Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Horreur’

Lundi 31 août 2015 | Mise en ligne à 17h25 | Commenter Commentaires (12)

Wes Craven, du trash à l’ironie

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Il aurait aimé vivre un peu plus longtemps, subir son trépas vers 90 ans, «sur un plateau de tournage, et dire “C’est terminé!” après la dernière prise, tomber raide mort, et ensuite voir les machinistes faire un toast en mon honneur». Wes Craven a finalement été emporté hier par un cancer du cerveau à l’âge de 76 ans, entouré des siens dans sa demeure de Los Angeles.

Le plus populaire des réalisateurs de films d’horreur américains de l’ère moderne est né en 1939, à Cleveland. Il a été élevé dans une famille baptiste rigoriste; en d’autres mots, pas de cinéma durant son enfance (sauf les quelques fois qu’il s’échappait de la vigilance parentale avec son grand frère, pour voir par exemple War of the Worlds, une expérience marquante). Il devait également se rendre clandestinement dans les salles sombres durant son adolescence, son école secondaire chrétienne menaçant d’expulsion tous les élèves qui commettraient le péché de voir un film.

Jeune adulte, lorsqu’il pouvait enfin aller au cinéma sans crainte de représailles, il a assisté à une projection de La source (1960) d’Ingmar Bergman. Ce film inspiré d’une légende médiévale, un des plus durs de la filmographie du grand maître suédois, raconte l’histoire du viol et du meurtre crapuleux d’une jeune paysanne, ainsi que la vengeance sanglante du père de cette dernière. Craven a décrit l’an dernier au Daily Beast le sentiment d’horreur particulier qu’il a ressenti durant le dernier acte du film.

…et il y a cette longue séquence où les parents se préparent à tuer ces hommes. Le père assassine systématiquement chacun des bergers, et cela, pour moi, était curieusement la séquence la plus terrifiante, car sa vengeance a été illustrée de manière si graphique. Il y avait un jeune garçon qui voyageait avec ces bergers – il était tout à fait innocent mais il finit par être tué, lui aussi. Je trouvais que c’était vraiment une représentation étonnante de ce qui dans un film américain aurait été dépeint comme une vengeance légitime. Mais à la fin, on voit comment la vengeance peut elle-même représenter le meurtre de l’innocence des victimes; la façon dont les personnages peuvent passer de gens normaux, à victimes, et à tueurs. Cela m’a fasciné.

Après un passage dans l’industrie du porno (il aurait collaboré au classique du XXX Deep Throat), Craven a réalisé son premier long métrage, Last House on the Left (1972), une interprétation libre et trash de La source, dont la violence crue et insoutenable se voulait une réaction aux réelles horreurs commises par ses compatriotes sur le front vietnamien. Extrêmement controversé, le film fut présenté dans peu de salles et fut notamment banni au Royaume-Uni pendant 40 ans, avant d’acquérir une forte notoriété suite à sa sortie en VHS.

De l’aveu de Craven, le réalisme dérangeant de Last House on the Left a été accompli en partie parce qu’il manquait d’expérience. Il a expliqué en 2010 dans une entrevue au Los Angeles Times qu’il n’avait «aucune idée comment réaliser un film» et qu’il l’a «mis en scène comme un documentaire parce que pendant les quelques années où j’ai appris les rudiments du cinéma, je travaillais dans un bâtiment dans lequel travaillaient surtout des documentaristes».

Amateur ou pas, le résultat a impressionné la plupart des critiques à l’époque. Roger Ebert a donné trois étoiles et demi à Last House on the Left, disant que le film est «à peu près quatre fois meilleur que ce à quoi l’on s’attend». Il poursuit :

La mise en scène de Wes Craven ne nous laisse jamais nous échapper d’une tension dramatique presque insupportable [...]. Le jeu des acteurs est sans artifices et naturel, je suppose. Il n’y a pas gesticulations. Il y a une bonne oreille pour le dialogue et la nuance. Et il y a du mal dans ce film. Pas d’évasion sanglante de la réalité ou de sensations fortes à la minute, mais un sens pleinement développé de la nature vicieuse des tueurs. Il n’y a pas de gloire dans cette violence.

Craven est reconnu aujourd’hui pour avoir démarré deux franchises d’horreur très lucratives : la série A Nightmare on Elm Street dans les années 1980 et la série Scream dans les années 1990. Cette dernière, dont il a réalisé les quatre chapitres, a «démocratisé l’horreur», comme l’indique le critique du Monde Thomas Sotinel dans la vidéo ci-dessous, en créant une zone de confort humoristique au ton référentiel parmi les scènes d’effroi.

Il a également introduit, pour le meilleur et pour le pire, la métafiction dans le genre du slasher. Une approche postmoderne, ou ironique, à laquelle il s’était frottée à partir de New Nightmare (1994), dans lequel il se met lui-même en scène dans son propre rôle. Un reportage détaillé sur ce film plutôt méconnu de la saga Freddy Krueger à lire sur BuzzFeed.

Avant de mourir, Craven se préparait à mettre en scène Thou Shalt Not Kill, un segment de la minisérie Ten Commandments produite par The Weinstein Co. Il s’agit d’un remake du Décalogue, chef-d’oeuvre que Krzysztof Kieślowski a réalisé en Pologne juste avant sa période française. Il a par ailleurs complété une série de bandes-dessinées à paraître sur «des zombies, des loups-garous et des vampires» qui s’intitule Coming of Rage.

Craven a dit un jour que «les films d’horreur doivent nous montrer quelque chose qui n’a pas été montré auparavant afin que les spectateurs soient complètement décontenancés. Voyez-vous, ce n’est pas que les gens veulent avoir peur; les gens ont peur. [...] Les films d’horreur ne créent pas la peur, ils la libèrent.»

Pour en savoir plus sur la carrière de Wes Craven, je vous suggère cet épisode de Masters of Horror, animé par le héros de la série Evil Dead Bruce Campbell. Pour d’autres vidéos portant sur le cinéaste, allez au bas de la page de ce billet publié par The Playlist.

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Lundi 1 juin 2015 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (21)

The Exorcist : l’effroi en direct

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Lors de la sortie de The Exorcist de William Friedkin, en 1973, certaines salles de cinéma avaient prévu des sacs à vomi pour les cinéphiles les plus sensibles. Des placiers avaient reçu une formation en premiers soins, et étaient munis de sels, question de ranimer les spectateurs qui s’évanouiraient. Et pourtant, les gens en redemandaient. La garantie de l’effroi est un argument de vente considérable; à ce jour, The Exorcist est le film coté R le plus lucratif de tous les temps, éclipsant son plus proche rival, The Godfather, de 200 millions $.

Les apôtres du grand écran, en particulier de l’expérience communautaire irremplaçable que procure un visionnement en groupe, ressortent souvent des anecdotes liées au classique d’horreur de Friedkin; les files d’attentes interminables devant les guichets, la fébrilité et la frayeur palpables en salle, les personnes physiquement troublées, possiblement par des images subliminales… Le cinéma comme épreuve culturelle concrète, comme scellant social. Une nostalgie qui est plutôt justifiée lorsqu’on voit l’ado assis à côté de nous dans l’autobus en train de regarder Insidious 2 sur son portable.

C’est une chose d’entendre ces belles histoires d’antan, et une autre de les voir. Deux utilisateurs de YouTube, relayés par A.V. Club, ont mis en ligne un reportage qui a été produit dans le cadre de la sortie du film, et qui montre plusieurs spectateurs à la sortie des salles. Les réactions sont variées: certains sont stoïques, encore en état de choc, tandis que d’autres sont plutôt hystériques. On voit même des gens qui ont perdu connaissance.

La vidéo ci-dessous reprend des extraits du reportage original de 20 minutes, y allant d’un montage plus impressionniste, et augmentant le facteur terreur grâce au Concerto pour violoncelle et orchestre no 1 de Krzysztof Penderecki (The Shining, Shutter Island). Les témoignages du public commencent vers 1:45.

Voici le reportage original :

***

Six ans après The Exorcist a pris l’affiche un autre film qui allait marquer le genre de l’horreur: Halloween de John Carpenter. Un certain DarkCastle2012 a mis sur YouTube un enregistrement des dernières minutes d’une projection du film à Los Angeles l’année de sa sortie. La vidéo a été popularisée par le site Bloody Disgusting en avril dernier.

Les cris du public sont saisissants; on dirait des gens surexcités dans des montagnes russes. L’administrateur de BD note que ça lui «fait mal à l’âme que nous ne serions plus jamais en mesure de vivre une expérience comme cela». On espère sincèrement qu’il se trompe.

- L’affiche qui coiffe ce billet provient d’un post de Dangerous Minds, qui a recueilli «des affiches japonaises sensationnelles de films populaires des années 1970».

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Mardi 26 mai 2015 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (7)

Eldorado, un Mamma Mia! pour les fans d’horreur…

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En cette semaine marquée par la fumisterie, et à quelques jours de la projection du «Citizen Kane des navets», The Room, au Cinéma du Parc, j’aimerais revenir sur une des plus grandes abjections cinématographiques contemporaines. Eldorado 3D, considéré par certains comme «le pire film de tous les temps», n’a pas seulement commis un crime contre le bon goût, mais également contre la loi. Et a coûté à son réalisateur sa liberté.

Ce qui distingue Eldorado de ses semblables issus de la série B (ou même Z) est la qualité de son casting. Trois des méchants du diptyque Kill Bill de Quentin Tarantino se partagent la tête d’affiche: Daryl Hannah, Michael Madsen et Bill lui-même, David Carradine, dans ce qui a malicieusement été promu comme son dernier rôle – le vénérable acteur, décédé en juin 2009, y fait une apparition via des extraits «empruntés» du téléfilm Kung Fu Killer. Sorti en 2012, Eldorado avait entamé son tournage quelques jours après la mort de Carradine…

Et puis il y a des vedettes américaines des années 80 comme Brigitte Nielsen, qui a notamment partagé l’écran avec son ex-mari Sylvester Stallone dans Rocky IV et Cobra, ainsi que Steve Guttenberg, à jamais associé à la série Police Academy.

La production britannique compte par ailleurs quelques représentants de renom, comme l’ancien Doctor Who Sylvester McCoy, le «comédien alternatif» Rik Mayall, ainsi que le légendaire Peter O’Toole (Lawrence of Arabia), qui joue «Le Narrateur», dans des scènes pathétiques où on le voit, face caméra, lire ses répliques sur des feuilles imprimées.

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Comment est-ce que toutes ces personnes «estimées» ont-elles fait pour se ramasser dans un projet aussi suspect, décrit comme un road movie d’horreur comique et musical, qui parodie des classiques comme The Blues Brothers, The Rocky Horror Picture Show, The Texas Chainsaw Massacre, Mamma Mia!, Blazing Saddles et Easy Rider? Selon le spécialiste du nouveau cinéma d’horreur britannique MJ Simpson, interviewé par le Daily Telegraph, il s’agit tout simplement d’une question d’argent ainsi que, pour les acteurs américains, d’une opportunité de tourner en Angleterre.

Mais il y a aussi le facteur Richard Driscoll, réalisateur et producteur d’Eldorado, qui incarne dans le film un des «Jews Brothers» sous le nom d’artiste de Steven Craine. Il aurait amadoué lesdites vedettes à se joindre à ce qui devait devenir une oeuvre culte, ainsi que le premier film britannique tourné en 3D, avec des cachets intéressants. Sommes qu’il aurait gonflées dans des factures remises au Film Tax Relief, programme de financement semblable à notre SODEC, afin d’empocher 1, 5 millions £. Driscoll a finalement été reconnu coupable de fraude fiscale, et en juillet 2013 a été condamné à trois ans d’emprisonnement.

«Le film n’a absolument aucun sens»

Mais quel est le lien avec la contrée mythique de l’El Dorado, comme le suggère le titre? Eh bien c’est le nom d’une ville où se réfugient les «Jews Brothers», Oliver et Stanley Rosenblum, après qu’ils eurent fui une foule hostile composée de néo-nazis qui n’ont pas apprécié leur numéro musical. Le problème, c’est qu’Eldorado est peuplé de cannibales consanguins qui viennent tout juste de dévorer un autobus rempli de touristes, résume l’article du Daily Telegraph publié en avril 2014. Le quotidien poursuit :

Du moins, c’est ce que le texte de présentation suggère. En réalité, grâce à une joyeuse absence de continuité ou de montage cohérent, le film n’a absolument aucun sens. Une des explications est que Driscoll fréquentait le premier rôle féminin, Rebecca Linley, mais qu’ils se sont séparés à mi-chemin du tournage. Elle a quitté le projet, le forçant à récrire le scénario au fur et à mesure sans son principal protagoniste.

En tant que tel, le dialogue, lorsqu’il n’est pas pas marmonné et inaudible, semble largement improvisé (échantillon : «Elle va mourir vite et dur, comme du sperme qui frappe un condom»). Et il y a même un segment qui dure deux minutes complètes, où le son est entièrement coupé, et est remplacé par de la musique instrumentale, pendant que les acteurs remuent leurs lèvres silencieusement.

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Le personnage de Carradine est un «moine éthéré» qui joue de la flûte au paradis. «En tant qu’épitaphe cinématographique, il doit être pire que ceux de Raúl Juliá dans Streetfighter et d’Orson Welles dans Transformers: The Movie», regrette MJ Simpson, auteur de Urban Terrors: New British Horror Cinema.

Hannah, quant à elle, porte une perruque argentée et récite du Edgar Allan Poe près d’un «vautour à l’air surpris». Et puis il y a les numéros musicaux. Madsen chante une chanson rockabilly accompagné par deux danseuses nues portant des masques mexicains, tandis que Nielsen (photo ci-dessus) joue elle-même une danseuse nue, qui entonne Respect d’Aretha Franklin «entourée par des lesbiennes torse nu dans un salon de coiffure».

Eldorado devait avoir sa première à Londres en 2012, mais l’évènement a été annulé. Driscoll a blâmé à l’époque le British Board of Film Classification, qui aurait jugé son film «trop fort» même pour le certificat le plus sévère, à savoir 18 ans et plus. Curieusement, sa classification a été abaissée pour la sortie DVD, à 15 ans et plus, avant que le film ne soit de nouveau retiré du marché. Une deuxième sortie vidéo a finalement eu lieu quelques mois plus tard, mais avec un nouveau titre – Highway To Hell – 30 minutes de moins, et des nouvelles chansons…

À peu près introuvable, Eldorado n’a jamais eu de critiques dans des publications officielles. D’ailleurs, peu de journalistes professionnels auraient pris la peine de se pencher sur le film, et ce, même s’il avait bénéficié d’une distribution en bonne et due forme, étant donné que Driscoll a la fâcheuse habitude de poursuivre ceux qui rabaissent son oeuvre. Du trouble pour rien. CriticWire a cependant trouvé quelques opinions sur Eldorado dans des blogues plus ou moins obscurs spécialisés dans le cinéma de genre de série B, à consulter ici.

Selon la théorie de MJ Simpson, Driscoll est peut-être un fraudeur, mais il est un cinéaste d’abord : «Il ne l’a pas fait pour l’argent – il l’a fait pour faire un film. Malgré le fait qu’il n’a absolument aucun talent, au cœur de l’arnaque se trouvait son désir de faire le plus grand film qu’il ait jamais fait. Et voilà pourquoi il y a quelque chose de mythique autour de lui, même aujourd’hui. Quand les gens le découvrent – ils veulent en savoir plus sur son oeuvre. Pour ce que ça vaut, il est le plus culte des cinéastes cultes».

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