Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Horreur’

Lundi 4 avril 2016 | Mise en ligne à 17h15 | Commenter Commentaires (5)

American Psycho, un film de David Cronenberg…

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Avouez que ça sonne bien. L’adaptation d’un des romans les plus controversés de son époque – fameusement (et injustement) accusé de banaliser, voire d’encourager, la violence faite aux femmes – par un cinéaste reconnu pour sa vision provocante et parfois perverse des travers de la nature humaine. Le projet a failli voir le jour, comme le révèle l’auteur d’American Psycho dans une entrevue accordée à Rolling Stone à l’occasion du 25e anniversaire de la publication de son chef-d’oeuvre.

Au début des années 90, Bret Easton Ellis a écrit un scénario basé d’après son propre roman. Le rôle-titre était offert à «un jeune acteur nommé Brad Pitt». Mais Cronenberg avait paraît-il «d’étranges demandes». Par exemple, il «haïssait» tourner des scènes dans des boîtes de nuit ou dans des restaurants, et n’aimait pas la violence (un problème qu’il a clairement surmonté une quinzaine d’années plus tard, avec A History of Violence, et cette scène en particulier). Ellis a ignoré ses requêtes, avant de se faire remplacer. Cronenberg a encore moins apprécié le nouveau scénario et a fini par quitter le bateau.

C’est sa compatriote canadienne Mary Harron, une relative inconnue qui n’avait qu’un seul long métrage indépendant dans son CV, I Shot Andy Warhol, qui a par la suite été appelée en renfort. Les producteurs voyaient d’un bon oeil l’idée d’embaucher une femme, et une féministe assumée de surcroît, pour diriger un projet aussi délicat, dénoncé à tort et à travers comme un instrument misogyne. Mais la lune de miel a vite été interrompue.

Principal point de discorde : le casting. Le studio Lions Gate a approché le Leonardo DiCaprio post-Titanic avec une valise de 20 millions $. Contre toute attente, la mégastar s’est montrée intéressée par ce personnage aux antipodes de son chevaleresque Jack Dawson. Edward Norton était également pressenti pour incarner Patrick Bateman, courtier arrogant le jour, assassin barbare la nuit. Mais Harron leur préférait Christian Bale, un Britannique qui a été remarqué à l’âge de 12 ans dans Empire of the Sun de Spielberg, mais qui à l’époque était loin d’être la vedette qu’on connaît aujourd’hui.

Christian Bale et Mary Harron pendant le tournage d'American Psycho (2000)

Christian Bale et Mary Harron pendant le tournage d'American Psycho (2000)

Pour la réalisatrice originaire de l’Ontario, DiCaprio représentait un problème à plusieurs égards. Son air de jeune garçon ne correspondait pas à la culture rude et macho de Wall Street. Harron ne voulait pas non plus avoir à faire avec quelqu’un d’aussi populaire auprès de jeunes adolescentes. «Elle ne devraient pas voir ce genre de film, cela aurait pu nous causer un tas d’ennuis», a-t-elle confié au Huffington Post. Enfin, diriger un acteur de cette envergure aurait assurément mis un frein à son plein contrôle créatif; sa vision d’une satire sur la misogynie se serait probablement transformée en un film d’horreur générique, craignait-elle.

Lions Gate a fait fi des protestation de sa réalisatrice, et a annoncé en grande pompe lors du Festival de Cannes en 1998 que DiCaprio était leur psychopathe. «J’avais l’impression d’être dans un accident de voiture, je ne savais pas que j’étais éjectable aux yeux du studio», se remémore Harron. C’est finalement Oliver Stone qui a repris les rênes de la production. Il a réécrit le scénario co-signé par Harron et Guinevere Turner (Go Fish), avant de s’embrouiller avec DiCaprio. Selon la légende, l’acteur aurait été convaincu par l’icône féministe Gloria Steinem d’abandonner le projet (celle-là même qui, par une fascinante ironie du sort, épousa le père de Christian Bale et éventuel Patrick Bateman l’année suivante). Quoiqu’il en soit, DiCaprio en a eu assez et a préféré aller à la plage avec Danny Boyle.

La queue entre les jambes, les patrons de Lions Gate ont approché Harron à nouveau. Elle ne subirait plus d’interférence de leur part, mais devrait se contenter d’un modeste budget de 10 millions $ et engager quelques noms relativement connus (ce qu’elle fit avec Chloë Sevigny, Jared Leto, Reese Witherspoon et Willem Dafoe). Son principal défi était désormais de trouver le bon ton, de faire non pas un film féministe, mais plutôt un film mordant et perspicace réalisé par quelqu’un qui s’avère être une féministe. Une nuance capitale selon elle, qui n’a pas été comprise par Steinem et ses supporters.

À propos du roman d’Ellis, Harron déclare au Huff Post :

Il me semble très clair qu’il y a une différence entre une description de la misogynie et le fait d’être misogyne. Il me semble qu’[Ellis] s’amusait, qu’il se moquait de ces gars de Wall Street. Il n’approuvait pas leurs comportements d’aucune manière [...].

J’aime Gloria Steinem en tant que modèle féministe, et tout le reste. Mais je pense qu’il y a des moments où une cause politique et une cause artistique ne s’accordent pas. Je pense que beaucoup de ces critiques n’ont pas lu le livre ou le scénario. Ils savaient seulement qu’il y avait de la violence contre les femmes, mais cela ne constitue pas une attaque contre les femmes.

Quand les gens disent: «Oh, vous êtes une cinéaste féministe?», je réponds que je suis une personne féministe, dont la carrière a été rendue possible par le féminisme. Mais cela ne signifie pas que mes films sont idéologiques. Ils n’essaient pas de donner des leçons ou de changer le monde.

Le sexe de l’artiste est tout de même un facteur important dans ce cas-ci, du moins selon Roger Ebert, qui a écrit dans sa critique positive du film : «C’est en fin de compte une bonne chose qu’une femme ait réalisé American Psycho. Elle a transformé un roman sur la soif de sang en un film sur la vanité des hommes».

Harron décrit son processus créatif plus en détail dans cette entrevue avec George Stroumboulopoulos diffusée en 2012. Vers la 5e minute est abordée la question de la misogynie perçue d’American Psycho. À noter que l’animateur vante la scène de la danse qui suit un meurtre sanglant : il s’agit d’un des rares aspects de l’adaptation de son oeuvre qu’Ellis n’a pas apprécié. Il aurait d’ailleurs aimé voir plus de «sexe, de drogue et de violence».

La co-scénariste du film Guinevere Turner – qui apparaît à l’écran dans la peau d’une des victimes de Bateman – a expliqué l’an dernier à Dazed qu’American Psycho est «définitivement» une oeuvre féministe :

C’est une satire sur la façon dont les hommes sont en compétition les uns avec les autres, et comment dans cet univers hyper-réel que nous avons créé, les femmes sont encore moins importantes que votre bronzage ou votre veston ou votre destination vacances. Selon moi, même si les femmes y sont toutes tuées de manière tragique, le film parle de la façon dont les hommes les perçoivent et les traitent.

C’est drôle, parce que beaucoup de femmes n’ont pas vu le film car elles présument qu’il s’agit d’un film d’horreur horrible, et ça continue de me blesser. Quatorze ans plus tard, quand quelqu’un dit enfin, «J’ai vu le film, et c’est en fait un film vraiment féministe», je me dis, «Wow, donc tout ce temps, vous avez pensé que Mary et moi avions vendu notre âme dans les années 90 et avions décidé de faire un film d’horreur dans l’espoir de devenir riches?».

***

Le site Uproxx recense ici 12 faits dont vous n’étiez probablement pas au courant entourant la production d’American Psycho. Et un 13e : le nom de Patrick Bateman est un hommage direct au «psycho» emblématique du grand écran, Norman Bates. Voici d’ailleurs une récente analyse du classique d’Alfred Hitchcock, gracieuseté de The Discarded Image :

Sur ce, je vous laisse, je dois retourner des vidéo-cassettes.

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Vendredi 30 octobre 2015 | Mise en ligne à 19h45 | Commenter Commentaires (33)

Le cinéma d’horreur vu par Patrick Sénécal

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Pour le spécial d’Halloween de ce week-end, j’ai obtenu la participation d’un invité spécial; une première dans l’histoire de ce blog. Le maître de la littérature d’épouvante au Québec a eu l’amabilité de partager avec nous ses réflexions personnelles sur ses dix films d’horreur préférés.

Auteur de 17 romans (son dernier, Faims, vient d’arriver en librairie), Patrick Senécal a également laissé sa trace dans le monde du cinéma. Il a en effet signé les adaptations au grand écran de trois de ses oeuvres, Sur le seuil (2003), 5150 Rue des Ormes (2009) et Les 7 jours du talion (2010).

La liste est présentée en ordre chronologique :

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PSYCHO (Alfred Hitchcock, 1960) – Un film qui a servi de jalon: la belle fille qui se fait tuer au début, l’assassinat dans la douche, le couteau comme symbole sexuel, le psychopathe à double personnalité… Évidemment, les scènes de meurtre font quelque peu sourire aujourd’hui, mais il y a encore des moments d’une grande efficacité: la première discussion entre Norman et Marion sous la surveillance malsaine des animaux empaillés, le cadavre de la mère qui est révélé sous la lumière vacillante de l’ampoule électrique, et surtout le tout dernier plan de Norman Bates qui nous fixe à travers l’objectif avec un rictus carnassier qui se fond en surimpression sur la tête de mort de sa mère… Une leçon de cinéma que bien des réalisateurs ont apprise, pour le meilleur et pour le pire.

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THE EXORCIST (William Friedkin, 1973) – Je pourrais parler de sa réalisation impeccable, de son étonnante sobriété (ça se passe tout de même presque entièrement dans une chambre à coucher et il n’y aucune scène réellement sanglante) et de sa bande sonore extrêmement inventive (écouter ce chef-d’oeuvre en français est un non-sens), mais il s’agit surtout pour moi d’un film fondateur. Quand il est sorti en salles, j’avais six ou sept ans et je me souviens de la pub dans le journal. Il ne s’agissait pas de l’affiche si connue aujourd’hui, mais d’une autre image, que je n’ai jamais retrouvée nulle part depuis, et qui me terrifiait. À douze ou treize ans, je suis tombé sur le livre chez un ami de mon père et je l’ai emprunté. J’ai adoré le bouquin et me suis dit que je devais absolument voir l’adaptation. Il a joué à la télévision alors que j’avais douze ans et je l’ai regardé en cachette. Je ne savais pas encore qu’il s’agissait d’une version édulcorée et j’avais été un peu déçu. Ce n’est qu’à dix-sept ans que j’ai vu la version intégrale en VHS et là, oui, ç’a été un choc. Surtout que j’avais des restes de mon enfance religieuse et que la peur de Dieu ne m’avait pas encore totalement quitté. Bref, de six à quatorze ans, j’ai découvert ce film étape par étape, il m’a accompagné durant de nombreuses années et je suis certain qu’il est une des raisons pour lesquelles je me suis mis à écrire.

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CARRIE (Brian de Palma, 1976) – Évidemment, il y a la toute dernière scène, qui a terrifié le monde entier et qui a démontré qu’on pouvait faire sursauter les gens de manière intelligente (alors que normalement, faire sursauter les gens est un effet trop gratuit au cinéma). Mais la véritable horreur réside dans le personnage de la mère de Carrie, jouée par Piper Laurie qui frôle le cabotinage, mais fascine totalement. Et c’est un film qui expose violemment la cruauté des adolescents.

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THE OMEN (Richard Donner, 1976) - Je sais que ce n’est pas un très bon film, réalisé par un tâcheron sans personnalité cinématographique, mais il est peut-être celui qui a le plus marqué mon adolescence, au point que j’en dessinais des scènes dans mes cahiers d’école. Même si le scénario fait rire aujourd’hui, certaines morts y sont encore spectaculaires, surtout celle de la nounou qui se pend en se jetant du toit du manoir et la décapitation du photographe. Et la musique du générique d’ouverture, composée par Jerry Goldmisth, est un chef-d’oeuvre du genre.

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DAWN OF THE DEAD (George Romero, 1978) – Je n’aime pas beaucoup les films de zombie en général parce qu’ils finissent par tous se ressembler. Mais celui de Romero a justement initié le genre, a posé les jalons, a défini les règles, encore plus que NIGHT OF THE LIVING DEAD (du même réalisateur) qui avait un scénario moins intéressant. Évidemment, les scènes gores sont très réjouissantes (avec son sang presque orange!), mais la métaphore sur notre société de consommation confirme que l’horreur peut souvent servir à critiquer ou dénoncer certains aspects sociaux contemporains.

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THE SHINING (Stanley Kubrick, 1980) – Ce n’est pas seulement un de mes meilleurs films d’horreur, mais un de mes meilleurs films tout court. Les vingt premières minutes sont presque ridicules, avec sa scène d’entrevue à l’hôtel et ce cliché qui annonce que le bâtiment est construit sur un ancien cimetière indien… Mais dès que la famille se retrouve seule, le cauchemar commence. Quand j’ai vu ce film pour la première fois, à douze ou treize ans, j’avais été déçu: je m’attendais à voir plein de sang et j’étais trop jeune pour saisir que la véritable force de ce film résidait dans l’ambiance, dans l’émotion et surtout dans les personnages.

Quand je l’ai revu à vingt ans, j’ai mieux compris. Et quand on est parents, c’est une expérience encore plus terrifiante: voir un enfant, dans un hôtel isolé, fuir son père qui veut le tuer, c’est le summum de l’horreur. Les scènes classiques sont légion: le sang qui surgit de l’ascenseur, le Big Wheel suivi par la Steadicam, les deux jumelles mortes, le labyrinthe…

Certains ont dit que Nicholson cabotinait et je ne suis pas d’accord: sa montée dans la folie est, à mon sens, très maîtrisée. Rarement les lieux dans un film d’épouvante (ici, l’hôtel Overlook) ont été aussi porteurs d’angoisse, rarement la musique aussi terrible (alors que très souvent, elle est insupportable dans les films de genre) parce qu’elle semble littéralement habiter l’hôtel. Et l’affrontement de Jack et Windy dans le grand escalier est une des scènes les plus stressantes du cinéma.

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THE THING (John Carpenter, 1982) – J’avais vraiment, vraiment tripé à l’époque. Je l’ai écouté cinq ou six fois en deux ans, puis les années ont passé. Il y a cinq ans, j’ai voulu le montrer à mon fils et me suis dit que ce vieux truc plein d’effets spéciaux désuets avait sans doute mal vieilli. À ma grande surprise, ç’a n’a pas été le cas. L’histoire fonctionne bien, le climat de paranoïa est toujours aussi efficace et, surprise! les effets spéciaux tiennent étonnamment bien la route. La dernière scène est toujours aussi délicieusement noire et pessimiste. Et verdict ultime: mon fils, pourtant gavé de films high-tech, a adoré!

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FUNNY GAMES (Michael Haneke, 1997) – Je parle de l’original, pas du remake qui, paraît-il, est identique plan par plan. Certains seront peut-être étonnés de voir cette oeuvre dans une telle liste, mais pour moi, jamais film n’a réussi avec autant d’impact à nous faire ressentir l’horreur absolue : celle de se retrouver à la merci de meurtriers qui vont nous tuer sans aucune raison. Aucune concession dans ce huis clos, aucune porte de sortie, aucune explication rassurante. Il y a deux films que j’ai eu de la difficulté à regarder dans ma vie: SALO, de Passolini, et celui-ci. Une expérience inconfortable, pénible, mais qui refuse de «spectaculariser la violence, émotive et physique, et qui la montre dans tout ce qu’elle a d’insoutenable. Et, en plus, une réflexion brillante et audacieuse sur le rôle du spectateur dans ce genre de film.

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RINGU (Hideo Nakata, 1998) – Les Asiatiques font sans doute les films d’horreur avec les ambiances les plus inquiétantes, construisant avec brio des scènes lentes, silencieuses, presque théâtrales, mais suintantes d’angoisse et de peur. RINGU a des problèmes de scénarisation et de cohérence, mais la finale (lorsque la fille sort de la télévision) est l’une des trois ou quatre scènes qui m’a le plus terrifié dans ma vie. Et pourtant, je l’ai vu à trente-deux ans! Le remake américain est pas mal, mais il commet l’erreur classique de tous les films hollywoodiens: il en montre trop. L’original savait que la peur réside justement dans ce qu’on ne voit pas. Mais allez faire comprendre ça aux Américains…

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AUDITION (Takashi Miike, 1999) – Une autre contribution asiatique. Takashi Miike fait au moins trois films par année, et la majorité est tout à fait oubliable. Mais quand il réussit, il réussit fort. AUDITION est remarquable par son habileté diabolique: le premier tiers ressemble carrément à un nanar sentimental, puis, à un moment, l’étrangeté s’installe, puis glisse dans le cauchemar et la folie. Les dix dernières minutes sont sans aucun doute parmi les plus insupportables jamais filmées, le tout réalisé de manière très élégante, presque délicate. De l’horreur implacable… et féministe!

***

Mentions spéciales à: ALIEN (Ridley Scott, 1979), ROSEMARY’S BABY (Roman Polanski, 1968), EVIL DEAD (Sam Raimi, 1983), THE FLY (David Cronenberg, 1986), THE OTHERS (Alejandro Amenabar, 2001), JACOB’S LADDER (Adrian Lyne, 1990), L’ORPHELINAT (Juan Antonio Bayona, 2008), SILENT HILL (Christophe Gans, 2006), THE DEVILS (Ken Russel, 1971), ERASERHEAD (David Lynch, 1977), VIDEODROME (David Cronenberg, 1983) et les classiques HALLOWEEN (J. Carpenter, 1978) et TEXAS CHAINSAW MASSACRE (Tobe Hooper, 1974)

***

PHOTO : ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

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Lundi 31 août 2015 | Mise en ligne à 17h25 | Commenter Commentaires (15)

Wes Craven, du trash à l’ironie

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Il aurait aimé vivre un peu plus longtemps, subir son trépas vers 90 ans, «sur un plateau de tournage, et dire “C’est terminé!” après la dernière prise, tomber raide mort, et ensuite voir les machinistes faire un toast en mon honneur». Wes Craven a finalement été emporté hier par un cancer du cerveau à l’âge de 76 ans, entouré des siens dans sa demeure de Los Angeles.

Le plus populaire des réalisateurs de films d’horreur américains de l’ère moderne est né en 1939, à Cleveland. Il a été élevé dans une famille baptiste rigoriste; en d’autres mots, pas de cinéma durant son enfance (sauf les quelques fois qu’il s’échappait de la vigilance parentale avec son grand frère, pour voir par exemple War of the Worlds, une expérience marquante). Il devait également se rendre clandestinement dans les salles sombres durant son adolescence, son école secondaire chrétienne menaçant d’expulsion tous les élèves qui commettraient le péché de voir un film.

Jeune adulte, lorsqu’il pouvait enfin aller au cinéma sans crainte de représailles, il a assisté à une projection de La source (1960) d’Ingmar Bergman. Ce film inspiré d’une légende médiévale, un des plus durs de la filmographie du grand maître suédois, raconte l’histoire du viol et du meurtre crapuleux d’une jeune paysanne, ainsi que la vengeance sanglante du père de cette dernière. Craven a décrit l’an dernier au Daily Beast le sentiment d’horreur particulier qu’il a ressenti durant le dernier acte du film.

…et il y a cette longue séquence où les parents se préparent à tuer ces hommes. Le père assassine systématiquement chacun des bergers, et cela, pour moi, était curieusement la séquence la plus terrifiante, car sa vengeance a été illustrée de manière si graphique. Il y avait un jeune garçon qui voyageait avec ces bergers – il était tout à fait innocent mais il finit par être tué, lui aussi. Je trouvais que c’était vraiment une représentation étonnante de ce qui dans un film américain aurait été dépeint comme une vengeance légitime. Mais à la fin, on voit comment la vengeance peut elle-même représenter le meurtre de l’innocence des victimes; la façon dont les personnages peuvent passer de gens normaux, à victimes, et à tueurs. Cela m’a fasciné.

Après un passage dans l’industrie du porno (il aurait collaboré au classique du XXX Deep Throat), Craven a réalisé son premier long métrage, Last House on the Left (1972), une interprétation libre et trash de La source, dont la violence crue et insoutenable se voulait une réaction aux réelles horreurs commises par ses compatriotes sur le front vietnamien. Extrêmement controversé, le film fut présenté dans peu de salles et fut notamment banni au Royaume-Uni pendant 40 ans, avant d’acquérir une forte notoriété suite à sa sortie en VHS.

De l’aveu de Craven, le réalisme dérangeant de Last House on the Left a été accompli en partie parce qu’il manquait d’expérience. Il a expliqué en 2010 dans une entrevue au Los Angeles Times qu’il n’avait «aucune idée comment réaliser un film» et qu’il l’a «mis en scène comme un documentaire parce que pendant les quelques années où j’ai appris les rudiments du cinéma, je travaillais dans un bâtiment dans lequel travaillaient surtout des documentaristes».

Amateur ou pas, le résultat a impressionné la plupart des critiques à l’époque. Roger Ebert a donné trois étoiles et demi à Last House on the Left, disant que le film est «à peu près quatre fois meilleur que ce à quoi l’on s’attend». Il poursuit :

La mise en scène de Wes Craven ne nous laisse jamais nous échapper d’une tension dramatique presque insupportable [...]. Le jeu des acteurs est sans artifices et naturel, je suppose. Il n’y a pas gesticulations. Il y a une bonne oreille pour le dialogue et la nuance. Et il y a du mal dans ce film. Pas d’évasion sanglante de la réalité ou de sensations fortes à la minute, mais un sens pleinement développé de la nature vicieuse des tueurs. Il n’y a pas de gloire dans cette violence.

Craven est reconnu aujourd’hui pour avoir démarré deux franchises d’horreur très lucratives : la série A Nightmare on Elm Street dans les années 1980 et la série Scream dans les années 1990. Cette dernière, dont il a réalisé les quatre chapitres, a «démocratisé l’horreur», comme l’indique le critique du Monde Thomas Sotinel dans la vidéo ci-dessous, en créant une zone de confort humoristique au ton référentiel parmi les scènes d’effroi.

Il a également introduit, pour le meilleur et pour le pire, la métafiction dans le genre du slasher. Une approche postmoderne, ou ironique, à laquelle il s’était frottée à partir de New Nightmare (1994), dans lequel il se met lui-même en scène dans son propre rôle. Un reportage détaillé sur ce film plutôt méconnu de la saga Freddy Krueger à lire sur BuzzFeed.

Avant de mourir, Craven se préparait à mettre en scène Thou Shalt Not Kill, un segment de la minisérie Ten Commandments produite par The Weinstein Co. Il s’agit d’un remake du Décalogue, chef-d’oeuvre que Krzysztof Kieślowski a réalisé en Pologne juste avant sa période française. Il a par ailleurs complété une série de bandes-dessinées à paraître sur «des zombies, des loups-garous et des vampires» qui s’intitule Coming of Rage.

Craven a dit un jour que «les films d’horreur doivent nous montrer quelque chose qui n’a pas été montré auparavant afin que les spectateurs soient complètement décontenancés. Voyez-vous, ce n’est pas que les gens veulent avoir peur; les gens ont peur. [...] Les films d’horreur ne créent pas la peur, ils la libèrent.»

Pour en savoir plus sur la carrière de Wes Craven, je vous suggère cet épisode de Masters of Horror, animé par le héros de la série Evil Dead Bruce Campbell. Pour d’autres vidéos portant sur le cinéaste, allez au bas de la page de ce billet publié par The Playlist.

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