Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Analyse’

Mercredi 24 août 2016 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (31)

Ben-Hur : le public chrétien n’a pas suffi

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Même les prières les plus pieuses ne pourront sauver Ben-Hur du désastre financier dans lequel il s’est engouffré. La superproduction co-financée par Paramount et MGM a récolté un maigre 11 millions $ au box-office lors de son premier week-end d’exploitation. Le film serait en voie de perdre 100 millions $, c’est-à-dire l’équivalent de son budget (excluant les frais de marketing), selon ce papier de Variety. On parle sans surprise du plus gros flop de la saison estivale, mais aussi d’une blessure auto-infligée déconcertante.

La triste performance de Ben-Hur était cependant écrite dans le ciel, si l’on se fie aux nombreux analystes qui se sont amusés à déconstruire cette énième adaptation du roman de Lewis Wallace. Après Gladiator et son demi-milliard $ de recettes mondiales, il y a 16 ans, le genre du péplum n’a pas réussi à susciter un intérêt renouvelé. Kingdom of Heaven, Exodus: Gods & Kings, Gods of Egypt, Noah, Seventh Son ou The Immortals ont tous perdu de l’argent, ou accumulé de modestes profits.

Paramount et MGM ont commis deux importantes erreurs. La première : présumer que l’histoire saura se répéter. Publié en 1880, l’ouvrage de Wallace, Ben-Hur : A Tale of the Christ, est devenu le best-seller numéro 1 du XIXe siècle en Amérique du Nord. S’en sont suivis une pièce de théâtre à grand déploiement qui a fait une tournée nationale qui s’est étalée sur 21 ans, ainsi que trois films qui ont chacun battu des records de coûts de production, mais aussi de profits (le long métrage le plus connu aujourd’hui, celui de William Wyler sorti en 1959, est devenu à l’époque le 2e film le plus lucratif après Gone With the Wind).

Les gens sont probablement au courant de l’héritage de Ben-Hur, mais ça ne veut pas dire qu’il ont automatiquement envie d’en voir une nouvelle mouture, suggère Scott Mendelsohn de Forbes. Le fameux brand awareness a ses limites, et dans ce cas-ci il a créé de la «suspicion» plutôt que de l’intérêt. Le film n’a pas non plus été capable de fournir des «facteurs alléchants» dans sa campagne promotionnelle; il s’agit du flop «le plus prévisible de l’été», conclut Mendelsohn.

> Voici un docu narré par Christopher Plummer qui revient sur le phénomène Ben-Hur :

Un corollaire de cette foi aveugle dans le pouvoir de la marque est le manque de souci envers le casting. Une observation à la mode ces dernières années est de dire qu’Hollywood vit dans une ère post-stars, où le «package» a plus d’influence que les noms inscrits au haut de l’affiche. Une tendance qui n’est peut-être pas aussi béton qu’on le pense. Je propose un extrait de l’analyse de Variety sur le choix de l’inconnu Jack Huston pour incarner le prince de Judée :

Ce qui aurait dû leur importer est de trouver un acteur qui évoque un équivalent contemporain de la force, du coeur et de la rogne de Charlton Heston. Gladiator de Ridley Scott est un film superlativement bien fait, mais si on en retirait Russell Crowe, on n’aurait pas le même film. Sa férocité sauvage imprègne chaque image. Ben-Hur avait besoin d’un acteur comme ça. Mais à notre époque, la célébrité a de plus en plus été retirée de l’équation, et c’est en partie parce qu’elle a été dévaluée au profit d’une culture obsédée par le voyeurisme superficiel. Toute personne qui a le visage et le corps approprié est potentiellement une «star», et on retrouve tellement de ces demi-dieux fumants – des bellâtres avec un minimum de talent – que les gens qui font des films oublient comment faire la différence. Il a l’air sexy en portant du Zegna sur le tapis rouge? C’est une star!

Mais ce n’est pas ça la définition d’une star de cinéma. Russell Crowe, Brad Pitt ou Julia Roberts ont une certaine qualité d’âme. Il ou elle a du caractère, et la capacité rare de le projeter. [...] Une vraie vedette, c’est quelqu’un qui est au-delà de nous. Elle est notre miroir, nous montre qui nous sommes. On ne se fait pas de faveurs (pas au public, pas à l’industrie) quand un film comme Ben-Hur s’écrase, mais dans ce cas il peut y avoir une leçon précieuse à retenir : les stars de cinéma ont encore de l’importance. Parce que sans elles, nous ne faisons qu’avoir les yeux rivés sur des films qui sont de grandes et étincelantes coquilles vides.

Deuxième erreur : tout miser sur le public dit religieux. Comme je l’ai indiqué cet hiver, le cinéma chrétien est en pleine recrudescence. On parle en gros de longs métrages transmettant explicitement la parole de Dieu, dotés de budgets modestes et étrillés par la critique. Par exemple, War Room, l’histoire d’une famille aisée mais malheureuse qui surmonte ses problèmes grâce au pouvoir de la prière, a engrangé 11 millions $ à son premier week-end au box-office. Le même montant que Ben-Hur. À la différence que War Room a coûté environ 50 fois moins cher à financer et à promouvoir…

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Pour s’attirer le public religieux – plus spécifiquement catholique et évangélique – Paramount et MGM se sont adjoint les services du power couple Mark Burnett et Roma Downey (photo ci-dessus), producteurs de plusieurs hits à saveur chrétienne. Notamment The Bible, mini-série ultra-populaire diffusée par la chaîne History qui présentait Satan sous les traits de Barack ObamaThe Bible à ensuite été adaptée au grand écran sous le titre Son of God (2014), engrangeant 68 millions $ versus un budget de 22 millions $.

Le duo Burnett – Downey avait un mandat clair : faire de Ben-Hur le nouveau Passion of the Christ (2004), le plus grand succès domestique pour un film coté R de l’histoire des États-Unis, avec 371 millions $ de recettes à l’intérieur des frontières. Avant même sa sortie, le drame sanglant de Mel Gibson a réussi a s’attirer les faveurs de la communauté évangélique, qui a apprécié que le réalisateur parle ouvertement de sa foi lors de tournées promotionnelles dans des églises. Il a obtenu l’appui public des pasteurs les plus influents du pays, qui enjoignaient leurs fidèles a se rendre dans les salles pour notamment y convertir les non-croyants. Une suite à Passion of the Christ a été annoncée en juin.

Comme l’épique de Wyler, le Ben-Hur de Timur Bekmambetov a été tourné à Cinecittà, studio romain qui a fameusement été l’hôte de plusieurs classiques de Fellini, ainsi que de Passion of the Christ. Burnett et Downey ont amené leur Jésus, le sex-symbol brésilien Rodrigo Santoro, rencontrer le pape, qui lui a offert sa bénédiction. Le fils de Dieu a un rôle bien plus important dans la version de 2016 – dans la pièce de théâtre, il était représenté par un faisceau lumineux, tandis qu’en 1959 on ne le voyait que de dos, façon Muhammad.

Burnett et Downey ont également invité des télévangélistes et des pasteurs vedette à dîner dans leur maison à Malibu, rapporte Deadline. Ils ont d’ailleurs fait appel à des firmes de marketing religieuses comme Grace Hill Media et Motive afin de propager la parole du blockbuster. Enfin, la bande-annonce a fait l’objet d’un topo à l’émission The World Over, qui affirme être diffusée dans 350 millions de foyers catholiques de par le monde.

«Mais il y a des experts en marketing qui croient que le studio a été plus traditionnel dans sa promotion», précise Deadline. «Les bandes-annonces explicites sur les thèmes de la foi étaient difficiles à trouver. La majorité des spots de Ben-Hur misaient trop sur la course de chariots, regrettait la communauté religieuse (une des critiques parlait de «Jésus rencontre Fast & Furious»). Ils essaient d’attirer le public plus jeune, en présumant qu’il sont au courant de cette course de chariots, a dit un autre promoteur chrétien».

Il s’agit là d’observations fort justes, d’après Jeff Bock, analyste de box-office interviewé par Business Insider. «Paramount a initialement promu le film comme un blockbuster estival traditionnel, mais quand ça ne semblait pas marcher, ils ont soudainement porté leur attention sur les spectateurs religieux. Cette décision a non seulement polarisé le public de masse, mais les chrétiens aussi». En bout de ligne, ils n’ont obtenu ni le beurre, ni son argent…

L’échec retentissant de Ben-Hur est dû au fait qu’il s’agit d’un Goliath qui a désespérément voulu se faire passer pour un David. The Atlantic énonce ce qui aurait pourtant dû être évident pour n’importe quel humain normalement constitué :

Au cours des dernières années, des films comme Heaven Is for Real, War Room, Miracles from Heaven, God’s Not Dead, et Risen ont été de solides succès de taille moyenne, récoltant entre 40 et 90 millions $ à la fin de l’hiver et au début du printemps, lorsque le marché est moins encombré. Mais il ne s’agissait pas d’épiques à 100 millions $ comme Ben-Hur; ils n’avaient pas l’espoir d’attirer un public friand d’action pour stimuler leur week-end d’ouverture. À la place, ils commençaient petit et ajoutaient des salles au fur et à mesure que leur popularité grandissait. En raison de son énorme budget, Ben-Hur ne pouvait pas se permettre une telle stratégie – il avait besoin d’ouvrir aussi fort que Passion of the Christ. Mais un coup d’œil sur le succès relatif de tous les films à saveur chrétienne montre que le triomphe de Mel Gibson était probablement une anomalie bizarre, pas un modèle magique que les studios devraient suivre.

À quoi ont bien pu penser les patrons de Paramount/MGM? Ou, pour reprendre les regrets totalement non sarcastiques de Jay de Red Letter Media : «Comment suis-je maintenant censé faire confiance aux cadres hollywoodiens surpayés»? Ce à quoi son collègue Mike offre une réponse franchement saine : «Ils auraient pu prendre leur 100 millions $ et faire 100 films à 1 million $, et faire 100 fois plus d’argent. Mais quelqu’un, quelque part, s’est dit “Que diriez-vous d’un reboot de Ben-Hur, ça c’est une bonne idée!”».

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Trêve de chiffres. Penchons-nous maintenant sur ce qui importe vraiment : la qualité artistique de l’oeuvre. Le toujours fiable Justin Chang du Los Angeles Times – il se décrit comme «un critique qui s’avère être un chrétien (ou vice versa)» – reproche à Ben-Hur d’approcher le public religieux comme «une entité monolithique distante qui peut, si elle est adéquatement courtisée, livrer une fortune surabondante au box-office». Je traduis la conclusion de son analyse :

Ça ne me dérange pas de reconnaître que mon admiration pour les croyances personnelles de Burnett et Downey dépassent de loin mon respect pour leurs décisions en tant que créateurs d’histoires. La continuité dramatique et esthétique entre Son of God et le nouveau Ben-Hur est évidente à voir, et ce n’est pas un compliment : le film de Bekmambetov respecte ses fondements spirituels, mais il est complètement perdu quant à la manière de les dramatiser, ou comment parler à son public cible autrement qu’à travers des termes les plus ternes et prosaïques possibles. Le film essaye peut-être de placer Jésus sous les projecteurs, mais ce qu’il fait réellement est de l’insérer de force dans les crevasses de l’histoire de Ben-Hur, réduisant ses paroles et ses actes à une attraction plus catholique que le Pape.

C’est un piège que le Ben-Hur de 1959 a en quelque sorte miraculeusement réussi à éviter, et ce même s’il dure deux fois plus longtemps que le nouveau et donne à Jésus bien moins de temps à l’écran. Il y a beaucoup de raisons aujourd’hui de se moquer du film de Wyler, et encore plus de raisons de le célébrer : Pour toute sa rigidité dramatique et ses longueurs ampoulées, c’est un film qui a le courage de ses convictions grandioses. Et il vient d’une époque révolue d’artisanat hollywoodien de qualité supérieure, quand des réalisateurs comme Cecil B. DeMille (The Ten Commandments, Samson and Delilah), George Stevens (The Greatest Story Ever Told), Nicholas Ray (King of Kings) et Henry Koster (The Robe, The Story of Ruth) pondaient des divertissements majestueux, instruits, qui ne sentaient pas le besoin de marcher sur la pointe de pieds autour des sceptiques dans la salle.

Peu importe si ces cinéastes voyaient la Bible comme un document sacré, ils comprenaient instinctivement sa valeur en tant qu’objet dramatique, littéraire, comme sa propre lingua franca culturelle. Ci-gît la mère de tous les feuilletons, un méga-récit éternellement résonnant, et dramatiquement exploitable; Game of Thrones avant la lettre. En gros, Hollywood savait comment aborder cette oeuvre avec le respect et la sensibilité nécessaires, sans les flatteries timides à l’égard de la niche chrétienne qui écrase tant de cinéastes contemporains s’aventurant dans les eaux religieuses.

Des cendres ben-huriennes pourrait surgir quelque chose que l’on désire ardemment depuis des lunes : un retour à l’originalité. Tout le monde s’entend pour dire que cet été fut moche pour les recyclages : Independence Day: Resurgence, Star Trek Beyond, Jason Bourne, Teenage Mutant Ninja Turtles: Out of the Shadows et Ghostbusters ont tous moins bien fait que leurs prédécesseurs, indique Variety. Par contre, des nouvelles idées comme les animations Sausage Party et The Secret Life of Pets, et même le mal-aimé Suicide Squad, avec ses super-antihéros inconnus du grand public, ont très bien fait au box-office.

«La barre est tout simplement beaucoup plus haute en ce qui concerne le soutien pour les suites et les remakes», affirme Rob Moore, vice-président chez Paramount. Le public veut quelque chose qui est soit «génial» ou «original». Dans le cas de Ben-Hur, il n’a obtenu ni l’un ni l’autre, conclut Variety.

À lire aussi :

> L’ascension du cinéma chrétien
> Noah, ou les risques d’une superproduction religieuse

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Mardi 28 juin 2016 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (22)

Brèves notes sur le ralenti

Le Britannique Julian Palmer s’est rapidement imposé dans le vaste champ des analyses vidéo de films comme l’une des figures les plus estimées du genre. Son plus récent topo publié sur sa chaîne The Discarded Image tranche quelque peu avec son travail passé en raison de sa brièveté et de sa simplicité. Mais c’est l’été, et on peut se permettre de donner un peu de répit à nos neurones. Surtout que le sujet abordé s’accorde parfaitement avec la torpeur estivale, quand la machine se met à tourner plus lentement.

L’art du ralenti, donc. Une technique de plus en plus communément utilisée, et dont on aime parfois abuser. Mais lorsque qu’elle est judicieusement employée, c’est souvent l’extase. Voici donc une douzaine de mes exemples préférés qui n’ont pas été cités dans la vidéo de Palmer. Je sais déjà que j’en oublie au moins douze autres tout aussi remarquables, je vous remercie donc d’avance de votre contribution.

Le ralenti sert habituellement à souligner et à rehausser les expériences extrêmes de l’aventure humaine, comme par exemple le coup de foudre (premier clip) ou l’amour fou (le second). L’effet est d’autant plus fort avec la contribution de deux ex chanteurs de The Velvet Underground…

Lost Highway (1997) de David Lynch

The Royal Tenenbaums (2001) de Wes Anderson

(Le ralenti est partie intégrante de l’oeuvre d’Anderson, comme on peut le constater dans cette compilation, mais l’extrait ci-dessus est définitivement mon préféré du lot).

***

J’ai eu de la difficulté à me remémorer beaucoup de ralentis marquants dans le cinéma étranger (à part John Woo et Wong Kar-wai, indiqués chez Palmer). Un de mes favoris à vie, tous cinémas confondus, est la mort quasi silencieuse d’un jeune homme abattu par une flèche dans le dos par un Tatare dans Andreï Roublev (1966) d’Andreï Tarkovski. Le ralenti sur des oies sauvages qui voltigent au-dessus de la ville assiégée, dans une scène précédente, est également à couper le souffle. Les deux scènes ne sont cependant pas disponibles sur le web.

Mais voici un autre ralenti mémorable exécuté par le maître russe : un moment onirique et déconcertant tiré du Miroir (1975) :

Espagne – Plus à l’ouest, voici un ballet macabre et intime entre la toréra Lydia et une pauvre bête dans Parle avec elle (2002) de Pedro Almodóvar :

Danemark – Après la projection de Melancholia (2011) au Festival de Cannes, le critique J. Hoberman a noté (avec raison, même si ça fait mal de l’admettre pour un inconditionnel de Terrence Malick) que les cinq premières minutes du film de Lars Von Trier sont «plus innovantes, accomplies, et visionnaires que tout ce que l’on retrouve dans The Tree of Life». Un commentaire qui n’est pas tant une rebuffade contre le lauréat de la Palme d’or, mais plutôt une reconnaissance du pouvoir incommensurable de ce prologue hallucinant :

Japon – Un des ralentis les plus frappants d’un point de vue émotionnel survient vers le début des Sept samuraïs (1954). Et il dure à peine quelques secondes. Ce n’est pas tant le geste en question qui nous émeut (le coup de sabre mortel lors d’un duel), mais plutôt son interprétation de la part d’un témoin, le sensei Kanbei Shimada. Le ralenti est donc poétiquement déclenché par son point de vue. Le dramaturge et cinéaste David Mamet dit à propos de cette scène : «Nous voyons dans son visage, si triste et sage qu’il en est tragique, la prescience complète de l’issue du combat. De son inutilité et de la folie inexprimable de l’humanité». (Le ralenti survient vers 3:15).

(Une version de qualité supérieure peut être vue sur le site de TCM.)

Scorsese et cie.

Le carnage à la fin de Taxi Driver (1976), le massacre à la mitraillette de Bonnie et Clyde, ainsi que la fusillade-suicide qui conclut The Wild Bunch (1969) ont démarré la tendance du ralenti comme outil d’enrichissement, voire d’embellissement, de la violence. Des scènes maintes fois imitées, rarement égalées.

Martin Scorsese, en particulier, est devenu en quelque sorte le parrain du ralenti comme illustration d’actions physiquement ou psychologiquement violentes. On pourrait consacrer un long billet à son utilisation de cette technique. Je l’ai d’ailleurs déjà fait pour la scène du coup de foudre de Robert De Niro dans Casino

Demeurons donc avec l’alter ego de Scorsese, et ce travelling avant sur son visage inimitable qui, comme dans le cas de Casino, communique silencieusement un paquet d’émotions. Il ne s’agit pas d’amour cette fois-ci, mais bien au contraire d’une intention meurtrière. Son regard est si inquiétant qu’on peut dire que le pauvre Morrie (qu’on voit portant une veste brune) est mort à ce moment là, avant même l’acte fatal dans la voiture quelques instants plus tard.

Comme on l’a vu ci-dessus, le ralenti est un outil efficace pour communiquer un état d’esprit extrême. C’est le cas par exemple dans Donnie Darko (2001), et son personnage-titre schizophrène. La présentation de son environnement scolaire est filtrée à travers son trouble mental, ce qui justifie non seulement le ralenti, mais également les accélérés et les changements soudains de vitesse en général. (Senses of Cinema a un bon papier sur le rôle de la schizophrénie dans la construction du film).

Durant sa «période formaliste» dans les années 2000, Gus Van Sant a maintes fois expérimenté avec le ralenti. Rarement le résultat a été aussi poétique que dans la scène de la douche de Paranoid Park (2007), où l’on voit le protagoniste tenter de digérer l’action brutale qu’il vient de commettre. À noter le travail minutieux sur le son, notamment les chants d’oiseaux vers la fin qui font écho aux imprimés sur le carrelage de la salle de bain. Van Sant s’est d’ailleurs clairement inspiré de la scène du Miroir citée plus haut…

Comme on l’a suggéré précédemment, la mort est régulièrement associée au ralenti. Dans Die Hard (1988), l’expression sur le visage de Hans Gruber au moment qu’il entame sa chute ultime s’est carrément inscrite dans l’iconographie de la culture populaire. Alan Rickman, dont il s’agissait d’un premier rôle au cinéma, s’est fait trahir par le cascadeur qui le retenait. Ce dernier l’a en effet relâché au compte de «deux» et non de «trois», comme prévu. Sa frayeur est authentique.

Une de mes scènes de mort préférée (pardon si la formulation est morbide!) survient dans les premières minutes de Zodiac (2007), le chef-d’oeuvre de David Fincher. Le tout est si séduisant que l’on est gêné par notre délectation de ce crescendo terrifiant, qui culmine avec un ralenti sur deux jeunes abattus au son d’un Hurdy Gurdy Man sournois qui jaillit à plein volume en même temps que le sang des innocentes victimes.

Après la mort, il y a heureusement la vie, du moins dans le paradis malickien.

***

Le grand maître américain du ralenti, avec Scorsese et Peckinpah, est son pote Brian De Palma. Au lieu de vous présenter un clip de Carlito’s Way (qui regorge de somptueux ralentis), voici plutôt une analyse par le même Julian Palmer de la séquence de la salle de billard, qu’il perçoit comme un «microcosme du film en entier».

(De retour à la mi-juillet)

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Vendredi 3 juin 2016 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (3)

Paul Thomas Anderson renoue avec Daniel Day-Lewis

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La nouvelle la plus excitante dans le milieu du cinéma américain est tombée hier en début de soirée, comme ça, sans avertissement. Les deux maîtres d’oeuvre de There Will Be Blood (2007), l’un des films les plus estimés de la dernière décennie, referaient équipe pour un long métrage explorant l’univers de la mode à New York dans les années 1950.

Variety a révélé le scoop, tout en précisant qu’aucune entente n’a encore été paraphée. On sait cependant que Day-Lewis est attaché au projet «depuis quelque temps». L’acteur britannique triplement oscarisé a été vu pour la dernière fois au grand écran dans Lincoln (2012) de Steven Spielberg. Il n’a joué que dans 10 films au cours du dernier quart de siècle.

PTA, de son côté, est en train d’écrire le scénario, et rencontre des actrices «d’origine est-européenne pour des rôles de soutien». Depuis son dernier long métrage, Inherent Vice (2014), le cinéaste de 45 ans a passé beaucoup de temps avec des musiciens, notamment son fidèle compositeur Jonny Greenwood. Il a filmé l’aventure indienne de ce dernier dans Junun, moyen métrage documentaire sorti l’an dernier sur le site VOD Mubi. Le synopsis :

Début 2015, Paul Thomas Anderson rejoint son collaborateur et ami Jonny Greenwood dans son voyage au Rajasthan, au nord-ouest de l’Inde, où ils sont accueillis par le Maharaja de Jodhpur qui les autorise à résider au Fort de Mehrangarh pour trois semaines. C’est là que Greenwood enregistre un album avec le compositeur Israélien Shye Ben Tzur, ainsi qu’un groupe de douze musiciens indiens réputés.

Il a dirigé la chanteuse folk Joanna Newsom – également narratrice dans Inherent Vice – pour une seconde fois dans le vidéoclip Divers, l’hiver dernier.

Plus récemment, il a réalisé le vidéoclip Daydreaming de Radiohead, groupe de son pote Greenwood.

On espère sincèrement que son nouveau projet ne connaîtra pas le destin de Pinocchio… On peut même se laisser imaginer qu’un jour ce film des plus intrigants fera l’objet d’un programme double avec le Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Tout PTA en 150 minutes

Après des comptes rendus exhaustifs des filmographies et carrières de Stanley Kubrick et de David Fincher, The Directors Series nous a dernièrement offert un portrait de Paul Thomas Anderson en 150 minutes réparties en cinq chapitres.

À lire aussi :

> There Will Be Blood : Les rêveries du foreur solitaire
> À propos de la fin de There Will Be Blood
> The Master ou le cinéaste comme objet de culte
> L’évolution du plan-séquence chez PTA

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