Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Stanley Kubrick’

Jeudi 11 février 2016 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (24)

Non, le livre n’est pas «meilleur» que le film…

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Un des mystères les plus persistants dans l’analyse cinématographique de tout acabit est le recours à l’argument : l’oeuvre source est «meilleure» (ou, plus rarement, «moins bonne») que son adaptation au grand écran. C’est, pour être poli, un non-sens; pourtant, le sentiment est exprimé ad nauseam sur les réseaux sociaux ou à la sortie des salles.

En 2009, l’auteur d’American Psycho Bret Easton Ellis s’est fait demander ce qu’il pensait des films inspirés de ses romans, s’il se sentait protecteur de ses oeuvres lorsque manipulées par des tiers. Sa réponse est parfaite.

Si je me faisais vraiment du souci, je ne les laisserais pas faire. Les écrivains, nous avons ce pouvoir. On peut dire: «Je ne signe pas les papiers. Je ne vais pas vendre les droits de mon livre». Je pense qu’il s’agit d’un média [le cinéma] complètement différent, ça ne me dérange pas vraiment lorsque les gens adaptent mon oeuvre. Je crois qu’un livre est un livre. Il a été conçu comme un livre, pas comme un film. Lorsque j’écris un livre, je ne me dis pas : «Oh, ça ferait un très bon film». Je crois que les livres sont des choses qu’on ne peut adapter dans un différent média.

À propos de sa dernière réplique, il sort l’exemple d’American Psycho, son chef-d’oeuvre qu’il juge «impossible» à adapter. Il se montre toutefois satisfait du travail de la réalisatrice Mary Harron, qui l’avait porté à l’écran en 2000, disant qu’elle a réussi à habilement assembler un «greatest hits» du roman.

En gros, le film n’est pas meilleur ou moins bon que le livre, pour la simple raison que le cinéma et la littérature emploient différents langages (on a bien sûr le droit de mieux aimer le roman que son adaptation, tout comme on a le droit de préférer la crème glacée au baseball…).

Cette distinction élémentaire est démontrée dans cette vidéo de Now You See It. Vous remarquerez que son auteur n’a de cesse de répéter plus ou moins les mêmes arguments : ce n’est pas tant une marque d’incompétence ou de paresse à mon avis, mais plutôt une redondance sarcastique visant tous ceux qui se sont affolés en voyant Zack Snyder «ruiner» Watchmen

SK contre SK

Le symbole même de la tension entre cinéma et littérature est représenté par l’amertume de Stephen King envers l’adaptation par Stanley Kubrick de son troisième roman, The Shining. Il en a parlé il y a deux ans à Rolling Stone, et il remet ça dans une entrevue publiée au début du mois par Deadline (mais qui a été menée il y a quelques années). Il y soumet de nouveaux détails relatifs à sa discorde avec le légendaire cinéaste.

J’ai parlé à Stanley au téléphone avant qu’il n’ait commencé [la production] et je me souviens qu’il cherchait à mieux comprendre le livre, et il a dit: «Eh bien, ne trouvez vous pas que toutes les histoires de fantômes sont optimistes? Parce que cela présuppose que, s’il y a des fantômes, il y a une vie après la mort; nous ne mourrons pas, nous continuons». Et je lui ai dit, «M. Kubrick, que pensez vous de l’enfer?». Il y eut un long silence à l’autre bout du fil et il a dit d’une voix très ferme : «Je ne crois pas en l’enfer». Et je lui ai dit : «Eh bien, OK, vous n’y croyez pas, mais mon impression est que s’il y a des fantômes, ils sont aussi susceptibles d’être calomniés qu’invités à entrer dans la lumière». Vous vous souvenez du film avec Patrick Swayze, Ghost?…

Il y avait ce sentiment que les fantômes sont vraiment de notre côté, mais il est tout aussi probable que l’expérience de la mort a conduit certains d’entre eux à la folie. Quoi qu’il en soit, je pense que The Shining est un beau film comme je l’ai déjà dit; il est comme une belle grande Cadillac sans moteur à l’intérieur. En ce sens, lors de la sortie du film, un grand nombre de critiques n’y étaient pas très favorables, et je suis l’un d’eux. Je me la fermais à l’époque, mais je ne l’ai pas beaucoup apprécié.

King admet que, plus jeune, il se souciait beaucoup du contrôle qu’il détenait sur les (nombreuses!) adaptations de ses romans. Mais qu’avec le temps il a appris à davantage faire confiance aux cinéastes, en particulier ceux qui ont une solide réputation. Son réalisateur préféré est Lars Von Trier. Il dit qu’il n’hésiterait pas à lui laisser la voie libre et à lui conseiller de «bien s’amuser». Un film d’horreur pur et dur fait par le réalisateur d’Antichrist et de Melancholia, que demander de mieux!

Le principal reproche que King adresse au film de Kubrick est que le protagoniste ne vit pas d’arc narratif. Le Jack du grand écran est fou dès le départ, tandis que dans le roman il perd la raison petit à petit. «Pour moi, c’est une tragédie. Dans le film, il n’y a pas de tragédie parce qu’il n’y a pas de véritable changement. L’autre différence majeure est qu’à la fin de mon livre l’hôtel explose, et à la fin du film de Kubrick, l’hôtel gèle».

Pour d’autres différences entre les deux Shining, je vous suggère cette vidéo de CineFix. Le ton et l’humour très juvéniles ne seront pas du goût de tous, mais au moins l’information y est, et elle est solide. (D’autres comparaisons entre livre et film, dont Fight Club, Casino Royale, V for Vendetta, Psycho ou Jaws sont disponibles sur cette playlist).

Stephen King a par ailleurs révélé à Rolling Stone mardi que l’adaptation très attendue de sa saga The Dark Tower pourrait bientôt aller de l’avant, avec Matthew McConaughey dans le rôle de L’Homme en Noir. Deadline de son côté rapportait quelques jours plus tôt que Revival, le roman de King publié en 2014, est en production, et que Samuel L. Jackson pourrait en être la vedette. Ce dernier avait déjà participé à un film du roi de l’horreur, 1408, aux côtés de John Cusack. Enfin, on verra les deux hommes cette année dans une autre adaptation de King, Cell, qui combine technophobie et film de zombies.

À lire aussi :

> Le cinéma, un média éphémère selon Stephen King
> The Shining : la fin originale dévoilée
> Room 237 : le miroir déformant de la critique
> Stephen King : «L’horreur est une actrice inconnue»

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Mardi 15 décembre 2015 | Mise en ligne à 15h00 | Commenter Commentaires (15)

Blade Runner, un film «co-réalisé» par Stanley Kubrick

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Il ne s’agit pas d’une nouvelle révélation, quoique la fascinante anecdote concernant deux des films les plus populaires des années 1980 n’a pas encore été fermement implantée dans la culture populaire. Ridley Scott a récemment reparlé de l’implication de Stanley Kubrick dans son classique de science-fiction Blade Runner. Lors d’une table ronde de réalisateurs organisée par le Hollywood Reporter jeudi dernier, le cinéaste britannique a rappelé qu’il a demandé un coup de pouce à un certain collègue pour le sortir du pétrin (traduction via Première) :

Je venais de finir Blade Runner et c’était un désastre. Mes producteurs me disaient : «Tu ne peux pas terminer sur un origami, un coup d’oeil à la fille, un ascenseur et bingo, c’est fini». Je leur répondais : «Mais c’est un film noir!», et il rétorquaient : «C’est quoi un film noir?». Bref, on avait un problème. L’un d’eux m’a conseillé de terminer plutôt sur des images en plein air, où le couple serait dans la nature. Je ne voyais pas l’intérêt. Pourquoi les faire sortir dans une nature luxuriante alors qu’ils vivent dans ce monde dystopique? J’en ai parlé plusieurs fois à Stanley. Je lui ai dit : «Je sais que tu as tourné des tonnes de plans en extérieur pour The Shining, notamment en hélicoptère, tu pourrais m’en donner?» Et voilà comment la fin de Blade Runner a été tournée par Stanley Kubrick.

Ce qui est particulièrement ironique dans cette histoire est que ce sont des images d’un des films d’horreur les plus marquants de l’histoire qui ont été utilisées pour la version «happy-end» de Blade Runner, celle qui a été projetée lors de sa première sortie en salles, avant que le film ne connaisse plusieurs autres mutations (les 7 versions sont décrites ici).

Comme on le sait, un nouveau Blade Runner, réalisé par Denis Villeneuve, est présentement en développement. Le tournage devrait s’entamer à l’été 2016. Harrison Ford reprendra son rôle de Rick Deckard, tandis que Ryan Gosling en sera la vedette. Les détails de l’intrigue n’ont pas encore été révélés, mais Scott, qui supervise la production (et qui aura droit au final cut), a décrit la séquence d’ouverture le mois dernier lors de l’AFI Film Fest. Il en a étonné plus d’un avec sa référence à The Grapes of Wrath (1940), l’adaptation oscarisée du roman de John Steinbeck par John Ford, qui raconte les mésaventures d’une famille plongée au coeur de la Grande Dépression.

Nous avons décidé de commencer le film avec le bloc de départ du premier Blade Runner. Nous avons toujours aimé l’idée d’un univers dystopique, et nous commençons dans ce que je décrirais comme une «ferme industrielle» – ce qui serait un terrain agricole plat. Au Wyoming. Vous pouvez regarder 20 miles à la ronde. Pas de clôtures, juste de la boue labourée, sèche. En se retournant, vous voyez un arbre massif, qui vient de mourir, mais l’arbre est soutenu et maintenu en vie par des fils qui le retiennent. C’est un peu comme The Grapes of Wrath : il y a de la poussière, mais l’arbre est toujours debout. Près de cet arbre, il y a une petite maison blanche avec un porche. Derrière elle, à deux miles de distance, dans le crépuscule, on voit une moissonneuse batteuse massive qui est en train de fertiliser le terrain. Vous avez 16 lampes Klieg qui y sont installées, et cette moissonneuse est quatre fois plus grande que la petite maison. Et tout d’un coup un spinner [une voiture volante] fait son entrée, créant de la poussière. Elle est bien sûr poursuivie par un chien qui aboie, comme le veut la tradition; les portes s’ouvrent, et un gars sort du véhicule : Rick Deckard. Il marche vers la petite maison, ouvre la porte, s’assied, sent un ragoût, et attend l’arrivée du gars avec la moissonneuse, qui a trois étages de plus haut que la petite maison. L’homme descend d’une échelle – un grand homme. Il fait un pas sur le perron et il se place à côté de Harrison. Le petite maison craque; le gars doit faire 350 livres. Et je ne vais pas dire autre chose – vous devez aller voir le film.

Denis Villeneuve, de son côté, s’est gardé de trop en dévoiler à propos de son nouveau long métrage. Il a cependant affirmé lors du TIFF, en septembre, qu’une des grandes questions entourant la mythologie Blade Runner sera répondue dans son film : Deckard est-il un replicant ou un humain? (quoique Scott a fourni la réponse l’an dernier). Le réalisateur québécois a en même temps voulu se faire rassurant, disant aux fans du Blade Runner original qu’il va «prendre soin de son mystère».

Le prochain film que Scott mettra en scène est le prequel à son propre Alien, ou plutôt la suite à son Prometheus, intitulé Alien : Covenant. Le tournage s’entamera au mois de mars, en Australie. Covenant est le nom d’un vaisseau spatial à la recherche d’une nouvelle planète censée être un paradis, rapporte Screen Daily. Les membres de l’équipage finissent par atterrir sur une autre planète par erreur, et y découvrent son seul habitant, David, l’androïde de Prometheus incarné par Michael Fassbender… En salle le 6 octobre 2017.

Pour revenir à The Shining, je vous suggère cette énième analyse du «film le plus incompris et le plus personnel» de Kubrick. Ce docu d’une demi-heure se pose comme un complément intéressant à Room 237 (2012), le film de Rodney Ascher qui met en scène des théories de la conspiration toutes plus extravagantes et élaborées les unes que les autres.

À lire aussi :

> Alien et Prometheus : un mariage reporté?
> The Shining : une affiche conçue dans la douleur
> Room 237 : le miroir déformant de la critique

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Lundi 19 octobre 2015 | Mise en ligne à 13h30 | Commenter Commentaires (4)

Hitchcock et Kubrick entrent dans un bar…

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… et avant même de commander un premier verre entament leur bal de compliments : «Sérieux, Stanley, tu es le plus grand réalisateur au monde»; «Mais non, arrête, c’est toi le maître incontesté du 7e art, tu as tout réinventé»; «Sottises, j’ai l’air d’une vieille relique à côté de toi», etc. Avant de quitter les lieux, les deux hommes se serrent affectueusement dans les bras, mais l’étreinte était peut-être un peu trop virile, car les deux cinéastes se sont fondus en une seule entité.

L’art du mashup cinéma est en train de se renouveler de très belle manière. Par le passé, l’objectif était surtout humoristique, et s’accomplissait à travers des détournements absurdes. Des exemples notables : The Shining devient une comédie familiale ; Back to the Future une romance gaie ; Jaws une histoire d’amour ; Mary Poppins un film d’horreur

Le mashup nouveau genre est bien plus ambitieux. L’idée est d’intégrer divers échantillons cinématographiques à l’intérieur d’un montage cohérent afin d’aboutir à une oeuvre d’art autonome, qui se distingue de ses sources originales tout en les honorant. Ce fut le cas avec Hell’s Club, et sa galerie de personnages issus d’une trentaine de films qui se réunissent tous dans le même bar, que j’ai posté le mois dernier. Et aujourd’hui on a droit à The Red Drum Getaway, qui est en quelque sorte le Paul’s Boutique du ciné-mashup.

Le court est réalisé par Adrien Dezalay, Emmanuel Delabaere et Simon Philippe, trois collègues issus du studio Gump, «agence vidéo passionnée et créative» qui oeuvre dans la pub, la télé et le cinéma en France. Les trois collègues ont brièvement commenté leur projet en entrevue à Libération :

On voulait faire une vidéo plus perso entre les projets au boulot. On a d’abord pensé à quelque chose de plus abstrait, comme des collages vidéo encore plus surréalistes. C’est en mettant les éléments en place qu’une narration nous a paru inévitable.

En voyant le jeu un peu outré de James Stewart, le fil conducteur a rapidement émergé : quel bonheur de mettre toutes ces absurdités en contrechamp. L’univers visuellement marquant de Kubrick nous semblait être un bon contrepoint.

Un dialogue surréaliste entre deux des univers visuels les plus marquants de l’histoire du cinéma, qui distille avec grâce les sentiments d’angoisse générés par les deux cinéastes à l’étude, et nous plonge dans un inconfort des plus enchanteurs.

À lire aussi :

> Jaws, ou Hitchcock à la plage
> Tout Kubrick en trois heures

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