Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Spike Lee’

Mardi 25 novembre 2014 | Mise en ligne à 17h45 | Commenter Commentaires (7)

Do the Right Thing, de Bed-Stuy à Ferguson

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Dans la catégorie des «vieux films toujours d’actualité», difficile de faire mieux que Do the Right Thing. Sorti il y a un quart de siècle, le troisième long métrage de Spike Lee est plus pertinent que jamais dans le contexte des tensions raciales fort médiatisées ces dernières années chez nos voisins du sud, qui ont culminé avec les émeutes violentes d’hier soir à Ferguson.

Les images de chaos qu’on a vues défiler sur les ondes de CNN dans la nuit de lundi à mardi ont été prophétisées dans la séquence finale de Do the Right Thing. Nous sommes dans le quartier de Bedford-Stuyvesant, à Brooklyn, à la fin de la «journée la plus chaude» de l’été 1989. Un Noir imposant dénommé Radio Raheem est impliqué dans une altercation avec le propriétaire d’une pizzeria populaire. La situation dégénère. La police se présente sur les lieux et un agent qui tente de maîtriser le jeune homme finit par le tuer en l’étranglant avec sa matraque.

Spike Lee a personnellement surnommé la manoeuvre du policier le «Michael Stewart chokehold», une référence à un artiste de graffiti tué d’une manière similaire à New York six ans plus tôt. Si son film avait été tourné cette année, le cinéaste aurait facilement pu qualifier l’action ayant causé la mort de Radio Raheem de «Eric Garner chokehold». Malheureusement, l’histoire préfère se répéter plutôt que de s’assagir. Cinquante ans après l’implantation du Civil Rights Act, l’utopie d’une Amérique «post-raciale» se fait toujours attendre.

Ce qui survient tout de suite après l’agression policière a fait en sorte que Do the Right Thing n’allait pas seulement devenir un phénomène cinématographique – le film a été sélectionné par le National Film Registry en 1999, figure dans le Top 100 de l’AFI, etc. – mais une controverse sociale à l’échelle nationale. Mookie, apparemment l’unique livreur de pizza de Bed-Stuy, prend une poubelle en métal et la lance à travers la vitrine du commerce de son employeur, déclenchant ainsi une flambée de violence.

Le fait que Mookie soit incarné par le réalisateur lui-même, et qu’il crie «hate» juste avant de commettre son geste, a été perçu par nombre de médias (blancs) comme rien de moins qu’un appel à une insurrection afro-américaine.

David Denby, aujourd’hui co-critique pour le New Yorker, écrivait à l’époque dans New York Magazine : «Do the Right Thing va créer un tollé. [...] La fin de ce film est une pagaille, et si certains spectateurs se déchaînent, [Lee] est en partie responsable». Parce que, évidemment, le public noir (on sait très bien ce que Denby voulait dire par «certains spectateurs») est si influençable au point d’en devenir carrément irresponsable; un raisonnement aussi condescendant que celui stipulé tout récemment par Éduc’alcool au sujet des fans d’Éric Salvail

Mais il y a pire. Dans le même magazine, Joe Klein, aujourd’hui chroniqueur réputé au Time, écrivait dans un éditorial que le geste de Mookie est «l’un des actes de violence les plus stupides, les plus autodestructeurs que j’ai jamais vu. [...] Le maire Dinkins aura aussi à payer le prix pour le nouveau film irréfléchi de Spike Lee [...] qui prend l’affiche le 30 juin (dans pas trop de salles près de chez vous, on l’espère)».

Ces extraits sont cités dans un article de Jason Bailey publié par The Atlantic il y a deux ans. Réagissant à l’édito de Klein, il note que «le meurtre de Radio Raheem n’a jamais même été mentionné. Du point de vue de Lee, beaucoup de critiques blancs sont bien plus préoccupés par la perte de “biens appartenant à des blancs” que par “un autre nègre de disparu”».

Il poursuit :

Bien sûr, comme nous le savons maintenant, l’examen perspicace de Lee sur les relations raciales n’a pas incité des émeutes dans les villes américaines après sa sortie durant l’été 1989. Ces émeutes sont venues trois ans plus tard, au printemps 1992, en réponse à un film très différent, montrant quatre officiers blancs battant sauvagement un homme noir, suivi de leur acquittement par un jury (majoritairement blanc). Lee n’était pas un provocateur; il était un pronostiqueur. Mais la notion qui a été élaborée au début de cet été-là, et publiée dans les pages de Newsweek, de New York et de Time – celle d’un Spike Lee faiseur de trouble, voyant du racisme partout – est devenue l’opinion prédominante.

À noter cependant que cette réputation d’emmerdeur de première n’a pas été façonnée que par les médias. Tout au long de sa carrière, Spike Lee a excellé à se mettre les pieds dans les plats suite à des commentaires à l’emporte-pièce. À ce propos, Bailey rappelle qu’Edward Norton a affirmé lors de la promotion de 25th Hour: «Je ne pense pas que Spike soit son meilleur avocat. Je lui ai dit : “Tu devrais me laisser parler de tes films, parce que j’en parle beaucoup mieux que tu ne le fais”. Il donne l’impression d’être en colère. Parfois les gens associent Spike à une indignation moralisatrice que je ne crois pas que ses films possèdent. Je ne pense pas du tout que ses films sont en colère. Ils sont très compatissants».

Un des problèmes des médias, et même de certains critiques, lorsque vient le temps d’aborder des oeuvres cinématographiques provocantes, est leur incapacité à séparer le message du messager. Je suis certain que Spike Lee en a long à dire sur l’affaire Michael Brown et sur les émeutes qui ont été déclenchées hier soir suite à sa mort impunie. En même temps, je suis persuadé que son film basé sur ces évènements serait nettement plus élaboré et complexe. En fait, il est plus élaboré et complexe. Et il s’appelle Do the Right Thing.

Ce qui rend son chef-d’oeuvre aussi pertinent aujourd’hui est qu’il a su dépasser la simple anecdote pour verser dans l’universel. Do the Right Thing n’est pas un film sur un incident tragique fictif causé par un climat bouillonnant de tension raciale, mais bien un film sur la violence entre être humains, point. Beaucoup de gens ont vu dans le titre une question qui leur était adressée directement. Est-ce que Mookie, ou tout autre personnage lié de près ou de loin au drame dépeint, ont «fait la bonne chose»? Mais le fait est que, il n’y a pas de réponse satisfaisante. Faire la bonne chose, dans ce cas-ci, relève plutôt d’un idéal inaccessible.

martin-luther-king-and-malcolm-x1Dans son épilogue ambigu, Lee exprime son dilemme moral par rapport à ce type d’injustice en citant côte à côte deux déclarations provenant de deux légendes du mouvement des droits civiques aux philosophies bien distinctes, Martin Luther King et Malcolm X : le premier prône l’action pacifique en tout temps, tandis que le second accepte l’idée de la violence, mais uniquement dans un contexte d’auto-défense. Durant notre lecture, nous voyons une photographie des deux hommes se serrant la main…

Le caractère universel de Do the Right Thing est dû à une variété d’astuces artistiques que Lee a mises en place afin de créer un effet de distanciation, et ainsi provoquer une réflexion plus assidue de la part du spectateur, au lieu de le pousser à simplement porter attention aux éléments de l’intrigue. Dans son remarquable essai-vidéo, Matt Zoller Seitz explique que le film «ne doit pas être considéré comme une enquête journalistique sur les conflits culturels urbains. Les personnages sont aussi emblématiques, et les situations aussi métaphoriques, que celles qu’on retrouve dans une pièce de théâtre.»

Son observation la plus brillante, formulée vers le début de son analyse : «Do the Right Thing n’est pas un film en tant qu’argument, mais bien un film sur les arguments».

Vers la fin de la vidéo, Seitz affirme être redevable à deux critiques du film pour la confection de son analyse, celle de Roger Ebert et celle de Jonathan Rosenbaum.

Enfin, pour un compte-rendu détaillé de la soirée-hommage célébrant les 25 ans de Do the Right Thing, qui s’est déroulée en juillet dernier à Los Angeles, je vous invite à lire ce post du New Yorker.

À lire aussi :

> 25th Hour : l’Histoire comme canevas poétique

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Samedi 8 novembre 2014 | Mise en ligne à 15h00 | Commenter Aucun commentaire

Le court du week-end : I Throw Like A Girl de Spike Lee

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Mo’ne Davis est une success story comme seuls les Américains savent les faire. Une jeune ado noire venant d’un quartier pauvre de Philadelphie qui, au gré de son talent et de ses efforts, est devenue une héroïne sportive à l’échelle nationale.

Voici une description du moment qui a scellé sa gloire :

Le 15 août 2014 au stade Howard J. Lamade de South Williamsport, en Pennsylvanie, Davis devient la première joueuse en séries de la Little League Baseball à réussir un blanchissage alors qu’elle lance le match complet dans la victoire de 4-0 de son équipe sur celle de Nashville. Elle réussit 8 retraits sur des prises aux dépens de l’équipe adverse, composée uniquement de joueurs masculins, et n’accorde que deux coups sûrs et aucun but-sur-balles. Elle est la 18e fille en 68 ans, et la 4e Américaine, à participer à cette compétition, et sa présence, avec celle d’Emma March de l’équipe du Canada, fait de ce tournoi le premier depuis sa création en 1947 à mettre en vedette deux filles.

S’en sont suivis quantité d’honneurs et de reconnaissances: la Une historique du magazine Sports Illustrated, des félicitations de la part d’icônes féminines comme Ellen DeGeneres, Rachel Maddow, Billie Jean King et Michelle Obama, une place dans le Top 25 des adolescents les plus influents de 2014 selon Time, un topo à l’émission Sports Science d’ESPN, enfin, le chandail porté lors de son fameux blanchissage sera exposé dans le musée du Temple de la renommée du baseball.

Dans I Throw Like A Girl, un documentaire de 16 minutes réalisé par Spike Lee pour le compte de Chevrolet, le réalisateur de Do the Right Thing et de Malcolm X enjambe l’imposante façade médiatique afin de découvrir la personne derrière le phénomène Mo’ne Davis; ses relations familiales, son rapport avec son entraîneur, son impact dans la communauté, ses plans d’avenir… Difficile d’y croire, mais il semblerait que le baseball ne soit même pas son principal talent sportif malgré tout!

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Lundi 29 juillet 2013 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (103)

Spike Lee fait appel à la «bonté de votre coeur»

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On l’a dit et répété et rabâché: quand un talent de la trempe de Spike Lee doit se mettre à genoux pour quémander leur monnaie aux studios pour ses projets personnels, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans une industrie du cinéma de plus en plus schizo. Las de cette triste situation, le réalisateur de chefs-d’œuvre comme Do the Right Thing et The 25th Hour a décidé d’outrepasser le mode de financement traditionnel pour son prochain «Joint». Jeudi dernier, il s’est inscrit au fameux site de crowdfunding Kickstarter et demande à ses fans de «contribuer à la cause».

Dans une lettre adressée à ses «fidèles», dans laquelle il fait appel à la «bonté de votre coeur», Lee explique sa démarche, affirmant notamment :

Avec le climat actuel qui règne dans le Studio System à Hollywood, ce n’est pas une vision encourageante pour les Cinéastes Indépendants. Je ne dénigre pas, j’indique simplement les faits. Les Super Héros, les BD, les Effets Spéciaiux 3D, Faire Sauter la Planète Neuf Fois et Voler dans les Airs tout en se Transformant, ce n’est pas mon Truc. Pour moi, ce n’est pas juste que ces films soient faits, mais il semble que ce sont les seuls films qui se font. Pour Les Studios, il semble que chaque Film doit être un Coup de Circuit à l’échelle Mondiale, une Enterprise de Tent Pole, capable de se dériver en Suite après Suite après Suite après Suite après Suite après Suite.

J’ai une vision différente de ce que le Cinéma peut être, une vision différente de ce que certains Spectateurs desservis pourraient vouloir voir. C’est pourquoi je suis ici sur KICKSTARTER, pour lever les Fonds pour Le Nouveau Spike Lee Joint, pour financer ce BAD BOY. Rien n’est Gratuit dans la Vie et si vous voulez quelque chose vous devez payer. Si vous avez aimé un de mes Films dans le passé, c’est le prix qu’il en coûte pour en voir un autre (qui peut être inférieur au coût d’un Billet de Cinéma).

La description du film est très sommaire : «Des humains qui sont accro au sang. Drôle, sexy et sanglant (et ce n’est pas Blacula).» Le seul collaborateur artistique qui a été dévoilé est le chanteur soul Raphael Saadiq. Spike Lee a un mois pour atteindre son objectif de campagne, qui se situe à 1,25 millions $. Il est bien parti avec $357,713 d’accumulés au moment que je tape cette ligne, et 22 jours devant lui.

Comme d’habitude avec Kickstarter, divers prix seront remis aux donateurs dépendamment de l’importance de leur contribution. Par exemple, pour 25$ vous recevrez une affiche de Red Hook Summer autographiée par son auteur; pour 500$, c’est une paire de Nike, autographiée encore, ayant appartenue à Lee qui vous parviendra par la poste; et pour ceux qui déboursent 10 000$ ou plus : une sortie au restaurant avec Spike lui-même, qui vous invitera par la suite à prendre le siège habituellement réservé à sa femme pour assister à un match des Knicks de New York.

Un des vainqueurs du grand prix est nul autre que le réalisateur récemment retraité Steven Soderbergh, qui explique son geste dans cette lettre. Extrait : «Certains cinéastes existent en dehors des paramètres traditionnels de la critique; leur point de vue et leur filmographie rendent les discussions à propos de leurs films individuels intéressantes, mais au bout du compte impertinentes parce que chaque projet est simplement un chapitre dans un très long livre qui doit (et sera) a reconnu et apprécié pour son ampleur, son ambition, et sa contribution à l’art du cinéma. Pour moi, Spike Lee est un de ces cinéastes.»

Cette campagne de levée de fonds a toutefois fait de nombreux mécontents qui regrettent qu’un artiste établi et multimillionaire parasite et dénature un site essentiellement mis à la disposition de «gens ordinaires». Des critiques similaires ont été faites à l’endroit des Kickstarter de Paul Schrader, de David Fincher, de l’équipe de Veronica Mars et du très irritant Zach Braff. Ce dernier, qui a récolté plus de 3 millions $ pour son film Wish I Was Here, a d’ailleurs déclenché une véritable avalanche d’attaques virulentes sur le web à son endroit, et a même inspiré une chronique à saveur éthique publiée par le New York Times.

Spike Lee, quant à lui, a tenté tant bien que mal de défendre ses intentions, en disant qu’il avait fait du Kickstarter avant même l’invention de Kickstarter, à l’époque de She’s Gotta Have It (1985), et que son projet donne de l’exposition au concept de financement collaboratif :

Films essentiels

Troquant son chapeau de réalisateur pour celui de professeur – il enseigne le cinéma à la New York University depuis 15 ans – Spike Lee a offert comme boni sur sa page de campagne sa «Liste des films et cinéastes essentiels». Force est d’admettre, une sélection pas mal élégante :

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***

À lire aussi :

> Oldboy de Spike Lee, un remake «plus sombre» que l’original
> 25th Hour : l’Histoire comme canevas poétique

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