Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Frères Coen’

Vendredi 9 octobre 2015 | Mise en ligne à 18h45 | Commenter Commentaires (15)

Quand les frères Coen se moquent du vieil Hollywood

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Comme c’est le cas avec tout régime essentiellement monopolistique, le studio system a fini par s’écrouler sous son propre poids. À la fin des années 1950, et au début des années 1960, l’avènement de la télévision combiné à une série de flops gargantuesques (Cleopatra, Doctor Dolittle) a fait plier les majors. Les studios ont ensuite misé sur des productions plus intimes menées par de jeunes réalisateurs obsédés par le cinéma d’auteur européen – quoique le règne de ces derniers n’a pas duré très longtemps, une dizaine d’années tout au plus…

La période précédant la révolution du Nouvel Hollywood est communément dénommée «époque des films à sandales», une référence aux productions outrageusement dispendieuses, se déroulant généralement dans la Rome antique, destinées à en mettre plein la vue aux spectateurs qui boudaient de plus en plus les salles sombres au profit du confort de leur salon. Il est intéressant de noter que la fascination des vieux nababs d’Hollywood pour l’Empire romain était probablement un symptôme du présage de leur propre chute épique.

Une ironie que Joel et Ethan Coen ont assurément relevée, eux qui se délectent dans l’épluchage narquois des folies de grandeur. Et leur nouveau long métrage semble justement carburer sur ce sentiment : un divertissement à grande échelle porté par une intrigue complètement folle.

Dans Hail, Caesar!, nous sommes transportés dans les coulisses d’un péplum intitulé… Hail, Caesar!. Mais le tournage est miné par plusieurs problèmes, dont l’enlèvement de la vedette du film, qu’incarne un George Clooney en mode screwball – une tradition entre lui et les frangins, qui ont dévoilé cette facette exubérante de son jeu dès O Brother, Where Art Thou?, et qu’il a réitérée dans Intolerable Cruelty et Burn After Reading.

La simple lecture du casting suffit à donner le vertige. Scarlett Johansson, que les Coen ont dirigée il y a une quinzaine d’années dans The Man Who Wasn’t There, interprète une actrice qui tombe enceinte au mauvais moment. Josh Brolin (No Country for Old Men) joue ce qui semble être le narrateur, un fixer, employé par le studio pour régler les problèmes, et garder les scandales hors de la portée des médias.

On retrouve également Channing Tatum (un Magic Mike en version Gene Kelly), Ralph Fiennes (un réalisateur), Christophe Lambert (idem), Frances McDormand (une monteuse), Jonah Hill (un comptable), Tilda Swinton (une journaliste à potins) et… Dolph Lundgren, dans le rôle d’un «commandant de sous-marin soviétique».

Malgré le ton pétillant et les images colorées de la b-a, Hail, Caesar! ne serait pas une légère comédie musicale. Du moins d’après le fidèle compositeur des frères Coen, Carter Burwell, qui a affirmé en avril dernier : «Il y a des films dans le film, et ceux-là contiennent de la musique comique, mais le film en tant que tel n’est pas comique. Au contraire, il est assez grave, et il porte sur la foi.»

Il serait cependant surprenant que Hail, Caesar! soit aussi sombre que leur autre film traitant de l’industrie du cinéma, Barton Fink, l’histoire d’un dramaturge prisé à New York qui se voit contraint à écrire un film de lutte à Hollywood. Une situation peu enviable qui se corse encore plus lorsque le diable se mêle de la partie… À noter que Barton est employé par le studio fictif Capitol Pictures, dont on peut apercevoir le logo à 1:19 de la b-a de Hail, Caesar!.

Rappelons par ailleurs que le lauréat de la Palme d’or en 1991 fut la première collaboration entre les Coen et le directeur photo Roger Deakins. Les trois hommes ont été inséparables pendant le quart de siècle qui a suivi, à l’exception d’Inside Llewyn Davis. Voici un bref hommage à l’une des relations artistiques les plus admirables du cinéma contemporain :

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Lundi 9 juin 2014 | Mise en ligne à 20h00 | Commenter Commentaires (6)

Le prestige sans cesse grandissant du 8e art

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Il y a cinq ans, le créateur d’Arrested Development Mitchell Hurwitz annonçait qu’il préparait une adaptation cinématographique de sa série télévisée, qui avait été larguée par Fox en 2006, après seulement trois saisons. De nombreux fans dévoués du sitcom culte ont vite crié victoire, mais le projet a malheureusement pris la direction des limbes. La joie a laissé place à l’inquiétude, puis à l’impatience, et finalement à l’indifférence. En effet, à quoi bon s’extasier aujourd’hui d’une migration de la télé au cinéma? Le chemin vers le prestige a soudainement changé de cap.

Arrested Development a finalement été aspiré par le vortex Netflix, en 2013. Et si le résultat de la nouvelle saison s’est révélé en deçà des attentes, il est difficile de croire que le film aurait été meilleur, tant le rendu et le concept de la série (humour absurde forgé par un vif timing, l’importance du faux-semblant) se marient bien avec les fondements classiques de la télévision (épisodes de 23 minutes, direction artistique sommaire), et se seraient noyés dans l’opulence d’une production cinématographique.

Précisons cependant que l’exemple d’Arrested Development est un cas d’exception; l’opulence, tant au niveau des idées que du style (et des budgets), est devenue une caractéristique prisée qui a permis de définir le succès du petit écran à l’ère moderne.

Il serait malsain de citer ici tous les grands talents du 7e art qui cultivent avec enthousiasme des projets télévisuels. Une constatation d’autant plus frappante lorsqu’on réalise que ce phénomène aurait pratiquement été impensable il n’y a pas dix ans… Mais on va quand même tenter de faire un survol des productions télé majeures, récentes ou à venir, pilotées par des stars du grand écran.

SÉRIES TÉLÉVISÉES

- La première saison du thriller de vampires The Strain de Guillermo del Toro s’entamera le 13 juillet sur les ondes de FX. La série est basée d’après la trilogie de romans que le cinéaste mexicain a co-signée avec Chuck Hogan. «Lorsqu’un Boeing 777 atterrit à l’aéroport JFK sans qu’aucun signe de vie n’en émane, un scientifique spécialisé dans les épidémies et les attaques biologiques est dépêché sur les lieux. À l’intérieur de l’avion, il découvre que tous les passagers sont morts, probablement tués par un étrange virus ou… un monstre non identifié».

- Darren Aronofsky adaptera pour HBO la trilogie romanesque MaddAddam de l’écrivaine canadienne Margaret Atwood. Le récit se déroule au milieu du 21e siècle, dans un monde «où les entreprises ont pris le relais des gouvernements et la modification génétique des organismes est perversement omniprésente. L’intrigue est centrée sur les événements avant et après une inondation sèche qui a éliminé la quasi-totalité de la population mondiale», décrit Deadline.

- Ridley Scott est en train de développer pour HBO Pharaoh, une «explication alternative de la fondation et de l’ascension de l’Ancien Empire égyptien», rapporte Variety. La série se penchera notamment sur la théorie des anciens astronautes.

MINI-SÉRIES

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- Après avoir remporté un Tony Award, dimanche, pour son interprétation du président Lyndon Johnson dans la pièce de théâtre All The Way, Bryan Cranston (photo ci-dessus) a été approché par nul autre que Steven Spielberg pour reprendre son rôle dans une adaptation au petit écran de l’oeuvre de Robert Schenkkan.

- Peter Bogdanovich (The Last Picture Show) adaptera le livre The Inventor And The Tycoon: A Gilded Age Murder And The Birth Of Moving Pictures, l’histoire de la relation entre le pionnier du cinéma Eadweard Muybridge et l’homme d’affaires et politicien Leland Stanford, a rapporté Screen Daily jeudi dernier.

- Le récemment oscarisé Paolo Sorrentino (La grande beauté) va écrire et réaliser pour Sky Italia une mini-série de huit épisodes intitulée The Young Pope, le récit d’un «pontife imaginaire qui est le premier pape italo-américain de l’histoire».

- Le retraité Steven Soderbergh – qui est pas mal occupé depuis qu’il a annoncé qu’il abandonnait le cinéma – a produit et réalisé le drame médical en dix épisodes The Knick, qui sera diffusé à partir du mois d’août sur Cinemax. Clive Owen y incarne un chirurgien qui «repousse les limites de la médecine» dans le New York du début du 20e siècle.

- Tom Hardy retrouve le réalisateur Steven Knight, qui l’a récemment dirigé dans le thriller en huis-clos Locke, pour Taboo, une mini-série en huit épisodes que produira Ridley Scott. L’intrigue, qui se déroule en 1813, porte sur les tribulations d’un aventurier voyou qui a volé des diamants en Afrique pour venger la mort de son père. Hardy a par ailleurs affirmé la semaine dernière que désormais «la télévision dépasse le cinéma (indépendant)».

- Bruno Dumont (L’Humanité, Camille Claudel 1915) a dévoilé à Cannes le mois dernier, sous forme de long métrage, sa mini-série en quatre épisodes qui sera diffusée sur Arte au mois de septembre. «P’tit Quinquin, c’est du tragique-comique. Je pense qu’il y a les deux genres, et que l’un est le ressort de l’autre. Il y a des moments très dramatiques, et pourtant on a ri trois secondes avant», a illustré Dumont en entrevue aux Inrocks.

DU GRAND AU PETIT ÉCRAN

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- Spike Lee transpose son premier long métrage She’s Gotta Have It (1985) chez Showtime, avec l’intention de poser un «regard contemporain sur ses personnages». Le synopsis du film original : «Nola Darling a trois amants […] Nola a également une voisine lesbienne qui ne désespère pas de lui faire goûter d’autres plaisirs. Comme tous prétendent à l’exclusivité, Nola les convoque à un diner!» À noter que Lee, réputé pour ses relations orageuses avec les studios, est devenu un adepte du petit écran : Qu’on pense à son indispensable documentaire sur l’ouragan Katrina When the Levees Broke, diffusé par HBO en 2006, ou à ses plus récents exercices télé dont M.O.N.Y., Kobe Doin’ Work, Da Brick, Mike Tyson: Undisputed Truth et bientôt le portrait d’un humoriste controversé, Katt Williams: Priceless. Son prochain long métrage sera la comédie d’horreur crowdsourcée Da Sweet Blood of Jesus.

- Rosemary’s Baby est une mini-série en deux épisodes de 85 minutes qui a été diffusée sur NBC en mai dernier. L’adaptation au petit écran du classique de Roman Polanski, avec Zoe Saldana reprenant le rôle de Mia Farrow, a obtenu des critiques mitigées. La nouvelle version reprend sensiblement le même propos que le film original: «Un jeune couple s’installe à Paris pour prendre un nouveau départ après un drame douloureux. Leur rencontre avec un couple de notables va faire basculer leur vie. Si en apparence la chance semble leur sourire, une série d’évènements inquiétants commencent à attirer leur attention. Rosemary devient suspicieuse envers ces voisins bien trop gentils et serviables. Perd-t-elle la tête ou ces nouvelles fréquentations ont un je-ne-sais-quoi de diabolique?» (La bande-annonce à voir ici).

- Willaim Friedkin (The Exorcist, French Connection) va superviser une série basée d’après son excellent polar To Live and Die in L.A. (1985). «Ça ne sera pas la même histoire mais ça va être la même vibe», a-til dit en entrevue à movies.com. Il affirme également qu’un de ses films plus récents, Killer Joe, avec Matthew McConaughey dans le rôle d’un policier psychopathe, intéresse la filiale télé de MGM. «Ça ne sera pas la même histoire, mais ce sera edgy, un peu comme Fargo.» À noter enfin que Friedkin mettra en scène un biopic sur la légendaire sex-symbol hollywoodienne Mae West pour le compte de HBO.

- Les frères Coen agissent à titre de producteurs exécutifs pour la série télé basée d’après leur chef-d’oeuvre sorti en 1996. Fargo a eu sa première sur la chaîne FX le 15 avril dernier, et a joui d’une réception critique très positive. Le synopsis : «En 2006, Lorne Malvo (Billy Bob Thornton ) arrive dans la ville de Bemidji, dans le Minnesota. Il influence alors la population locale, de par sa violence et sa malice, et notamment le courtier d’assurances Lester Nygaard (Martin «Bilbo» Freeman).»

> Voir les 7 premières minutes du premier épisode.

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Mardi 17 décembre 2013 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (15)

La question Mike Yanagita

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Les vastes paysages plats recouverts par une neige tenace représentent un motif à double sens dans le chef-d’oeuvre absolu des frères Coen, Fargo. D’une part, ces étendues lisses, pures et limpides suggèrent un environnement ouvert, foisonnant de certitudes. Il en est de même avec les gens peuplant cette région, qui s’expriment dans l’idiome du «Minnesota nice», en référence à une culture d’une infinie politesse et bienveillance. Un univers à l’opposé, dans une certaine mesure, des jeux d’ombres, des espaces exigus et des personnages taciturnes qu’on retrouvait dans le premier long métrage des frangins, Blood Simple, une envoûtante relecture des codes du film noir.

Mais d’un autre côté, ces amas de neige à perte de vue tiennent aussi lieu de quelque chose qui se dissimule sous une surface immaculée. C’est le cas de l’antagoniste, Jerry Lundegaard, un vendeur de voitures qui semble mener une vie de WASP de la classe moyenne parfaitement convenable: emploi stable, femme, enfant, voiture familiale, maison à deux étages, etc. Sauf qu’il croule sous les dettes, et concocte un plan aussi stupide que diabolique pour s’en sortir: faire kidnapper son épouse par deux criminels de seconde zone dans l’espoir de soutirer une petite fortune à son beau-père rupin.

Comme il se doit dans un film des frères Coen, ce n’est pas long avant que tout commence à s’écrouler pour Jerry. Ses complices sont impliqués dans un triple meurtre, il peine à forger des documents cruciaux, l’argent ne vient pas, et les flics lui collent au cul. Plus précisément le chef de police Marge Gunderson, interprétée avec une intelligence redoutable par Frances McDormand. Cette dernière rend visite au suspect une première fois à son bureau. L’entrevue est assez cordiale et Jerry s’en sort bien; Marge n’y a vu que du feu, ou plutôt, a été aveuglée par la neige. Lors d’une deuxième rencontre impromptue, par contre, elle réussit à le coincer. Et c’est le début de la fin pour le mari ingrat.

La raison qui a poussé Marge à reconsidérer les motivations de Jerry m’a toujours échappé, pour être franc, malgré le fait que je connais le film pratiquement par coeur. Et puis je suis récemment tombé sur ce passage de la critique de Roger Ebert qui offre, avec l’aide d’un collègue, une analyse pas mal convaincante d’un des mystères cinématographiques contemporains les plus persistants :

Il ya une scène que beaucoup de spectateurs trouvent inexplicable. Dans la soirée entre sa première et sa deuxième entrevue avec Jerry , Marge prend un verre avec un camarade de lycée, Mike Yanagita. Le critique Jonathan Rosenbaum dit que c’est «un intermède troublant, qui en frappe plus d’un comme erroné ou douteux», mais il trouve que c’est une scène-clé : «Du point de vue du thème d’un individu solitaire mentant compulsivement, essayant sans succès de cacher son désespoir, elle se présente comme centrale».

Je suis d’accord. Je pense que Mike fonctionne comme un miroir de Jerry, et que la scène du bar agit comme le lien entre la première et la deuxième entrevue de Marge. Le lendemain matin, elle se prépare à rentrer à la maison quand une copine de lycée lui dit que tout ce que Mike lui a dit était un mensonge. C’est le déclic qui la ramène dans le bureau de Jerry. Cet intermède ne fournit pas seulement une étude délicate de Marge faisant face à une situation embarrassante, mais il est infiniment mieux que l’alternative: une seule entrevue qui ne fait qu’écraser Jerry.

Mike qui est le reflet psychologique de Jerry. Cela semble si évident maintenant! Je crois néanmoins que les Coen ont réussi à éviter de rendre le parallèle aussi clair qu’il ne paraît désormais, en raison notamment de leur savante et patiente construction narrative, qui ne laisse jamais entrevoir les fils du marionnettiste. En effet, chaque scène, aussi tangentielle soit-elle, est si fignolée, si captivante, qu’on en vient souvent à oublier le portrait général de l’intrigue.

Un élément qui donne à cet intermède une identité propre est la caractérisation de Mike. Son intervention est tellement insolite, tellement décalée, qu’on se dit qu’il ne peut s’agir ici d’une astuce dramatique servant à faire avancer le récit. De plus, malgré le fait qu’on apprend plus tard qu’il a menti sur toute la ligne, Mike constitue le personnage le plus sincère de tout le film : il en devient, le temps de cet instant, et sans crier gare, la boussole émotionnelle. Une malhonnêteté tragiquement honnête, si on veut.

Mes répliques préférées dans les scènes-miroir en question permettent de relier les propos de Jerry et de Mike, alors qu’ils usent leur statut professionnel afin de vendre plus efficacement, croient-ils, leur salade à Marge :

Jerry : Well, I would know. I’m the Executive Sales Manager!

Mike : I been workin’ for Honeywell for a few years now. [...] If you’re an engineer, yah, you could do a lot worse.

À noter que ce n’est pas tant ce qu’ils disent que comment ils le disent qui ajoute une dimension pathétique à leurs revendications existentielles: tout ce qui forge leur identité c’est cette coupe de cheveux, ce veston bon marché et cette job moyenne. Autant de façades superficielles sur lesquelles ils s’appuient désespérément afin de poursuivre un chemin sans véritable issue.

À lire aussi :

> Argo et Fargo, même combat

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