Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Spike Lee’

Lundi 29 juillet 2013 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (103)

Spike Lee fait appel à la «bonté de votre coeur»

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On l’a dit et répété et rabâché: quand un talent de la trempe de Spike Lee doit se mettre à genoux pour quémander leur monnaie aux studios pour ses projets personnels, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans une industrie du cinéma de plus en plus schizo. Las de cette triste situation, le réalisateur de chefs-d’œuvre comme Do the Right Thing et The 25th Hour a décidé d’outrepasser le mode de financement traditionnel pour son prochain «Joint». Jeudi dernier, il s’est inscrit au fameux site de crowdfunding Kickstarter et demande à ses fans de «contribuer à la cause».

Dans une lettre adressée à ses «fidèles», dans laquelle il fait appel à la «bonté de votre coeur», Lee explique sa démarche, affirmant notamment :

Avec le climat actuel qui règne dans le Studio System à Hollywood, ce n’est pas une vision encourageante pour les Cinéastes Indépendants. Je ne dénigre pas, j’indique simplement les faits. Les Super Héros, les BD, les Effets Spéciaiux 3D, Faire Sauter la Planète Neuf Fois et Voler dans les Airs tout en se Transformant, ce n’est pas mon Truc. Pour moi, ce n’est pas juste que ces films soient faits, mais il semble que ce sont les seuls films qui se font. Pour Les Studios, il semble que chaque Film doit être un Coup de Circuit à l’échelle Mondiale, une Enterprise de Tent Pole, capable de se dériver en Suite après Suite après Suite après Suite après Suite après Suite.

J’ai une vision différente de ce que le Cinéma peut être, une vision différente de ce que certains Spectateurs desservis pourraient vouloir voir. C’est pourquoi je suis ici sur KICKSTARTER, pour lever les Fonds pour Le Nouveau Spike Lee Joint, pour financer ce BAD BOY. Rien n’est Gratuit dans la Vie et si vous voulez quelque chose vous devez payer. Si vous avez aimé un de mes Films dans le passé, c’est le prix qu’il en coûte pour en voir un autre (qui peut être inférieur au coût d’un Billet de Cinéma).

La description du film est très sommaire : «Des humains qui sont accro au sang. Drôle, sexy et sanglant (et ce n’est pas Blacula).» Le seul collaborateur artistique qui a été dévoilé est le chanteur soul Raphael Saadiq. Spike Lee a un mois pour atteindre son objectif de campagne, qui se situe à 1,25 millions $. Il est bien parti avec $357,713 d’accumulés au moment que je tape cette ligne, et 22 jours devant lui.

Comme d’habitude avec Kickstarter, divers prix seront remis aux donateurs dépendamment de l’importance de leur contribution. Par exemple, pour 25$ vous recevrez une affiche de Red Hook Summer autographiée par son auteur; pour 500$, c’est une paire de Nike, autographiée encore, ayant appartenue à Lee qui vous parviendra par la poste; et pour ceux qui déboursent 10 000$ ou plus : une sortie au restaurant avec Spike lui-même, qui vous invitera par la suite à prendre le siège habituellement réservé à sa femme pour assister à un match des Knicks de New York.

Un des vainqueurs du grand prix est nul autre que le réalisateur récemment retraité Steven Soderbergh, qui explique son geste dans cette lettre. Extrait : «Certains cinéastes existent en dehors des paramètres traditionnels de la critique; leur point de vue et leur filmographie rendent les discussions à propos de leurs films individuels intéressantes, mais au bout du compte impertinentes parce que chaque projet est simplement un chapitre dans un très long livre qui doit (et sera) a reconnu et apprécié pour son ampleur, son ambition, et sa contribution à l’art du cinéma. Pour moi, Spike Lee est un de ces cinéastes.»

Cette campagne de levée de fonds a toutefois fait de nombreux mécontents qui regrettent qu’un artiste établi et multimillionaire parasite et dénature un site essentiellement mis à la disposition de «gens ordinaires». Des critiques similaires ont été faites à l’endroit des Kickstarter de Paul Schrader, de David Fincher, de l’équipe de Veronica Mars et du très irritant Zach Braff. Ce dernier, qui a récolté plus de 3 millions $ pour son film Wish I Was Here, a d’ailleurs déclenché une véritable avalanche d’attaques virulentes sur le web à son endroit, et a même inspiré une chronique à saveur éthique publiée par le New York Times.

Spike Lee, quant à lui, a tenté tant bien que mal de défendre ses intentions, en disant qu’il avait fait du Kickstarter avant même l’invention de Kickstarter, à l’époque de She’s Gotta Have It (1985), et que son projet donne de l’exposition au concept de financement collaboratif :

Films essentiels

Troquant son chapeau de réalisateur pour celui de professeur – il enseigne le cinéma à la New York University depuis 15 ans – Spike Lee a offert comme boni sur sa page de campagne sa «Liste des films et cinéastes essentiels». Force est d’admettre, une sélection pas mal élégante :

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***

À lire aussi :

> Oldboy de Spike Lee, un remake «plus sombre» que l’original
> 25th Hour : l’Histoire comme canevas poétique

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L’annonce il y a quelques années d’un remake du film culte sud-coréen Old Boy (2003) de Park Chan-wook en a importuné plus d’un. «Pas encore Hollywood qui va ruiner une oeuvre originale!», s’insurgait-on plus ou moins en ces termes. Un argument plutôt insensé à mon avis. Tout d’abord, le film original ne va pas disparaître; les puristes autoproclamés n’auront qu’à ignorer la nouvelle version. En second lieu, un remake n’est pas un concept néfaste en soi, et ne nous indique strictement rien sur la qualité potentielle du film.

En entrevue à Collider en décembre dernier, Josh Brolin, la star du Oldboy américain réalisé par Spike Lee, nous rappelle que chaque projet doit être considéré individuellement (et qu’il n’y a rien de plus rasant que les généralités) :

Il y a toute cette idée, que je n’aime pas et que je n’apprécie pas, je ne veux même pas en parler, «Hollywood est ci. Hollywood fait ça. Hollywood édulcore.» Ça dépend vraiment qui sont les cinéastes, qui sont les acteurs, quel contrôle ils détiennent, ou même pas le contrôle, quelle influence ils ont sur le final cut.

Avec Oldboy, regardez, c’est Spike Lee, c’est moi-même, il y a le directeur photo Sean Bobbitt [Hunger, Shame] qui est fucking incroyable, et moi parlant à Park Chan-wook et lui demandant «Ça t’ennuie si on fait ça?» et sa seule requête est de ne pas faire le même film. Structurellement, en tant qu’échafaudage, c’est le même film, mais ce que nous faisons est très différent. Le look est très différent.

En 2008, il fut rapporté que Steven Spielberg réaliserait le remake avec comme vedette principale Will Smith. Les deux hommes se sont finalement désistés l’année d’après, en partie en raison de problèmes légaux concernant les droits d’adaptation du manga éponyme, mais aussi de la difficulté à traduire l’esprit sauvage et l’imagerie provocante de l’oeuvre originale pour un public plus large.

Spike Lee a ensuite été approché, en juillet 2011. Mais la production a connu certains ennuis et délais, notamment liés au casting de l’antagoniste. Christian Bale, Colin Firth et Clive Owen ont tous été pressentis à diverses étapes de développement, avant que l’acteur sud-africain Sharlto Copley (District 9) n’embarque. Ont suivi Elizabeth Olsen (Martha Marcy May Marlene), Michael Imperioli de The Sopranos, les vétérans de The Wire James Ransone et Lance Reddick, ainsi que Samuel L. Jackson, qui retrouve Spike Lee plus de 20 ans après leur dernière collaboration, Jungle Fever.

Oldboy est produit par Roy Lee, un Américain d’origine sud-coréenne spécialisé dans les remakes hollywoodiens de films asiatiques (The Ring, The Grudge, The Eye, The Departed). En entrevue à Collider en novembre dernier, il a comparé les deux versions, précisément la finale et la fameuse scène de la bataille dans le couloir :

La fin est quelque chose dont les spectateurs vont être… les fans de l’original en particulier vont être très satisfaits. En fait, certains pourraient la considérer encore plus sombre. [...] Il y a en quelque sorte une différente interprétation de la scène du couloir, qui portera la signature emblématique de Spike, et qu’on veut montrer d’une manière qui n’a jamais été vue dans un film d’action auparavant.

Le synopsis du nouveau Oldboy est plutôt similaire à celui de l’original, à la différence que le héros, dénommé Joe Doucett, est un directeur de pubs, tandis que Oh Dae-soo était un homme d’affaires. La durée de la séquestration a d’ailleurs été augmentée, passant de 15 à 20 ans. Sinon, il s’agit de la même histoire tordue: un homme est kidnappé, se fait enfermer dans une chambre d’hôtel pendant très longtemps, apprend que sa femme a été assassinée et qu’il est le principal suspect du meurtre. Une fois relâché, il entreprend de prendre sa revanche, mais doit se buter à un adversaire hautement sophistiqué et malicieux.

Oldboy prendra l’affiche le 25 octobre. Si cela vous intéresse, un post de JoBlo a recueilli le témoignage d’une source «fiable» qui a assisté à une projection préliminaire du film; sa réaction est largement positive. En ce qui me concerne, j’admets être pas mal vendu d’avance à tout ce que Spike Lee nous pond et, si cette rare «entreprise commerciale» de sa part saura se mesurer à son dernier gros film de studio, Inside Man (2006), on a raison d’être très optimnistes.

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Mardi 1 novembre 2011 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (14)

25th Hour : l’Histoire comme canevas poétique

Le magnifique et criminellement méconnu 25th Hour (2002) de Spike Lee est largement considéré comme le meilleur film sur le 11-Septembre. Et ce, même si les traumatisants événements n’en sont pas le sujet principal; plutôt, constituent un thème périphérique qui lui confère son arrière-goût unique. Dans son plus récent essai vidéo, A. O. Scott du New York Times avance qu’il s’agit du film qui «capture, mieux que tout autre, l’humeur du choc et du deuil crus qui ont recouvert la ville de New York durant les mois» qui ont suivi les attentats.

25th Hour se penche sur la dernière journée de liberté d’un vendeur de drogue, Monty Brogan (Edward Norton), condamné à sept ans de pénitencier. On le verra dire au revoir à ses deux meilleurs amis, les diamétralement opposés Frank Slaughtery (Barry Pepper), un arrogant broker de Wall Street, et Jacob Elinsky (Philip Seymour Hoffman), prof d’anglais taciturne qui a le béguin pour une étudiante mineure (Anna Paquin), ainsi qu’à son père (Brian Cox), pompier à la retraite gentiment alcoolo, et sa copine (Rosario Dawson), qu’il soupçonne de l’avoir dénoncé à la police.

Enfin, ses adieux les plus passionnels, il les réserve à la ville de New York:

L’attribut le plus fascinant de 25th Hour est la manière avec laquelle Lee intègre la réalité post-attentats dans le récit. Le flamboyant et «controversé» cinéaste, reconnu (et parfois blâmé) pour imbriquer son oeuvre de propos politiques tranchants, montre ici une surprenante retenue. Si le film était une symphonie, le rôle du 11-septembre serait confiné aux contrebasses ou aux tubas; des instruments qui n’informent pas nécessairement de la mélodie mais assurent néanmoins, à travers leurs constants et mélancoliques vrombissements, le ton de la pièce.

De nombreuses interprétations ont surgi au cours des dernières années concernant les liens à faire entre l’histoire et l’Histoire présentés dans le film, ainsi que le sens de la métaphore du 11-Septembre. J’en retiens trois.

A. O. Scott, tiré de sa vidéo mentionnée plus tôt :

«Lee est profondément sceptique par rapport à l’idée de l’innocence américaine, mais il comprend et respecte le besoin qu’on a pour une certaine fiction romantique afin de nous protéger contre des réalités insoutenables. Nous avons des mythes sur New York, sur la virilité, sur l’Amérique… mais à la fin, ce sont des illusions, et on serait peut-être mieux sans elles.»

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Monty Brogan, qui s’apprête à troquer sa vie aisée et relativement insouciante pour sept ans de malheur au cachot, est le symbole de cette innocence perdue. Dans son essai sur son «film préféré de la décennie», Bilge Ebiri de l’excellent blogue They Live by Night examine la portée d’une scène dans laquelle Monty demande à ses amis de le tabasser afin de le rendre indésirable à d’éventuels prédateurs sexuels en prison. Il veut donner à son visage, si on veut, le même sort qu’ont subies les tours jumelles…

«Cette étrange marque d’auto-annihilation et d’aversion, ce besoin profond d’être «enlaidi» afin de trouver le salut – ou même d’entretenir l’espoir de trouver le salut – me semble être la clé de la métaphore du 11-Septembre. Elle n’est pas à prendre trop à la lettre – Lee a beaucoup de convictions politiques incendiaires, mais je ne pense pas qu’il fait nécessairement une comparaison 1:1 entre New York ou l’Amérique et un trafiquant de drogue. Il s’agit plutôt d’une manifestation de l’idée que le 11-Septembre «nous a rendus laids» – c’est-à-dire, nous a blessé et dépouillé de nos illusions. Il nous a brisé, mais aussi, peut-être, a permis à ce qu’il reste de nous de survivre.»

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Enfin, Mick LaSalle du San Francisco Chronicle, dans un texte «5 ans après» (Sa critique originale ici) :

«25th Hour est un document historique urbain au même titre que Rome, ville ouverte (1945) de Roberto Rossellini, tourné immédiatement après l’occupation nazie de Rome. Ce qui élève le film au rang de Rome, ville ouverte est que la connexion avec le 11-Septembre n’est pas simplement cosmétique, elle est intégrée à sa structure moléculaire. Cette humeur post 11-Septembre nous renseigne sur les performances et sur le façonnement des personnages qui tous, d’une manière ou d’une autre, réagissent à l’incertitude, à la tristesse ou à la peur. Certains réagissent avec colère, d’autres avec désespoir, mais ils sont tous désorientés.»

Cette symbiose entre les histoires, la petite et la grande, est parfaitement rendue dans l’extrait qui suit, alors que Frank et Jacob discutent de leur relation avec Monty et évaluent son futur. La scène est tournée en un plan-séquence dans un appartement surplombant Ground Zero. L’image abyssale en arrière plan agit comme un vortex qui, par sa force incommensurable, engloutit les flagrantes différences entre les deux hommes, pour ressortir un point en commun essentiel: deux humains fondamentalement liés par une tragédie qui, qu’ils le veulent ou non, devront s’unir pour se sortir du trou. Une note d’espoir poétique irriguée à même la désolation la plus noire. Du très grand art.

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