
Avec American Sniper, Steven Spielberg s’attaque sans doute au projet le plus controversé de sa carrière. Le légendaire cinéaste, connu pour ses films généralement optimistes célébrant la victoire de l’esprit humain confronté à l’adversité, racontera la vie de Chris Kyle, un tireur d’élite de l’armée américaine qui détient le record du plus grand nombre d’ennemis abattus dans l’histoire militaire des États-Unis. Il en revendique 255, tandis que le Pentagone en a confirmé 160. Kyle est mort le 2 février dernier dans son Texas natal, abattu par un ancien Marine dans un champ de tir. Il avait 38 ans.
On peut lire sur WikiPedia à propos de ses faits d’armes :
Il a participé à toutes les batailles majeures de «Operation Iraqi Freedom». Il a effectué son premier tir mortel à longue distance au cours de l’invasion initiale lorsqu’il a tué une femme qui s’approchait d’un groupe de Marines avec une grenade dans sa main.
Au cours de la seconde bataille de Falloujah, alors que les Marines affrontaient plusieurs milliers d’insurgés, Kyle a tué 40 combattants ennemis. En raison de ce record lors de son déploiement à Ramadi, les insurgés l’ont surnommé Al-Shaitan Ramad (en français le diable de Ramadi) et ont mis à prix sa tête pour 20 000 $.
En 2008, à l’extérieur de Sadr City, il a réalisé son tir létal le plus long (2100 yards soit près de 2 km), contre un insurgé qui s’approchait d’un convoi militaire armé d’un lance-missile.
Le projet a été initié par Bradley Cooper, qui a acquis les droits du best-seller American Sniper: The Autobiography of the Most Lethal Sniper in U.S. Military History l’année dernière et qui interprétera le rôle-titre, en plus d’agir à titre de producteur. Le tournage devrait commencer début 2014.
Héros national pour les uns, Kyle est perçu par d’autres comme un symbole néfaste dans l’intense bataille sur le contrôle des armes à feu. L’ancien soldat était en effet un farouche opposant à toute forme de restrictions gouvernementales, invoquant la rengaine habituelle de la droite paranoïaque sur les atteintes à la liberté et la violation du sacro-saint deuxième amendement… Sa veuve a d’ailleurs repris ce même refrain vendredi lors d’une convention de la NRA.
Selon Cooper, dans une entrevue publiée en février, en plus de se pencher sur le sujet de la réinsertion de soldats atteints de syndrome post-traumatique dans la société, le film abordera de front celui du contrôle des armes à feu. Cela pose un problème intéressant : le récit adoptera-t-il le point de vue du protagoniste ou sera-t-il critique par rapport à ses convictions pro-armes?
Quelle option Spielberg choisira-t-il? Osera-t-il présenter son héros de manière ambigüe, remettre en question la moralité de ses actes et pensées, comme il l’a bravement fait avec Munich (2005)? On se rappelle que son film sur les représailles israéliennes en réaction à l’attentat meurtrier au cours des JO de 1972 lui a valu l’ire de certaines organisations juives parce que, en somme, il a refusé de filtrer cette histoire à travers une lentille manichéenne.
Dans le cas de Chris Kyle, on peut argumenter que l’enjeu est encore plus délicat. La guerre en Irak est toujours fraîche dans la mémoire collective et n’a de cesse de perdre en popularité. Comment s’y prendre pour rendre justice à un personnage qui trouvait l’invasion américaine nécessaire, traitait ceux qui ne pensent pas comme lui de «traîtres gauchistes», arborait un tatou d’une Croix des croisés sur son bras, aurait voulu tirer sur tous ceux qui «portent le Coran», avait du «fun» à tuer autant de «sauvages», et dont le seul regret était de ne pas avoir réussi à en tuer plus. On est loin des valeurs d’héroïsme mythologique de Saving Private Ryan et de Schindler’s List. On a droit à un autre visage de la guerre, dénué de compassion et de sentimentalisme. Aura-t-on droit au premier véritable antihéros spielbergien?
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