Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Stanley Kubrick’

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Des pèlerins qui auraient visité le tombeau de Stanley Kubrick peu après sa mort, dans le nord de Londres, auraient été surpris d’entendre un curieux vacarme six pieds sous terre. Le mythique cinéaste a dû en effet s’être violemment retourné dans sa tombe après avoir eu vent de la décision de Warner Bros. de censurer une des séquences de son oeuvre ultime, Eyes Wide Shut.

Comme on le sait, Kubrick était un maniaque du contrôle; aucun détail, aussi infime soit-il, relatif à la production ou à la distribution de ses films, ne lui échappait. Après que Universal lui eut retiré le droit au final cut de Spartacus, en 1960, il s’était juré de ne plus jamais se retrouver à la merci des studios, de quelque manière que ce soit. Pendant les quatre décennies qui ont suivi, il a réussi à jouir d’une indépendance absolue quasi-inédite, et ce, jusqu’à son dernier souffle.

Kubrick est mort le 7 mars 1999, quatre jours après avoir projeté la version finale de Eyes Wide Shut à un groupe restreint de collaborateurs et de proches. Il a affirmé que le film était sa «plus grande contribution au cinéma». Qu’un des plus grands cinéastes de l’histoire ait livré à Warner ce qu’il considérait être son meilleur film à vie n’a cependant pas ému les pontes du studio, qui étaient en train d’établir une stratégie marketing au même moment que le monde du cinéma pleurait une de ses légendes.

Le principal obstacle à la mise en marché de Eyes Wide Shut? Sa nature sexuellement explicite. La version originale s’est fait attribuer la cote NC-17 par la MPAA, ce qui signifie: interdit aux spectateurs âgés de moins de 17 ans, mais aussi, et surtout, une nette diminution de la promotion dans les médias de masse et une frilosité de la part des grandes chaînes de cinémas. Pour obtenir la nettement plus commerciale cote R (les 16 ans et moins doivent être accompagnés d’un adulte), Warner a choisi d’altérer la séquence de l’orgie, en ajoutant des personnages numériques qui voilent les actes les plus osés (on peut consulter ici un comparatif entre les deux versions).

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La censure de Warner a provoqué un tollé chez les principaux groupes de critiques à l’époque, le New York Film Critics Circle déclarant que la MPAA était «hors de contrôle», qu’elle était devenue «une force punitive et restrictive qui piétine sur la liberté des cinéastes américains», et qu’elle «avait créé sa propre zone de puritanisme impulsif». Roger Ebert, quant à lui, a affirmé à la fin de sa critique positive du film: «Cela montre bien l’hypocrisie morale de la censure, qui peut obliger un grand réalisateur à altérer son œuvre, tandis que par le même processus, elle rend son film pour adultes plus accessible à un jeune public».

Malgré le fait que la vision de Kubrick n’est pas demeurée intacte, beaucoup de cinéphiles s’entendent pour dire que ces quelque 65 secondes partiellement modifiées n’ont pas porté atteinte à la qualité générale de l’oeuvre. Le problème se situe ailleurs, dans l’échec du film à sauver le mal-aimé NC-17 et, par extension, de légitimer un «cinéma adulte» aux yeux des grands studios et du grand public.

En effet, l’opportunité était immense: le couple royal d’Hollywood qui s’associe à un cinéaste mythique qui n’a pas sorti de film en 12 ans. Une équipe idéale pour promouvoir la notion taboue d’un type de productions à grande échelle faites par des adultes, qui montrent des adultes faire des activités adultes, et destinées à un public adulte.

Dans un essai publié dans le magazine Forbes la semaine dernière, à l’occasion du 15e anniversaire de la sortie en salles d’Eyes Wide Shut, Scott Mendelson tente de s’imaginer le destin du film s’il avait conservé sa version originale:

Il y aurait-il tant de spectateurs adultes prêts à acheter un billet pour voir un drame érotique de 159 minutes coté R mettant en vedette Tom Cruise et Nicole Kidman qui, soudainement, seraient devenus nerveux à l’idée de voir le même film s’il avait été coté NC-17? Je dirais que la réponse est non. Je dirais que Eyes Wide Shut aurait seulement fait un peu moins d’argent, mais prouvé qu’une version NC-17 peut engranger des sommes comparables par rapport au même film coté R, pourvu qu’elle ait obtenu les mêmes opportunités en terme de marketing et de distribution.

Aujourd’hui, un autre film très attendu à saveur sexuelle est en train de susciter la conversation. Fifty Shades of Grey, dont la bande-annonce a été dévoilée ce matin, est basé d’après une série de romans pour adultes monstrueusement populaire qui dépeint la relation teintée de sado-masochisme entre un playboy millionnaire et une jeune ingénue.

Malgré l’immense (et aujourd’hui indispensable) «brand recognition» dont jouit la production, le studio a préféré opter pour la prudence, y allant d’une illustration relativement soft pour dépeindre l’action, et ainsi se qualifier pour la fameuse cote R. Pour reprendre l’argument du producteur Michael De Luca : «Évidemment, le film ne peut être aussi explicite que le livre».

Comme ça, les mères de 40-50 ans – le public cible de la trilogie romanesque – pourront aller voir le film accompagnées de leurs ados sans souci… Et on peut aussi présumer que ces mêmes mamans auraient fui comme la peste une hypothétique version NC-17 de l’adaptation cinématographique des romans hard qu’elles ont pourtant dévoré avec passion…

Pour reprendre la réflexion de Mendelson : Dans un univers alternatif où Eyes Wide Shut avait été distribué dans sa version originale, serait-on aujourd’hui en train de se préparer à la venue du premier véritable blockbuster S&M de l’histoire d’Hollywood?

À lire aussi :

> Après 22 ans, le NC-17 n’a toujours pas la cote
> Eyes Wide Shut : «Un jour, j’ai eu une illumination»
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Lundi 5 mai 2014 | Mise en ligne à 16h45 | Commenter Commentaires (4)

2001, une analyse… typographique

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À l’occasion de la projection d’une nouvelle copie restaurée 2K de 2001 : A Space Odyssey au Cinéma du Parc (à l’affiche jusqu’à jeudi), j’aimerais porter votre attention sur une analyse pour le moins atypique d’un des films les plus scrutés de l’histoire.

Dave Addey, rédacteur senior chez Apple, est un fan de science-fiction et expert en typographie. Cherchant à conjuguer ses passions, il a démarré le blogue Typeset In The Future, qui vise à étudier l’utilisation des polices de caractère au cinéma.

Son entrée sur 2001 examine la pertinence et les subtilités de l’emploi des Eurostile, Gill Sans, Albertus, Futura, ainsi que leurs déclinaisons, dans la logique narrative du film. Les divers logos de compagnie, les interfaces de nombreux appareils futuristes, et les instructions de la fameuse «toilette zéro gravité», sont également passés sous la loupe.

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Sans surprise, on apprend que Stanley Kubrick s’est amusé à transgresser les règles. Par exemple, le carton d’ouverture utilise la police Gill Sans pour le titre, mais a troqué les deux nombres «0» de «2001» par deux lettres «O» en majuscule.

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Et que serait un film de Kubrick, celui-ci de surcroît, sans quelques éléments de mystère. De fait, le carton de fin est rédigé en Futura, sauf pour la lettre «M» de «FILM», qui est en Gill Sans. Là où ça devient encore plus étrange: Addey n’a aucune idée d’où provient le «W» de «WAS»…

***

En novembre dernier, le site Open Culture a déniché pour notre plus grand plaisir un documentaire promotionnel très vintage intitulé A Look Behind the Future. Après une longue entrée en matière au ton quasi-alarmiste concernant le monde d’ici 35 ans – un présentateur austère prédit des «révisions radicales dans notre société totale» – on obtient un accès inédit dans les coulisses du tournage de 2001. Une visite privilégiée qui témoigne de l’envergure de l’opération.

Parmi les intervenants, à noter deux scientifiques de la NASA qui ont agi à titre de consultants, le directeur artistique John Hoesli, le co-scénariste Arthur C. Clarke, qui est accoutré d’une sorte de képi de peintre bleu poudre tandis qu’il aborde ses théories sur l’évolution de l’humanité, et l’acteur principal Keir Dullea, qui compare son personnage à Ulysse – tous des collaborateurs «au service de l’imagination bizarre et incisive de Stanley Kubrick».

En août dernier, le grand mage des effets visuels Douglas Trumbull accordait une entrevue à Filmmaker Magazine, discutant de son travail sur 2001, son premier contrat dans l’industrie.

***

Toujours chez Open Culture : une rare entrevue audio que Kubrick a accordée au magazine The New Yorker. Comme on sait, le légendaire cinéaste n’était pas très friand des médias, mais il a accepté la proposition du journaliste Jeremy Bernstein lorsqu’il a appris qu’il était, comme lui, un passionné du jeu d’échecs.

Les entretiens ont eu lieu à Londres, fin 1965, début 1966, pendant le tournage de 2001, et ont été enregistrés grâce à un magnétophone que Kubrick a prêté à Bernstein, ce dernier n’étant pas aussi féru de technologie que son sujet. L’entrevue a donné lieu à un long portrait publié dans l’édition du 12 novembre 1966 du New Yorker.

***

Pour revenir à la projection de 2001 au Parc, vous me pardonnerez ce cliché banal, mais je ne vois pas d’alternative : vous n’avez pas vu ce film tant que vous ne l’avez pas expérimenté en salle. Cela fait cinq ans que je l’ai vu sur grand écran – au Parc encore, en novembre 2009 – et cela fait cinq ans que j’attends avec fébrilité de revivre l’expérience cinématographique la plus jouissive de ma vie. (À noter qu’une copie restaurée de A Clockwork Orange est également projetée cette semaine à la même adresse).

Pour conclure, je suis tombé sur cette sympathique description de la bande-annonce de 2001 par John Landis, réalisateur des comédies cultes Animal House et The Blues Brothers. Rien de très profond, mais un enthousiasme sincère fort bienvenu.

Landis y parle notamment de la musique originale composée pour le film, par Alex North (à écouter ici), qui a finalement été rejetée au profit des pièces de musique classique aujourd’hui indissociables du chef-d’oeuvre de Kubrick.

Pour une analyse fouillée du rôle de la musique dans 2001, je vous suggère un récent échange entre les critiques Matt Zurcher et Glenn Kenny, à consulter ici et ici.

À lire aussi :

> Cadrages symétriques; de Kubrick à Wes Anderson
> Dr. Strangelove, plus réalité que fiction
> Eyes Wide Shut : «Un jour, j’ai eu une illumination»
> Stanley Kubrick, cinéphile éclectique
> Le premier film de Stanley Kubrick bientôt en vidéo

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Jeudi 20 mars 2014 | Mise en ligne à 13h15 | Commenter Commentaires (4)

Cadrages symétriques; de Kubrick à Wes Anderson

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Tous ceux qui ont suivi des cours de photographie de base ont probablement appris d’entrée de jeu qu’il ne faut pas centrer son sujet, question de dynamiser le cadre. Une règle qui est généralement appliquée dans tous les domaines des arts plastiques. Mais il y a des exceptions, qui prouvent parfois que le talent brut outrepasse toute forme de précepte académique.

Le toujours pertinent kogonada, qui se spécialise à décoder les caractéristiques formelles de divers cinéastes ou mouvements cinématographiques, a récemment démontré l’attention méticuleuse qu’apporte Wes Anderson à ses cadrages. La compilation de plans parfaitement symétriques ci-dessous nous fait croire que le fameux cinéaste n’oserait jamais se départir d’un ruban à mesurer sur ses plateaux de tournage.

Bien sûr, Anderson n’est pas le premier réalisateur ayant exhibé une affection marquée pour la symétrie. Bien avant lui, Stanley Kubrick nous a envoûté avec ses compositions de plans en perspective centrale convergeant vers un point de fuite. La démonstration de kogonada :

Dans le cadre de la sortie prochaine de The Grand Budapest Hotel, Kyle Buchanan de Vulture signe un papier dans lequel il craint que la démarche andersionne ne soit devenue un peu trop rigide. Dans ses récents films, ses personnages semblent en effet avoir carrément perdu la capacité de se déplacer sur des lignes diagonales, soutient l’auteur, étant régis davantage par une dynamique de mouvement s’apparentant aux premiers jeux vidéo (horizontal, vertical). Il conclut :

Depuis The Royal Tenenbaums, les projets d’Anderson ont contourné le globe, rebondissant de la Méditerranée (The Life Aquatic) à Paris (Hôtel Chevalier) à l’Inde (The Darjeeling Limited) et maintenant l’Europe. Anderson lui-même est devenu plus mondain, mais paradoxalement, son monde cinématographique est plus plat que jamais. Je ne voudrais jamais qu’Anderson perde son style visuel distinctif (en particulier lorsque le box-office est dominé par des comédies sans panache visuel aucun), mais j’aimerais qu’il puisse desserrer son emprise juste un peu. Il est un expert dans la construction de ces décors magnifiques, fièrement artificiels, qui ressemblent à des maisons de poupées – ne peut-il pas laisser ses acteurs jouer dedans juste un peu?

L’univers de Wes Anderson est si particulier que bien évidemment de nombreuses autres compilations circulent sur le web afin d’y rendre hommage. Voici kogonada, pour une troisième fois, qui se penche cette fois-ci sur son utilisation régulière du «point de vue de Dieu».

Et ici, glané dans un post de Rolling Stone en janvier, une compilation de tous les ralentis dans sa filmographie, une de ses marques de commerce les appréciées par son fanclub.

À lire aussi :

> Peut-on réduire le cinéma à une formule mathématique?
> Le court du week-end : Castello Cavalcanti, de Wes Anderson
> Le réalisateur manque à l’appel

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