Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Politique’

Mardi 9 septembre 2014 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (72)

Le malaise Forrest Gump

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Ma première rencontre avec Forrest Gump date du secondaire, je devais avoir 14 ou 15 ans. Le professeur était absent pour la semaine et, pour combler le temps, on a eu droit à un «spécial cinéma», divisé en deux ou trois cours. Quelqu’un a réussi à traîner un encombrant chariot de télé de peine et de misère dans la classe, mais avait de la difficulté à brancher le lecteur VHS. Je suis venu à sa rescousse avant de me rassoir au fond de la salle, où je dois admettre que je n’ai pas vu grand chose (les rideaux à peine tirés n’aidaient pas non plus).

Mes camarades étaient exaltés. Après la dernière séance, chacun à son tour se remémorait avec fébrilité des scènes ou répliques marquantes. Les jambes de métal qui brisent! Le match de ping-pong! L’envie de pisser aux côtés de JFK! Les recettes innombrables de plats aux crevettes! La course contre les bombes au Viêt Nam! Les effets visuels pour les jambes de Lt. Dan!… Victime consentante du peer pressure à l’époque, je n’en avais pas besoin plus pour me convaincre: Forrest Gump est clairement un excellent film!

Lorsque je l’ai revu dans de meilleures conditions, j’ai ressenti un certain malaise. Mais je ne pouvais exactement mettre le doigt dessus. Était-ce parce qu’on présente comme héros vertueux un inconscient qui ne laisse que de la souffrance dans son sillage? En effet, tous ses proches, ses amis et même les célébrités qu’il rencontre finissent par mourir. Et d’ailleurs, ne m’avait-on pas dit que les hippies étaient censés être cool? Pas dans ce film en tout cas, où la contre-culture représente le cancer de la société.

Pour célébrer le 20e anniversaire de Forrest Gump, les studios Warner Bros. et Paramount se sont associés à IMAX pour une réédition en salle entre le 5 et le 12 septembre. Sur le site de AMC, la chaîne de cinémas qui diffuse la copie restaurée, on soutient que le film «a volé les coeurs et les esprits des spectateurs partout dans le monde». Difficile de les contredire: Forrest Gump est un des films les plus intouchables de l’histoire contemporaine. En ce qui me concerne, cependant, j’y vois plutôt une inquiétante métaphore réactionnaire savamment enfouie sous un vernis de bons sentiments. Heureusement, je ne suis pas le seul.

Dans une critique acide publiée la semaine dernière dans LA Weekly, judicieusement intitulée «We Need to Talk About Forrest Gump» – en référence au roman prisé de Lionel Shriver qui montre un jeune Kevin adoré de tous, sauf par sa mère, qui voit en lui le psychopathe réel qu’il est malgré sa mignonne façade – Amy Nicholson parle des «films alternatifs» que lui inspire l’oeuvre de Robert Zemeckis :

Pour chaque bénédiction qui tombe à ses pieds comme une plume du ciel, le karma punit ses êtres chers, sans toutefois qu’il s’en rende compte. (Et le film non plus n’est pas capable de les regarder dans les yeux). Ils vivent des vies compliquées et grandioses que l’on entre-aperçoit seulement dans les marges, au-delà de la myopie de Forrest.

Sa mère délaissée se prostitue pour placer son garçon dans une meilleure école. Son amour de jeunesse couche avec tout le monde à travers une ère où la misogynie se drapait dans le peace and love, tout en étant traquée avec un acharnement digne de Jason Voorhees par son ami d’enfance. Son collègue pendant la guerre se noie dans la boisson afin d’oublier sa culpabilité du survivant, et crie sa colère d’avoir perdu ses jambes en protégeant ses hommes, tandis que le crétin qui s’en est tiré a remporté la Médaille d’honneur.

Forrest ne tue personne. Il ne souffre pas du trouble de stress post-traumatique. Il n’a même pas la moindre idée de pourquoi il est au Viêt Nam. Le film a tellement peur de faire ressortir le débat que, lorsque Abbie Hoffman remet le microphone à Forrest lors d’un rassemblement anti-guerre, quelqu’un débranche les haut-parleurs afin que nous ne puissions pas l’entendre – adéquat pour un film qui n’a rien à dire.

Sans surprise, Amy Nicholson s’est fait condamner dans la section des commentaires. On peut y lire par exemple: «Qui déteste Forrest Gump? Vous n’avez pas d’âme». Ou, mieux encore: «Haïr Forrest est tout simplement anti-américain!». Parce que, oui, pour un certain segment de la population chez nos voisins du sud, Forrest est l’incarnation de la pureté de leurs valeurs. Ce simplet au grand coeur tient lieu d’une apologie absolue de l’Amérique, si ce n’est d’un révisionnisme historique qui réconforte les chauvins, avec un raisonnement du style: «Oui, nous avons fait peut-être du mal aux autres avec notre politique étrangère et la promotion de notre hégémonie culturelle, mais tout cela a été fait avec de bonnes intentions. Et c’est ce qui importe le plus».

Peu de temps après sa sortie, Forrest Gump a été réclamé par le parti républicain. Le conseiller politique de Richard Nixon, Pat Buchanan, en a fait sa mascotte à l’émission de CNN Crossfire, rapporte Entertainment Weekly dans un article datant de 1995, qui dresse un parallèle entre le succès du film et la reprise du pouvoir au Congrès par le GOP. William F. Buckley, parrain de la nouvelle mouvance conservatrice, et fondateur de l’influent magazine National Review, l’a nommé «Meilleur Film Inculpant la Contre-Culture des Années Soixante». Une quinzaine d’années plus tard, cette même publication allait sacrer Forrest Gump comme le 4e «meilleur film conservateur» du dernier quart de siècle.

L’adulation de Forrest Gump dans la culture populaire a, à un certain degré, facilité l’émergence d’un certain type de politiciens populistes. Dans une chronique publiée en 2008, portant sur la frénésie entourant Sarah Palin alors qu’elle venait d’être nommée colistière de John McCain, Alain Dubuc faisait part de son inconfort vis-à-vis ce qu’il qualifiait de «syndrome Forrest Gump» :

Cette valorisation de la non-intelligence est une forme avancée du populisme, qui semble unique à la société américaine. Un populisme qui ne se contente pas de souhaiter que les dirigeants soient proches des gens ordinaires, ou encore qu’ils reflètent les aspirations des gens ordinaires, mais un désir profond que les leaders soient eux-mêmes des gens parfaitement ordinaires. Le rejet des élites, la logique du plus petit dénominateur commun.

La «valorisation de la non-intelligence» est parfaitement (et ironiquement) résumée dans cet Honest Trailer du film qui «nous apprend qu’on peut réussir sa vie aux États-Unis si l’on est assez stupide pour faire aveuglément ce que les autres nous disent de faire».

Nonobstant son message politique déplaisant, ce qui m’irrite le plus chez Forrest Gump c’est son traitement complètement déplacé des femmes. Dans un article humoristique mis en ligne par Vice, l’auteur frappe dans le mille avec une observation en particulier: «C’est censé être drôle que la mère de Forrest couche avec le directeur de l’école afin d’y placer son fils (l’implication étant que c’est un peu son truc), mais c’est censé être triste que Jenny est un esprit libre qui a de nombreux partenaires sexuels non nommés Forrest Gump? N’est-ce pas un peu cruel de déshonorer Jenny pour ses choix de vie?»

Cette apparente contradiction n’est pas cruelle mais plutôt calculée – et hypocrite – et se conforme à la stratégie narcissique du récit. Forrest est présenté comme une sorte de fou béni (holy fool), d’après ces figures mythiques touchées par le seigneur qui étaient vénérées par leurs communautés malgré leur impossibilité de s’y conformer. Ainsi, tous les sacrifices et transgressions commis pour combler ses aspirations sont perçus comme nobles dans la logique du film. En contrepartie, les personnages qui font l’erreur de s’éloigner ne serait-ce que momentanément de son aura divine et, par extension, des «vraies valeurs», en paient le prix. Et celui qui est le plus malmené dans Forrest Gump est celui de Jenny. Comme l’explique le toujours pertinent Wesley Morris dans un post datant de juillet dernier :

Le roman de Winston Groom qui a inspiré le film a été entièrement remodelé par [le scénariste Eric] Roth afin que Jenny devienne le dépositaire pour les péchés et les poisons du pays. Elle joue Blowin ‘in the Wind en portant une guitare et rien d’autre dans un club de danse exotique. Elle se transforme en une junkie en chaleur qui, dans une stupeur droguée, suicidaire, monte sur le rebord d’un balcon et songe à se lancer en bas, mais de la façon dont Tawny Kitaen apparaissait dans les vidéos de Whitesnake. À un moment donné, elle joue de la musique sur le Hollywood Walk of Fame, en face à la fois de l’étoile de Jean Harlow (morte à 26 ans) et d’une affiche de Rosemary’s Baby. Son amant pacifiste se met à la gifler tandis que des Black Panthers se tiennent là à rien faire. [...] Elle vient d’un foyer violent et passe donc sa vie à rechercher encore plus de mal. Heureusement, chaque fois qu’il y a un homme prêt à l’avilir, Forrest est là pour passer de Gomer Pyle à l’incroyable Hulk.

À propos de Groom et de son roman, l’auteur s’est fait escroquer par le studio, qui ne lui a jamais versé le 3% des profits nets qui lui avaient été promis, affirmant outrageusement que le film n’a jamais récupéré son investissement (Forrest Gump a empoché 678 millions $ au box-office, sur un budget de 55 millions $). Mais au-delà des problèmes d’ordre monétaire, Groom a été déçu par l’adaptation, disant que la version cinématographique ignorait les aspérités de son personnage. Il a aussi critiqué le casting: il aurait préféré un John Goodman ou un John Candy au lieu du frêle Tom Hanks.

Comme acte de «vengeance», il a écrit une suite à Forrest Gump, intitulée Gump & Co., que décrit ainsi Amy Nicholson : «Le livre commence par : “Ne laissez jamais personne faire un film sur l’histoire de votre vie”, avant de plonger dans une comédie sombre sur l’échec cuisant. Forrest perd sa fortune, rate la recette pour le New Coke, devient impliqué dans l’affaire Iran-Contra et provoque le naufrage de l’Exxon Valdez».

Ça, c’est un film! Je verrai bien un Todd Solondz, ou un Terry Zwigoff ou même un Bobcat Goldthwait prendre les rênes d’une telle entreprise. On parle certes ici de trois spécialistes du malaise, mais il s’agit pour moi d’un malaise infiniment plus stimulant que la guimauve boostée à l’arrière goût rance qu’est Forrest Gump.

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Mardi 21 janvier 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (3)

Rumsfeld vu par Morris : une étude de langage

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Après avoir dressé un portrait absolument captivant de Robert S. McNamara dans The Fog of War (2003), Errol Morris s’est penché dans son dernier docu, The Unknown Known, sur un autre secrétaire à la Défense des États-Unis complexe et controversé, Donald H. Rumsfeld.

L’ex-politicien de 81 ans est surtout connu pour son rôle en tant qu’architecte de la guerre en Irak. Son nom est également associé au scandale de la torture à la prison d’Abou Ghraib. Il a par ailleurs mis en place l’infâme Office of Special Plans, unité de renseignement orwellienne ayant notamment servi à mousser la menace des prétendues armes de destruction massive irakiennes.

De caractère irascible, Rumsfeld inspirait la crainte chez les membres des médias, et provoquait parfois de la confusion. Il en a médusé plus d’un avec sa version malicieuse de la novlangue, sortant des perles telles : «Nos bombes sont plus humaines» (à propos d’un nombre de victimes collatérales censément peu élevé) ou «L’absence de preuve ne signifie pas la preuve de l’absence» (à propos des recherches infructueuses pour découvrir les WMD).

Sa réplique la plus fameuse, sorte de haïku mystificateur, a été déclarée en février 2002, et a servi de base pour le titre de ses mémoires, Known and Unknown.

There are known knowns; there are things we know we know.

We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know.

But there are also unknown unknowns – there are things we do not know we don’t know.

Ces paroles ont grandement intrigué Morris, qui les a disséquées dans un post publié il y a quatre ans dans le New York Times, et qui ont servi de fil conducteur, aussi empêtré soit-il, dans la caractérisation de son sujet.

À l’instar de McNamara, qui a participé à des opérations de planification lors de la Seconde Guerre mondiale avant de devenir architecte de la guerre du Vietnam sous JFK et Lyndon Johnson, Rumsfeld a longtemps déambulé dans les corridors du pouvoir. Élu à quatre reprises à la Chambre des représentants, il a été désigné par Richard Nixon à divers postes exécutifs puis, en 1975, est devenu secrétaire à la Défense dans le cabinet de Gerald Ford. Rumsfeld a par la suite migré vers le privé, jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de fil de W. en 2000.

DisneyCheshireCatAussi valables les comparaisons entre les deux hommes soient-elles, Morris nous avertit que les deux films n’ont rien à voir l’un avec l’autre. En entrevue à Deadline, en septembre dernier, il y est allé de cette analogie : «Ils sont très, très, très différents. Le premier est un Flying Dutchman, voyageant à travers le monde à la recherche d’une rédemption qu’il ne trouvera jamais. Rumsfeld, quant à lui, est plus comme le chat du Cheshire, qui à la toute fin disparaît, ne laissant dans son sillage que son sourire».

Certains critiques ont reproché à Morris de ne pas être allé assez loin dans son interrogatoire, de ne pas avoir réussi à «casser» Rumsfeld, comme il l’avait fait avec McNamara. Mais cela n’a jamais été l’intention du cinéaste. Il ne se considère pas comme un journaliste d’investigation – du moins, pas dans le sens classique du terme – et encore moins comme un psychologue. Il aborde plutôt son sujet avec une approche épistémologique : «Comment mon interlocuteur perçoit-il, et construit-il, sa réalité?».

Il a expliqué sa démarche dans une entrevue accordée au Hollywood Reporter en août dernier, dans le cadre du TIFF. Il commence en parlant des «snowflakes», ces milliers de mémos internes rédigés par Rumsfeld au courant de sa carrière politique :

[Les mémos] reflètent la façon dont il veut que les autres personnes le voient. Ils sont complexes. Ils donnent une sorte d’aperçu à ce qu’il pensait, comment il voulait se présenter aux autres, comment il voulait se présenter à l’histoire. Pour beaucoup de gens, quand on fait un film, on est censé en sortir avec des réponses définitives sur des choses. Je ne suis pas sûr que ce soit mon modus operandi. En fait, je suis sûr que ce ne l’est pas. […]

Je vais vous dire comment je l’interprète. Quand on pense aux mots et à la définition des mots, je pense immédiatement à George Orwell, parce qu’il a tant écrit à ce sujet. Orwell était obsédé par le langage et comment le langage pouvait être utilisé pour manipuler les gens. Mais je ne pense pas que c’est ce qui se passe ici. C’est quelque chose de plus étrange. Les mots deviennent pour Rumsfeld sa propre façon de reprendre le contrôle sur la réalité et sur l’histoire, qu’il voit glisser entre ses doigts.

Je ne suis même pas sûr que je définis la question correctement, mais il y a quelque chose d’étrange et de puissant à ce sujet. Si d’une certaine manière il trouve le bon mot ou la bonne définition des mots, tout sera OK. L’Amérique va gagner la guerre en Irak, les insurgés vont disparaître. Tout n’est qu’un problème de vocabulaire.

Il n’y a toujours pas de dates de sortie pour The Unknown Known en Amérique du Nord.
La bande-annonce, suivie d’un extrait du film :

Deux lectures intéressantes :

1) Une longue entrevue décontractée qu’Errol Morris a accordée à Vice.

2) Une analyse fouillé incluant le film, les mémoires de Rumsfeld, et un livre biographique, à lire sur le site du New York Review of Books.

Voici Morris lors d’un question-réponses au Festival de Toronto, ouvrant son allocution avec ce paradoxe obsédant : «Le langage est un moyen de transmettre de l’information ; le langage est un moyen d’obscurcir l’information».

À lire aussi :

> JFK : la vérité se cache-t-elle sous le parapluie?

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Samedi 23 novembre 2013 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (17)

JFK : la vérité se cache-t-elle sous le parapluie?

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Abraham Zapruder, prospère fabricant de vêtements pour dames approchant la soixantaine, a filmé, à l’aide d’une caméra 8mm Bell & Howell, les derniers instants de la vie du 35e président américain; un plan séquence avec un mouvement panoramique fluide vers la droite, le tout d’une durée de 26 secondes. La mort violente d’une figure désormais mythique du 20e siècle a instantanément donné naissance au plus fameux cinéaste accidentel de l’histoire.

En effet, comme l’affirme le toujours excellent A. O. Scott dans un essai publié vendredi dernier dans le New York Times, le regard qu’on porte sur l’objet, et non l’objet lui-même, en a fait une oeuvre artistique extrêmement significative :

[Zapruder] était un amateur, pas un auteur et n’a jamais entrepris le montage exhaustif qui est la pierre angulaire de l’éthique du cinéma vérité. Mais il ne fait aucun doute que son court métrage est le document d’une expérience personnelle, et une tranche de vie effroyable et compliquée.

C’est peut-être pourquoi ce court a été incapable de résister à l’interprétation. Il s’agit sûrement, image par image, du film le plus étudié et le plus exhaustivement analysé, et aussi l’un des plus imités. Il est devenu, malgré lui, un objet esthétique.

Oliver Stone a peut-être déployé le film de Zapruder dans JFK pour montrer ce qu’il considérait comme la vérité de son argument sur qui a vraiment tué Kennedy, mais il réussi à introduire une génération de cinéphiles à sa beauté hallucinatoire.

Et de conclure :

Le film de Zapruder reste puissant en partie parce qu’il semble habiter dans une zone d’ambiguïté, et qui est devenu, au fil des ans, une place de plus en plus familière. Nous l’acceptons comme vrai, sans savoir ce qu’il signifie. Ou, comme Don DeLillo l’a dit, se référant explicitement, mais sûrement pas exclusivement, à l’assassinat de Kennedy : «Nous sommes encore dans l’obscurité. Ce que nous avons en fin de compte sont des taches et des ombres. C’est encore un mystère.»

C’est à ces zones d’ombre que s’intéresse le documentariste Errol Morris dans deux courts métrages publiés dans les pages d’opinion du New York Times, et diffusés à deux ans d’intervalle, le plus récent jeudi dernier. Le cinéaste américain, auteur de quelques uns des docus les plus fascinants des dernières décennies (The Thin Blue Line, The Fog of War), se questionne de plus en plus sur «la manière dont les images photographiques peuvent documenter la nature de la vérité», pour reprendre un passage d’un long article que lui a consacré The Smithsonian le mois dernier.

«Ce que la photographie fait, dit Morris, est de porter à notre attention le problème du savoir, le problème de l’épistémiologie, sur ce que nous savons du monde.» Et il poursuit, en parlant de la fameuse image no. 313 du film de Zapruder, qui montre la tête du président exploser, et qui marqua selon lui le moment où l’Amérique perdit son innocence, que «cela a produit une guerre épistémologique de gens combattant pour la réalité à travers ces images – essayant de reprendre le contrôle sur le chaos».

Les deux films mettent en scène Josiah Thompson, ancien plongeur-démineur de la Navy, qui a complété un doctorat à Yale sur le philosophe danois Soren Kierkegaard. Quelques années après l’assassinat de Kennedy, il a publié Six Seconds in Dallas, un des livres les plus réputés sur le sujet. Dix ans plus tard, il quitta le monde universitaire pour devenir détective privé, témoignant régulièrement dans des procès de haut vol. Il est probablement le plus respecté des théoristes qui remettent en question le constat officiel de l’affaire JFK.

Dans le premier court, The Umbrella Man, Thompson examine la symbolique de l’homme au parapluie qui se trouvait tout proche du cortège du président au moment où ce dernier fut abattu. La mise au jour de la réelle motivation de cette icône des théories de la conspiration – je n’en dis pas plus – nous indique qu’il n’est jamais sage de sauter trop vite aux conclusions, et que la vérité est parfois plus loufoque et moins sinistre que l’on pourrait le croire.

Le second court, November 22, 1963, revient sur cette obsédante image no. 313 et sur «notre incapacité à trouver un compte rendu définitif de ce qui s’est passé à Dallas.» Mais aussi, et surtout, il étaye cette conviction de la part de Thompson que la vérité se trouve forcément quelque part parmi toutes les images qui ont documenté le moment fatidique – pas juste celles de Zapruder. Il suffit de savoir comment regarder.

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