formidable film de guerre Paths of Glory (1957). L’année qu’il a tapée la lettre à son idole, il travaillait sur Spartacus (1960), un péplum colossal sur lequel il n’avait qu’un contrôle artistique partiel. Une situation navrante qui ne se reproduira plus jamais.
Bergman, quant à lui, avait déjà derrière lui deux des films les plus emblématiques de sa carrière: Les fraises sauvages et Le septième sceau, tous deux sortis en 1957. Mais le film du maître suédois qui a dû laisser la plus forte impression sur son jeune admirateur allait prendre l’affiche une dizaine de mois après la lettre en question. Il s’agit de La source (1960), une puissante et austère méditation sur la vengeance, qui contient d’ailleurs une scène de viol qui reste, à ce jour, un des moments les plus terrifiants de l’histoire du cinéma. (Wes Craven en a fait un remake avec The Last House on the Left (1972), son premier film, et certainement son plus déconcertant). On ne peut qu’imaginer l’effet que La source a dû avoir sur Kubrick, pour qui le rapport des humains à la violence constitue le thème prédominent de son oeuvre.
Je trouve plutôt fascinantes ces interactions entre grands cinéastes qui, à première vue, ne partagent pas nécessairement des affinités artistiques. Cela me rappelle une de mes anecdotes préférées : Quand David Lynch travaillait sur Dune (1984) – son propre Spartacus, en un sens- , la production chaotique et les pressions de la part des producteurs devenaient si insupportables qu’il commençait à se sentir suicidaire. Un jour, sur le plateau de tournage, il reçoit la visite d’un représentant de Kubrick qui lui dit que Eraserhead (1977) est le film préféré de son client, qu’il l’a vu une dizaine de fois, et qu’il l’a projeté à toute son équipe avant de tourner The Shining (1980) afin d’illustrer l’atmosphère qu’il désirait transmettre. Un message qui a pris la forme d’un ange bienfaiteur et qui, dans les mots de Lynch, lui a carrément «sauvé la vie».
Pour terminer, je vous propose deux articles plutôt surprenants sur Bergman; le premier sur le fait qu’il aurait été «échangé à la naissance», et le second sur un journaliste britannique qui découvre la passion du légendaire cinéaste pour les films d’action hollywoodiens. Quelqu’un a dit élitiste?
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