Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Horreur’

Mardi 4 novembre 2014 | Mise en ligne à 17h15 | Commenter Commentaires (38)

Le cinéma, un média éphémère selon Stephen King

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J’éprouve beaucoup d’affection pour l’oeuvre de Stephen King. Je sais, il est de bon ton de reléguer ses romans à de la littérature de second ordre, mais qu’importe. À chaque fois que j’ouvre un de ses livres, j’ai l’impression d’entrer dans la demeure accueillante d’un vieil ami. Il y a quelque chose de bizarrement rassurant dans ces récits d’horreur plus ou moins terrifiants (moins, ces dernières années) : cette voix légèrement sentimentale, à l’humour parfois ringard, dotée toutefois d’une morale non moralisatrice, consciente de sa propre nostalgie d’une Amérique d’antan idéalisée, fascinée par le Mal mais surtout porteuse d’une foi inébranlable dans la bonté humaine.

J’aime bien aussi le King de la sphère publique. Son apparition à The Late Late Show with Craig Ferguson en 2012 où, fringué de mom jeans et d’un vieux T-shirt mou, il disait ce qui lui passait par la tête, encapsule bien son côté revenge of the nerd. Il a des opinions arrêtées sur un paquet de sujets autres que la littérature et, dans la plupart des cas, je les partage. Mais quand il se met à parler de cinéma, tant de manière spécifique que générale, je suis un peu moins convaincu.

Dans une entrevue-fleuve publiée vendredi dernier dans le magazine Rolling Stone, il revient inévitablement à l’affaire The Shining. Comme on le sait, l’adaptation de son troisième roman par Stanley Kubrick lui a grandement déplu. Tellement, qu’il a produit sa propre version, pour la télévision, 17 ans plus tard. À la question très pertinente du journaliste, «Est-il possible qu’il ait fait un grand film qui se trouve juste à être une adaptation horrible de votre livre?», il a répondu en prenant une tangente :

Non, je ne l’ai jamais vu comme ça du tout. Et je ne vois jamais les films de cette façon. Les films n’ont jamais été très importants pour moi. Les films sont les films. S’ils sont bons, c’est formidable. S’ils ne le sont pas, ils ne le sont pas. Je les vois comme un média moindre que la fiction, que la littérature, et comme un média plus éphémère.

Pressé de spécifier, King y est allé de cette réplique plutôt amère (et en réitérant sa réflexion sur la misogynie, qu’il avait évoquée il y a deux ans en entrevue à la BBC) :

Évidemment les gens adorent le film, et ils ne comprennent pas pourquoi je ne l’adore pas. Le livre est chaud, et le film est froid; le livre se termine dans le feu, et le film dans la glace. Dans le livre, il y a un arc réel où vous voyez ce gars, Jack Torrance, qui essaie d’être bon, et peu à peu il se dirige vers cet endroit où il devient fou. Et en ce qui me concerne, quand j’ai vu le film, Jack était fou dès la première scène. Je devais me la fermer à l’époque. C’était une projection, et Nicholson était là. Mais je me disais, au moment où il apparaît à l’écran, «Oh, je connais ce gars. Je l’ai vu dans cinq films de moto, dans lesquels Jack Nicholson jouait le même rôle». Et le film est si misogyne. Je veux dire, Wendy Torrance est présentée comme un genre de torchon qui crie. Mais c’est juste moi, c’est comme ça que je suis.

Maintenant, comprenez-moi bien, je ne reproche aucunement à King de ne pas aimer The Shining. C’est son droit le plus strict. Ce qui m’a indisposé plutôt – mis à part qu’il dénigre le cinéma en tant qu’expression artistique – est qu’il est un critique cinématographique suspect. Et je ne parle pas du film en question, mais bien de ce qu’il dit à propos de Room 237, le brillant documentaire sur les théories déjantées inspirées par le classique impénétrable de Kubrick.

L’auteur de 67 ans a dit à Rolling Stone qu’il «n’avait jamais eu beaucoup de patience pour la bullshit académique», avant de citer une chanson de Bob Dylan. Il admet d’ailleurs n’avoir vu le film qu’à moitié…

Ceux qui croient que Room 237 endosse le discours de ses intervenants sont probablement les mêmes que ceux qui ne goûtent que la croûte lorsqu’ils mangent une tarte aux pommes. Les théories exposées dans le docu de Rodney Ascher n’ont pour ainsi dire rien à voir avec son propos central, à savoir l’obsession (malsaine) que peut susciter une oeuvre artistique. En même temps, pour quelqu’un qui voit le cinéma comme un «média moindre», on peut comprendre la confusion.

Sur une note plus positive, King a quand même dit que, quand les films «sont bons, c’est formidable». À ce titre, il considère Stand By Me (1986) de Rob Reiner comme la meilleure adaptation d’un de ses romans. Il en a été ému aux larmes. Il cite également Shawshank Redemption, Green Mile, Misery, Dolores Claiborne et Cujo. Mais en ce qui me concerne, rien ne surpasse The Mist (2007) et sa fin complètement déstabilisante, l’une des plus sombres issues du cinéma commercial contemporain.

À lire aussi :

> Room 237 : le miroir déformant de la critique
> Stephen King : «L’horreur est une actrice inconnue»
> The Shining : la fin originale dévoilée

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Le cinéaste danois a annoncé aujourd’hui qu’il entamait officiellement la production du film d’horreur The Neon Demon. Le projet avait été évoqué une première fois en juin dernier, et portait le titre I Walk With the Dead. La scénariste originale du film, Polly Stenham, avait alors affirmé que le réalisateur connu pour ses oeuvres viriles et violentes cherche à se défaire de l’image «misogyne» que certains détracteurs lui apposent.

Le tournage s’entamera début 2015 à Los Angeles. Il s’agira du deuxième long métrage de Refn à être campé dans la métropole californienne, après Drive (2011), le thriller néo-noir stylisé qui l’avait propulsé à l’avant-scène du cinéma d’auteur branché. Peu d’informations circulent quant à l’intrigue du film, si ce n’est qu’il contiendra «beaucoup de sexe» et qu’il épousera un point de vue féminin. Carey Mulligan a été pressentie pour le rôle principal il y a quelque temps, mais rien n’est confirmé.

Refn a expliqué la genèse du projet dans un communiqué de presse :

Un matin en me réveillant j’ai réalisé que je suis entouré et dominé par les femmes. Curieusement, une envie soudaine a été plantée en moi pour faire un film d’horreur sur la beauté vicieuse. Après être tombé follement amoureux de l’électricité de Los Angeles en faisant Drive, je savais que je devais y revenir pour raconter l’histoire de The Neon Demon.

Le scénario de Stenham a été remanié par Refn lui-même ainsi que par Mary Laws, une nouvelle graduée du programme de théâtre de Yale dont il s’agit d’un premier contrat à Hollywood. Des collaborateurs réguliers du cinéaste danois, comme le compositeur Cliff Martinez et le monteur Matthew Newman, feront également partie de l’aventure. À la direction photo on retrouvera le Français Philippe Le Sourd (The Grandmaster de Wong Kar-wai). Enfin, à la production et la distribution, les boîtes parisiennes Wild Bunch et Gaumont.

L’anxiété de Refn par rapport aux femmes est peut-être causée en partie par son épouse, Liv Corfixen, qui l’a suivi caméra à la main – façon Eleanor Coppola à l’époque d’Apocalypse Now – pendant le tournage d’Only God Forgives. Le résultat a donné My Life Directed By Nicolas Winding Refn, un making-of de 58 minutes qui a été présenté au Fantastic Fest cet automne. Le réalisateur y dévoile son côté vulnérable, tant d’un point de vue artistique que personnel, nous apprend Deadline dans une longue et franche entrevue avec le principal intéressé.

Voici la b-a de My Life, sans sous-titres malheureusement (quoique vous pouvez activer le CC, en bas à droite de la boîte YouTube, pour une traduction approximative).

À lire aussi :

> Drive : variations sur les surfaces

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Jeudi 30 octobre 2014 | Mise en ligne à 18h15 | Commenter Commentaires (71)

L’inquiétante étrangeté est-elle de l’horreur?

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L’an dernier, les deux principaux critiques de New York Magazine, David Edelstein et Bilge Ebiri, ont dressé et commenté une liste des 25 meilleurs films d’horreur depuis The Shining, le classique de Stanley Kubrick qui est sorti en 1980. En lisant leurs choix, on se rend vite compte que leur notion de «film d’horreur» ne correspond pas tout à fait aux paramètres typiques du genre : à savoir, une présence angoissante dans le noir, des planchers qui craquent, et soudainement la lame d’un couteau qui surgit dans le cadre et nous fait bondir de nos sièges.

Certains des films cités n’ont même pas été conçus pour principalement terrifier le public, mais tirent plutôt leur efficacité de leur relecture des codes de l’horreur, comme Death Proof, Seven, The Host, Videodrome, Re-Animator, Blue Velvet ou Donnie Darko. Des lecteurs, surtout ceux qui prennent ces classements-là TRÈS à coeur (un phénomène qui m’a toujours médusé), y ont vu un affront à l’intégrité de la Ste-Liste. Mais en voyant le champion du Top 25, Mulholland Drive, ils ont carrément pété un câble: «I created an account just to tell you that this list was horrible», s’est félicité un troll. «I am sorry, but you are a moron», a vomi un autre, etc.

La semaine dernière, Ebiri a cru bon publier une assez longue analyse justifiant son choix controversé. En abordant divers sujets relatifs à l’appropriation des genres, il affirme notamment que le chef-d’oeuvre de David Lynch «semble être à propos même de la frontière entre l’horreur et le thriller». S’ensuit un détour dans la psychanalyse :

Permettez-moi un peu de recul. Dans l’un des rares cas où il a écrit sur ​​l’esthétique, Sigmund Freud a analysé les intrigues qui «[suscitent] la crainte et l’horreur rampante» et a exploré la notion de «l’inquiétante étrangeté», qu’il définit comme «cette sorte de l’effrayant qui se rattache aux
choses connues depuis longtemps, et de tout temps familières». Stanley Kubrick aurait scruté le célèbre essai de Freud sur l’inquiétante étrangeté quand lui et Diane Johnson étaient en train d’élaborer le scénario de The Shining, et l’on peut le voir dans le film fini: The Shining prend des choses comme des contes de fées, des dessins animés, des Grandes Roues, des balles de baseball, et même l’amour parental, pour ensuite les armer.

L’inquiétante étrangeté est un domaine dans lequel David Lynch opère régulièrement. Considérez la séquence d’ouverture emblématique de Blue Velvet, dans laquelle des images banales de la vie quotidienne d’une petite ville – clôtures blanches, pelouses verdoyantes, pompiers souriants, voisins heureux – cèdent leur place à des accidents bizarres et à des oreilles coupées. Ou comment la maison élégamment aménagée du protagoniste dans Lost Highway se transforme en un espace de terreur corrosif et incertain, grâce à la révélation que quelqu’un est peut-être en train de le filmer. Ou la manière dont Eraserhead prend la notion de domesticité et la transforme en un cauchemar industriel.

Mulholland Drive, aussi, est rempli de ces éléments. Parmi les plus notables est une scène vers le début, dans un casse-croute quelconque vaguement inspiré des années 1950, qui contient la «frayeur» la plus efficace que j’ai jamais vue dans un film.

Ah, la fameuse scène du Winkie’s! Si, comme moi, vous avez eu la chance de voir Mulholland Drive pour la première fois sur un grand écran, il s’agit fort probablement de votre moment le plus marquant du film, malgré toutes les «étrangetés» qui suivent. Je crois que la raison pour laquelle cette scène est si parfaite, est que Lynch a réussi à y synthétiser la vaste et complexe notion de la peur: ce sentiment ambigu qui à la fois nous incite à voir la terreur en pleine face, et à l’éviter autant que possible. Ce paradoxe est judicieusement représenté par ce sinistre mur – en quelque sorte une métonymie de nos plus grandes frayeurs – planté en arrière du coloré Winkie’s. Vas-y! Non, vas-y pas! Vas-y! Non, vas-y pas!…

Je respecte le choix du duo de NY Mag pour le meilleur film d’horreur depuis 1980. Mais j’aurais pensé à un autre film qui, tout en tenant compte de leur démarche critique particulière dans l’élaboration de leur Top 25, me semble nettement plus approprié. Et qui a d’ailleurs été fait par le même réalisateur : INLAND EMPIRE. Si Mulholland Drive contient quelques éléments du genre en question, le dernier long métrage de Lynch c’est pratiquement de l’horreur pure et dure! Et sale!

Je l’ai aussi vu pour la première (et seule) fois sur grand écran. Et lorsque, vers la fin, le visage de Laura Dern se transforme en une grimace grotesque à la Cheshire Cat, je n’ai pas bondi de mon siège. Non, j’étais plutôt saisi d’une peur sourde et confuse, un peu comme celle que l’on ressent lors d’épisodes de paralysie du sommeil.

En sortant de la salle, j’ai marché droit devant, m’orientant de manière plus ou moins consciente vers chez moi, les yeux rivés au sol, me remémorant l’appréhension du pauvre gars du Winkie’s : «I hope that I never see that face, ever, outside of a dream».

À lire aussi :

> David Lynch, maître de la terreur suggestive
> Blue Velvet : derrière la palissade…
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> Cauchemar en cuisine avec David Lynch
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