Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Oscars 2012’

Lundi 27 février 2012 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (68)

Deux regards sur le passé, deux visions distinctes

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Depuis l’annonce des nominations aux Oscars, grand cas a été fait au sujet des similitudes thématiques qu’affichaient les deux principaux compétiteurs du gala d’hier soir, The Artist et Hugo. Les deux films sont en effet des lettres d’amour au cinéma du passé et entretiennent une dualité convenablement ironique; le premier est une production française célébrant l’industrie hollywoodienne à l’ère du muet, tandis que le second est un hommage hollywoodien à un pionnier français des images en mouvement, Georges Méliès.

Mais au-delà de ces comparaisons d’ordre cosmétique, The Artist et Hugo constituent chacun une proposition de cinéma fort différente. La comédie romantique de Michel Hazanavicius, tout aussi divertissante et originale soit-elle, ne dépasse jamais selon moi l’exercice de style. Hugo, au contraire, est une oeuvre bien plus riche, pertinente et émouvante. À mon avis le meilleur long-métrage de fiction de Martin Scorsese depuis Casino, sorti il y a 17 ans.

Dans son excellente analyse, Adam Cook argumente que ce qui distingue fondamentalement les deux films en question est le fait que The Artist adopte le point de vue du cinéma comme commerce, vantant ses mérites principalement à travers la capacité de l’industrie à se réinventer habilement afin de survivre économiquement, tandis qu’Hugo aborde davantage le cinéma comme une forme d’art dans laquelle passé, présent et avenir s’entremêlent tendrement; un cycle aussi bien huilé et précis que les horloges qu’entretient le protagoniste de la fable, permettant de mieux illustrer et saisir la complexe condition humaine.

Je traduis ci-dessous un long extrait, tout en vous encourageant fortement à lire l’article dans son intégralité.

Hugo et The Artist présentent tous les deux le cinéma comme une force résiliente et soutiennent, implicitement, que la technologie modifie la structure de cette forme d’art; le cinéma va évoluer et survivre. Cependant, alors que les deux films regardent vers le futur avec optimisme, seul Hugo adhère au passé – The Artist le flatte bassement. Scorsese trouve de nouvelles façons d’exprimer un amour pour le passé du cinéma, tandis que Hazanivicius fétichise l’ancien, ce qui, dans l’univers parodique et insouciant de son film semble détaché de tout sentiment d’importance. Certes, l’objectif central de The Artist est d’être un divertissement léger. Son adoption frivole mais parfaitement astucieuse de l’esthétique du cinéma muet n’est pas une qualité négative en soi, mais la nature de son hommage est condescendante.

Bien qu’une grande partie du récit constitue une lamentation sur la mort de l’ère du muet, il célèbre tacitement sa disparition. [...] Dès que l’ère du parlant se réconcilie avec le protagoniste, c’est comme si l’époque du muet perdait son importance, cessait d’exister. En opposition directe avec la philosophie «cyclique» du cinéma, The Artist ne voit les choses que de façon linéaire. En un sens, il voit le cinéma comme une business qui se dépouille allègrement de sa vieille peau pour une qui est plus rentable le moment venu. [...]

Alors que The Artist est capitaliste, Hugo est spirituel. Scorsese voit l’histoire du cinéma étroitement liée à l’histoire du monde et à l’histoire personnelle; elle permet de se connecter au monde et de l’interpréter, même de nous aider à se définir existentiellement. Il s’agit peut-être de la raison pour laquelle je trouve le cinéma de Scorsese le plus émouvant d’entre tous. Sa cinéphilie, qui n’est pas sans rappeler celle de Disney, fait inextricablement partie de son identité et de sa compréhension de l’humanité […). The Artist, en contrepartie, semble coupé du monde duquel il est sensé faire partie, concerné seulement par les circonstances économiques désastreuses qui servent d’inspiration darwinienne pour un cinéma en constante quête de survie. Hazanivicius échoue à voir la responsabilité des images, et notre responsabilité envers elles.

(Photo : caméo de Martin Scorsese dans Hugo)

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Samedi 25 février 2012 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (15)

Un dictateur sur le tapis rouge…

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Sacha Baron Cohen foulera dimanche soir le tapis rouge du gala des Oscars dans la peau du despotique Général Aladeen, le personnage de son nouveau film, The Dictator, en salle cet été.

Précisons que le génial comédien britannique, créateur notamment de Borat et de Ali G, avait initialement été interdit d’entrée par l’Académie en raison de la nature potentiellement controversée de son acrobatie publicitaire. (Cohen avait au préalable reçu une invitation formelle en tant que membre de l’équipe de Hugo, film de Martin Scorsese en lice pour 11 statuettes dorées).

Mais l’institution centenaire, qui cherche désespérément à se défaire de son image ringarde, a vite compris qu’il s’agissait là d’une manoeuvre perdante, avant de finalement revenir sur sa décision.

Le «dictateur», qui avait servi un avertissement à l’«Academy of Motion Picture Arts & Zionists» dans une délicieuse vidéo en guise de protestation contre son exclusion, a publié cette déclaration hier après-midi après le renversement de situation :

VICTORY IS OURS! Today the Mighty Nation of Wadiya triumphed over the Zionist snakes of Hollywood. Evil and all those who made Satan their protector were vanquished and driven into the Pacific Sea. What I am trying to say here is that the Academy have surrendered and sent over two tickets and a parking pass! TODAY OSCAR, TOMORROW OBAMA!

Il est maintenant acquis d’avance que les plus belles robes de la soirée de demain ne feront pas le poids vis-à-vis de l’uniforme du Général Aladeen qui, heureusement, saura contribuer à ajouter un peu de piquant à un gala habituellement bien trop rigide et révérencieux.

Et voici la bande-annonce pour The Dictator, comédie satirique décrite comme «L’histoire héroïque d’un dictateur du Moyen-Orient qui risque sa vie afin de s’assurer que la démocratie ne s’implante jamais dans le pays qu’il a si tendrement opprimé». À l’affiche le 11 mai.

(Photo et info via Deadline)

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Mardi 21 février 2012 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (68)

Oscars: une affaire de vieux hommes blancs

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Le club sélect de l’Académie des arts et des sciences du cinéma a depuis longtemps été perçu comme une société secrète où les décisions de la plus haute importance – «Et l’Oscar du meilleur … est décerné à… !» – se prenaient derrière des portes closes et impénétrables. Or, il suffisait de faire quelques coups de téléphone, plus précisément quelques milliers de coups de téléphone, afin de lever le voile sur ce faux mystère.

Dans ce reportage titanesque du Los Angeles Times, 5100 membres votants de l’Académie (sur un total de 5765) ont été individuellement identifiés. Les résultats de cette enquête impressionnante se révèlent néanmoins peu surprenants. 94% d’entre eux sont Blancs et 77% sont des hommes. Les Noirs et les Latinos constituent moins de 4% du groupe. Leur âge moyen est de 62 ans – seulement 14% des membres ont moins de 50 ans

Cette homogénéité qui ne reflète aucunement le public en salle représente le plus grand sujet de discorde, à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de l’Académie. Certains, comme Denzel Washington, insistent pour une forme «d’équilibre» dans le processus d’adhésion. «Si le pays est 12% Noir, rendons l’Académie 12% Noire. Si la nation est 15% Latino, rendons l’Académie 15% Latino. Pourquoi pas?», a affirmé le lauréat de l’Oscar du meilleur acteur pour Training Day (2001).

D’autres, en contrepartie, ne croient pas que l’Académie devrait prendre en compte les questions démographiques. Frank Pierson, récipiendaire de l’Oscar du meilleur scénario pour Dog Day Afternoon (1975), a déclaré : «Je ne vois aucune raison pour que l’Académie représente la population américaine en entier. C’est là le rôle des People’s Choice Awards. Nous représentons les professionnels du milieu, et si ça ne reflète pas la population générale, tant pis».

Mais laissons de côté les enjeux sociaux; ce qui nous intéresse vraiment est de savoir comment l’identité monolithique de l’Académie déteint sur le choix des nominations et lauréats en ce qui a trait à la cérémonie des Oscars (et ce qui, par extension, rend cette fameuse remise de prix désuète et monotone aux yeux de nombre de cinéphiles).

L’âge et le sexe ont aussi provoqué des questions. Les dirigeants de Sony Pictures ont dit l’année dernière qu’ils croient que leur film sur Facebook, The Social Network, a perdu la course au profit de The King’s Speech parce que les voteurs plus vieux ne se sont pas sentis concernés par une histoire à propos de l’internet. Cette année, certains croient que le drame sur le 11-Septembre de Stephen Daldry, Extremely Loud & Incredibly Close, a été sélectionné dans la catégorie du Meilleur film parce qu’il a su séduire des hommes d’âge mûr.

À noter que ce dernier titre est un des films qui a provoqué le plus de réactions férocement négatives de la part de la critique cette année. Est-ce à dire qu’un vieil homme blanc est automatiquement quelqu’un qui est complètement déconnecté de la réalité? Du moins, cette réalité qui prend en compte le «goût des autres». (Rappelons-nous de Crash qui a coiffé Brokeback Mountain au fil d’arrivée il y a quelques années ou, en 1999, l’année où les Oscars ont perdu toute crédibilité à mes yeux : Shakespeare in Love qui bat The Thin Red Line).

ryan-gosling-oscarsVoici le point de vue d’Andrew O’Hehir de Salon, qui propose à la fin de son texte ses choix pour son Alternate Universe Academy Awards, alliant les critères «populistes» des MTV Movie Awards ainsi que ceux, «élitistes», du sondage d’indieWIRE.

Depuis les deux dernières décennies, le goût de l’Académie s’est éloigné de plus en plus de celui du grand public. Et tandis que le mérite artistique est un concept intrinsèquement nébuleux et subjectif, je ne crois pas que c’est ce qu’ils utilisent non plus. Sérieusement, membres de l’Académie – allons prendre un café, et ensuite vous pouvez vous asseoir et me regarder dans le blanc des yeux et me dire que War Horse ou Midnight in Paris ou Extremely Loud & Incredibly Close (pour l’amour de Dieu!) sont de meilleurs films que Melancholia ou Take Shelter ou Coriolanus ou Drive ou n’importe lequel des 30 films auxquels je peux penser?

À propos – et c’est tout aussi important – essayez de me convaincre que ces films nominés sont un meilleur exemple de ce que Hollywood fait le mieux que ces gros, spectaculaires et immensément populaires films que sont Harry Potter and the Deathly Hallows: Part 2 ou The Twilight Saga: Breaking Dawn Part 1 ou Mission: Impossible — Ghost Protocol. Désolé, mais non. Les voteurs des Oscars choisissent des films qui font se sentir bien les gens qui travaillent dans l’industrie, et ce, pour des raisons qu’un psy très bien payé pourrait peut-être élucider.

> Mise à jour : la réaction de O’Hehir au reportage du L.A. Times

Daniel «Harry Potter» Radcliffe propose une des meilleurs explications quant au raisonnement des membres de l’Académie – cette suspicion du populisme conjuguée à une quête de réconfort dans les valeurs sûres – dans cette entrevue : «Je ne crois pas que les Oscars aiment les films commerciaux ou pour enfants, à moins qu’ils ne soient réalisés par Martin Scorsese. Je regardais Hugo l’autre jour, et me suis dit : Pourquoi est-ce qu’il a été nominé et nous pas. J’étais un peu vexé».

Le mot de la fin à A.O. Scott du New York Times qui, dans sa discussion annuelle sur le sujet avec sa collègue Manohla Dargis, y est allé de cette observation typiquement juste et élégante (et qui rejoint les propos de O’Hehir) :

Je ne reproche pas à The Artist sa probable victoire. C’est un film charmant, aimable – un film en amour avec les films ainsi qu’avec son propre charme, et par ailleurs rempli de ce cosmopolitisme affable que l’Académie a tendance à aimer. À l’instar de The King’s Speech, The Artist pourrait définir ce que constitue un film à Oscars aujourd’hui: bien fait, émotionnellement accessible et distribué par la Weinstein Company. Les gens qui les voient les apprécient pour la plupart. Mais les films que les gens aiment – tant les films singuliers et ambitieux qui déclenchent les passions et les arguments, que les films de genre immensément populaires et dispendieux qui représentent la vache à lait d’Hollywood – sont confinés aux marges. Ce qui pourrait expliquer pourquoi les Oscars semblent si petits ces temps-ci.

Je ne sais pas si je peux dire que je comprends dorénavant mieux les rouages des Oscars, mais une chose est certaine dans mon esprit: tout cela n’a pas grand chose à voir avec le cinéma.

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