Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Histoire’

Vendredi 26 août 2016 | Mise en ligne à 15h00 | Commenter Commentaires (109)

Mulholland Drive, le Citizen Kane du 21e siècle?

Mulholland Dr David Lynch

Le vibrant cauchemar de David Lynch situé dans un Hollywood parallèle, à la fois lettre d’amour au cinéma et satire acide de l’industrie, est tout simplement indétrônable. La BBC a publié mardi les résultats d’un sondage international qui le consacre plus grand film du 21e siècle. Début 2010, Film Comment avait mené un exercice d’une ampleur similaire, sondant la communauté critique au sujet de la décennie précédente. Mulholland Drive y a ravi la première marche du podium. Idem chez les Cahiers du Cinéma, la Los Angeles Film Critics Association, IndieWire, Slant Magazine et The Village Voice.

Le chef-d’oeuvre de Lynch jouit aujourd’hui d’une adoration critique qui peut être comparée à celle qu’a vécu Citizen Kane au courant du siècle dernier, si l’on se fie au baromètre Sight & Sound. Cette publication britannique publie à chaque dix ans, depuis 1952, ce qui est considéré comme étant la mère de toutes les listes cinéphiliques. Le classique radical d’Orson Welles y a régné à partir de 1962 jusqu’à 2012, quand il a été délogé par Vertigo.

Il est intéressant de noter à quel point le Top 100 de la BBC – concocté par les avis de 177 critiques – s’accorde avec l’esprit du plus récent Top 50 de Sight & Sound. En effet, seuls deux films sortis au 21e siècle figurent dans ce dernier : In the Mood for Love (24e) et Mulholland Drive (28e); les numéros 2 et 1, respectivement, de la BBC.

25. ​Memento (Christopher Nolan, 2000)
24. The Master (Paul Thomas Anderson, 2012)
23. Caché (Michael Haneke, 2005)
22. Lost in Translation (Sofia Coppola, 2003)
21. The Grand Budapest Hotel (Wes Anderson, 2014)
20. Synecdoche, New York (Charlie Kaufman, 2008)
19. Mad Max: Fury Road (George Miller, 2015)
18. The White Ribbon (Michael Haneke, 2009)
17. Pan’s Labyrinth (Guillermo Del Toro, 2006)
16. Holy Motors (Leos Carax, 2012)
15. 4 Months, 3 Weeks and 2 Days (Cristian Mungiu, 2007)
14. The Act of Killing (Joshua Oppenheimer, 2012)
13. Children of Men (Alfonso Cuarón, 2006)
12. Zodiac (David Fincher, 2007)
11. Inside Llewyn Davis (Joel and Ethan Coen, 2013)
10. No Country for Old Men (Joel and Ethan Coen, 2007)
9. A Separation (Asghar Farhadi, 2011)
8. Yi Yi: A One and a Two (Edward Yang, 2000)
7. The Tree of Life (Terrence Malick, 2011)
6. Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry, 2004)
5. Boyhood (Richard Linklater, 2014)
4. Spirited Away (Hayao Miyazaki, 2001)
3. There Will Be Blood (Paul Thomas Anderson, 2007)
2. In the Mood for Love (Wong Kar-wai, 2000)
1. Mulholland Drive (David Lynch, 2001)

> Consultez le Top 100 de la BBC

En ce qui me concerne, les résultats du sondage me sont fort satisfaisants (il est d’ailleurs inutile de trop s’attarder à analyser ce genre d’exercice, qu’il faut davantage considérer comme déclencheur de discussion que parole d’évangile). Comme tout le monde, je vais y trouver des titres qui me sont désolants; Zero Dark Thirty et Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain se démarquant particulièrement à cet égard. Et, comme le note avec justesse Les Inrocks, je m’étonne franchement de l’absence de la superbe trilogie de la mort de Gus Van Sant (Elephant, Gerry, Last Days). Sinon, pas d’amour pour Grizzly Man, Donnie Darko, Still Walking, Carlos Reygadas, James Gray ou Clint Eastwood?

Mais la présence de petits bijoux qui n’ont pas eu l’occasion de suffisamment briller dans l’imaginaire collectif me fait oublier ces minces tracas. Je pense à The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (92), Inherent Vice (75), Spring Breakers (74), Before Sunset (73), Fish Tank (65) et surtout 25th Hour (26).

Un seul documentaire s’est frayé son chemin dans le Top 100, et pas le moindre : The Act of Killing (14) de Joshua Oppenheimer, que j’ai hissé au premier rang de mon Top 10 de la présente décennie. La moitié des films que j’ai inclus dans cette liste publiée l’été dernier dans La Presse sont cités par la BBC. En plus de mon No. 1, il y a Carlos (100), Melancholia (43), The Social Network (27) et The Master (24).

727327-the-act-of-killing-joshua

(Les hyperliens mènent à mes critiques)

10) Into the Abyss de Werner Herzog (2011)

Une impression de sérénité tour à tour lugubre et lumineuse enveloppe ce documentaire qui n’est pas tant un compte rendu d’un triple homicide sordide, mais plutôt une méditation poignante sur la mort, le deuil et cet impératif instinct de survie qui caractérise les êtres humains, peu importe les circonstances.

9) The Master de Paul Thomas Anderson (2012)

L’oeuvre la plus énigmatique du cinéaste surdoué. On s’attendait à une critique en règle du culte de la Scientologie, et l’on a en fin de compte obtenu une expérience bien plus enrichissante: un tour de force de cinéma total, visuellement et musicalement enivrant, doublé d’un duel d’acteurs qui marquera l’histoire.

8) Melancholia de Lars von Trier (2011)

Beaucoup ont vu dans l’approche de l’enfant terrible du cinéma européen la célébration d’une philosophie nihiliste. Au contraire, son «film magnifique sur la fin du monde» – comme il aime le décrire – est une profonde affirmation de la vie, qui est néanmoins intrinsèquement liée à l’acceptation de notre propre mortalité.

7) The Social Network de David Fincher (2010)

Aaron Sorkin, scénariste de ce portrait libre et controversé du créateur de Facebook, a parfaitement résumé le talent de son réalisateur: ses scènes de personnes qui discutent informatique sont aussi excitantes que des vols de banque. On apprécie également la fine mélancolie infusée dans ce récit sur un Charles Foster Kane de l’ère 2.0.

6) Carlos d’Olivier Assayas (2010)

Probablement le film d’auteur le plus divertissant de la décennie jusqu’à maintenant. On parle ici de 339 minutes d’intrigue internationale explosive sans aucun temps mort. Dans la peau d’Ilich Ramirez Sanchez, ce terroriste notoire qui se voyait comme un noble révolutionnaire, Edgar Ramirez nous happe par son charisme magnétique.

5) Bellflower d’Evan Glodell (2011)

Un ovni à la fois naturaliste et impressionniste, sincère et irrationnel, exerçant un lyrisme de la souffrance puisé à même une profonde peine d’amour, la vraie, l’apocalyptique. L’urgence de la survie et l’urgence de la création artistique ne font qu’un dans cette production férocement indépendante dotée d’un budget de 17 000$.

4) Beasts of the Southern Wild de Benh Zeitlin (2012)

Une démonstration des plus habiles de réalisme magique, dans laquelle une fillette vivant dans un bayou post-Katrina se sert de son imagination fertile afin de sublimer sa situation miséreuse. Des performances extrêmement authentiques de la part de non professionnels, le tout agrémenté de notes panthéistiques candides que ne renierait pas Terrence Malick.

3) Poetry de Lee Chang-dong (2010)

Le titre du film invite à une question: lorsque tout s’écroule autour de nous, comme c’est le cas pour la protagoniste, une semi-retraitée dont le petit-fils a commis l’impensable, le seul salut n’est-il pas de partir à la découverte de la poésie contenue dans notre quotidien prosaïque, aussi élusive soit-elle?

2) Tinker Tailor Soldier Spy de Tomas Alfredson (2011)

Une oeuvre d’une élégance et d’une intelligence hors du commun, qui transcende le genre du polar, en conjuguant son intrigue d’espionnage avec le mystère de la condition humaine. Une superbe distribution d’acteurs britanniques qui allie vétérans aguerris (Gary Oldman, John Hurt) et jeunes premiers (Benedict Cumberbatch, Tom Hardy).

1) The Act of Killing de Joshua Oppenheimer (2012)

Un documentaire d’une audace inouïe, aussi meta que constructif, qui part à la rencontre de bourreaux impénitents de l’époque des massacres anticommunistes en Indonésie. Ces génocidaires idolâtrés dans leur pays se transforment devant la caméra en héros de films de série B, la force du cinéma les mettant brutalement face à leurs péchés.

(De retour le 6-7 septembre)

À lire aussi :

> Mulholland Drive : 15 ans d’inquiétant bonheur
> Le Top 100 de la BBC en images
> Sight & Sound : Citizen Kane détrôné par Vertigo!

- Mon compte Twitter

Lire les commentaires (109)  |  Commenter cet article






Vendredi 5 août 2016 | Mise en ligne à 14h00 | Commenter Commentaires (23)

Dunkirk : Christopher Nolan au front

CoD9ukhWAAE4y0L

Le dixième long métrage de Christopher Nolan est fort probablement le projet le plus ambitieux de la carrière du cinéaste anglo-américain de 46 ans. Plus gros qu’Inception, Interstellar et même la trilogie The Dark Knight. Dunkirk, qui prendra l’affiche le 21 juillet 2017, porte sur l’une des plus importantes opérations de la Seconde Guerre mondiale.

Entre le 26 mai et le 4 juin 1940, plus de 300 000 soldats alliés encerclés par l’armée allemande furent secourus des plages de la ville de Dunkerque, dans le nord de la France. L’évacuation, baptisée Dynamo par les Britanniques, a fameusement été qualifiée de «miracle» par Winston Churchill.

Le tournage de Dunkirk s’est entamé le 23 mai à Malo-les-Bains, dans le Nord-Pas-de-Calais. Une filiale régionale de France 3 a suivi quotidiennement la production du film durant ses 24 premiers jours. Un «récit en images» à consulter ici.

Peu d’informations officielles ont circulé au sujet de Dunkirk jusqu’à maintenant. Les révélations les plus intéressantes portent sur la gestion de matériel, qui suggère l’envergure colossale de la vision de Nolan, ainsi que son souci maniaque du réalisme. Presse-Océan, quotidien basé à Nantes, a rapporté en février dernier que la production a loué les services du Maillé-Brézé, navire de la Marine nationale française qui tient depuis 28 ans la fonction de musée naval.

Le bateau, qui a été remorqué jusqu’à Dunkerque, a dû être modifié afin de s’accorder aux impératifs historiques, précise 20 Minutes :

«Nolan a besoin de plusieurs navires de guerre d’époque et ceux-ci sont extrêmement rares. Il souhaiterait utiliser le Maillé-Brézé pour plusieurs rôles de bateaux dans différentes scènes extérieures, notamment celles du sauvetage des troupes alliées.»

En service entre 1957 et 1988, l’ancien escorteur de la marine nationale n’est pourtant pas contemporain de l’Opération Dynamo. «C’est pour ça qu’il va falloir le transformer un peu. Démonter les éléments les plus modernes comme le sonar.» Il faudra aussi restaurer la peinture grise originale du bateau, habillé depuis septembre d’une fresque colorée réalisée par deux artistes de street-art.

Par ailleurs, des rumeurs datant de début juin avancent que Warner Bros. a déboursé 5 millions $ pour l’acquisition d’un authentique avion de la Luftwaffe, sur lequel seront installées des caméras IMAX. «Et quand ils auront fini, ils vont l’écraser», affirme Indie Revolver.

Le seul acteur de premier plan à avoir discuté du film est Mark Rylance, nouvel alter ego de Steven Spielberg qui a remporté un Oscar cette année pour son Bridge of Spies. Il s’est récemment confié au podcast d’Empire, disant que «Chris [Nolan] est le plus sérieux et intéressant des cinéastes. Chaque grand réalisateur fait un film de guerre à un certain moment. Mais le scénario de Chris est si brillant que je pense qu’il a le potentiel de faire un film de guerre très, très puissant et pur sur une perte miraculeuse. Ça a le potentiel d’être un film tout simplement merveilleux».

Rylance sera accompagné de ses compatriotes Kenneth Branagh et Tom Hardy, qui renoue une troisième fois avec Nolan après Inception et The Dark Knight Rises. L’Irlandais Cillian Murphy retrouvera Nolan pour une cinquième fois, après également Inception, et aussi Batman Begins (il a un caméo dans les deux volets subséquents de la bat-trilogie). On verra cependant des inconnus dans la peau des soldats au front, dont Harry Styles, membre du boys band archi-populaire One Direction. Il s’agit d’un premier rôle au cinéma pour le jeune homme de 22 ans.

Dunkirk a été tourné en IMAX 65 mm et en 65 mm format large. Il s’agira seulement du troisième long métrage majeur cette décennie à employer ce format d’image, après The Master et The Hateful Eight. Un premier teaser du film a été mis en ligne hier, c’est du lourd.

À lire aussi :

> Christopher Nolan, dernier grand apôtre de la pellicule
> Le cinéma n’est pas du «contenu», tonne Nolan
> Les studios acceptent de maintenir la pellicule en vie

- Mon compte Twitter

(L’image qui coiffe ce billet provient du compte Twitter de Pierre Volot, photographe de plateau du film).

Lire les commentaires (23)  |  Commenter cet article






Mardi 2 août 2016 | Mise en ligne à 17h35 | Commenter Commentaires (9)

Chiens et chats : un double standard

umberto-d-6

«Comme un chien», s’exclame Joseph K. à la toute fin du Procès. Le héros maudit de Kafka exprime à l’aide de ces trois mots la condition pathétique des derniers moments de sa vie. En effet, selon la croyance populaire, le meilleur ami de l’homme est associé à une existence misérable (la fameuse «vie de chien»). Peut-être parce que la notion de dépendance à un maître, quel qu’il soit, est antithétique à l’épanouissement ultime. La tragédie de Joseph K. est que, soumis à une force invisible et omnipotente, il ne pouvait être le maître de son propre destin.

Inversement, le chat n’en a que faire de l’humeur ou du soi-disant pouvoir de son propriétaire. Plus même, il n’appartient à personne; comme l’a souvent dit Foglia, il ne vit pas chez vous, mais c’est bien vous qui vivez chez lui. Dans l’imaginaire collectif, le petit félin occupe souvent une fonction occulte, sournoise : le chat noir qui annonce un malheur, le chat compagnon des sorcières, le chat thug life, etc. Au cinéma, le chat est plus souvent qu’autrement associé aux méchants – pensons à Dr. Evil, Ernst Blofeld, Gargamel, Cruella de Ville…

Un papier de Flavorwire argumente que ce n’est pas tout à fait le caractère vilain des chats qui les place aux côtés d’antagonistes: il s’agit davantage d’une question de logistique que d’intentions. Dans le second paragraphe, l’auteur apporte un éclaircissement par rapport à l’une des boules de poils les plus emblématiques du grand écran :

Les chiens sont plus faciles à dresser – un bon dresseur d’animaux, qui collabore avec un réalisateur et un directeur photo inventifs, peut créer des aboiements d’avertissement, des courses-sauvetage, et d’autres actions d’un chien héroïque. Cela n’en fait pas des animaux plus honorables; cela signifie simplement qu’ils sont plus faciles à manipuler. Pour les chats, par contre, c’est plus fiable de les assommer ou de les utiliser comme des accessoires. C’est donc ainsi qu’est né le chat sur les genoux du méchant.

godfather-cat

Depuis l’époque de You Only Live Twice, les aspects logistiques des chats ont été usurpés par de malheureuses notions de leurs propres intentions et attitudes. Ce ne fut pas toujours ainsi; un des chats les plus célèbres du cinéma est celui de Don Corleone dans The Godfather. Il n’a pas été placé là pour établir Don Corleone comme une figure de la pègre – il n’était même pas dans le scénario (ou le roman de Mario Puzo). Non, Francis Ford Coppola l’a trouvé dans le studio de Paramount, et Marlon Brando a aimé le contraste visuel entre l’espièglerie du chat à sa propre cruauté en tant que criminel. Le chat ne représentait pas son mal; il en était le contraire.

Une rare performance complexe de chat est présentée dans Inside Llewyn Davis (2013) des frères Coen. Le résultat, impressionnant, fut toutefois accompli dans la douleur. Ethan précise : «Tout cet exercice qui consiste à filmer un chat est assez cauchemardesque parce qu’il se fout de tout. Comme nous l’a dit le dresseur : “Un chien veut vous plaire, un chat ne veut que plaire à lui-même”… Dans True Grit nous avions un vautour, un vautour dressé… c’était dur. Mais je prendrais un vautour avant un chat n’importe quand. Le chat était simplement horrible».

Le sentiment d’Ethan Coen est parfaitement illustré dans cette scène de La Nuit américaine (1973), film oscarisé de François Truffaut sur les joies et les malheurs (surtout les malheurs!) d’un tournage cinématographique. J’adore notamment la réplique à 00:37, lancée avec un chuchotement exaspéré : «Allez, balance-le carrément».

Le double standard qui régit la représentation des chats et des chiens au cinéma est examiné par Jacob T. Swinney dans son nouvel essai vidéo. Il démontre que la mort des premiers est plus souvent qu’autrement dépeinte comme humoristique, tandis qu’elle est larmoyante pour les seconds. Swiney constate d’ailleurs que le décès d’un chien est une affaire bien plus délicate, qu’il soit drôle ou non. Une formule qui requiert habituellement l’utilisation du hors champ. L’oblitération graphique d’un chat, par contre, il n’y a rien là; avec ses huit vies restantes en banque, personne ne va pleurer sur son sort.

- À consulter : Des fameux chats du grand écran sur Mental Floss et BFI. Des fameux chiens sur IndieWire et BuzzFeed. Enfin, l’analyse (violente et hilarante) d’un des pires films mettant en vedette un chien, Cop Dog, gracieuseté de Mr. Plinkett.

À lire aussi :

> Le chat sauvé a-t-il tué la mort à Hollywood?

Lire les commentaires (9)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories

  • publicité

  • Calendrier

    août 2016
    L Ma Me J V S D
    « juil    
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    293031  
  • Archives