Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Spike Lee’

Lundi 18 janvier 2016 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (39)

Oscars blancs : Spike Lee boycotte la cérémonie

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À l’occasion du Martin Luther King Day, Spike Lee a envoyé un message à l’Académie qui lui a remis en novembre un Oscar honorifique : je ne sens pas que je fais partie des vôtres. Le plus estimé des cinéastes afro-américains de l’histoire a choisi de bouder le gala afin de protester contre le manque de diversité dans la liste des nominations. Jada Pinkett Smith a par ailleurs lancé un appel au boycott samedi matin – une réaction motivée en partie par l’exclusion de son mari qui avait assuré un rôle typiquement oscarisable dans Concussion, drame sur les dessous de la NFL.

«Comment est-il possible que, pour la deuxième année consécutive, les 20 prétendants dans la catégorie d’acteur soient tous blancs?», a questionné Lee sur sa page Instagram. Et ne parlons pas des autres branches. 40 acteurs blancs en deux ans et aucune couleur. Nous ne pouvons pas jouer?! WTF!!».

Lee, qui n’a jamais obtenu de nomination pour l’Oscar du meilleur réalisateur – il en méritait au moins trois, pour Do the Right Thing, Malcolm X et 25th Hour – a poursuivi sa complainte en répétant sensiblement le même message que par le passé : le blâme ne devrait pas retomber uniquement sur l’Académie, et les «vieux hommes blancs» qui constituent la majorité de ses membres. Il faut regarder du côté des vrais preneurs de décisions, des «contrôleurs d’accès».

«Chaque fois je dis la même chose : tant que nous n’obtiendrons pas une position de pouvoir, avec un vote menant à un feu vert, ça ne va pas changer. Nous allons gagner un Oscar une fois de temps en temps, mais un Oscar ne va pas fondamentalement changer la façon dont Hollywood fait ses affaires. Je ne parle pas des stars d’Hollywood. Je parle des dirigeants des studios. Nous ne sommes pas dans la salle où ça compte», a-t-il affirmé au New York Times vendredi.

La pâleur des Oscars a été vivement dénoncée l’année dernière après le rejet de David Oyelowo dans la catégorie du meilleur acteur. Son interprétation de Martin Luther King dans Selma était largement considérée comme l’une des plus puissantes de la cuvée 2014. La réalisatrice Ava DuVernay a aussi été écartée de la liste, malgré le fait que son film était en lice dans la catégorie suprême. Cette injustice perçue a donné suite au cri de ralliement #OscarsSoWhite sur les réseaux sociaux.

Selon ce reportage du Los Angeles Times, l’émoi quant à l’absence de diversité est plus justifié que jamais. Tandis que par le passé il tournait autour d’un film, et de quelques catégories, cette fois-ci l’exclusion d’artistes afro-américains semble pratiquement concertée. On avait mentionné Will Smith, mais il y a aussi les cas d’Idris Elba (Beasts of No Nation), de Samuel L. Jackson (The Hateful Eight), de Michael B. Jordan et Ryan Coogler (Creed) ou du biopic Straight Outta Compton (photo ci-dessous).

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En fait, Creed et Straight Outta Compton, qui ont tous deux obtenu des critiques largement favorables ainsi que des résultats aux guichets bien au-delà des attentes, ont été cités aux Oscars, quoique pour leurs collaborateurs blancs; acteur de soutien et scénario, respectivement. Cela étant dit, il serait mal avisé de parler de racisme malveillant. Le problème est surtout d’ordre structurel, avec une bonne dose de dissonance culturelle, comme l’explique brillamment A. O. Scott dans une discussion à trois publiée par le New York Times (qui inclut aussi sa co-critique en chef Manohla Dargis, et le nouveau venu Wesley Morris, le récipiendaire du prix Pulitzer et ancien du Boston Globe qui a quitté Grantland en octobre, suite à la fermeture du site web).

Ce n’est pas comme si les 6000 membres de l’Académie avaient exercé l’intention singulière d’ignorer ces prétendants. Les nominations sont un jeu de nombres, et dans chaque cas, vous pouvez offrir une explication non raciale pour les omissions. D’autres films et acteurs ont simplement obtenu plus de votes. Beasts of No Nation provient de Netflix, qui est un intrus terrifiant dans le monde sclérosé et surprotecteur des studios. La violence a aussi pu avoir rebuté certains des votants. Creed n’a pas obtenu une bonne campagne de la part de Warner Bros., qui a pu présumer que le septième film d’une franchise de 40 ans avec un bilan mitigé n’était pas exactement un appât à Oscars. Concussion est nul. Straight Outta Compton

Je pense que c’est lorsqu’on se penche sur celui-ci que la race revient dans le portrait. L’Académie, dans sa fonction de défenseur de l’idéologie de la Qualité dans l’industrie de la culture, a pendant longtemps été ouverte aux talents afro-américains, et même désireuse de le promouvoir et de le récompenser. Mais en même temps, elle a toujours été aveugle, indifférente et hostile à la culture afro-américaine, ou du moins à certaines manifestations populaires de la culture black au moment même où elle résonnait très fort ailleurs. Un biopic de Ray Charles en 2005 est peu susceptible de causer le moindre inconfort à n’importe quel membre de l’Académie. Un biopic sur N.W.A en 2015 est une autre paire de manches.

Million Dollar Baby et Rocky sont tous deux d’excellentes films de boxe, et dignes lauréats de l’Oscar du meilleur film, qui ont su revitaliser le genre le plus stéréotypé du cinéma. Creed mérite une place en leur compagnie, mais je pense que certaines de ses vertus ont passé sous le radar de l’Académie. En plus d’être un film de boxe, Creed est une douce histoire d’amour à propos de deux personnes qui se trouvent à être jeunes, douées et noires. Le film est également imprégné de hip-hop et de la culture de la rue de Philadelphie, mais d’une manière qui est entièrement organique. Ce n’est pas un film qui parle ostensiblement de race ou de classe ou de tout autre problème social particulier. Il n’offre pas un message ou une leçon. Il parle de la vie, des sentiments et des aspirations de ses personnages.

Ce qui, si ces personnages ne sont pas blancs, n’est apparemment pas suffisant. Le cinéma américain – plus que la télévision ou la musique pop ou la littérature – préfère encore traiter les Noirs comme des symboles, des problèmes et des membres d’un public de niche.

S’il y a un côté positif à tout ce brouhaha, c’est le retour de l’hilarant Chris Rock à l’animation du gala. L’humoriste a donné le ton à son numéro d’ouverture en qualifiant la 88e cérémonie des Oscars de «White BET Awards» – une allusion à la soirée de prix annuelle organisée par Black Entertainment Television, qui a pour but de «récompenser les Afro-Américains et autres minorités dans divers domaines de divertissement».

Rock a déjà assuré le rôle de MC des Oscars, en 2005, s’acquittant fort bien d’une tâche notoirement casse-gueule. Son monologue d’ouverture était particulièrement divertissant. «The only acting you see at the Oscars is when people act like they’re not mad they lost».

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Jeudi 5 novembre 2015 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (2)

Une comédie grecque dans les quartiers durs de Chicago

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Spike Lee sans controverse ne serait pas Spike Lee. Comme de fait, son plus récent projet a créé des remous avant même le début de son tournage, qui a eu lieu cet été. On n’aime pas le titre, un mot-valise formé à partir de «Chicago» et «Iraq». Le bouillant maire Rahm Emanuel a d’ailleurs dit au cinéaste qu’il n’était «pas content» lors d’une réunion à l’hôtel de ville.

Chi-Raq est aussi resté en travers de la gorge d’un influent échevin du South Side, où a lieu une sanglante guerre de gangs de rue. Selon William Burns, Spike Lee n’aurait pas dû profiter d’un crédit d’impôt de 3 millions $, étant donné que son film va nuire «au développement économique» de son quartier. Ce à quoi le réalisateur a répondu, lors d’une conférence de presse où il était entouré de proches de victimes de violence armée :

Beaucoup de gens ont des opinions au sujet du titre du film qui, je le répète, ne savent rien du film. Il y a longtemps, quand j’ai fait Do the Right Thing, il y avait des gens qui disaient que ce film allait provoquer des émeutes partout en Amérique, que les Noirs allaient se déchaîner. Ils ont écrit tout un tas de choses. Mais ces gens ont fini par être du mauvais côté de l’histoire, et la même chose va se passer à Chicago. Ils vont avoir l’air stupide et finiront du mauvais côté de l’histoire. Nous sommes ici pour la paix.

Les protestations de certains membres de la communauté de Chicago sont clairement sans fondement. Tout d’abord, le cinéma n’est pas un service public, qui se doit d’améliorer d’une quelconque manière la qualité de vie du milieu qu’il dépeint.

Et, surtout, quiconque a vu des films de Spike Lee sait qu’il est loin de ce que l’on pourrait qualifier de «réalisateur journalistique». Au contraire, il traite ses sujets avec un lyrisme frontal, ne prétend jamais offrir un portrait réaliste du monde – peu importe ce que cela veut vraiment dire – même si sa filmo tire sa source d’une réalité souvent crue ou tragique.

Avec Chi-Raq, Lee propose une jolie opposition de ton : l’épidémie de meurtres dans le South Side et les quartiers environnants, mariée à une réinterprétation d’une comédie grecque de l’antiquité. Le film est basé d’après la pièce Lysistrata d’Aristophane. Le synopsis se lit comme suit : «Alors qu’Athènes et Sparte sont en guerre, Lysistrata, belle Athénienne, aussi rusée qu’audacieuse, convainc les femmes d’Athènes ainsi que celles de toutes les cités grecques de déclencher et de poursuivre une grève du sexe, jusqu’à ce que les hommes reviennent à la raison et cessent le combat.»

Lysistrata est incarnée dans le film par une relative inconnue, Teyonah Parris (elle a joué la secrétaire de Don Draper dans Mad Men). Elle est accompagnée de certains vétérans de la famille de Spike Lee, dont Angela Bassett, Wesley Snipes et un Samuel L. Jackson qui remplit la fonction de coryphée. Le rôle-titre est interprété par le rappeur et animateur d’America’s Got Talent Nick Cannon. On retrouve également au générique l’humoriste Dave Chappelle, la chanteuse oscarisée Jennifer Hudson et le natif de Chicago John Cusack.

Impossible de tomber sur un article ou post présentant la bande-annonce de Chi-Raq qui ne mentionne pas que le film semble être «un retour en forme» pour Spike Lee. En effet, il n’a pas eu de succès au box-office depuis Inside Man, sorti il y a près de 10 ans. Ses dernières productions de studio, Miracle at St. Anna et Oldboy, ont été des gros flops, tandis que ses projets indépendants Red Hook Summer et Da Sweet Blood of Jesus ont été raillés par les rares critiques qui ont daigné les voir.

Premier film produit par Amazon, Chi-Raq dispose d’un budget relativement modeste (on dit entre 5 et 25 millions $), zone dans laquelle Lee s’est toujours montré parfaitement à l’aise. Par contre, malgré l’élan d’enthousiasme sur les réseaux sociaux, et la beauté des images dans cet aperçu (signées Matthew Libatique) je pense qu’on aura droit à un «Spike Lee Joint» complètement déjanté, dans la veine de She Hate Me ou Bamboozled, et non à une oeuvre plus mainstream rappelant 25th Hour ou He Got Game.

En ce qui me concerne, pas de stress. C’est pas compliqué, j’aime tout ce que Lee fait! Ses films sont empreints d’une mélodie visuelle addictive, d’une cadence gracieuse, d’une folie aussi charmante que suave qui outrepassent dans mon esprit toute notion d’évaluation critique concrète. Comme on dit, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.

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> 25th Hour : l’Histoire comme canevas poétique

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Lundi 26 octobre 2015 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (4)

Brooklyn à l’ère de la gentrification

Le quartier de Bedford Stuyvesant, à Brooklyn, a bien changé depuis Do the Right Thing. Sorti en 1989, le classique de Spike Lee présentait un environnement où les vieilles dames devaient tenir leurs sacoches bien serrées dans leurs mains en se promenant dans les rues. «Aujourd’hui, ces sacoches sont portées de manière ironique par les hipsters du quartier», clame Jimmy Kimmel dans son monologue d’ouverture.

Pour souligner le changement radical du visage de Brooklyn, une «suite» du film controversé a été réalisée par l’animateur de late night et par ses amis célèbres, dont Billy Crudup qui reprend le rôle de Mookie, et Rosie Perez qui refait la scène du glaçon. La parodie se moque du phénomène d’embourgeoisement urbain qui affecte plusieurs anciens «quartiers durs» aux États-Unis.

Spike Lee a d’ailleurs dénoncé la gentrification du lieu où il a grandi, l’an dernier, qualifiant l’exode de blancs riches de «syndrôme Christophe Colomb». Il a notamment dénoncé les nouveaux voisins de son père – propriétaire de sa maison depuis les années 1960 – qui ont appelé la police pour se plaindre de ses séances de musique acoustique.

La vidéo de Kimmel est vraiment réussie. Les nombreux clins d’oeil à certaines scènes mémorables permettent aussi de ridiculiser des fléaux provoqués par la nouvelle élite progressiste, comme le prosélytisme alimentaire moralisateur, ou le refus agressif d’être confronté à des sujets qui pourraient déclencher des pensées négatives, les fameux trigger warnings, qui empoisonnent l’existence sur les campus américains.

Pour ceux qui n’ont pas vu le film de Spike Lee, ou qui ne s’en souviennent pas très bien, voici deux scènes parodiées dans Do the White Thing. À noter que les deux mettent de l’avant le personnage de Buggin’ Out, incarné par Giancarlo Esposito, le terrifiant Gus Fring de Breaking Bad.

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