Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Analyse’

Mercredi 17 décembre 2014 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (120)

Voir le même film 20 fois et en redemander

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Je pense avoir vu Heat de Michael Mann au moins 20 fois; au cinéma, à la télé, en VHS, en DVD et, tout récemment, en Blu-ray. C’est un film policier existentiel et pessimiste, au rythme assez lent, qui dure près de trois heures. Au total, j’ai passé deux jours et demi en ligne à regarder Al Pacino et Robert De Niro essayer plusieurs variations sur le thème de la tête d’enterrement, et je ne suis toujours pas rassasié!

Et il n’y a pas que Heat qui m’obsède à ce point. En effet, parmi les films que je connais pratiquement par coeur, notons Fargo des frères Coen, The Conversation de Francis F. Coppola, Donnie Darko de Richard Kelly, To Die For de Gus Van Sant, The Thin Red Line de Terrence Malick, Taxi Driver de Martin Scorsese, Mulholland Drive de David Lynch, The Rock de Michael Bay, Seven de David Fincher…

Cette habitude de cinéphile quasi-sisyphienne est-elle raisonnable? Surtout lorsque je considère tous ces films «importants» inscrits dans ma liste mentale que je n’ai toujours pas vus? À chaque fois que je ressors Heat de ma bibliothèque, je me dis que les trois heures à venir auraient plutôt pu servir à découvrir un Kurosawa ou un Ford particulièrement alléchants. Le sentiment de culpabilité ne dure que quelques secondes cependant, et se dissipe dès que réapparaît la gare de train baignée par une lumière nocturne bleutée…

Il semblerait qu’opter pour la répétition est un comportement tout à fait naturel. C’est ce que conclut une étude publiée en 2012 par deux professeurs en marketing pour le compte de l’université de Chicago, portant le titre savant : The Temporal and Focal Dynamics of Volitional Reconsumption: A Phenomenological Investigation of Repeated Hedonic Experiences. Heureusement pour nous, la thèse a été résumée – en quatre temps – dans un article mis en ligne par The Atlantic cet automne.

LA RAISON SIMPLE

Regarder quelque chose à répétition peut donner l’impression que cela fait perdre son intérêt initial au divertissement. Mais des psychologues ont constaté que la répétition engendre l’affection. Les activités familières nécessitent moins d’énergie mentale, et quand quelque chose est facile à penser, nous avons tendance à considérer que c’est bon. Un film que nous avons vu sept fois avant est parfaitement facile à traiter.

Le terme scientifique pour cela est «simple effet d’exposition», ce qui signifie que nous aimons davantage quelque chose simplement parce que nous y avons déjà été exposé. Il y a des preuves que, non seulement on rejoue des chansons qu’on aime, mais, plus qu’on les joue, plus qu’on les aime.

LA RAISON NOSTALGIQUE

Parfois, nous regardons un vieux film afin d’extraire une prédilection sur la façon dont les choses étaient. [...] Nous aimons répéter des expériences de la culture pop parce qu’elles nous aident à nous rappeler du passé, et l’acte de se souvenir du passé fait du bien. Heidegger a appelé ça le «dragage». Les chercheurs offrent un autre terme: la re-consommation régressive. Il s’agit d’utiliser le divertissement comme une machine à voyager dans le temps afin de revisiter un souvenir perdu.

LA RAISON THÉRAPEUTIQUE

Un des trucs bien que font les vieux films c’est qu’ils ne peuvent pas nous surprendre. On sait comment ils finissent, et on sait comment nous nous sentirons à la fin. Cela fait de le re-consommation du divertissement une sorte de «régulation émotionnelle». Les nouveaux livres, films et émissions de télévision peuvent nous fournir des frissons, mais ils peuvent aussi nous faire perdre notre temps et nous décevoir. Les vieux films ne nous déçoivent jamais : nous vieillissons, et ils gardent le même âge. Revoir du divertissement familier – pour être parfaitement rigide sur ce genre de chose – est efficace d’un point de vue émotionnel. Nous recevons exactement le gain émotionnel qu’on recherche, pas de surprises.

LA RAISON EXISTENTIELLE

Les liens dynamiques entre nos expériences passées, présentes et futures à travers la re-consommation d’un objet permettent une compréhension existentielle. Se réengager avec le même objet, ne serait-ce qu’une seule fois, permet un remaniement d’expériences tandis que les consommateurs considèrent leurs propres jouissances et compréhensions par rapport aux choix qu’ils ont faits. Ce n’est pas de la simple nostalgie ou de la thérapie. C’est de la culture pop en tant que palimpseste – un vieux souvenir, recouvert par une nouvelle perspective.

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I got Scarface. On repeat. SCARFACE ON REPEAT. Constant, y’all! – Alien

Un des corollaires de la pratique des visionnages répétés est la création d’un catalogue personnel de répliques savoureuses qu’on peut réciter à tout moment, souvent entre complices cinéphiles tout aussi érudits (ou geeks) que nous. Mais cette culture du one-liner explosif, hilarant, ingénieux ou, tout simplement, mémorable, serait en voie de disparaître, selon cet article du New York Times.

L’auteur cite plusieurs raisons – dont la mondialisation – pour expliquer ce recul. D’après lui, l’explosion de l’accessibilité à des films et à des séries télé, et ce à un coût dérisoire, incite notre attention à s’éparpiller. On achète d’ailleurs moins de films sur support physique, et on a donc moins tendance à les revoir. Et, bien évidemment, c’est en revoyant les films qu’on finit par retenir et par propager leurs plus fameuses répliques.

Peut-on sincèrement dire que l’imaginaire collectif du 21e siècle a réussi à s’approprier des morceaux choisis aussi délicieux que «You can’t handle the truth», «I’m going to make him an offer he can’t refuse», «We’re gonna need a bigger boat» et autres «Go ahead, make my day»? L’auteur du NYTimes cite le «I’m the captain now» de l’excellent Captain Phillips (2013) de Paul Greengrass, mais avouons qu’on est pas mal loin du «I’m as mad as hell, and I’m not going to take this anymore!» de Network (1976) en terme d’impact culturel…

Parmi les exemples tirés du cinéma contemporain, il y a un extrait qui me vient immédiatement à l’esprit : le monologue «Look at my shit!» déclamé avec un enthousiasme délirant par James Franco dans Spring Breakers. Cette énumération répétitive de diverses possessions non seulement rime avec la structure circulaire du récit, et appuie l’examen d’une certaine jeunesse vibrant au rythme de clips superficiels et/ou dénaturés sans cesse rechargeables, mais finit aussi par accabler : Je veux vous (et me) distraire par tout ce que j’ai, pour ne pas avoir à réfléchir à qui je suis.

D’autres répliques mémorables datant des 15 dernières années?

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Mercredi 12 novembre 2014 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (33)

Birdman, divertissement, et «génocide culturel»

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Pourquoi autant de gens se ruent-ils année après année dans les salles de cinéma pour voir des exploits de super-héros? Les réponses sont nombreuses et diverses. Campagnes de marketing faramineuses. Présence d’acteurs et d’actrices désirables qui exhibent fièrement leur physique nouvellement tonifié dans des costumes chatoyants. L’intérêt intuitif pour le proverbial combat entre le Bien et le Mal. Aussi, un certain effet d’entraînement plus ou moins conscient («Hey, tout le monde va le voir, faut pas que je manque ça»)…

Mais l’incitatif primordial se résume à mon avis en un mot : la promesse du Divertissement. Venez nous voir, ça ne coûte que 10-15$, et on va vous en mettre plein la vue, garanti. Dans une très large mesure, les studios ont remporté leur pari haut la main. Pour se convaincre de la confiance qu’ils manifestent envers leurs produits, il n’y a qu’à constater la généreuse quantité de films de super-héros à venir au cours des six prochaines années, tant du côté de Marvel que de DC Comics.

Cela dit, j’aimerais me pencher sur la notion même de divertissement. Après avoir vu dans film après film après film Batman, Spider-Man, Superman, les Avengers et autres Guardians of the Galaxy sauver la planète, embrasser une super-beauté avec une explosion en arrière-plan, et nous donner rendez-vous dans deux ans pour des aventures répétant la même formule, peut-on sincèrement se dire : «Wow, j’ai vraiment été diverti!» Il me semble que, à l’idée de divertissement, se doivent de s’attacher celles de la surprise et de l’originalité. Préceptes que rejettent agressivement les blockbusters en spandex. Et ce n’est pas par manque de compétence : les studios savent que le grand public recherche davantage le confort que l’inconnu lorsqu’il est question d’acheter un billet.

Mais sauter dans le vide peut se montrer tellement plus gratifiant! Et c’est exactement ce que propose Birdman, un antidote des plus rafraîchissants au quasi-monopole qu’exerce le cinéma de super-héros dans le domaine du divertissement. Le film d’Alejandro G. Iñárritu est infiniment plus divertissant que tant d’autres de ses congénères qui se terminent par «Man» parce que, de un, on n’a jamais vu une telle histoire racontée de cette manière et, de deux, parce qu’on ne sait jamais ce qui nous attend au détour d’un des nombreux couloirs que comprend le St. James Theatre, vénérable salle adjacente à Times Square, où se déroule la plupart de l’action.

Parlant d’antidote, on ne peut qu’imaginer la joie pure de ces acteurs de grand talent, vétérans des formules de super-héros, d’avoir la chance de participer à un projet si foncièrement différent. Emma Stone, l’actuelle female interest dans les nouveaux Spider-Man ; Edward Norton, un des Hulk pré-Avengers ; et, bien sûr, Michael Keaton, incarnant le personnage-titre qui prend la forme d’un clin d’oeil format géant à son Batman originel, comme le démontre entre autres la fausse b-a vintage ci-dessus (le film de Tim Burton sorti en 1989, premier méga-succès du genre, a d’ailleurs lancé le bal des super-franchises qu’on ne connaît que trop bien aujourd’hui).

Keaton et Norton, en particulier, savourent visiblement l’opportunité de déployer toute l’étendue de leur répertoire – non seulement en tant qu’acteurs, mais en tant qu’acteurs qui jouent des acteurs – sans la crainte d’avoir à répondre à des standards physiques superficiels; beaucoup de nudité ou de quasi-nudité masculine dans Birdman, où les habituels six-packs bronzés sont troqués pour des ventres mous et blêmes.

Analyser Birdman n’est pas une simple tâche. Le film lui-même est conscient de la complexité, voire de la futilité, de l’exercice : dès le début, une note accrochée au miroir de la loge de Keaton indique : «A thing is a thing, not what is said of that thing», référence à l’essai de Susan Sontag Against Interpretation, un manifeste contre l’intellectualisation systématique des oeuvres d’art. Selon cette auteure très influente de la deuxième moitié du 20e siècle, la critique prend trop souvent pour acquis «le pouvoir transcendantal de l’art».

En effet, Birdman est d’abord est avant tout une formidable expérience sensorielle. Il m’est pratiquement impossible de traduire en mots, par exemple, ma scène préférée du film, alors qu’on voit notre héros se faire accoster par sa jeune maîtresse, Andrea Riseborough, une actrice anglaise aux traits de porcelaine et au regard ensorcelant. Après leur bref et curieux échange, la caméra épouse le point de vue de Keaton, tandis qu’elle marche par en arrière et l’incite à la suivre dans les coulisses du théâtre en faisant de langoureux mouvements de bras et en adoptant une expression mi-badine, mi-sensuelle. Le moment ne dure que quelques secondes, peut sembler complètement anecdotique, et pourtant il reste gravé dans mon esprit. Tout comme, d’ailleurs, l’ouverture de l’affligeante 9e symphonie de Mahler, qui revient de manière sporadique tout au long du film.

La qualité de cette expérience cinématographique est beaucoup redevable à l’exploit technique accompli par ses artisans. En particulier Emmanuel Lubezki, le directeur photo magique qui a notamment béni les derniers films d’Alfonso Cuarón et de Terrence Malick. Birdman donne l’impression d’avoir été filmé en un seul plan-séquence, qui plus est, en constant mouvement, question de dynamiser la dualité psychologique du héros, déchiré entre la tentation de rendosser le costume de Birdman et de retrouver la gloire d’antan et des millions faciles (la caméra hyperactive dirigeant une chorégraphie réglée au quart de tour), et son désir de mener à bien sa pièce de théâtre qui, malgré une production chancelante, est néanmoins dotée d’une prétention artistique noble (pas de montage sur les planches).

Pour finir, je suggère malgré tout d’intellectualiser un peu Birdman. Ou plutôt, sa principale cible. Et pour ce faire, je laisse la parole à M. Iñárritu, qui n’a définitivement pas la langue dans sa poche. En entrevue avec Deadline le mois dernier, aux côtés de ses trois (!) co-scénaristes, il ne s’est pas gêné pour sortir le méchant.

Je pense qu’il n’y a rien de mal à être obsédé par les super-héros quand vous êtes âgé de 7 ans, mais je pense que c’est malsain de refuser de grandir. Les corporations et les fonds spéculatifs ont une emprise sur Hollywood et ils veulent faire de l’argent sur tout et n’importe quoi qui s’identifie comme du cinéma. Lorsque vous placez 100 millions $ et vous obtenez en retour 800 millions $ ou 1 milliard $, il est très difficile de convaincre les gens. Vous leur dites, «Vous allez mettre 20 millions $ et vous obtiendrez 80 millions $». Maintenant, c’est un putain de bon profit, mais ils disent, «80 millions $ ? Je veux 800 millions $.» Essentiellement, l’espace pour présenter de bons petits films a disparu.

J’aime parfois [les films de super-héros] parce qu’ils sont simples et élémentaires, et vont bien avec du pop-corn. Le problème est que, parfois, ils prétendent être profonds, comme s’ils étaient basés sur de la mythologie grecque. Et ils sont honnêtement très de droite. Je les vois toujours comme des films où il est permis de tuer des gens parce qu’ils ne croient pas en ce que vous croyez, ou parce qu’ils ne sont pas qui vous voulez qu’ils soient. Je déteste ça, et je ne réagis pas bien à ces personnages. Ils sont un poison, un génocide culturel, parce que le public est tellement surexposé à des récits, à des explosions et à de la merde qui n’ont rien à voir avec l’expérience d’être un humain.

Qu’il fait du bien de voir un adulte prendre le contrôle, ne serait-ce que momentanément, de la garderie. Et qu’il fait du bien, enfin, de voir Iñárritu nous offrir son premier vrai bon film depuis que nous l’avons découvert, il y a près de 15 ans, avec le sublime Amores Perros. Birdman n’est en effet pas l’affaire d’un seul retour en grâce…

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Mardi 21 octobre 2014 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (26)

Gone Girl : le doux parfum du trash

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Il y a longtemps que je n’avais pas vu un film commercial qui m’a donné autant de difficulté à répondre à la question pourtant élémentaire : Qu’est-ce que c’est? Pas : De quoi parle-t-il? – qui est une question bien plus compliquée qu’elle en a l’air lorsque appliquée à du cinéma de qualité, et qui est particulièrement corsée dans le cas qui nous concerne – mais, vraiment, quelle est donc la nature de ce curieux et magnifique objet que je suis en train de regarder?

J’ai eu une sorte d’illumination à mon deuxième visionnement de Gone Girl. La première fois qu’on voit le protagoniste, Nick (Ben Affleck), il est devant sa grosse maison moche de banlieue, et à ses côtés se trouvent deux bacs de poubelle en plastique, avec couvercle. L’image est répliquée plus ou moins telle quelle à la fin du film. Il s’agit selon moi d’une illustration très adéquate de l’oeuvre: du trash camouflé par un réceptacle lisse et étanche.

Tout, ou presque, dans Gone Girl, est gros ou disproportionné (spoilers à venir, évidemment). Le plan machiavélique ultra élaboré de l’antagoniste, Amy (Rosamund Pike), la décadence post-apocalyptique du symbole capitaliste (le centre d’achat) post-récession de la ville, la réaction prédatrice et hystérique des médias envers le suspect de meurtre Nick, le bain de sang causé par une Amy qui ne se la joue pas tant Catherine Tramell que mante religieuse, le gigantesque chalet hight-tech du pauvre Desi (Neil Patrick Harris), les seins de la maîtresse de Nick (Emily Ratajkowski), le menton de Ben Affleck…

Pourtant, la manière dont le réalisateur apprête tous ces ingrédients ne donne pas l’apparence d’un film trash, même si c’est ce qu’il est essentiellement. Ce décalage entre fond et forme est ce qui explique à mon avis la confusion qu’ont ressenti une bonne partie des détracteurs de Gone Girl, et même plusieurs de ses admirateurs. David Fincher a toujours été reconnu comme un cinéaste techniquement brillant, mais avec son 10e long métrage il est devenu carrément intimidant! Sa confiance en ses moyens n’a jamais été aussi grande, et c’est ce qu’il fallait pour transposer sur écran un scénario truffé d’autant de rebondissements, de ruptures de ton, de meta-narration et qui, pour reprendre la remarque de Matt Zoller Seitz, contient assez de trous scénaristiques pour y enfouir des porte-avions.

Fincher a bien résumé le «quoi» de son film lors d’un entretien avec la chroniqueuse du New York Times Maureen Dowd :«Je ne pense pas que le livre ou le film dit qu’une femme sur cinq dans le Midwest doit être examinée pour un trouble de la personnalité borderline. Le personnage est hyperbolisé. Il ne s’agit pas de 60 Minutes. C’est un mystère qui devient un thriller absurde qui devient au bout du compte une satire». Rien que ça! Mais entre ses mains, ce pot-pourri d’intentions et de provocations finit par couler aussi doucement qu’un grand cru.

Son habileté extraordinaire à nous montrer exactement ce qu’il veut qu’on regarde, à maintenir notre attention pendant 150 minutes qui en paraissent 75, sa notion magistrale du rythme, qui n’est pas seulement engendré par ses mouvements de caméra millimétrés ou son montage chirurgical, mais aussi par des subtilités à l’intérieur même des plans, comme le débit des répliques, le positionnement des personnages les uns par rapport aux autres, leurs mouvements dans le cadre. Tout ça, en plus du fait que Gone Girl est probablement le film le plus esthétiquement sobre de la filmo de Fincher, donne une impression de prestige artistique qui tranche avec la teneur farfelue du scénario.

Mais c’est à l’intérieur de ce contraste même que le film tire sa cohérence philosophique. La version doublée en français de Gone Girl a été retitrée «Les Apparences». Cela aurait très bien pu être le sous-titre de la version originale. Pratiquement aucun des éléments exposés dans l’intrigue ne sont dignes de confiance. Qu’on pense à la narration en voix off d’Amy via son journal intime, qui n’est pas plus fiable que les flashbacks de Keyser Söze. Ou la suspicion des policiers et surtout du public envers Nick, qui n’est pas tant accusé d’avoir tué sa femme que de ne pas démontrer, tel le Meursault de L’Étranger, un chagrin socialement acceptable.

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Enfin, il y a le propos central du film: l’impossibilité de connaître réellement son partenaire de vie. Le côté «politique sexuelle controversée» a été largement abordé dans les médias (prenons seulement le New Yorker, qui a publié pas moins de trois essais sur la question – ici, ici et ici – dans la semaine qui a suivi la sortie du film, en plus de la critique de l’éternellement insatisfait Anthony Lane). J’aimerais plutôt me concentrer sur un aspect du film moins discuté mais que je trouve tout aussi fascinant. Je ne me rappelle plus quel est le fameux cinéaste (je lance un appel à tous!) qui a dit que 90% du travail d’un réalisateur consiste en le choix de ses acteurs; dans cette perspective, Gone Girl est un vif exploit.

> Ben Affleck Dans un post précédent, je citais Fincher qui justifiait à Playboy son choix de casting surprenant. Il disait qu’il avait jeté son dévolu sur Affleck en voyant des images de son sourire fake sur Google, un attribut fondamental pour le personnage. Pressé sur le sujet en entrevue à Film Comment, le réalisateur a élaboré: «Le bagage qu’il traîne avec lui est des plus utiles dans ce film. Je me suis intéressé à lui principalement parce que j’avais besoin de quelqu’un qui a de l’esprit, et de quelqu’un qui comprenait les enjeux de cette sorte d’examen minutieux du public auquel Nick est soumis, et de l’absurdité à essayer de résister à l’opinion publique. Ben connaît ça, pas d’un point de vue conceptuel, mais par expérience».

Le personnage d’Affleck est un archétype sur lequel les gens peuvent projeter leurs préjugés, avant de les remettre en question. La ligne entre le Affleck fictif et celui de la vraie vie est si ténue, qu’un critique d’Esquire s’est amusé à dresser des parallèles entre la carrière de l’acteur et l’intrigue de Gone Girl. À travers ces caractéristiques qui peuvent sembler bénignes se cache néanmoins une critique acide des médias contemporains, de plus en plus obsédés par un sensationnalisme typique de la couverture de l’industrie du divertissement lorsque vient le temps de traiter de sujets plus sérieux. Ainsi, lorsque Nick/Affleck sort de sa maison pour se rendre à sa voiture, un grand nombre de photojournalistes se ruent sur lui tels une meute de paparazzis (l’iconographie du vedettariat est accentuée par un plan caméra-épaule, le seul du film, avec un cadre particulièrement saccadé).

Les conséquences de la perversion médiatique sur le public sont illustrées dans une des scènes les plus saisissantes de Gone Girl sur le plan visuel. Une vigie à la chandelle est organisée un soir dans le but de sensibiliser les citoyens de la ville à la disparition d’Amy. Le discours de Nick est soudainement interrompu par une soi-disant amie de sa femme qui révèle qu’Amy était enceinte, et que son mari le savait. La foule, qui avait déjà été montée contre Nick par une populaire animatrice télé du type Nancy Grace, se rue immédiatement sur lui, ses lampions de l’espoir instantanément transformés en torches médiévales éclairant le chemin menant à un lynchage. Dans une scène précédente, l’inspectrice chargée de l’affaire (la merveilleuse Kim Dickens) assurait son collègue qu’elle désirait mener une enquête en bonne et due forme, pas «une chasse aux sorcières»…

> Rosamund Pike Pour le rôle d’Amy, Fincher recherchait une actrice relativement inconnue, question que le public n’évalue pas son personnage sournois à travers le filtre de sa célébrité. Rosamund Pike, une resplendissante britannique de 35 ans, correspondait au profil. Mais il y a plus.

Gone Girl est un vibrant hommage à l’oeuvre d’Alfred Hitchcock, et cite généreusement quelques uns de ses classiques comme Vertigo (notamment, quand Desi demande à Amy de se teindre les cheveux afin de reprendre son «ancienne» apparence), Psycho (le clin d’oeil inversé à la scène de la douche, alors que c’est la psycho elle-même qui y est enduite de sang, quoique pas du sien) et même le plus léger The Lady Vanishes, dont le titre peut passer pour une version vieillotte de celui de Gone Girl (d’autres exemples à consulter ici et ici).

normal_Rosamund_Pike_-_Shoot_122_1016loDans cette optique, on peut facilement présumer que Fincher convoitait spécifiquement une «blonde hitchcockienne». Et c’est exactement ce qu’il a trouvé avec Pike qui, en 2002, a incarné «The Blonde» dans une pièce de théâtre intitulée… Hitchcock Blonde (photo ci-contre).

En entrevue à W Magazine, l’ex Bond Girl remarque que sa première expérience professionnelle sur les planches entretient une thématique similaire à celle du film qui vient de la propulser au sommet: «La pièce parlait du regard masculin, des attentes des hommes, et, enfin, du pouvoir des femmes et de l’absence de celui-ci. Cette fille avait de sombres secrets, mais elle voulait aussi être adorée».

La performance de Pike est certainement la plus complexe et la plus puissante du film; sa réaction bipolaire après le meurtre de Desi vaut à elle seule une nomination à l’Oscar.

cdn.indiewire> Neil Patrick Harris Un délicieux rôle à contre-emploi. Harris, une figure très appréciée sur les tapis rouges qui jouit d’un important fanclub en raison de sa personnalité positive et de son humour taquin, a gagné sa renommée grâce au populaire sitcom How I Met Your Mother, qui vient de se conclure après neuf saisons. Il y incarne un playboy sans attaches qui ne manque jamais une occasion de rappeler ses (nombreuses) aventures d’un soir. C’est tout le contraire dans Gone Girl, où son Desi Collings est un être tendu et asocial, dont la vie amoureuse se résume à un bref flirt de jeunesse avec Amy, qui s’est transformé en obsession malsaine après leur rupture. Un autre contraste qui vient appuyer de manière originale le discours aussi jouissif qu’étourdissant des miroirs déformants qui parsèment le film.

> Tyler Perry Un autre rôle à contre-emploi, quoique dans un différent registre. Acteur, réalisateur, producteur, dramaturge, Perry se spécialise dans la comédie populiste de bas étage. Il incarne souvent le protagoniste dans ses films et pièces, Madea, une grand-mère imposante avec de l’attitude. Il est, si on veut, le Adam Sandler de la communauté afro-américaine. Si ses films sont peu distribués ici, ils n’en restent pas moins extrêmement populaires. Il a été classé par Forbes l’homme le mieux payé à Hollywood en 2011. Sa vingtaine de long métrages a engrangé plus d’un demi-milliard de dollars. (Pour en savoir plus, lisez ce portrait de son empire publié par le New Yorker en 2010).

a_560x375Malgré son succès, Perry est assez isolé dans l’industrie. Une relation qui va cependant des deux bords: pour preuve, il ne savait même pas qui était Fincher avant d’être engagé pour Gone Girl! Quoiqu’il en soit, il a accepté de troquer son costume de drag mémé pour un costard chic afin d’incarner un avocat-vedette spécialisé dans les affaires de moeurs. Il charge 100 000 $ rien que pour la provision pour frais.

Perry joue avec bonhomie une variation du magical negro, qui vient au secours du beau et blanc Nick. Avec son rire contagieux et son allure relaxe de style «y’all white people crazy», pour reprendre l’expression de Wesley Morris, il apporte à travers ses quelques brèves apparences une bouffée d’air frais fort bienvenue.

Dans une scène d’une brillante ironie, Perry se transforme en réalisateur. En préparant Nick pour une importante entrevue télévisuelle, il lui dit quoi répondre mais aussi comment se tenir devant la caméra, quel ton de voix adopter, et ainsi de suite. En gros, Perry fait de la direction d’acteurs. Plus que ça, il prend en charge la star du film de Fincher dans sa face même, tout en se moquant de la propension aux prises multiples de ce dernier en faisant constamment reprendre ses lignes à Affleck. Madea qui prend les commandes des mains d’un des cinéastes contemporains majeurs, c’est tout simplement irrésistible.

> Emily Ratajkowski Un casting si évident qu’il en devient meta, au même titre que le bar qui appartient à Nick (baptisé The Bar) et les indices qu’a laissés Amy dans son sillage suite à sa «disparition», qui prennent la forme de messages de chasse au trésor insérés dans des enveloppes sur lesquelles il est indiqué «Clue». Ratajkowski, une mannequin britanno-polonaise de 23 ans, a connu la gloire instantanée grâce à son apparition dans le tube de l’été 2013 Blurred Lines (photo ci-contre), une performance dénudée qui l’a élevée au rang de déesse dans les dortoirs universitaires.

emily3Dans Gone Girl elle joue la maîtresse de Nick (qui d’autre?), ainsi qu’un des principaux déclencheurs de la revanche d’Amy. On imagine que plusieurs actrices auraient été autant sinon plus qualifiées pour assurer ce rôle convoité. Mais c’est précisément cette absence de «réel mérite» qui a motivé son casting. On va se dire les vraies affaires ici : Ratajkowski doit sa notoriété uniquement à sa poitrine hors de ce monde. Et Fincher n’hésite pas à exhiber ses principaux atouts, quelques secondes seulement après son entrée en scène, tandis qu’Affleck ne se gêne pas de les savourer à pleine bouche.

Elle incarne le zénith de la «cool girl», ce fantasme masculin illusoire qui irrite passablement les femmes (même celles qui s’y conforment). En entrevue à GQ Fincher admet qu’il savait pertinemment qu’il allait heurter des sensibilités : «Nous avions besoin de quelqu’un qui, au moment où elle apparaît, les femmes vont dire : “C’est inadmissible et méprisable”. Mais vous avez aussi les hommes qui disent: “Oui, mais…”».

Vers le milieu du film, lorsqu’Amy vient de vivre une série d’embûches, elle tombe sur la diffusion d’une conférence de presse qui montre la maîtresse de son mari vêtue très pudiquement, et admettant sa liaison avec Nick tout en jouant à la victime. C’en est trop pour Amy, qui s’exclame, furieuse : «Why does she look like a babysitter, miss giant cum on me tits!?». À ce moment précis, je crois l’on peut dire sans se tromper que la majorité des spectatrices se sont instinctivement solidarisées avec Amy, pendant que leurs copains essayaient de se faire très petits dans leur siège, tout en regrettant de ne pas avoir eu vent plus tôt de l’avertissement de l’auteure de Gone Girl : «Mon rêve le plus cher est que ce sera le date movie qui brisera les couples à l’échelle nationale.»

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