Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Politique’

Mardi 21 janvier 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (3)

Rumsfeld vu par Morris : une étude de langage

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Après avoir dressé un portrait absolument captivant de Robert S. McNamara dans The Fog of War (2003), Errol Morris s’est penché dans son dernier docu, The Unknown Known, sur un autre secrétaire à la Défense des États-Unis complexe et controversé, Donald H. Rumsfeld.

L’ex-politicien de 81 ans est surtout connu pour son rôle en tant qu’architecte de la guerre en Irak. Son nom est également associé au scandale de la torture à la prison d’Abou Ghraib. Il a par ailleurs mis en place l’infâme Office of Special Plans, unité de renseignement orwellienne ayant notamment servi à mousser la menace des prétendues armes de destruction massive irakiennes.

De caractère irascible, Rumsfeld inspirait la crainte chez les membres des médias, et provoquait parfois de la confusion. Il en a médusé plus d’un avec sa version malicieuse de la novlangue, sortant des perles telles : «Nos bombes sont plus humaines» (à propos d’un nombre de victimes collatérales censément peu élevé) ou «L’absence de preuve ne signifie pas la preuve de l’absence» (à propos des recherches infructueuses pour découvrir les WMD).

Sa réplique la plus fameuse, sorte de haïku mystificateur, a été déclarée en février 2002, et a servi de base pour le titre de ses mémoires, Known and Unknown.

There are known knowns; there are things we know we know.

We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know.

But there are also unknown unknowns – there are things we do not know we don’t know.

Ces paroles ont grandement intrigué Morris, qui les a disséquées dans un post publié il y a quatre ans dans le New York Times, et qui ont servi de fil conducteur, aussi empêtré soit-il, dans la caractérisation de son sujet.

À l’instar de McNamara, qui a participé à des opérations de planification lors de la Seconde Guerre mondiale avant de devenir architecte de la guerre du Vietnam sous JFK et Lyndon Johnson, Rumsfeld a longtemps déambulé dans les corridors du pouvoir. Élu à quatre reprises à la Chambre des représentants, il a été désigné par Richard Nixon à divers postes exécutifs puis, en 1975, est devenu secrétaire à la Défense dans le cabinet de Gerald Ford. Rumsfeld a par la suite migré vers le privé, jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de fil de W. en 2000.

DisneyCheshireCatAussi valables les comparaisons entre les deux hommes soient-elles, Morris nous avertit que les deux films n’ont rien à voir l’un avec l’autre. En entrevue à Deadline, en septembre dernier, il y est allé de cette analogie : «Ils sont très, très, très différents. Le premier est un Flying Dutchman, voyageant à travers le monde à la recherche d’une rédemption qu’il ne trouvera jamais. Rumsfeld, quant à lui, est plus comme le chat du Cheshire, qui à la toute fin disparaît, ne laissant dans son sillage que son sourire».

Certains critiques ont reproché à Morris de ne pas être allé assez loin dans son interrogatoire, de ne pas avoir réussi à «casser» Rumsfeld, comme il l’avait fait avec McNamara. Mais cela n’a jamais été l’intention du cinéaste. Il ne se considère pas comme un journaliste d’investigation – du moins, pas dans le sens classique du terme – et encore moins comme un psychologue. Il aborde plutôt son sujet avec une approche épistémologique : «Comment mon interlocuteur perçoit-il, et construit-il, sa réalité?».

Il a expliqué sa démarche dans une entrevue accordée au Hollywood Reporter en août dernier, dans le cadre du TIFF. Il commence en parlant des «snowflakes», ces milliers de mémos internes rédigés par Rumsfeld au courant de sa carrière politique :

[Les mémos] reflètent la façon dont il veut que les autres personnes le voient. Ils sont complexes. Ils donnent une sorte d’aperçu à ce qu’il pensait, comment il voulait se présenter aux autres, comment il voulait se présenter à l’histoire. Pour beaucoup de gens, quand on fait un film, on est censé en sortir avec des réponses définitives sur des choses. Je ne suis pas sûr que ce soit mon modus operandi. En fait, je suis sûr que ce ne l’est pas. […]

Je vais vous dire comment je l’interprète. Quand on pense aux mots et à la définition des mots, je pense immédiatement à George Orwell, parce qu’il a tant écrit à ce sujet. Orwell était obsédé par le langage et comment le langage pouvait être utilisé pour manipuler les gens. Mais je ne pense pas que c’est ce qui se passe ici. C’est quelque chose de plus étrange. Les mots deviennent pour Rumsfeld sa propre façon de reprendre le contrôle sur la réalité et sur l’histoire, qu’il voit glisser entre ses doigts.

Je ne suis même pas sûr que je définis la question correctement, mais il y a quelque chose d’étrange et de puissant à ce sujet. Si d’une certaine manière il trouve le bon mot ou la bonne définition des mots, tout sera OK. L’Amérique va gagner la guerre en Irak, les insurgés vont disparaître. Tout n’est qu’un problème de vocabulaire.

Il n’y a toujours pas de dates de sortie pour The Unknown Known en Amérique du Nord.
La bande-annonce, suivie d’un extrait du film :

Deux lectures intéressantes :

1) Une longue entrevue décontractée qu’Errol Morris a accordée à Vice.

2) Une analyse fouillé incluant le film, les mémoires de Rumsfeld, et un livre biographique, à lire sur le site du New York Review of Books.

Voici Morris lors d’un question-réponses au Festival de Toronto, ouvrant son allocution avec ce paradoxe obsédant : «Le langage est un moyen de transmettre de l’information ; le langage est un moyen d’obscurcir l’information».

À lire aussi :

> JFK : la vérité se cache-t-elle sous le parapluie?

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Samedi 23 novembre 2013 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (17)

JFK : la vérité se cache-t-elle sous le parapluie?

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Abraham Zapruder, prospère fabricant de vêtements pour dames approchant la soixantaine, a filmé, à l’aide d’une caméra 8mm Bell & Howell, les derniers instants de la vie du 35e président américain; un plan séquence avec un mouvement panoramique fluide vers la droite, le tout d’une durée de 26 secondes. La mort violente d’une figure désormais mythique du 20e siècle a instantanément donné naissance au plus fameux cinéaste accidentel de l’histoire.

En effet, comme l’affirme le toujours excellent A. O. Scott dans un essai publié vendredi dernier dans le New York Times, le regard qu’on porte sur l’objet, et non l’objet lui-même, en a fait une oeuvre artistique extrêmement significative :

[Zapruder] était un amateur, pas un auteur et n’a jamais entrepris le montage exhaustif qui est la pierre angulaire de l’éthique du cinéma vérité. Mais il ne fait aucun doute que son court métrage est le document d’une expérience personnelle, et une tranche de vie effroyable et compliquée.

C’est peut-être pourquoi ce court a été incapable de résister à l’interprétation. Il s’agit sûrement, image par image, du film le plus étudié et le plus exhaustivement analysé, et aussi l’un des plus imités. Il est devenu, malgré lui, un objet esthétique.

Oliver Stone a peut-être déployé le film de Zapruder dans JFK pour montrer ce qu’il considérait comme la vérité de son argument sur qui a vraiment tué Kennedy, mais il réussi à introduire une génération de cinéphiles à sa beauté hallucinatoire.

Et de conclure :

Le film de Zapruder reste puissant en partie parce qu’il semble habiter dans une zone d’ambiguïté, et qui est devenu, au fil des ans, une place de plus en plus familière. Nous l’acceptons comme vrai, sans savoir ce qu’il signifie. Ou, comme Don DeLillo l’a dit, se référant explicitement, mais sûrement pas exclusivement, à l’assassinat de Kennedy : «Nous sommes encore dans l’obscurité. Ce que nous avons en fin de compte sont des taches et des ombres. C’est encore un mystère.»

C’est à ces zones d’ombre que s’intéresse le documentariste Errol Morris dans deux courts métrages publiés dans les pages d’opinion du New York Times, et diffusés à deux ans d’intervalle, le plus récent jeudi dernier. Le cinéaste américain, auteur de quelques uns des docus les plus fascinants des dernières décennies (The Thin Blue Line, The Fog of War), se questionne de plus en plus sur «la manière dont les images photographiques peuvent documenter la nature de la vérité», pour reprendre un passage d’un long article que lui a consacré The Smithsonian le mois dernier.

«Ce que la photographie fait, dit Morris, est de porter à notre attention le problème du savoir, le problème de l’épistémiologie, sur ce que nous savons du monde.» Et il poursuit, en parlant de la fameuse image no. 313 du film de Zapruder, qui montre la tête du président exploser, et qui marqua selon lui le moment où l’Amérique perdit son innocence, que «cela a produit une guerre épistémologique de gens combattant pour la réalité à travers ces images – essayant de reprendre le contrôle sur le chaos».

Les deux films mettent en scène Josiah Thompson, ancien plongeur-démineur de la Navy, qui a complété un doctorat à Yale sur le philosophe danois Soren Kierkegaard. Quelques années après l’assassinat de Kennedy, il a publié Six Seconds in Dallas, un des livres les plus réputés sur le sujet. Dix ans plus tard, il quitta le monde universitaire pour devenir détective privé, témoignant régulièrement dans des procès de haut vol. Il est probablement le plus respecté des théoristes qui remettent en question le constat officiel de l’affaire JFK.

Dans le premier court, The Umbrella Man, Thompson examine la symbolique de l’homme au parapluie qui se trouvait tout proche du cortège du président au moment où ce dernier fut abattu. La mise au jour de la réelle motivation de cette icône des théories de la conspiration – je n’en dis pas plus – nous indique qu’il n’est jamais sage de sauter trop vite aux conclusions, et que la vérité est parfois plus loufoque et moins sinistre que l’on pourrait le croire.

Le second court, November 22, 1963, revient sur cette obsédante image no. 313 et sur «notre incapacité à trouver un compte rendu définitif de ce qui s’est passé à Dallas.» Mais aussi, et surtout, il étaye cette conviction de la part de Thompson que la vérité se trouve forcément quelque part parmi toutes les images qui ont documenté le moment fatidique – pas juste celles de Zapruder. Il suffit de savoir comment regarder.

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Jeudi 16 mai 2013 | Mise en ligne à 13h30 | Commenter Commentaires (39)

Welcome to New York : DSK est un Bad politicien

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Vingt ans après avoir fait d’un policier l’un des personnages les plus vils et débauchés de l’histoire du cinéma dans l’inoubliable Bad Lieutenant, Abel Ferrara semble nous remettre ça avec un portrait plus grotesque que nature d’une autre figure d’autorité, un homme politique cette fois-ci : l’infâme Dominique Strauss-Kahn.

L’odyssée new-yorkaise suicidaire de l’ex-patron du FMI et ex-favori à la présidentielle française, dépeinte un premier temps par un corps médiatique boulimique de scandale politico-sexuel stratosphérique, prendra à travers la lentille lyrico-trash du cinéaste la forme d’une sublime plongée dans l’enfer existentiel d’un homme dévoré par sa propre addiction au pouvoir.

Si Ferrara est capable de peindre plus noir que noir, il n’est cependant pas un moralisateur. Et, malgré sa propension au nihilisme, son obsession relative aux notions de culpabilité et de rédemption chrétienne permet d’offrir à ses personnages (du moins, les rares qui survivent) une porte de sortie, aussi étroite soit-elle.

DSK ne le sait peut-être pas encore, mais il a peut-être trouvé en Ferrara un improbable allié. Pourvu qu’il ait une ouverture d’esprit artistique significative…

Si le mariage entre sujet et cinéaste semble a priori idéal, il en va de même entre sujet et interprète. Comme le dit avec justesse Thierry de Cabarrus dans un article publié dans Le Nouvel Observateur :

Car Dominique Strauss-Kahn est devenu (avec Cahuzac et peut-être bientôt Guéant) sans aucun doute l’un des personnages français les plus méprisés, mais aussi les plus détestés de la classe politique française. Pourtant, chacun lui reconnaît toujours des qualités exceptionnelles, son charisme, bien sûr, mais aussi son expertise dans le domaine de l’économie.

Gérard Depardieu n’a rien à lui envier pour ce qui est de son divorce avec les Français depuis ses déclarations irresponsables et son exil à la fois politique et fiscal. Pourtant, chacun rend hommage à ses talents extraordinaires de comédien.

Si l’on ajoute que Depardieu l’a dit et répété : il déteste DSK et c’est justement parce qu’il ne l’aime pas qu’il peut jouer son personnage, quitte à ne pas se faire payer, la boucle est bouclée : Depardieu et DSK se ressemblent et, dans “Bienvenue à New York”, deviennent sans doute interchangeables au point de faire naître un vrai malaise.

Dans le rôle d’Anne Sinclair, femme et argentière fidèle de DSK à l’époque du scandale, on retrouve Jacqueline Bisset, beauté fatale qui nous a fait rêver dans Bullitt avec Steve McQueen ou La nuit américaine de François Truffaut. Elle a pris la relève d’Isabelle Adjani, qui s’est désistée en raison d’une production à son avis trop mal organisée, dénonçant par la suite la «curie» de l’entreprise.

La bande-annonce de Welcome to New York a été mise en ligne aujourd’hui. À noter qu’elle n’est pas propice à un visionnement au bureau! La date de sortie n’est pas encore connue (les films de Ferrara ont perdu la faveur des salles sombres au cours de la dernière décennie). Mais la promotion va bon train : une affiche a été montée sur une terrasse face au palais du Festival de Cannes, ce même festival au cours duquel a éclaté l’affaire Sofitel, il y a deux ans presque jour pour jour.

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