Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Histoire’

Jeudi 11 septembre 2014 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (24)

Scorsese ne donne aucun signe de ralentissement

OSCAR NOMINATIONS

Il n’a peut-être pas un programme aussi chargé que celui de son fameux homologue septuagénaire Ridley Scott (et franchement, peu de cinéastes aujourd’hui, jeunes ou vieux, peuvent l’accoter dans ce département), mais il n’est pas loin. Martin Scorsese, qui fêtera ses 72 ans en novembre, se montre très productif par les temps qui courent: nouveau film en festival, long et court métrages en pré-prod, projets de rêve qui se concrétisent, deux pilotes pour HBO, ainsi qu’une nouvelle «conversation» s’adressant aux cinéphiles d’à travers le monde. Voyons voir.

> The Ramones

La musique populaire a toujours joué un rôle prépondérant dans l’oeuvre de Scorsese. Et, malgré de nombreux documentaires musicaux (The Last Waltz, No Direction Home, Shine a Light, Living in the Material World), il n’a centré aucun de ses films sur une figure musicale historique. Il y a bien le projet sur Frank Sinatra, mais il ne semble pas qu’il se dépêtrera des limbes du développement de sitôt.

Peut-être que Scorsese saura se montrer plus expéditif avec son biopic annoncé sur The Ramones, qu’a révélé le magazine Billboard fin août? Le film ferait partie d’un vaste hommage à venir en 2016 – incluant de nouveaux vêtements, livres, disques, ainsi qu’un docu et une pièce de théâtre – visant à célébrer les 40 ans du premier LP du légendaire groupe punk.

En attendant, côté musique, on a bien hâte de voir la télé-série sur le monde du rock & roll des années 1970 que Scorsese a conçue avec Mick Jagger et son scénariste de The Wolf of Wall Street Terence Winter, et dont il devrait réaliser le pilote pour HBO. Le fils du chanteur des Rolling Stones, James, fait partie de la distribution. Il sera accompagné notamment de Bobby Cannavale, Olivia Wilde, Juno Temple et Ray Romano.

Difficile d’imaginer un collaborateur créatif plus prédestiné que Jagger pour Scorsese, tant la musique des Rolling Stones est indissociable de son cinéma. À titre d’exemple, voici une compilation de toutes les scènes de ses films ayant utilisé la seule chanson Gimme Shelter :

> Shutter Island (et Gangs of New York) au petit écran

J’ai fait mention cet été du prestige sans cesse grandissant du 8e art, en parlant entre autres de cette nouvelle mode qui consiste à recycler au petit écran des oeuvres cinématographiques établies. Et Scorsese n’est pas imperméable à cette tendance. En mars 2013, il annonçait qu’il se liait à Miramax pour transposer son épique Gangs of New York à la télévision. La série devait explorer la «naissance du crime organisé en Amérique», mais on n’a cependant pas entendu parler de ce projet depuis plus d’un an.

Qu’à cela ne tienne, Scorsese est revenu à la charge le mois dernier avec une autre idée d’adaptation télévisuelle : Shutter Island, son thriller psychologique de 2010 dont j’ai fait la critique ici. Paramount et HBO s’apprêtent à y donner le feu vert, et Dennis Lehane, auteur du roman éponyme, est en train d’écrire le pilote, que Scorsese mettra en scène.

La télé-série est pour l’instant titrée Ashecliffe, d’après le nom de l’hôpital psychiatrique sinistre et isolé où se déroule le film. Son intrigue se déroulera durant une période précédant l’arrivée du personnage de Leonardo DiCaprio. «L’accent est mis sur le passé de l’hôpital, et les secrets et les méfaits commis par ses fondateurs, qui ont érigé l’hôpital au début du 20ème siècle et qui y ont développé des méthodes de traitement pour les malades mentaux».

> Docu sur The New York Review of Books

Scorsese a demandé l’aide de David Tedeschi, le monteur de plusieurs de ses docus musicaux, pour co-réaliser le documentaire The 50 Year Argument, qui a fait la ronde des festivals américains au cours de l’été, et qui sera diffusé par HBO le 29 septembre. Le cinéaste espère que son film, qui se penche sur l’histoire du fameux magazine intellectuel fondé à New York en 1963 lors d’une importante grève des journaux, saura communiquer «l’aventure de la pensée et la sensualité des idées».

Sa bande-annonce a récemment été mise en ligne :

> The Irishman, une réunion au sommet

Projet de rêve qui a davantage les allures de wet dream scorsesien que d’une production en bonne et due forme, il semblerait que The Irishman soit néanmoins bien plus proche de la réalité que du fantasme. Du moins, si l’on se fie à une récente entrevue qu’Al Pacino a accordée à The Daily Beast, où il soutient qu’il s’apprête à participer à sa première aventure avec le mythique cinéaste, aux côtés du non moins mythique tandem de Joe Pesci et Robert De Niro.

Cela fait quand même quatre ans que l’assemblage de ce dream team a été annoncé, et l’on commençait à perdre espoir. Mais, dernièrement, on a appris que se sont rajoutés au casting les noms de Harvey Keitel, l’acteur-fétiche de Scorsese au début de sa carrière, et de l’omniprésent Bobby Cannavale. Les choses semblent finalement bouger dans la bonne direction, et The Irishman pourrait très bien être la prochaine réalisation de Scorsese, qui suivrait son autre projet de rêve, The Silence, dont le tournage s’entamera sous peu. À moins que Sinatra ne vienne brasser les cartes….

The Irishman est basé d’après le livre I Heard You Paint Houses écrit par l’ancien procureur général du Delaware Charles Brandt. De Niro incarnera Frank «The Irishman» Sheeran, un tueur à gages notoire à la solde de la mafia. Cet ancien fonctionnaire syndical, décédé en 2003, est soupçonné d’avoir assassiné le leader des Teamsters Jimmy Hoffa en 1975. Le titre du livre de Brandt, qui a été adapté par Steven Zaillian (Gangs of New York), fait référence aux premières paroles que Hoffa a dites à Sheeran. «Peindre une maison» signifie dans le jargon mafieux tuer quelqu’un; la peinture représentant le sang qui se répand sur les murs et le plancher.

> De retour au casino

Parlant de casting de rêve, Scorsese dirigera Leonardo DiCaprio, Robert De Niro et Brad Pitt dans un court métrage corporatif de haute voltige destiné à promouvoir les resorts et casinos de Melco-Crown Entertainment, a révélé Deadline. La première du film aura lieu l’année prochaine au Macao Studio City, «la première station de loisirs de l’Asie à intégrer des installations de production de télévision et de films, la vente au détail, le jeu et les hôtels».

> Leçons de cinéma

Malgré son imposante charge de travail, Scorsese à trouvé le temps de discuter cinéma de répertoire dans le cadre d’une nouvelle série de «conversations» présentées conjointement par Vice et Criterion. Ci-dessous, il se penche sur la collaboration entre le maître du néo-réalisme italien Roberto Rossellini et sa muse – et femme à l’époque – Ingrid Bergman.

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Cette vidéo suit de quelques semaines la publication d’une liste de 39 films étrangers essentiels que Scorsese avait adressée il y a deux ans à un jeune cinéaste qui lui avait écrit pour demander conseil. On retrouve d’ailleurs de nombreux de ces titres dans une autre liste fournie par Scorsese, et annotée celle-là : «Les 85 films que vous devez voir pour connaître un tant soit peu le cinéma», qui a été publiée par Fast Company en 2012.

Cette entrée fut si populaire que Flavorwire l’a adaptée sous forme d’essai-vidéo. Un accomplissement admirable :

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Mardi 9 septembre 2014 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (72)

Le malaise Forrest Gump

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Ma première rencontre avec Forrest Gump date du secondaire, je devais avoir 14 ou 15 ans. Le professeur était absent pour la semaine et, pour combler le temps, on a eu droit à un «spécial cinéma», divisé en deux ou trois cours. Quelqu’un a réussi à traîner un encombrant chariot de télé de peine et de misère dans la classe, mais avait de la difficulté à brancher le lecteur VHS. Je suis venu à sa rescousse avant de me rassoir au fond de la salle, où je dois admettre que je n’ai pas vu grand chose (les rideaux à peine tirés n’aidaient pas non plus).

Mes camarades étaient exaltés. Après la dernière séance, chacun à son tour se remémorait avec fébrilité des scènes ou répliques marquantes. Les jambes de métal qui brisent! Le match de ping-pong! L’envie de pisser aux côtés de JFK! Les recettes innombrables de plats aux crevettes! La course contre les bombes au Viêt Nam! Les effets visuels pour les jambes de Lt. Dan!… Victime consentante du peer pressure à l’époque, je n’en avais pas besoin plus pour me convaincre: Forrest Gump est clairement un excellent film!

Lorsque je l’ai revu dans de meilleures conditions, j’ai ressenti un certain malaise. Mais je ne pouvais exactement mettre le doigt dessus. Était-ce parce qu’on présente comme héros vertueux un inconscient qui ne laisse que de la souffrance dans son sillage? En effet, tous ses proches, ses amis et même les célébrités qu’il rencontre finissent par mourir. Et d’ailleurs, ne m’avait-on pas dit que les hippies étaient censés être cool? Pas dans ce film en tout cas, où la contre-culture représente le cancer de la société.

Pour célébrer le 20e anniversaire de Forrest Gump, les studios Warner Bros. et Paramount se sont associés à IMAX pour une réédition en salle entre le 5 et le 12 septembre. Sur le site de AMC, la chaîne de cinémas qui diffuse la copie restaurée, on soutient que le film «a volé les coeurs et les esprits des spectateurs partout dans le monde». Difficile de les contredire: Forrest Gump est un des films les plus intouchables de l’histoire contemporaine. En ce qui me concerne, cependant, j’y vois plutôt une inquiétante métaphore réactionnaire savamment enfouie sous un vernis de bons sentiments. Heureusement, je ne suis pas le seul.

Dans une critique acide publiée la semaine dernière dans LA Weekly, judicieusement intitulée «We Need to Talk About Forrest Gump» – en référence au roman prisé de Lionel Shriver qui montre un jeune Kevin adoré de tous, sauf par sa mère, qui voit en lui le psychopathe réel qu’il est malgré sa mignonne façade – Amy Nicholson parle des «films alternatifs» que lui inspire l’oeuvre de Robert Zemeckis :

Pour chaque bénédiction qui tombe à ses pieds comme une plume du ciel, le karma punit ses êtres chers, sans toutefois qu’il s’en rende compte. (Et le film non plus n’est pas capable de les regarder dans les yeux). Ils vivent des vies compliquées et grandioses que l’on entre-aperçoit seulement dans les marges, au-delà de la myopie de Forrest.

Sa mère délaissée se prostitue pour placer son garçon dans une meilleure école. Son amour de jeunesse couche avec tout le monde à travers une ère où la misogynie se drapait dans le peace and love, tout en étant traquée avec un acharnement digne de Jason Voorhees par son ami d’enfance. Son collègue pendant la guerre se noie dans la boisson afin d’oublier sa culpabilité du survivant, et crie sa colère d’avoir perdu ses jambes en protégeant ses hommes, tandis que le crétin qui s’en est tiré a remporté la Médaille d’honneur.

Forrest ne tue personne. Il ne souffre pas du trouble de stress post-traumatique. Il n’a même pas la moindre idée de pourquoi il est au Viêt Nam. Le film a tellement peur de faire ressortir le débat que, lorsque Abbie Hoffman remet le microphone à Forrest lors d’un rassemblement anti-guerre, quelqu’un débranche les haut-parleurs afin que nous ne puissions pas l’entendre – adéquat pour un film qui n’a rien à dire.

Sans surprise, Amy Nicholson s’est fait condamner dans la section des commentaires. On peut y lire par exemple: «Qui déteste Forrest Gump? Vous n’avez pas d’âme». Ou, mieux encore: «Haïr Forrest est tout simplement anti-américain!». Parce que, oui, pour un certain segment de la population chez nos voisins du sud, Forrest est l’incarnation de la pureté de leurs valeurs. Ce simplet au grand coeur tient lieu d’une apologie absolue de l’Amérique, si ce n’est d’un révisionnisme historique qui réconforte les chauvins, avec un raisonnement du style: «Oui, nous avons fait peut-être du mal aux autres avec notre politique étrangère et la promotion de notre hégémonie culturelle, mais tout cela a été fait avec de bonnes intentions. Et c’est ce qui importe le plus».

Peu de temps après sa sortie, Forrest Gump a été réclamé par le parti républicain. Le conseiller politique de Richard Nixon, Pat Buchanan, en a fait sa mascotte à l’émission de CNN Crossfire, rapporte Entertainment Weekly dans un article datant de 1995, qui dresse un parallèle entre le succès du film et la reprise du pouvoir au Congrès par le GOP. William F. Buckley, parrain de la nouvelle mouvance conservatrice, et fondateur de l’influent magazine National Review, l’a nommé «Meilleur Film Inculpant la Contre-Culture des Années Soixante». Une quinzaine d’années plus tard, cette même publication allait sacrer Forrest Gump comme le 4e «meilleur film conservateur» du dernier quart de siècle.

L’adulation de Forrest Gump dans la culture populaire a, à un certain degré, facilité l’émergence d’un certain type de politiciens populistes. Dans une chronique publiée en 2008, portant sur la frénésie entourant Sarah Palin alors qu’elle venait d’être nommée colistière de John McCain, Alain Dubuc faisait part de son inconfort vis-à-vis ce qu’il qualifiait de «syndrome Forrest Gump» :

Cette valorisation de la non-intelligence est une forme avancée du populisme, qui semble unique à la société américaine. Un populisme qui ne se contente pas de souhaiter que les dirigeants soient proches des gens ordinaires, ou encore qu’ils reflètent les aspirations des gens ordinaires, mais un désir profond que les leaders soient eux-mêmes des gens parfaitement ordinaires. Le rejet des élites, la logique du plus petit dénominateur commun.

La «valorisation de la non-intelligence» est parfaitement (et ironiquement) résumée dans cet Honest Trailer du film qui «nous apprend qu’on peut réussir sa vie aux États-Unis si l’on est assez stupide pour faire aveuglément ce que les autres nous disent de faire».

Nonobstant son message politique déplaisant, ce qui m’irrite le plus chez Forrest Gump c’est son traitement complètement déplacé des femmes. Dans un article humoristique mis en ligne par Vice, l’auteur frappe dans le mille avec une observation en particulier: «C’est censé être drôle que la mère de Forrest couche avec le directeur de l’école afin d’y placer son fils (l’implication étant que c’est un peu son truc), mais c’est censé être triste que Jenny est un esprit libre qui a de nombreux partenaires sexuels non nommés Forrest Gump? N’est-ce pas un peu cruel de déshonorer Jenny pour ses choix de vie?»

Cette apparente contradiction n’est pas cruelle mais plutôt calculée – et hypocrite – et se conforme à la stratégie narcissique du récit. Forrest est présenté comme une sorte de fou béni (holy fool), d’après ces figures mythiques touchées par le seigneur qui étaient vénérées par leurs communautés malgré leur impossibilité de s’y conformer. Ainsi, tous les sacrifices et transgressions commis pour combler ses aspirations sont perçus comme nobles dans la logique du film. En contrepartie, les personnages qui font l’erreur de s’éloigner ne serait-ce que momentanément de son aura divine et, par extension, des «vraies valeurs», en paient le prix. Et celui qui est le plus malmené dans Forrest Gump est celui de Jenny. Comme l’explique le toujours pertinent Wesley Morris dans un post datant de juillet dernier :

Le roman de Winston Groom qui a inspiré le film a été entièrement remodelé par [le scénariste Eric] Roth afin que Jenny devienne le dépositaire pour les péchés et les poisons du pays. Elle joue Blowin ‘in the Wind en portant une guitare et rien d’autre dans un club de danse exotique. Elle se transforme en une junkie en chaleur qui, dans une stupeur droguée, suicidaire, monte sur le rebord d’un balcon et songe à se lancer en bas, mais de la façon dont Tawny Kitaen apparaissait dans les vidéos de Whitesnake. À un moment donné, elle joue de la musique sur le Hollywood Walk of Fame, en face à la fois de l’étoile de Jean Harlow (morte à 26 ans) et d’une affiche de Rosemary’s Baby. Son amant pacifiste se met à la gifler tandis que des Black Panthers se tiennent là à rien faire. [...] Elle vient d’un foyer violent et passe donc sa vie à rechercher encore plus de mal. Heureusement, chaque fois qu’il y a un homme prêt à l’avilir, Forrest est là pour passer de Gomer Pyle à l’incroyable Hulk.

À propos de Groom et de son roman, l’auteur s’est fait escroquer par le studio, qui ne lui a jamais versé le 3% des profits nets qui lui avaient été promis, affirmant outrageusement que le film n’a jamais récupéré son investissement (Forrest Gump a empoché 678 millions $ au box-office, sur un budget de 55 millions $). Mais au-delà des problèmes d’ordre monétaire, Groom a été déçu par l’adaptation, disant que la version cinématographique ignorait les aspérités de son personnage. Il a aussi critiqué le casting: il aurait préféré un John Goodman ou un John Candy au lieu du frêle Tom Hanks.

Comme acte de «vengeance», il a écrit une suite à Forrest Gump, intitulée Gump & Co., que décrit ainsi Amy Nicholson : «Le livre commence par : “Ne laissez jamais personne faire un film sur l’histoire de votre vie”, avant de plonger dans une comédie sombre sur l’échec cuisant. Forrest perd sa fortune, rate la recette pour le New Coke, devient impliqué dans l’affaire Iran-Contra et provoque le naufrage de l’Exxon Valdez».

Ça, c’est un film! Je verrai bien un Todd Solondz, ou un Terry Zwigoff ou même un Bobcat Goldthwait prendre les rênes d’une telle entreprise. On parle certes ici de trois spécialistes du malaise, mais il s’agit pour moi d’un malaise infiniment plus stimulant que la guimauve boostée à l’arrière goût rance qu’est Forrest Gump.

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Jeudi 4 septembre 2014 | Mise en ligne à 14h30 | Commenter Commentaires (6)

Définir Altmanesque, une tâche corsée

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J’ai toujours vu Robert Altman comme un bon ami du cinéphile honnête. Souvent, il va nous faire passer un sacré bon temps, et d’autres fois la soirée sera un peu plus terne, mais peu importe le résultat, l’on sait qu’il a toujours fait son travail avec intégrité, générosité, et une passion peu commune pour le métier; toutes ses oeuvres respirent une chaleur humaine qui est impossible à simuler. D’ailleurs, un moyen ou mauvais film d’Altman est presque toujours meilleur qu’un moyen ou mauvais film fait par bon nombre d’autres cinéastes dits «de prestige» (exception faite peut-être de Beyond Therapy).

Ami du public, certes, mais aussi fidèle complice des acteurs, qui le vénéraient. Il n’y a qu’à lire les centaines de témoignages admiratifs dans son imposante et jouissive «biographie orale» pour s’en convaincre. Mais il avait aussi beaucoup d’ennemis: en haut de la liste, les producteurs corporatifs (dont il s’est bien moqué dans The Player), mais aussi l’autorité, la hiérarchie, le politiquement correct, la formule préfabriquée, la redondance, la complaisance, le chauvinisme, le sentimentalisme, le moralisme…

Il est assez difficile de cerner l’oeuvre foisonnante d’Altman – qui s’étend sur six décennies, depuis le court Modern Football (1951), qu’on peut voir à la fin de ce post, jusqu’au film musical aux légers accents funestes A Prairie Home Companion (2006), sorti neuf mois avant la mort du cinéaste. Il a abordé à divers degrés de succès, et avec une bonne dose de subversion, pratiquement tous les genres du catalogue: le film de guerre (M*A*S*H), le western (McCabe & Mrs. Miller, Buffalo Bill and the Indians) la chronique sociale (Nashville, A Wedding, Short Cuts), la science-fiction (Quintet), le slapstick (Brewster McCloud), le polar (The Long Goodbye, The Gingerbread Man, Gosford Park), le thriller psycho-onirique (Images, 3 Women) le drame biographique (Vincent & Theo), le docudrame (The Company) et même la BD (Popeye)!

«Altmanesque». Il s’agit d’un terme fourre-tout qui sert à synthétiser la vision du mythique réalisateur. La définition du bon étudiant de cinéma va à peu près comme suit : une capacité sans pareil pour observer les nuances du comportement humain portée par une mise en scène savamment désinvolte qui laisse toute sa place aux interactions spontanées et naturelles entre acteurs. Mais il y a beaucoup plus. Il s’agit aussi de l’attitude d’un franc-tireur, d’un anticonformiste, qui a réussi à subsister dans un milieu réfractaire à sa philosophie. Comme le dit si bien Altman lui-même en parlant de son éternelle relation conflictuelle avec le studio-system : «Ils vendent des chaussures, et je fabrique des gants».

Dans un nouveau documentaire consacré à Altman dont j’ai tout récemment appris l’existence avec grande joie, le réalisateur, Ron Mann, demande à ses nombreux interlocuteurs de définir Altmanesque. Bruce Willis, qui incarne son propre archétype dans la finale à la fois absolument hilarante et déprimante de The Player, aurait sans doute fait sourire le principal intéressé avec sa réponse : «Kicking Hollywood’s ass!». En effet, Altman était si indifférent par rapport aux impératifs commerciaux de l’industrie, qu’il s’assurait d’insérer dans chacun de ses films des jurons gratuits ou de la nudité, question d’obtenir une cote R et ainsi «réserver» la salle de cinéma aux adultes. «Je ne voulais pas que des garçons de 14 ans pleins de testostérone débarquent de la rue pour voir ce film parce qu’ils ne l’aimeraient pas», dit-il avec amusement dans le commentaire audio de Gosford Park.

Malgré cinq nominations à l’Oscar du meilleur réalisateur, Altman n’a jamais décroché la précieuse statuette, sans grande surprise. Mais l’Académie n’a pas vraiment eu le choix à la fin, et lui a décerné un prix honorifique en 2006, l’année de sa mort. Lors de son discours, il a révélé publiquement pour la première fois, et non sans humour, qu’il avait subi une transplantation cardiaque onze ans plus tôt. Quand on lui a demandé plus tard pourquoi avoir maintenu ce secret, il a tout simplement rétorqué: «On ne m’aurait jamais engagé!». L’extrait ci-dessous est d’autant plus émouvant qu’on y voit deux superbes acteurs, à quelques secondes d’intervalle (3:35-3:48), qui nous ont quitté bien trop tôt ces derniers temps.

Pour Mann – documentariste canadien surtout connu pour son pamphlet pro-marijuana Grass (1999) – Altman a «inventé le cinéma indépendant». Bon, il ne faut pas oublier John Cassavetes, mais précisons que ces deux hommes avaient en commun d’être non seulement indépendants de l’industrie, mais aussi de ce qui les a précédé. Un des commentaires d’Altman sur son propre art qui m’a le plus impressionné, et que je ne cesse de répéter à qui veut l’entendre, est lorsqu’il relate sa réponse à un journaliste qui lui avait demandé quels cinéastes l’ont le plus influencé. Je paraphrase: «Il y en a plein, mais je ne saurais les nommer, puisqu’il s’agit de relatifs inconnus qui ont réalisé des films insignifiants, mais qui ont au moins eu le mérite de me montrer ce qu’il ne fallait pas que je fasse». Altman, en contrepartie, a montré à bien du monde ce qu’il faut faire – en particulier à son poulain Paul Thomas Anderson, qui l’a épaulé durant le tournage de A Prairie Home Companion. Souvent imité, jamais égalé.

Seul film canadien présenté à la Mostra de Venise, Altman a recueilli des critiques élogieuses. Une sortie en salle est prévue en octobre, mais le film sera diffusé au préalable sur iTunes. Pour en savoir plus sur ce documentaire très attendu, je vous suggère quelques textes et entrevues qu’on peux trouver sur les sites du Devoir et du Toronto Star, ainsi que chez Filmmaker Magazine.

En attendant, on peut profiter de cet excellent docu-télé datant de 1996 produit par Channel 4.

Cinq films-clés de Robert Altman :

- McCabe & Mrs. Miller (1971)
- The Long Goodbye (1973)
- Nashville (1975)
- The Player (1992)
- Short Cuts (1993)

À lire aussi :

> Interlude musical: I’m Easy
> Quand Leonard Cohen inspire Altman

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