Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Politique’

Mercredi 13 mai 2015 | Mise en ligne à 11h55 | Commenter Commentaires (11)

Zero Dark Thirty, «un film stalinien des années 30»

AFinal

Plus on monte haut, plus dure est la chute. C’est le cas de Zero Dark Thirty, l’ambitieux thriller sur la traque d’Oussama ben Laden réalisé par Kathryn Bigelow. Rappelons qu’après sa sortie, fin 2012, une communauté critique en pâmoison s’est lancée dans une course haletante aux hyperboles flatteuses. En fin de compte, ZD30 a été couronné comme le film le mieux reçu de l’année, avec une note prodigieuse de 95% sur l’agrégat Metacritic, sans compter la pléthore de prix que lui ont remis des dizaines d’associations de critiques.

Quelques mois plus tard, lorsqu’Argo a remporté l’Oscar du meilleur film, il était de bon ton de soutenir que c’est «l’autre film sur la CIA» qui aurait dû repartir avec l’honneur suprême. Après tout, le film de Ben Affleck n’était qu’une fantaisie hollywoodienne superficielle qui jonglait avec les faits, tandis que celui de Bigelow était une Oeuvre d’Art Sérieuse qui posait un regard intraitable et sophistiqué sur Notre Époque.

S’il est vrai que les deux longs métrages sont basés sur des histoires vraies, Argo, contrairement à ZD30, ne prétendait pas avoir adopté «une approche journalistique du cinéma», comme l’a fameusement affirmé Bigelow au New Yorker. Le scénariste du film, Mark Boal, a imité sa réalisatrice dans une entrevue au New York Times opportunément titrée Bin Laden Film’s Focus Is Facts, Not Flash : «Je ne veux pas prendre de libertés avec l’histoire». Des déclarations qui ont passablement froissé bon nombre de journalistes d’investigation, qui se sont mis à méthodiquement démonter leur château de cartes.

> Exemples notables : ici, ici, ici, ici.

En janvier 2013, le regretté journaliste Michael Hastings, un spécialiste des guerres en Irak et en Afghanistan, a rapporté dans Buzzfeed que Bigelow et Boal ont été accueillis comme des princes par une des agences les plus controversées du gouvernement américain – réputation que traînait la CIA avant même la publication du rapport accablant du Sénat sur la torture.

«La CIA a joué un rôle-clé dans l’élaboration du récit du film. Elle a correspondu avec les cinéastes afin de négocier un accès favorable à un film qu’un membre de la CIA a décrit comme “se placer derrière le cheval gagnant”», a-t-il écrit, avant de poursuivre :

En réalité, les agents de la CIA engagés dans le programme de torture avaient tellement honte, et craignaient tellement que leur comportement fasse l’objet d’un examen minutieux, qu’ils ont détruit les vidéos documentant les séances de torture. Maintenant, cependant, ZDT a donné à l’agence un service public énorme : fournir à la CIA son propre Top Gun, un film que les responsables militaires considèrent comme l’un des outils de recrutement les plus efficaces de tous les temps.

Cinq mois après le reportage de Hastings, le site Gawker a mis la main sur des documents déclassifiés de la CIA qui prouvaient que l’agence avait révisé le scénario, avant d’exiger et d’obtenir des modifications. Quelques semaines plus tôt, Boal affirmait au Los Angeles Times que la torture «était clairement» liée à la découverte de ben Laden. Une façon comme une autre de réfuter la garantie d’impartialité avancée par Bigelow, qui assurait que son film se veut un «test de Rorschach» à propos de l’efficacité des infâmes techniques d’interrogatoire renforcées (signe de son cynisme, à moins qu’il ne s’agisse d’humour noir, elle a inclus une chanson du groupe hardcore Rorschach, intitulée Pavlov’s Dogs, dans une scène où l’on voit un détenu qui est abruti par de la musique dans le tapis).

Cette semaine, un autre coup, peut-être fatal celui-là, a été porté à la crédibilité de ZD30. Le légendaire journaliste Seymour Hersh a pondu un texte controversé de 10 000 mots dans la London Review of Books qui dit essentiellement que la version du gouvernement américain sur l’assassinat de ben Laden est une fabulation. Une enquête à saveur conspirationniste selon plusieurs médias, mais dont au moins un élément crucial a été confirmé par une chaîne américaine respectée. Comme le résume Richard Hétu dans son papier de ce matin :

NBC News a néanmoins affirmé lundi avoir confirmé auprès de deux sources américaines un élément de la version du journaliste: un officier militaire pakistanais se serait bel et bien présenté à l’ambassade américaine d’Islamabad pour informer la CIA de l’emplacement du refuge de ben Laden et réclamer la récompense de 25 millions offerte pour sa capture. Le récit officiel de la longue traque menée par des analystes de la CIA aurait pu servir à camoufler le rôle de ce précieux informateur.

Ces nouvelles révélations ont trouvé un écho dans le milieu du cinéma, et ont ramené de l’avant le débat qui a déchiré la communauté cinéphile il y a deux ans. Un article de Salon a recueilli plusieurs commentaires forts intéressants sur le sujet. D’abord J. Hoberman, le vétéran critique qui se spécialise dans la relation entre le 7e art et la politique (et dont j’ai fait un bref portrait il y a quelques années) :

Le plus inquiétant c’est que la CIA a implanté cette idée d’un raid audacieux – l’envoyant dans le film de Bigelow et donc dans les esprits conscients et inconscients du monde. Ça rend Zero Dark Thirty – un film acclamé fait par une réalisatrice majeure – aussi douteux que le téléfilm DC 9/11: Time of Crisis, vu par beaucoup comme caricatural: «Ça m’a rappelé un film stalinien des années 1930, qui manipulait la perception publique de ce qui est vraiment arrivé». Est-ce que le film de Bigelow est aussi mauvais que ça? Probablement pas, a dit Hoberman, mais «il donne l’impression que la CIA est plus intelligente qu’elle ne l’est réellement».

Un autre critique, David Sterritt, reconnu pour ses ouvrages sur Jean-Luc Godard et Alfred Hitchcock, croit que ZD30 a pris un sérieux coup de vieux :

Peu importe ce qui est arrivé la nuit que ben Laden a été tué, Zero Dark Thirty avait un problème inhérent. «L’idée que Kathryn Bigelow se fait du “cinéma journalistique” – en utilisant des caméras de vision nocturne pour rendre son film aussi réaliste que possible – me rappelle cette réplique, presque un cliché, que le journalisme est le brouillon de l’histoire. Mais l’une des principales différences entre le journalisme et le cinéma, est que le journalisme peut être adapté, surtout à l’ère de l’Internet. Vous pouvez intégrer de la complexité au fur et à mesure que l’histoire évolue». Mais, même à l’ère des director’s cuts et du streaming, «ce que la plupart des gens vont voir c’est le film tel que vous l’avez d’abord conçu. Donc ce film en particulier est maintenant chose du passé. Ce qui se passe aujourd’hui est séparé du film. Le film n’a plus aucune importance aujourd’hui».

Une chose est désormais certaine : Zero Dark Thirty est bel et bien un film de propagande, peu importe les réelles intentions de ses auteurs. Bigelow et Boal ont-ils été «séduits» par leurs sources à la CIA, comme le suggère Alex Gibney, un des grands noms du documentaire, qui a notamment remporté un Oscar pour Taxi to the Dark Side, film relatant les pratiques inhumaines dans les black sites américains? Ou ont-ils créé une oeuvre d’art sincère qui s’accorde à leurs valeurs et leurs croyances?

Dans tous les cas, et malgré son formidable succès initial, ZD30 sera assurément relégué au rang des curiosités historiques, des plaisirs plus ou moins coupables, comme The Green Berets, Red Dawn ou Rocky IV – toutes des oeuvres qu’on associe davantage à un discours idéologique douteux qu’à une quelconque identité artistique. Pour la suite, le duo Bigelow-Boal devrait peut-être laisser le journalisme aux journalistes, et se concentrer sur ce qu’ils font de mieux, à savoir le cinéma de fiction, qu’il soit basé sur des faits réels ou non.

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Mardi 18 novembre 2014 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (2)

Michael Bay à Benghazi, ou contre l’ambiguïté

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Selon toute vraisemblance, le douzième long métrage de Michael Bay s’intitulera 13 Hours. Il s’agit de l’adaptation du livre du même nom de Mitchell Zuckoff, qui relate l’attentat contre le consulat des États-Unis à Benghazi, en Libye, le 11 septembre 2012. Le scénario se penchera sur «six membres d’une équipe de sécurité qui se sont battus vaillamment pour défendre les nombreux Américains» visés par des manifestants en furie, peut-on lire dans la dépêche du Hollywood Reporter.

Avec un budget estimé entre 30 et 40 millions $, 13 Hours ferait partie des «petits films» de Bay, comme sa comédie sur la testostérone (au sens propre et figuré) Pain & Gain, qui a coûté un maigre 26 millions $. En d’autres mots, à peu près dix fois moins cher que son dernier chapitre de la franchise Transformers, mais aussi dix fois plus intéressant. Ce qui est de bon augure en ce qui concerne son nouveau projet.

Mais un réalisateur comme Michael Bay a-t-il ce qu’il faut pour s’attaquer à un sujet aussi sérieux? Ça dépend de l’angle qu’il compte adopter. Le livre de Zuckoff est décrit comme «un compte-rendu passionnant de ce qui s’est produit cette nuit-là», et qui évite en grande partie les questions politiques liées à l’attentat. En gros, un prétexte pour un film militaire intense de type Black Hawk Down ou Lone Survivor. Et aussi une occasion pour prouver au monde «qu’il peut encore y avoir de la grandeur en lui», pour reprendre les mots de Bilge Ebiri de Vulture :

The Rock est toujours l’un des meilleurs films d’action de ces dernières décennies, et doit autant son succès au travail solide sur la caractérisation qu’à la direction des scènes d’action. Malgré toutes les sottises tournant autour de la menace de faire sauter San Francisco, il s’agit essentiellement d’un film sur deux gars infiltrant une petite forteresse bien gardée. Cela est dû en partie, bien sûr, à un excellent scénario, écrit par David Weisberg, Douglas Cook, et Mark Rosner, mais également traité par de nombreux scénaristes non crédités, y compris Aaron Sorkin, Jonathan Hensleigh, et Quentin Tarantino. Bay filme le va-et-vient entre Nicolas Cage et Sean Connery avec énergie et un timing comique formidable. Pendant ce temps, sa mise en scène de leurs efforts pour entrer dans Alcatraz est efficace et emballante – et rarement confuse, comme c’est le cas dans la plupart de ses autres films.

Et comment oublier LA scène de The Rock : la tragique fusillade précédée d’une des répliques les plus mémorables jamais dites au cinéma, I will not give that order! Même si j’ai vu le film une bonne vingtaine de fois, cet extrait ne manque jamais de me donner des frissons.

Bien évidemment, la gravité de l’affaire Benghazi va forcer Bay à se départir de l’aspect humoristique présent à divers degrés dans sa filmographie. Mais son fétichisme flamboyant de l’armée, lui, risque certainement d’avoir un rôle prépondérant dans 13 Hours. Il reste à voir quelle tournure prendra le discours politique de son film, mais il faut faire attention de ne pas associer son patriotisme maximaliste, voire son chauvinisme, à une déclaration de sympathie pour les conservateurs américains qui accusent l’administration Obama de meurtre par négligence, et qui perçoivent Bay comme l’un des leurs.

En même temps, si 13 Hours devenait une extension cinématographique d’un bulletin de nouvelles de Fox News, il aurait au moins le mérite d’être plus honnête qu’une commande de propagande à la Zero Dark Thirty, qui camoufle ses réelles intentions sous des prétentions d’ambiguïté morale.

Il en va de même, d’après ce que j’ai lu, pour le biopic à venir de Clint Eastwood sur Chris Kyle, un tireur d’élite qui détient le record du plus grand nombre d’ennemis abattus dans l’histoire militaire des États-Unis. Il en revendique 255, tandis que le Pentagone en a confirmé 160. Celui que les insurgés irakiens surnommaient «Le diable de Ramadi» est mort le 2 février 2013 dans son Texas natal, abattu par un ancien Marine dans un champ de tir.

American Sniper, qui a eu sa première la semaine dernière lors du AFI Fest, est décrit comme un film «apolitique» qui mise sur la psychologie nuancée d’un gars ordinaire doté d’un talent extraordinaire qui est confronté à des situations extrêmes jour après jour. Rien, ou presque, sur le fait que Kyle voyait l’invasion de l’Irak comme une nécessité divine, traitait ceux qui ne pensent pas comme lui de «traîtres gauchistes», aurait voulu tirer sur tous ceux qui «portent le Coran», avait du «fun» à abattre autant de «sauvages», et regrettait de ne pas avoir réussi à «en tuer plus».

Dans critique après critique du film, qu’elle soit positive ou négative, on insiste sur le fait que l’autobiographie du héros a été édulcorée. Que ses sentiments les plus controversés ont été atténués. Il est tellement plus commode, en effet, de faire le portrait d’un héros torturé que d’un héros qui appuie fièrement un système pratiquant la torture (quoique ces deux caractéristiques ne sont pas mutuellement exclusives).

Peut-être bien que Michael Bay, qu’on ne pourra jamais accuser de se complaire dans la subtilité, saura infuser d’une nouvelle forme de franchise vulgaire le cinéma de guerre hollywoodien contemporain. Et du coup infliger un camouflet au culte suspect de l’ambiguïté professé par ses ambassadeurs les plus sérieux et respectés.

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Samedi 18 octobre 2014 | Mise en ligne à 14h00 | Commenter Un commentaire

Le court du week-end : The Program

Un an avant qu’Edward Snowden ne révèle l’étendue alarmante du programme de surveillance américain, et qu’il devienne de facto le fugitif le plus recherché de la planète, il est tombé sur une «chronique documentaire» réalisée par Laura Poitras, et publiée par le New York Times.

Le film de huit minutes s’intitule The Program, en référence au surnom donné par la NSA à Stellar Wind, un vaste système informatique qui a recueilli sans mandat d’autorisation les données personnelles de millions de citoyens américains. Le programme a été approuvé par George W. Bush suite au 11-Septembre. Il a été reconduit par Barack Obama l’année de son élection, et aurait été abandonné pour de bon en 2011.

Stellar Wind a été inventé par William Binney, le sujet du documentaire. Ce briseur de codes haut placé dans la NSA a démissionné en octobre 2001, après 30 ans de loyaux services. Il était dégoûté de voir son programme, qui avait été conçu pour espionner les gouvernements étrangers, «se retourner contre son propre pays». Son geste de protestation a eu de graves conséquences. Il a été mis sous écoute et a été la cible d’un raid à son domicile en 2007. Un agent du FBI a braqué un fusil sur sa tempe alors qu’il sortait de la douche. Aucune accusation formelle n’a jamais été portée contre lui.

L’information dévoilée dans The Program peut sembler plutôt terne aujourd’hui, après plus d’an de révélations explosives fournies par Edward Snowden. Mais à l’époque, le docu de Poitras, ainsi que Binney lui-même, pouvaient sembler un brin paranoïaques dans l’esprit de plusieurs. Tout cela allait changer peu de temps après que la réalisatrice reçut le message crypté d’un certain Citizenfour. Il s’agissait de la première étape d’un travail haletant qui allait finir par être récompensé par le prix Pulitzer, qu’elle a partagé en avril dernier avec une poignée de journalistes du Guardian et du Washington Post.

En plus du plus prestigieux prix journalistique, Poitras est passé près de décrocher son équivalant cinématographique. En 2006, elle a été nominée à l’Oscar du meilleur documentaire pour My Country, My Country, le portrait d’un docteur arabe sunnite et de sa famille à l’approche des élections irakiennes, en 2005. Le film est «un chef-d’oeuvre d’empathie» aux dires de George Packer, qui a signé un long papier sur Poitras dans le plus récent numéro du New Yorker. Il y est surtout question du tournage et de la production de Citizenfour, son documentaire sur Edward Snowden qui a eu sa première mondiale le 10 octobre au New York Film Festival. La réception critique a été dithyrambique.

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