Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Michael Bay’

Vendredi 23 septembre 2016 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (26)

Michael Bay, philosophe incompris

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La gloire des grands hommes est comme les ombres : elle s’allonge avec leur couchant, disait Henry de Montherlant. Comme Van Gogh, Schubert ou Kafka, Michael Bay ne sera probablement apprécié à sa juste valeur qu’à titre posthume. Bien après que nos ricanements ironiques se soient tus. Pour les spectateurs bêtes que nous sommes, sa prédilection pour les explosions abusives, les voitures de course clinquantes, les pitounes hypersexualisées, le tout combiné à son mépris pour le bon sens, le bon goût et les lois de la physique, en font une vulgaire machine déshumanisée juste bonne à imprimer de l’argent. Rien ne saurait être plus faux. Michael Bay est l’artiste de cinéma le moins bien compris de notre époque, maintient avec une conviction amusée et une bonne dose d’(auto)dérision un premier roman québécois des plus réjouissants.

Publié en novembre dernier, Des Explosions de Mathieu Poulin s’emploie, dans un premier lieu, à broyer le schisme entre culture d’élite et culture populaire. Une approche d’autant plus notable qu’elle est accomplie sans fausse modestie ni condescendance maligne. «C’est à la lecture de Platon, alors qu’il avait douze ans et passait déjà plusieurs heures par jour à la Los Angeles Public Library, que Michael Bay comprit qu’il serait philosophe», lit-on au commencement du troisième chapitre. Le ton oscille constamment entre sarcasme et candeur, et c’est ce qui fait la force du livre; on commence par rire des délires de grandeur du réalisateur des Transformers, puis on s’étonne de le trouver de plus en plus sympathique, d’affectionner de plus en plus son auto-évaluation artistique, même si on ne la partage pas nécessairement.

«J’étire l’élastique jusqu’à sa limite», m’a confié Mathieu Poulin cet été à propos de son concept de biographie semi-inventée, de son protagoniste à la fois bouffon et multidimensionnel. «Si j’avais fait un livre purement ironique, ça aurait perdu de son intérêt. Les projets de ce genre, ça marchait il y a une quinzaine d’années, mais aujourd’hui il y a une sorte de mode qu’on appelle la “nouvelle sincérité”. Je suis en train de lire Infinite Jest de David Foster Wallace, c’est un livre qui est drôle mais qui ne se complaît pas dans l’ironie. Pour qu’un livre soit le fun, il faut que t’aie la possibilité de vivre des émotions. Alors que si t’es toujours dans l’ironie, t’es toujours dans le détachement.»

L’écriture d’Explosions s’est étalée sur quelque cinq années. Professeur de littérature au cégep Ahuntsic, Mathieu Poulin a principalement mené son travail de rédaction pendant ses vacances d’été et de Noël. Les premières lignes ont été couchées sur papier quand l’auteur en herbe s’est joint au symposium web NaNoWriMo, un «projet d’écriture créative dans lequel chaque participant tente d’écrire un roman de 50 000 mots – soit environ 175 pages – en un seul mois».

«Je suis un peu compétitif dans la vie, je voyais mes amis commencer à sortir des livres… Je me suis mis à écrire ça, et j’ai fini par durer quatre jours», admet Mathieu Poulin. «J’écris quand même vraiment pas vite, et j’ai réalisé que 50 000 mots en un mois serait trop dur. J’ai attendu un an, un an et demi, et j’ai choisi de poursuivre l’idée.»

C’est grâce à un échec que Des Explosions a fini par se concrétiser. Son éditeur, une jeune boîte baptisée les éditions de Ta Mère, a lancé le pitch d’une série de livres différents qui seraient néanmoins construits dans le même univers. «C’était prévu que je fasse le deuxième livre», se souvient Mathieu Poulin. «Le premier s’appelle M.I.C.H.E.L. T.R.E.M.B.L.A.Y., avec des points entre chaque lettre, comme si c’est un nom de code. Sauf que ç’a été le plus grand flop des éditions de Ta Mère. Mais avant qu’on sache que c’est un flop, j’avais écrit une quarantaine de pages pour la suite. Mon ami éditeur m’a ensuite dit qu’on n’allait pas poursuivre le projet. Je suis donc revenu à Michael Bay».

«J’ai voulu écrire un livre pour moi. C’est le genre d’humour et de références qui me font rire, en tant qu’ancien grand fan premier degré de Michael Bay, si on veut. Ses premiers films, je les ai vus 25 fois chacun à peu près. Quand j’étais plus jeune, 12-13 ans, j’ai écrit sur un site web une critique d’Armageddon, disant que c’est meilleur que Star Wars, je capotais. Mes deux films préférés à l’époque c’était Armageddon et Starship Troopers.

«Une des principales choses qui m’ont motivées à écrire ce livre-là c’est que, quand j’ai commencé à m’intéresser au cinéma, je regardais tout plein de choses, et je considérais en quelque sorte Bay et Kubrick comme des égaux, puisque les deux me faisaient tripper autant (surtout visuellement). Éventuellement, j’ai fait des études en cinéma au cégep et à l’université et j’ai bien réalisé (même si j’en étais venu à m’en douter) que ces deux réalisateurs ne bénéficiaient pas, disons, du même enthousiasme institutionnel. Je comprenais pourquoi, mais je considérais quand même ça un peu dommage. Quand je cherchais une idée de roman, j’ai donc décidé, même s’il y a beaucoup d’ironie dans le projet, d’essayer de redonner une espèce de crédibilité institutionnelle à Michael Bay. C’est un espèce d’acte de défiance un peu cabotin (mais pas seulement cabotin) envers l’institution».

La quatrième de couverture se lit comme suit :

D’un cockpit à l’autre, les regards de Michael Bay et de Ben Affleck se croisent, échangent une certaine détresse. À plus de vingt mille kilomètres à l’heure, les vaisseaux se caressent légèrement, dos à dos. La collision est évitée de justesse, mais un fragment de météorite atteint le propulseur fonctionnel d’Indépendance presque au même moment. Vérité résonne et le champ de vision du cinéaste s’emplit de flammes. Tout s’embrouille. Cette fois, est-ce la mort? Non, ce ne peut pas être la mort. Pas avant d’avoir reconquis Daphné. Pas avant d’avoir trouvé la force de renouer avec ses parents. Pas avant d’avoir percé le mystère du sens. Pas avant que tous le reconnaissent comme le plus grand intellectuel de son siècle.

Si les cinéphiles s’amusent à décortiquer les multiples références filmiques (et autres easter eggs) et apprécient les descriptions colorées de figures du milieu – notamment les über-producteurs Jerry Bruckheimer et feu Don Simpson, forces dominantes dans l’industrie du blockbuster depuis les années 80 – les amateurs de littérature savent reconnaître la qualité purement romanesque de l’oeuvre. L’écriture est riche, rythmée, par moments étourdissante. On a souvent le sourire en coin, et parfois on se surprend à carrément éclater de rire, seul, sur son divan.

«Il y a trois couches au roman : la vie de Michael Bay, le contenu de ses films – il va vivre les scènes de ses films dans sa vie – et puis tout ce qui est philosophie de la Grèce antique, composante un peu plus obscure. C’est ce dernier point qui a fait en sorte que le livre a été si long à écrire. J’essayais toujours de trouver le bon référent philosophique. Par exemple, Bruckheimer dans le livre, c’est l’équivalent de Platon. Il y a une réplique sur trois dite par Bruckheimer qui est presque textuellement reprise des écrits de Platon. Et Don Simpson c’est Socrate. Tout ce qu’on sait de la pensée de Socrate, c’est Platon qui l’a relayé. Donc, dans le livre, on ne voit jamais Don Simpson parler. À chaque fois qu’on a accès à sa pensée, c’est à travers l’intermédiaire de Bruckheimer.

«Au début, Michael Bay était le narrateur du livre, et il essayait de justifier sa démarche. J’ai fini par mettre ce concept de côté, ça devenait trop meta. Mais j’ai continué de tenter d’imiter dans mon style d’écriture le style filmique de Michael Bay, sa tendance à la surenchère. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’adverbes, l’emploi du passé simple, les phrases sont longues; l’écriture est un peu too much, mais je crois que ça sert bien le propos.»

Ce qui rend le personnage de Michael Bay particulièrement humain, et même attendrissant, est sa relation complexe avec l’amour de sa vie, Daphné, une séduisante intello québécoise qui déchante après la première de Bad Boys. Son nom provient d’une nymphe de la mythologie grecque, fille d’un «dieu fleuve», qui était courtisée par un Apollon follement amoureux. Le père de Daphné l’a finalement transformée en arbre, question qu’elle aille la paix. «J’ai donc pensé à un arbre de laurier», explique Mathieu Poulin. «Et laurier en anglais c’est “Bay”. Toute est dans toute».

Dans l’extrait ci-dessous (pages 270-271), qui résume bien le plaidoyer que tient le cinéaste incompris tout au long du récit, Bay tente désespérément de convaincre l’insaisissable Daphné du bien-fondé de sa démarche artistique.

- Mes films sont autant d’essais sur des sujets sérieux et complexes. Bad Boys est mon film sur la décolonisation, malgré ce que tu te bornes à croire. The Rock, justement, c’est mon film sur la non-reconnaissance des pairs. Armageddon, celui sur un avenir posthumain plus apte à déchiffrer le mystère du sens. Et Pearl Harbor, sur lequel je travaille présentement, c’est un hommage à l’histoire de mon pays, oui, mais c’est surtout une réflexion sur les libertés qui sont permises à un artiste dans une entreprise de mise en scène fictionnalisée de la réalité. À partir du moment où je choisis de construire une oeuvre de fiction basée non seulement sur des évènements véritables, mais surtout sur des individus réels, comme Roosevelt, qu’est-ce qu’il m’est permis de faire? Quelque chose m’est-il interdit? Si je modifie pour des raisons esthétiques ce qui s’est réellement passé, suis-je un menteur ou un créateur? Est-ce que je fais de la diffamation? Où se trouve la limite acceptable? Voilà un sujet riche, un sujet qui résonne en moi comme peu l’ont fait auparavant!

Daphné roule des yeux, puis se serre les tempes.

Si WikiPedia lui a été d’une précieuse aide pour enrichir son discours philosophique, Mathieu Poulin s’est en même temps inspiré de son propre cheminement universitaire pour agrémenter son roman.

«J’ai fait une maîtrise sur la décolonisation. J’ai examiné à quel point Aimé Césaire, Frantz Fanon, Léopold Sédar Senghor, etc., ont inspiré au Québec la revue Parti Pris, Hubert Aquin, Gaston Miron… S’il n’y avait pas eu la décolonisation dans la francophonie après la Seconde Guerre mondiale, probablement qu’il n’y aurait jamais eu de mouvement indépendantiste au Québec.

«J’ai fait mon cégep en cinéma, j’avais commencé à l’UdM en première année un programme de cinéma et littérature comparée. Pendant longtemps je me considérais davantage comme un cinéphile qu’un littéraire.»

«J’ai toujours eu de la facilité à l’université, et j’ai fini par comprendre assez vite que, à partir du moment où tu maîtrises une grille d’analyse, tu peux faire dire n’importe quoi à n’importe quoi, à peu près. Si tu considères la pseudo-analyse sur la décolonisation dans Bad Boys, ça peut fonctionner, même si ça n’a pas d’allure!»

«Au début je voulais faire un chapitre par film. Sauf que quand j’avais fini par écrire sur The Rock, j’ai vu que ça risquait de finir par un livre de 600 pages, et que j’allais perdre le monde. J’ai donc choisi de briser la temporalité. J’ai aussi arrêté à partir du moment où les films devenaient moins intéressants. Je voulais parler de Pain & Gain, mais à la place j’ai juste indiqué vers la fin que Bay travaille sur une adaptation de Don Quichotte. Le personnage de Mark Wahlberg confond les films avec la vraie vie, et a confiance que les crimes qu’il commet vont bien marcher. Tout comme Don Quichotte qui lit des romans médiévaux et est persuadé qu’il va devenir un grand chevalier.»

D’ailleurs, l’opus majeur de Bay, les quatre Transformers, est mentionné de manière encore plus subtile. «Quand tu lis le livre, t’es toujours sur un terrain glissant, entre deux pôles, il y a une contamination entre la vérité et la fiction, le trivial et le sublime. On dirait que le sens est donc toujours en train de se transformer…

«Je pense que Bay est intelligent pour vrai. Pour réussir à avoir autant de succès, il est conscient de ce que ça prend. Mais je ne pense pas qu’il soit aussi sensible que dans l’analyse que j’en fais. Dans la façon que j’écris, on se rend compte que, moi, je suis conscient de la limite de cette approche-là.»

«Après Michael Bay, c’est à la lutte que je veux m’attaquer. C’est un peu bizarre, mais je suis vraiment retombé dans la lutte depuis un an ou deux, c’est un univers que j’ai redécouvert avec fascination. Mon but, c’est de faire un espèce de Germinal de la lutte, avec des lutteurs qui veulent se syndiquer et les négociations de convention collective qui se passent dans le ring. En attendant, j’ai déjà écrit un petit texte pseudo-théorique sur le sujet pour le recueil Des nouvelles nouvelles de Ta Mère. En bout de ligne, si, dans cinq ou dix ans, je réalise que les gens en général aiment la lutte et Michael Bay d’un amour complexe et nuancé, je pense que je saurai que j’aurai fait œuvre utile.»

> Des Explosions est publié par les éditions de ta Mère

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Mercredi 20 janvier 2016 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (17)

13 Hours, ou le mensonge du film apolitique

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Ainsi, Michael Bay, le symbole hollywoodien du cinéma d’action juvénile à grand déploiement, a abordé un sujet aux consonances politiques extrêmement délicates. Son nouveau long métrage, 13 Hours, relate l’attentat contre le consulat des États-Unis à Benghazi, en Libye, le 11 septembre 2012. L’intrigue porte sur «six membres d’une équipe de sécurité qui se sont battus vaillamment pour défendre les nombreux Américains» visés par des manifestants en furie. Un évènement qui continue d’alimenter de vives rancœurs partisanes entre démocrates et républicains au Congrès.

Pourtant, du côté du distributeur Paramount, on assure que le film «n’est pas politique» une miette. Une déclaration qui, selon la critique du Washington Post Ann Hornaday, n’est rien de moins qu’un «énorme mensonge» (whopper). Et ce, «même de la part d’une industrie qui a si brillamment perfectionné l’art de pisser sur ses clients tout en leur disant qu’il pleut».

Pour brièvement résumer la polémique entourant «l’affaire Benghazi» : selon bon nombre de républicains, la mort de l’ambassadeur des États-Unis en Libye, Christopher Stevens, et de trois autres Américains cette soirée-là, a directement été causée par Hillary Clinton, Secrétaire d’État à l’époque, qui aurait sciemment refusé de procurer des renforts avant et pendant l’attaque meurtrière. Les démocrates, de leur côté, clament que l’acharnement des républicains dans cette affaire est motivée purement par des raisons partisanes en cette période électorale.

Dans ce contexte, un film qui traite de ce sujet explosif à quelques jours des premières primaires de la présidentielle 2016 peut-il sincèrement se prétendre au-dessus de tout ça? Bien sûr que non. Et il n’est pas question ici de facteurs intangibles comme les «intentions créatives». Un reportage du Hollywood Reporter démontre qu’il y a toute une différence entre ce que Paramount dit et ce que Paramount fait. 13 Hours a été agressivement promu dans les États et les médias conservateurs pour la simple et bonne raison que leur produit épouse le point de vue républicain de l’affaire Benghazi.

Fox News est ainsi devenu un allié naturel de 13 Hours. Une bande-annonce y a été diffusée après le dernier discours sur l’état de l’Union de Barack Obama. La populaire émission The Kelly File a obtenu en primeur des images du making of, ainsi qu’un accès à trois des vrai héros de Benghazi personnifiés dans le film. L’animatrice Megyn Kelly a ouvert son segment sur un ton alarmiste : «Un reportage exclusif sur le nouveau film passionnant qui pourrait menacer les espoirs de Hillary Clinton dans sa course à la Maison-Blanche».

Paramount s’est également assuré d’inviter des journalistes conservateurs à ses projections de presse. Stephen Hayes, le biographe officiel de Dick Cheney, a écrit dans le Weekly Standard que «le film ne mentionne jamais Hillary Clinton ou Barack Obama. Mais il expose de manière subtile leur faiblesse et leur malhonnêteté». National Review, de son côté, a publié un billet «commandité par notre partenaire, Paramount Pictures». L’auteur parle d’un film «awesome», et dit qu’il meurt d’envie de le revoir «avec ses amis et ses fils».

Mais le «critique» le plus efficace de 13 Hours a probablement été le candidat à la présidence – et bon deuxième derrière Donald Trump dans les sondages – Ted Cruz. Lors du débat républicain jeudi dernier, le sénateur du Texas a conclu sa soirée en disant : «Demain matin prendra l’affiche un film sur l’incroyable courage des hommes qui se sont battus pour leur vie à Benghazi. Et sur les politiciens qui les ont abandonnés».

Trump, qui n’allait certainement pas se laisser bousculer sur le flanc cinématographique, a annoncé le lendemain qu’il avait loué une salle dans une ville de l’Iowa (où se tiendra le caucus qui lance officiellement la saison électorale) et payé les billets pour «les Américains qui veulent savoir ce qui s’est vraiment passé à Benghazi».

Parlant de vérité… Selon divers reportages, le film fait «la promotion des pires théories de la conspiration» entourant l’affaire Benghazi. Des théories qui ont été discréditées par bon nombre de comités officiels (dont certains bipartites). Les papiers les plus complets sur les faussetés dans 13 hours ont été publiés par Vox et Vanity Fair. En gros, le principal méchant du film est un certain Bob (incarné par le pauvre assistant Gale de Breaking Bad). Ce dernier représente le «stupid chief», c’est-à-dire le bureaucrate incompétent, efféminé, qui ne cesse de mettre des bâtons dans les roues aux soldats patriotiques et virils qui ne désirent rien de plus qu’honorer leur drapeau et de retrouver leur famille à la maison.

Malheureusement pour Paramount, leur campagne de marketing n’a pas été couronnée de succès. Les recettes du long week-end sont estimées à 19 millions $. Ce qui n’est pas si mal pour une production de 50 millions $. Mais on n’a pas su répliquer la magie d’American Sniper et de Lone Survivor, deux autres films pro-armée qui sont sortis à la même période les années précédentes, et qui ont dépassé les attentes au box-office, avec un total de 147 millions $ lors de leurs premiers week-end d’exploitation.

Ce rendement commercial plutôt moyen, de surcroît pour un film réalisé par le roi du blockbuster, est analysé dans ce papier de Scott Mendelson de Forbes, qui évoque un
Catch 22 :

13 Hours a été un peu pris au piège par ses origines intrinsèquement politiques. Je dirais que le pitch agressif fait aux institutions conservatrices était à la fois une action nécessaire (au cas où personne ne se pointerait aux guichets) et préjudiciable (car cela a sans doute effrayé une bonne part de ceux qui avaient simplement accepté les titres Lone Survivor et American Sniper au pied de la lettre). [...]

Et bien que 13 Hours n’est pas le premier film à avoir été quelque peu vendu sous la table aux conservateurs et aux évangéliques, il n’y avait pas moyen de contourner la nature de ce film qui est, par défaut, une invitation à ceux embrassant un certain point de vue qui est peut-être de mauvais goût pour d’autres segments de la population. Bref, le film n’aurait sans doute pas existé si ce n’était des controverses entourant l’attaque terroriste de 2012, mais c’est l’existence de ces mêmes controverses qui a empêché le film de tendre la main aux non-convertis.

Est-ce à dire que Michael Bay est un «réalisateur conservateur», comme le clame par exemple Mother Jones? Je ne le pense pas. Pas plus que Kathryn Bigelow et son controversé Zero Dark Thirty. Je crois plutôt que ces deux cinéastes sont davantage fidèles à un modèle dramatique particulier qu’à une idéologie politique. En d’autres mots, ils savent que, pour créer du suspense dans un thriller complexe, un seul ennemi ne suffit pas. Le mal doit non seulement venir de l’extérieur (les méchants arabes) mais aussi de l’intérieur (les agences gouvernementales inaptes et/ou corrompues). Le ou les héros sont ainsi plus isolés, s’exposent à davantage de risques, et leur victoire finale n’en est donc que plus exaltante.

Le problème pour Bay et Bigelow est que ledit modèle, lorsqu’appliqué à des récits basés sur des faits réels dont les interprétations sont vicieusement manipulées par une société politiquement hystérique, ne peut pas uniquement être pris en compte dans un contexte de divertissement bénin. Qu’ils le veuillent ou non, les créateurs doivent accepter dans ces cas-ci une responsabilité qui dépasse les enjeux purement artistiques. Au moins, Bay a eu la décence de ne pas se prétendre journaliste. Il a plutôt accepté un gros jouet brillant, mais a omis de lire la consigne de sécurité qui indiquait en grosses lettres rouges : DANGER.

Ce n’est pas la première fois que Bay est accusé de souiller un évènement historique grave. Il l’avait fait en 2001 avec l’attaque de Pearl Harbor, dans le film du même nom, où les évènements tragiques du 7 décembre 1941 tenaient lieu de toile de fond luxuriante à un conflit nettement plus important : la lutte entre deux beaux mecs pour le coeur d’une infirmière sexy. L’amour, en effet, est plus fort que les bombes… Pearl Harbor a d’ailleurs été la plus récente victime de Screen Junkies.

À lire aussi :

> Les lampadaires de Bay, le coupe-boulons de Herzog
> Zero Dark Thirty, «un film stalinien des années 30»
> Le cinéma d’auteur «vulgaire», théorie fragile

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Jeudi 22 janvier 2015 | Mise en ligne à 14h30 | Commenter Commentaires (2)

Les lampadaires de Bay, le coupe-boulons de Herzog

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Quand il avait 13 ans, Michael Bay a fait sauter son train électrique avec des pétards, et a filmé l’explosion à l’aide de la caméra 8 mm de sa mère. Une bravade qui a eu pour conséquence de mettre le feu à sa maison, et qui lui a valu une réprimande sévère de la part de ses parents, qui l’ont privé de sortie pendant deux semaines. Quelque 35 ans plus tard, Bay continue de se livrer à sa passion pour la pyrotechnie – avec des pétards un peu plus puissants, on s’entend – quoiqu’il ne récolte plus de punitions pour ses excès destructeurs, mais plutôt des dizaines de millions de dollars.

Je ne risque pas de surprendre beaucoup de gens en disant que son cinéma n’est pas exactement ma tasse de thé. Par contre, je n’ai rien contre ses films. Dans le sens que je ne sens pas le besoin de crier haut et fort ma désapprobation, et je ne vois pas l’intérêt de pondre des dissertations alarmistes comparant Bay à l’Antéchrist du 7e art, comme le font bien des critiques. En fait, même si ses films m’indiffèrent au plus haut point (sauf le jouissif The Rock), j’ai un immense respect pour Michael Bay l’artisan, à défaut d’aimer Michael Bay l’artiste.

Dans l’industrie, Bay est admiré bien plus qu’on ne le pense. Christopher Nolan est un grand fan. James Cameron dit qu’il a étudié ses films et a tenté de les «désarticuler» (reverse engineer). Steven Spielberg, qui a produit ses Transformers, a affirmé qu’«il a le meilleur œil pour de multiples niveaux d’adrénaline visuelle pure». Sa prof Jeanine Basinger, qui lui a présenté ce qui allait devenir son film préféré, West Side Story, a expliqué que le classique de Robert Wise lui a fait réaliser qu’«il n’a pas besoin d’être lié à la réalité s’il ne veut pas l’être. Son travail porte sur la couleur et sur le mouvement et sur une sorte d’abstraction et d’irréalité qu’on retrouve dans les comédies musicales.»

Dans une analyse vidéo publiée l’été dernier, Tony Zhou, un de nos plus précieux professeurs en ligne, décortique l’approche visuelle frénétique du cinéaste, qu’il qualifie de «Bayhem» (un alliage entre le nom du réalisateur et mayhem, qui veut dire destruction). Il présente plusieurs exemples, dont ses fameux ralentis-360 degrés, que ses imitateurs ne peuvent cependant égaler. Zhou recense également les astuces que Bay emploie pour dynamiser les compositions de ses plans, dont son usage très fréquent de lampadaires à l’avant-plan…

En coulisses

Le site dédié à Michael Bay a récemment mis en ligne deux vidéos sur le making-of de Transformers: Age of Extinction, le quatrième chapitre de sa série de blockbusters qui a engrangé un total ridicule de 3,8 milliards $. Une excursion assez captivante dans les coulisses d’une production hollywoodienne monstre. Bien sûr, le portrait de Bay est ici calibré afin de le montrer sous son meilleur jour. Il semblerait toutefois qu’il possède un caractère de tyran. Shia LaBeouf a comparé son réalisateur à la ville de New York, disant : «Si vous pouvez vous en sortir sur un plateau de tournage de Bay, vous pourrez vous en sortir sur n’importe quel plateau».

Cela dit, tyran ou pas, ce que je retire de ces vidéos est non pas l’image d’un cinéaste grandiloquent exultant une confiance arrogante, mais plutôt l’impression d’une certaine naïveté désarmante de la part d’un homme approchant la cinquantaine qui, si on regarde bien le scintillement dans ses yeux, est toujours resté ce garçon de 13 ans qui ne demande rien de mieux que de faire sauter son train électrique avec des pétards.

> À consulter : L’histoire orale de Michael Bay parue dans GQ en 2011

***

Le caméo de Werner Herzog qu’on voit au tout début de l’analyse de Tony Zhou m’a rappelé la parution sur le web des 24 conseils que le légendaire cinéaste allemand a fourni aux réalisateurs en herbe, et qui ont été généreusement partagés au courant de la dernière semaine. Cette liste provient d’une nouvelle édition des entretiens d’Herzog avec Paul Cronin, qui a été publiée en septembre. Il s’agit d’une sorte de variation des 12 règles à suivre dans son Rogue Film School.

Quelques perles :

«Il n’y a rien de mal à passer une nuit en prison si cela vous permet de tourner le plan que vous avez besoin» ; «Demandez pardon, pas la permission» ; «Apprenez à lire l’essence intérieure d’un paysage» ; «Il n’y a jamais d’excuses pour ne pas terminer un film» ; «Habituez-vous à l’ours derrière vous» et enfin, «Transportez des coupe-boulons partout», un conseil qui laisse beaucoup de place à l’imagination, pour le meilleur et pour le pire!

À lire aussi :

> Michael Bay à Benghazi, ou contre l’ambiguïté
> Le cinéma d’auteur «vulgaire», théorie fragile
> Frénésie du mouvement, cinéma du «chaos»
> Les excuses de Michael Bay

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