Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Documentaire’

Mardi 20 mars 2012 | Mise en ligne à 22h30 | Commenter Commentaires (17)

Dans la tête de Donald Rumsfeld

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Après avoir dressé un portrait absolument captivant de Robert S. McNamara dans The Fog of War (2003), Errol Morris se penche sur un autre secrétaire à la Défense des États-Unis complexe et controversé, Donald H. Rumsfeld, rapporte Vulture.

L’ex-politicien de 79 ans est surtout connu pour son rôle en tant qu’architecte de la guerre en Irak. Son nom est également associé au scandale de la torture à la prison d’Abou Ghraib. Il a par ailleurs mis en place l’infâme Office of Special Plans, unité de renseignement orwellienne ayant notamment servi à mousser la menace des prétendues armes de destruction massive irakiennes.

De caractère irascible, Rumsfeld inspirait la crainte chez les membres des médias, et provoquait parfois de la confusion. Il en a médusé plus d’un avec sa version malicieuse de la novlangue, sortant des perles telles : «Nos bombes sont plus humaines» (à propos d’un nombre de victimes collatérales censément peu élevé) ou «L’absence de preuve ne signifie pas la preuve de l’absence» (à propos des recherches infructueuses pour découvrir les WMD).

Sa réplique la plus fameuse, sorte de haïku mystificateur, a été déclarée en février 2002, et a servi de base pour le titre de ses mémoires, Known and Unknown.

There are known knowns; there are things we know we know.

We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know.

But there are also unknown unknowns – there are things we do not know we don’t know.

Ces paroles ont grandement intrigué Morris, qui les a disséquées dans un post publié il y a deux ans dans le New York Times. Et parions qu’elles serviront de fil conducteur, aussi empêtré soit-il, dans la caractérisation de son sujet.

À l’instar de McNamara, qui a participé à des opérations de planification lors de la Seconde Guerre mondiale avant de devenir architecte de la guerre du Vietnam sous JFK et Lyndon Johnson, Rumsfeld a longtemps déambulé dans les corridors du pouvoir. Élu à quatre reprises à la Chambre des représentants, il a été désigné par Richard Nixon à divers postes exécutifs puis, en 1975, est devenu secrétaire à la Défense dans le cabinet de Gerald Ford. Rumsfeld a par la suite migré vers le privé, jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de fil de W. en 2000.

Le nouveau projet de Morris est décrit de manière informelle comme une suite à The Fog of War, un remarquable documentaire (mon meilleur de la dernière décennie) qui réussit à allier brillamment histoire personnelle et histoire politique. On ressent tout au long la lutte interne que mène McNamara durant les entretiens, le duel entre son image publique et sa propre conscience à l’heure du bilan de sa vie (il est mort en 2009); ses déclarations prennent tantôt la forme de tentatives de rédemption, tantôt celle d’une démarche plus ou moins révisionniste afin d’adoucir son héritage. Un des plaisirs du film est d’essayer de mesurer la véracité, ou d’interpréter le message sous-jacent de ces confessions et leçons.

Ford_meets_with_Rumsfeld_and_Cheney,_April_28,_1975
- Donald Rumsfeld, Gerald Ford et Dick Cheney dans le Bureau Ovale en 1975

Une citation de The Fog of War pourrait par ailleurs servir de contrepoint au nouveau docu, alors que McNamara sert une rebuffade à peine voilée aux néoconservateurs de l’administration Bush, en particulier à Rumsfeld, faucon unilatéraliste de premier ordre.

We are the strongest nation in the world today. I do not believe we should ever apply that economic, political, or military power unilaterally. If we had followed that rule in Vietnam, we wouldn’t have been there! None of our allies supported us; not Japan, not Germany, not Britain or France. If we can’t persuade nations with comparable values of the merit of our cause, we’d better reexamine our reasoning.

Malheureusement, comme on le sait tous très bien, l’Histoire a tendance à répéter les erreurs… Bien curieux de voir si Rumsfeld sera capable de l’admettre, ainsi que de faire acte de contrition devant l’Interrotron de Morris. Le film devrait prendre l’affiche à la fin de l’année.

Voici un extrait de The Fog of War et, plus bas, la bande-annonce :

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Lundi 30 janvier 2012 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (60)

Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la chambre 237?

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The Shining (1980) de Stanley Kubrick est l’un des films d’horreur les plus appréciés de tous les temps. Il s’agit également d’un des films du genre les plus mystérieux, ainsi que du plus complexe puzzle issu de l’oeuvre du légendaire cinéaste (à égalité, je dirais, avec 2001 et Eyes Wide Shut). Que signifie donc cette histoire d’un écrivain anciennement alcoolique, qui s’isole de son plein gré avec femme et fils dans un hôtel, et dont le syndrome de la page blanche le pousse à tenter de massacrer sa famille?

Un documentaire qui a beaucoup fait jaser au Festival de Sundance, Room 237, tente de percer les «messages cachés» qui seraient dissimulés dans ce classique. Le réalisateur Rodney Ascher, qui signe là son premier long-métrage, avait initialement conçu le projet comme une série de courts, qui seraient éventuellement mis en ligne sur YouTube. Mais la quantité d’information et d’intervenants qu’il a fini par rassembler l’ont forcé à changer d’idée.

Un article du New York Times nous donne un aperçu de ce qui se trouve dans Room 237. Voici quelques extraits :

> Stephen King [qui a écrit le roman original] n’a jamais caché son aversion pour le film, et la manière dont le réalisateur a écarté des scènes, des thèmes et des détails. Dans le livre, la Volkswagen de Jack est rouge; dans le film elle est jaune. Pas une grosse affaire, jusqu’à ce qu’on découvre que la VW rouge de King apparaît finalement dans le film, écrasée en dessous d’un camion remorque renversé.

> Le labyrinthe de haies, conviennent de nombreux experts de Kubrick, est une référence au mythe du Minotaure; d’autres ont établi des connections convaincantes entre le garde-manger bien fourni du Overlook et la maison en confiserie de Hansel et Gretel.

> Selon un professeur d’histoire [...], le film est rempli de références, certaines subtiles, d’autres moins, à la Solution Finale. Il y a les nombreuses références à 1942, l’année où les Nazis ont commencé leur extermination des Juifs à Auschwitz; un 42 apparaît sur un chandail que porte Danny; [Le film] Summer of ‘42 passe à la télé des Torrance; Wendy donne 42 élans de batte vers Jack. Et il y a le jaillissement de sang. «C’est une des meilleurs métonymies visuelles des horreurs du 20e siècle qui a été filmées».

> Un ancien correspondant d’ABC News [...] a écrit aun article dans le Washington Post notant l’utilisation d’éléments indiens décoratifs (dans une scène, Jack Nicholson lance une balle de tennis à répétition sur un rideau de mur indien), les canettes de Calumet, et la location du Overloook sur un lieu de sépulture indien. «C’est à propos de fantômes et de mémoires, et de notre façon de traiter avec le passé».

> Le sous-texte en entier de The Shining est l’histoire de Kubrick qui [a aidé la NASA a falsifier les missions d'alunissage] des Apollo et sa tentative de le dissimuler à sa femme, et d’elle qui s’en est rendue compte par après.

Vos théories sont évidemment bienvenues. En particulier si vous en avez à propos de ce sympathique toutou

Merci à Patrick C. pour le tuyau.

À lire aussi :

> Kubrick réinventé à l’heure du web
> De: Stanley Kubrick – À: Ingmar Bergman

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Vendredi 27 janvier 2012 | Mise en ligne à 18h30 | Commenter Commentaires (4)

Le court du week-end: La Soufrière

De tous les films de Werner Herzog, La soufrière (1977) constitue probablement la meilleure introduction à son oeuvre. Le court-métrage de 30 minutes se présente comme un condensé des obsessions thématiques et formelles du cinéaste allemand: une nature déchaînée et sans pitié, la signification et la fin de notre civilisation, personnages à cheval entre la démence et la sainteté, procédés de distanciation (utilisation poétique de la musique, libre interprétation dans la narration), jeux de miroir entre la réalité et la fiction…

L’idée de La Soufrière est venue à Herzog lorsqu’il est tombé sur un article de journal à propos de l’éruption imminente d’un volcan sur l’île de la Guadeloupe, et d’un paysan qui a refusé l’ordre d’évacuation de la zone menacée. Le réalisateur tenait à rencontrer cet homme et à le questionner sur «sa relation avec la mort». Le lendemain, Herzog et deux assistants se sont rendus à destination et, risquant leur santé (pour ne pas dire leur vie) au nom de l’art, ont réussi à concocter une oeuvre unique, à la beauté brute et sublime.

En faisant un peu de recherche sur le web, je suis tombé sur une remarquable analyse du film, publiée par le site spécialisé Senses of Cinema. Voici un extrait :

La «vérité extatique» est ce qui frappe le plus avec La Soufrière. L’île pourrait provenir d’une fantaisie de science-fiction. Privée de son humanité, elle se répète mécaniquement elle-même – les feux de circulation qui clignotent, les postes de télévision qui restent allumés – à l’approche de son anéantissement. Il y a un contraste marqué ici entre le monde naturel sauvage, incontrôlable, et la ville, et la civilisation, à sa merci. Herzog semble suggérer que le paysage marqué par l’homme est compromis dans la mesure qu’il est abandonné à jouer absurdement son rôle/fonction alloué, tandis que les animaux reconquièrent les rues dans une tentative futile de survie.

À noter que le niveau de danger réel concernant la crise de la Soufrière – le volcan n’est finalement jamais entré en éruption – est une question qui a suscité la polémique. Au dires du fameux volcanologue Haroun Tazieff, il n’y a pas eu lieu de procéder à une évacuation de la zone «menacée». Je retranscris ci-dessous un courriel à ce propos que m’a fait parvenir son fils :

La crise de la Soufrière fut plus une crise politique et de politique scientifique (voir les article wikipedia sur la Soufrière et sur Haroun Tazieff et ce site). L’évacuation fut le résultat d’un ancien refus des autorités françaises d’installer sur la Soufrière un laboratoire permanent digne de ce nom. La crise sismique et les éruptions “froides” (violentes émissions de vapeur et de roches froides expulsées par les jets de vapeur) ont légitimement inquiété la population et les autorités préfectorales mais aussi les rares scientifiques non volcanologues présents. A partir de là il y a eu un enchaînement de décisions articulées sur les signes émis par le volcan, décisions qui répondaient à des objectifs radicalement opposés, les uns scientifiques, les autres politiques, ceux-ci se déclinant en deux séries, politique préfectorale visant à transférer la Préfecture de Saint-Claude à Basse-Terre et politique de conquête de pouvoir sur les instances scientifiques de la République par Claude Allègre. Werner Herzog a très bien pu avoir l’impression qu’il risquait sa vie alors qu’il n’y avait pas de risque imminent mais ceux à qui l’on a fait courir un risque qui s’est réalisé, c’est la population évacuée pour des raisons inavouables et qui a tout perdu.

À supposer qu’il n’y pas eu pas de réel danger, et que Herzog lui-même en fut conscient, cela n’invalide aucunement la qualité de son film. N’oublions pas que le cinéaste n’a jamais caché sa propension à fabriquer des faits, à avoir recours à une mise en scène «artificielle» dans ses documentaires, s’inscrivant en faux contre le cinéma vérité, qu’il dénigre comme étant du «cinéma de comptables» Du moment qu’une caméra est braquée sur un sujet, ce dernier est instantanément «corrompu» par la subjectivité du créateur. C’est ce qu’on appelle de l’art.

Voici une entrevue non-datée de Herzog qui discute de la production de La Soufrière :

N.B.: Malheureusement, l’image de la vidéo principale n’est pas synchro avec le son (qui la précède d’environ 2 secondes), mais il ne s’agit pas là d’un problème majeur puisque la majorité des répliques du film sont entendues en voix-off. Par ailleurs, l’option des sous-titres en français est présente, mais ils ne sont pas extra fidèles…

P.S.: Le nouveau documentaire d’Herzog, Into the Abyss, est en salle depuis une semaine. Je vous invite à lire mon entrevue avec le cinéaste, ainsi que ma critique du film.

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