Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Stanley Kubrick’

Lundi 8 juin 2015 | Mise en ligne à 18h15 | Commenter Commentaires (9)

The Shining : une affiche conçue dans la douleur

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«Le labyrinthe est trop abstrait. Trop d’importance accordée au labyrinthe». Il s’agit là de l’une des nombreuses remarques que Stanley Kubrick a adressées à l’endroit du légendaire graphiste Saul Bass durant la post-production de The Shining (1980).

Les deux hommes avaient collaboré ensemble vingt ans auparavant, sur Spartacus, péplum pour lequel Bass avait conçu les storyboards. Cette fois-ci, il avait comme mandat de dessiner une affiche pour ce qui allait devenir le classique d’horreur que l’on connaît; un effort colossal, qui lui a demandé pas moins de 300 tentatives, avant que le cinéaste perfectionniste n’accorde son feu vert à la désormais fameuse affiche jaune.

Dans une exposition consacrée à l’oeuvre de Kubrick, en 2012-2013, on pouvait voir plusieurs des propositions de Bass, accompagnées de commentaires très directs de la part de son «patron». Précisons que le réalisateur, aussi vénéré fusse-t-il à l’époque, s’adressait à un artiste tout aussi considérable dans son propre domaine, qui avait notamment révolutionné l’art du générique. Le franc-parler décomplexé de Kubrick nous donne ainsi une indication concrète de l’inébranlable confiance qu’il avait en ses moyens, et du contrôle absolu qu’il détenait envers toutes les phases de la production.

Cinq croquis de Bass ont été mis en ligne en décembre 2012 par le blogue spécialisé en design graphique The Fox is Black, et ont été récemment relayés par A.V. Club. Les voici, ainsi que les traductions des notes manuscrites de Kubrick :

> «La main et le vélo sont hors sujet. Le titre paraît mal aussi petit. On dirait que l’encre ne s’est pas accrochée à la partie qui s’éclaircit».

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> «Ressemble à un film de science-fiction». – «Difficile à lire même avec cette taille».

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> «Je n’aime pas l’esthétisme. L’hôtel a l’air étrange. Aussi, le dessin est trop dispersé, trop étendu, pas assez compact». – «Je n’aime pas le pointillé pour le logo. Ça paraîtra mal à plus petite échelle. Même la taille ci-dessus est difficile à lire».

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> «Le labyrinthe est trop abstrait. Trop d’importance accordée au labyrinthe». – «Pour le titre, voir commentaire no. 3».

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> «Le labyrinthe et les figures mettent trop l’accent sur le labyrinthe. Je ne crois pas qu’on devrait utiliser le labyrinthe dans les publicités».

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La lettre accolée à ce croquis est une réponse un peu plus diplomatique de Kubrick à Bass, dans laquelle il affirme que «les pubs que vous avez envoyées sont toutes magnifiquement faites, mais je ne pense pas qu’aucune d’entre elles soient adéquates». Cette lettre, ainsi que celle de Bass, peuvent être consultées en meilleure résolution à la fin de ce billet (à noter la signature colorée du designer).

Pour revenir à la contribution de Saul Bass au 7e art, je vous recommande cette galerie montée par Film.com, qui a rassemblé toutes les affiches qu’il a faites pour le cinéma. Et ci-dessous, un montage de plus d’une heure présentant toutes les séquences de générique qu’il a réalisées sur une période de 40 ans :

À lire aussi :

> Saul Bass, monsieur générique
> Tout Kubrick en trois heures
> Room 237 : le miroir déformant de la critique
> The Shining : la fin originale dévoilée
> De: Stanley Kubrick – À: Ingmar Bergman

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Vendredi 6 mars 2015 | Mise en ligne à 14h30 | Commenter Commentaires (8)

Tout Kubrick en trois heures

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L’analyse vidéo produite par le site The Directors Series sur la carrière de Stanley Kubrick est probablement le projet web le plus ambitieux du genre que j’ai vu depuis la thèse-fleuve de M. Plinkett sur la médiocrité des nouveaux Star Wars. Il s’agit de cinq segments qui ont été mis en ligne sur une période de trois mois, entre novembre et février derniers, pour un grand total de trois heures de plaisir didactique.

Tous les films du légendaire cinéaste décédé en 1999 sont scrutés ici; de Fear and Desire, le premier long métrage de Kubrick qu’il a pour ainsi dire renié, à Eyes Wide Shut, son drame érotique qui ne cesse de gagner en stature, et qui fascine en particulier des théoriciens de la conspiration, doit-on admettre, plutôt habiles et divertissants. Il est également question de ses trois courts métrages documentaires réalisés au début des années 1950, qu’on peut voir ici.

La série a été conçue avec grand soin : on apprécie l’inclusion de nombreuses images d’archives qui nous présentent les coulisses des tournages, ainsi que la combinaison bien dosée d’histoires de production des films, d’anecdotes sur la vie du cinéaste, et d’analyses théoriques. Ces dernières sont très compétentes, mais peut-être trop «accessibles» pour le cinéphile pointu, qui ne va sans doute pas apprendre grand chose de nouveau sur ce plan. Qu’à cela ne tienne, le paquet est tellement attrayant, que pas mal tout le monde devrait y trouver son compte.

À lire aussi :

> Eyes Wide Shut, ou la promesse non tenue d’un cinéma adulte
> 2001, une analyse… typographique
> Dr. Strangelove, plus réalité que fiction
> Stanley Kubrick, cinéphile éclectique
> Room 237 : le miroir déformant de la critique

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Des pèlerins qui auraient visité le tombeau de Stanley Kubrick peu après sa mort, dans le nord de Londres, auraient été surpris d’entendre un curieux vacarme six pieds sous terre. Le mythique cinéaste a dû en effet s’être violemment retourné dans sa tombe après avoir eu vent de la décision de Warner Bros. de censurer une des séquences de son oeuvre ultime, Eyes Wide Shut.

Comme on le sait, Kubrick était un maniaque du contrôle; aucun détail, aussi infime soit-il, relatif à la production ou à la distribution de ses films, ne lui échappait. Après que Universal lui eut retiré le droit au final cut de Spartacus, en 1960, il s’était juré de ne plus jamais se retrouver à la merci des studios, de quelque manière que ce soit. Pendant les quatre décennies qui ont suivi, il a réussi à jouir d’une indépendance absolue quasi-inédite, et ce, jusqu’à son dernier souffle.

Kubrick est mort le 7 mars 1999, quatre jours après avoir projeté la version finale de Eyes Wide Shut à un groupe restreint de collaborateurs et de proches. Il a affirmé que le film était sa «plus grande contribution au cinéma». Qu’un des plus grands cinéastes de l’histoire ait livré à Warner ce qu’il considérait être son meilleur film à vie n’a cependant pas ému les pontes du studio, qui étaient en train d’établir une stratégie marketing au même moment que le monde du cinéma pleurait une de ses légendes.

Le principal obstacle à la mise en marché de Eyes Wide Shut? Sa nature sexuellement explicite. La version originale s’est fait attribuer la cote NC-17 par la MPAA, ce qui signifie: interdit aux spectateurs âgés de moins de 17 ans, mais aussi, et surtout, une nette diminution de la promotion dans les médias de masse et une frilosité de la part des grandes chaînes de cinémas. Pour obtenir la nettement plus commerciale cote R (les 16 ans et moins doivent être accompagnés d’un adulte), Warner a choisi d’altérer la séquence de l’orgie, en ajoutant des personnages numériques qui voilent les actes les plus osés (on peut consulter ici un comparatif entre les deux versions).

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La censure de Warner a provoqué un tollé chez les principaux groupes de critiques à l’époque, le New York Film Critics Circle déclarant que la MPAA était «hors de contrôle», qu’elle était devenue «une force punitive et restrictive qui piétine sur la liberté des cinéastes américains», et qu’elle «avait créé sa propre zone de puritanisme impulsif». Roger Ebert, quant à lui, a affirmé à la fin de sa critique positive du film: «Cela montre bien l’hypocrisie morale de la censure, qui peut obliger un grand réalisateur à altérer son œuvre, tandis que par le même processus, elle rend son film pour adultes plus accessible à un jeune public».

Malgré le fait que la vision de Kubrick n’est pas demeurée intacte, beaucoup de cinéphiles s’entendent pour dire que ces quelque 65 secondes partiellement modifiées n’ont pas porté atteinte à la qualité générale de l’oeuvre. Le problème se situe ailleurs, dans l’échec du film à sauver le mal-aimé NC-17 et, par extension, de légitimer un «cinéma adulte» aux yeux des grands studios et du grand public.

En effet, l’opportunité était immense: le couple royal d’Hollywood qui s’associe à un cinéaste mythique qui n’a pas sorti de film en 12 ans. Une équipe idéale pour promouvoir la notion taboue d’un type de productions à grande échelle faites par des adultes, qui montrent des adultes faire des activités adultes, et destinées à un public adulte.

Dans un essai publié dans le magazine Forbes la semaine dernière, à l’occasion du 15e anniversaire de la sortie en salles d’Eyes Wide Shut, Scott Mendelson tente de s’imaginer le destin du film s’il avait conservé sa version originale:

Il y aurait-il tant de spectateurs adultes prêts à acheter un billet pour voir un drame érotique de 159 minutes coté R mettant en vedette Tom Cruise et Nicole Kidman qui, soudainement, seraient devenus nerveux à l’idée de voir le même film s’il avait été coté NC-17? Je dirais que la réponse est non. Je dirais que Eyes Wide Shut aurait seulement fait un peu moins d’argent, mais prouvé qu’une version NC-17 peut engranger des sommes comparables par rapport au même film coté R, pourvu qu’elle ait obtenu les mêmes opportunités en terme de marketing et de distribution.

Aujourd’hui, un autre film très attendu à saveur sexuelle est en train de susciter la conversation. Fifty Shades of Grey, dont la bande-annonce a été dévoilée ce matin, est basé d’après une série de romans pour adultes monstrueusement populaire qui dépeint la relation teintée de sado-masochisme entre un playboy millionnaire et une jeune ingénue.

Malgré l’immense (et aujourd’hui indispensable) «brand recognition» dont jouit la production, le studio a préféré opter pour la prudence, y allant d’une illustration relativement soft pour dépeindre l’action, et ainsi se qualifier pour la fameuse cote R. Pour reprendre l’argument du producteur Michael De Luca : «Évidemment, le film ne peut être aussi explicite que le livre».

Comme ça, les mères de 40-50 ans – le public cible de la trilogie romanesque – pourront aller voir le film accompagnées de leurs ados sans souci… Et on peut aussi présumer que ces mêmes mamans auraient fui comme la peste une hypothétique version NC-17 de l’adaptation cinématographique des romans hard qu’elles ont pourtant dévoré avec passion…

Pour reprendre la réflexion de Mendelson : Dans un univers alternatif où Eyes Wide Shut avait été distribué dans sa version originale, serait-on aujourd’hui en train de se préparer à la venue du premier véritable blockbuster S&M de l’histoire d’Hollywood?

À lire aussi :

> Après 22 ans, le NC-17 n’a toujours pas la cote
> Eyes Wide Shut : «Un jour, j’ai eu une illumination»
> Le prix (élevé) du cinéma pour adultes

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