Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Documentaire’

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En 2012, David Edelstein a tenté d’expliquer le nouvel engouement public et critique pour le format documentaire: ils sont devenus «incroyablement sexy» s’est il exclamé dans sa chronique. Au cours des dernières années, ils semblent en effet s’être défaits de cette image didactique et austère que résume le critique de New York Magazine par la terrifiante injonction : «Les enfants, c’est le temps de retourner en classe».

Si la popularité statistique des documentaires est difficile à vérifier – leurs profits ont sextuplé entre 2010 et 2011 en Grande-Bretagne, rapportait The Economist, mais ils ne comptaient que pour 1% des recettes au box-office; aux États-Unis, les ventes combinées des billets pour tous les docus à l’affiche en 2010 représentaient les gains du seul film Saw 3D, un «succès modeste», dévoilait de son côté le New York Times – une chose est certaine, l’offre et la demande sont en pleine croissance.

Les festivals de films leur font de plus en plus de place – ils représentaient 16% du Marché du Film de Cannes en 2013, comparé à 8% cinq ans plus tôt – et des boîtes d’envergure comme HBO, CNN, ESPN et surtout Netflix se montrent de plus en plus généreuses question financement et diffusion.

Alors qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt pour le documentaire? Côté production, on parle bien sûr des moyens technologiques de plus en plus accessibles et abordables. Pour ce qui est du public, ce désir de «retour en classe» peut se comprendre comme une soif ardente de réel après tant d’années passées à consommer de la fantaisie hyperbolique.

En 2011, le New York Times remarquait que, parmi les 20 champions du box-office domestique, seulement deux films – The Help et Bidesmaids – proposaient «des histoires réalistes sur la vie américaine, contemporaine ou autre». Tom Shone du Guardian a vu juste en rétorquant :

En un sens, la renaissance récente du cinéma documentaire se pose comme un anticorps direct aux stéroïdes de super-héros pompés par les multiplexes chaque week-end.

Plus spécifiquement, un certain groupe de spectateurs s’est tanné des conflits artificiels et des notions simplistes de justice offerts dans bon nombre de blockbusters, du style «Une bataille épique entre le Bien et le Mal. Le Bien triomphe. Toujours.» C’est donc sans surprise qu’on constate que le docu judiciaire et/ou d’investigation, avec son regard infiniment plus complexe sur les enjeux éthiques et sociaux du monde dans lequel et on vit, est devenu aujourd’hui la star du format. Un reportage du Los Angeles Times publié en février précise :

Depuis que le monumental The Thin Blue Line (1988) d’Errol Morris a mené à la libération du condamné à mort Randall Adams, les films documentaires modernes ont plaidé les procès des individus faussement accusés. Mais à l’époque de la surveillance généralisée et de l’écoute électronique non autorisée, le documentaire américain semble entrer dans une nouvelle ère, une ère dans laquelle le film sur les inconduites de la poursuite ne représentent pas seulement une bouillante exception, mais un thème récurrent.

Ceci dit, il faut faire attention de ne pas confondre le documentaire avec du journalisme en bonne et due forme, et encore moins avec la réalité; dès lors qu’un objectif de caméra est braqué sur un sujet, ce dernier devient du même coup l’extension de la vision du cinéaste. Comme le note Richard Brody du New Yorker dans un billet mis en ligne en avril :

Déjà en 1895, le documentaire primordial, le film des frères Lumière sur des employés quittant l’usine de leur compagnie, a été mis en scène par les cinéastes. Et le film qui a transformé leur invention, le «cinématographe», en un spectacle terrifiant, L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, contient le geste définitif et durable de l’implication mutuelle reconnue; le coup d’œil sur la lentille de la caméra. […] Le documentaire a été défini non pas comme une capture naïve et spontanée de la réalité préexistante, mais plutôt comme une création, une œuvre d’art.

Le week-end dernier, le prestigieux magazine britannique Sight & Sound a dévoilé sa liste des meilleurs documentaires de tous les temps. Le couronnement du long métrage soviétique L’Homme à la caméra, une symphonie urbaine par voie de mise en abyme agrémentée d’un cocktail formaliste explosif, vient revendiquer la complexité et la force artistique d’un format qui est trop souvent associé au tristounet «exposé objectif».

La liste de quelque 50 titres, qui se conclut convenablement par La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, inclut plusieurs autres oeuvres qui brouillent volontairement la ligne entre réalité et fiction, que ce soit d’un point de vue stylistique, narratif ou philosophique : Grizzly Man (mon film préféré de la dernière décennie) et Lessons of Darkness de Werner Herzog, Moi, un noir et Chronique d’un été de Jean Rouch (à propos, lire ce billet de Brody), The Thin Blue Line et The Fog of War d’Errol Morris, Close-up d’Abbas Kiarostami, Sans soleil de Chris Marker, The Act of Killing de Joshua Oppenheimer (dont j’ai parlé en long et en large) ou F for Fake d’Orson Welles.

Voici le Top 10 :

1 – L’Homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov

2 – Shoah (1985) de Claude Lanzmann
3 – Sans soleil (1982) de Chris Marker
4 – Nuit et brouillard (1955) d’Alain Resnais
5 – The Thin Blue Line (1988) d’Errol Morris
6 – Chronique d’un été (1961) de Jean Rouch et Edgar Morin
7 – Nanook of the North (1922) de Robert Flaherty
8 – Les Glaneurs et la Glaneuse (2000) d’Agnès Varda
9 – Dont Look Back (1967) de D.A. Pennebaker
10 – Grey Gardens (1975) d’Albert et David Maysles

Bien sûr, la publication de ce genre de liste va toujours faire des mécontents. Mais il faut quand même admettre que l’omission du travail de l’ONF, en particulier sa période révolutionnaire des années 1960, est plutôt inexplicable. Je pense par exemple à l’oeuvre de Michel Brault, un pionnier du cinéma direct, dont l’influence sur le documentaire est palpable encore aujourd’hui. Les personnes sondées par l’équipe de Sight & Sound auraient peut-être bien fait de prendre connaissance de ce témoignage de Jean Rouch, qu’ils ont célébré deux fois ici, avant de passer au vote.

Il faut le dire, tout ce que nous avons fait en France dans le domaine du cinéma-vérité vient de l’ONF. C’est Brault qui a apporté une technique nouvelle de tournage que nous ne connaissions pas et que nous copions tous depuis.

De tous les films de l’ONF, le sublime Pour la suite du monde (1962) de Brault et Pierre Perrault aurait dû être considéré comme un candidat très sérieux. Et ce n’est pas juste moi qui le pense…

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Lundi 17 février 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (39)

Un Oscar potentiel des plus conséquents, et controversés

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La logique a été respectée hier soir lors du gala des BAFTA : The Act of Killing a remporté le prix du Meilleur documentaire. Le cinéaste Joshua Oppenheimer, un natif du Texas qui réside à Copenhague, a remercié son co-réalisateur «Anonyme», qui a caché son identité pour des raisons de sécurité; le gouvernement indonésien n’a pas tellement apprécié le film en question, qui revient sur les purges anti-communistes de 1965-66, qui ont fait entre 500 000 et 1 million de victimes. Cette abomination humaine a jusque-là été commodément oubliée, tant par le parti nationaliste au pouvoir en Indonésie, qui a les mains tachées de sang, que par l’Occident, qui a fermé les yeux sur un génocide dont il a été en partie complice.

Oppenheimer a profité de sa tribune dimanche pour y aller d’une dénonciation en règle contre le silence de son propre gouvernement, et de celui du pays qui l’a récompensé :

Je nous exhorte tous à nous interroger, et de reconnaître que nous sommes tous plus près des criminels que nous aimerions le croire. Le Royaume-Uni et les États-Unis ont aidé à concevoir le génocide, et pendant des décennies ont soutenu avec enthousiasme la dictature militaire qui a pris le pouvoir par le génocide. Nous n’aurons pas une relation éthique ou constructive avec l’Indonésie (ou de nombreux autres pays à travers l’hémisphère sud) tant que nous n’aurons pas reconnu les crimes du passé, et notre rôle collectif dans le soutien, la participation, et, au bout du compte, notre ignorance de ces crimes.

Cette partie de son discours a curieusement été retirée de l’extrait vidéo fourni par le BAFTA, amenant des fans du film à se demander s’il ne s’agit pas là d’une forme de censure politique.

Dans deux semaines, The Act of Killing pourrait décrocher l’Oscar du Meilleur documentaire. Il s’agirait d’une consécration logique, comme je l’ai mentionné plus haut; le film éclipse ses concurrents en terme d’accolades, ayant reçu une centaine de prix et de mentions de la part de festivals ou d’associations de critiques. Il est aussi le documentaire le mieux classé dans le Top 50 de Film Comment, un sondage annuel fait auprès de 100 critiques nord-américains, et a été sacré meilleur film de l’année par le magazine de référence international Sight & Sound.

Mais il s’agirait aussi d’une des récompenses les plus conséquentes – et controversées – de l’histoire de l’Académie, puisqu’elle accorderait une légitimité institutionnelle aux graves accusations que le film et ses cinéastes portent à l’encontre du gouvernement américain, qui n’a jamais officiellement admis son rôle dans les purges (malgré des documents déclassifiés de la CIA qui indiquent le contraire).

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Ceci étant dit, le simple fait que son film ait été nominé à l’Oscar a permis à Oppenheimer de «démarrer une conversation» aux États-Unis, comme il s’en est félicité ce week-end, alors qu’il a réussi à projeter son documentaire dans la prestigieuse Bibliothèque du Congrès. L’événement a été parrainé par le sénateur démocrate du Nouveau-Mexique Tom Udall, qui a déclaré : «Les artistes nous racontent parfois des histoires que nous ne voulons pas entendre, auxquelles nous ne voulons pas faire face.»

À noter que The Act of Killing a déclenché un tollé national en Chine en janvier, après que les médias nationaux eurent rapporté la nouvelle de sa nomination à l’Oscar, et du coup décrit le propos du film. Dans un article flatteur, Le Quotidien du Peuple, l’agence de presse officielle du Parti communiste, a rappelé que la plupart des victimes étaient d’origine chinoise, poussant de nombreuses voix outrées dans les réseaux sociaux à comparer le génocide indonésien au Viol de Nankin, et à réclamer un boycott total de l’Indonésie.

Difficile de savoir de quel côté vont pencher les votants de l’Académie. L’année dernière, ils ont fait écho aux BAFTA en récompensant l’inspirant docu musical Searching for Sugar Man. On s’entend pour dire que The Act of Killing représente une toute autre paire de manches. Un cauchemar surréel épousant le point de vue de génocidaires impunis, qui recréent dans l’allégresse leurs crimes dans des sketchs kitchs en se prenant pour des héros de films de gangsters hollywoodiens. On peut facilement deviner le malaise des membres de l’industrie confrontés à un travestissement aussi odieux de leur machine à rêves adorée…

Si Oppenheimer repart bredouille le 2 mars, il pourrait se reprendre dès l’année prochaine, puisqu’il s’apprête à sortir son nouveau documentaire, The Look of Silence, une nouvelle exploration du génocide indonésien, mais cette fois-ci vu à travers les yeux des victimes. Une approche certes moins provocante, et assurément plus oscarisable.

À lire aussi :

> The Act of Killing : héros génocidaires, héros de cinéma
> L’acte de regarder remis en question

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Mardi 21 janvier 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (3)

Rumsfeld vu par Morris : une étude de langage

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Après avoir dressé un portrait absolument captivant de Robert S. McNamara dans The Fog of War (2003), Errol Morris s’est penché dans son dernier docu, The Unknown Known, sur un autre secrétaire à la Défense des États-Unis complexe et controversé, Donald H. Rumsfeld.

L’ex-politicien de 81 ans est surtout connu pour son rôle en tant qu’architecte de la guerre en Irak. Son nom est également associé au scandale de la torture à la prison d’Abou Ghraib. Il a par ailleurs mis en place l’infâme Office of Special Plans, unité de renseignement orwellienne ayant notamment servi à mousser la menace des prétendues armes de destruction massive irakiennes.

De caractère irascible, Rumsfeld inspirait la crainte chez les membres des médias, et provoquait parfois de la confusion. Il en a médusé plus d’un avec sa version malicieuse de la novlangue, sortant des perles telles : «Nos bombes sont plus humaines» (à propos d’un nombre de victimes collatérales censément peu élevé) ou «L’absence de preuve ne signifie pas la preuve de l’absence» (à propos des recherches infructueuses pour découvrir les WMD).

Sa réplique la plus fameuse, sorte de haïku mystificateur, a été déclarée en février 2002, et a servi de base pour le titre de ses mémoires, Known and Unknown.

There are known knowns; there are things we know we know.

We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know.

But there are also unknown unknowns – there are things we do not know we don’t know.

Ces paroles ont grandement intrigué Morris, qui les a disséquées dans un post publié il y a quatre ans dans le New York Times, et qui ont servi de fil conducteur, aussi empêtré soit-il, dans la caractérisation de son sujet.

À l’instar de McNamara, qui a participé à des opérations de planification lors de la Seconde Guerre mondiale avant de devenir architecte de la guerre du Vietnam sous JFK et Lyndon Johnson, Rumsfeld a longtemps déambulé dans les corridors du pouvoir. Élu à quatre reprises à la Chambre des représentants, il a été désigné par Richard Nixon à divers postes exécutifs puis, en 1975, est devenu secrétaire à la Défense dans le cabinet de Gerald Ford. Rumsfeld a par la suite migré vers le privé, jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de fil de W. en 2000.

DisneyCheshireCatAussi valables les comparaisons entre les deux hommes soient-elles, Morris nous avertit que les deux films n’ont rien à voir l’un avec l’autre. En entrevue à Deadline, en septembre dernier, il y est allé de cette analogie : «Ils sont très, très, très différents. Le premier est un Flying Dutchman, voyageant à travers le monde à la recherche d’une rédemption qu’il ne trouvera jamais. Rumsfeld, quant à lui, est plus comme le chat du Cheshire, qui à la toute fin disparaît, ne laissant dans son sillage que son sourire».

Certains critiques ont reproché à Morris de ne pas être allé assez loin dans son interrogatoire, de ne pas avoir réussi à «casser» Rumsfeld, comme il l’avait fait avec McNamara. Mais cela n’a jamais été l’intention du cinéaste. Il ne se considère pas comme un journaliste d’investigation – du moins, pas dans le sens classique du terme – et encore moins comme un psychologue. Il aborde plutôt son sujet avec une approche épistémologique : «Comment mon interlocuteur perçoit-il, et construit-il, sa réalité?».

Il a expliqué sa démarche dans une entrevue accordée au Hollywood Reporter en août dernier, dans le cadre du TIFF. Il commence en parlant des «snowflakes», ces milliers de mémos internes rédigés par Rumsfeld au courant de sa carrière politique :

[Les mémos] reflètent la façon dont il veut que les autres personnes le voient. Ils sont complexes. Ils donnent une sorte d’aperçu à ce qu’il pensait, comment il voulait se présenter aux autres, comment il voulait se présenter à l’histoire. Pour beaucoup de gens, quand on fait un film, on est censé en sortir avec des réponses définitives sur des choses. Je ne suis pas sûr que ce soit mon modus operandi. En fait, je suis sûr que ce ne l’est pas. […]

Je vais vous dire comment je l’interprète. Quand on pense aux mots et à la définition des mots, je pense immédiatement à George Orwell, parce qu’il a tant écrit à ce sujet. Orwell était obsédé par le langage et comment le langage pouvait être utilisé pour manipuler les gens. Mais je ne pense pas que c’est ce qui se passe ici. C’est quelque chose de plus étrange. Les mots deviennent pour Rumsfeld sa propre façon de reprendre le contrôle sur la réalité et sur l’histoire, qu’il voit glisser entre ses doigts.

Je ne suis même pas sûr que je définis la question correctement, mais il y a quelque chose d’étrange et de puissant à ce sujet. Si d’une certaine manière il trouve le bon mot ou la bonne définition des mots, tout sera OK. L’Amérique va gagner la guerre en Irak, les insurgés vont disparaître. Tout n’est qu’un problème de vocabulaire.

Il n’y a toujours pas de dates de sortie pour The Unknown Known en Amérique du Nord.
La bande-annonce, suivie d’un extrait du film :

Deux lectures intéressantes :

1) Une longue entrevue décontractée qu’Errol Morris a accordée à Vice.

2) Une analyse fouillé incluant le film, les mémoires de Rumsfeld, et un livre biographique, à lire sur le site du New York Review of Books.

Voici Morris lors d’un question-réponses au Festival de Toronto, ouvrant son allocution avec ce paradoxe obsédant : «Le langage est un moyen de transmettre de l’information ; le langage est un moyen d’obscurcir l’information».

À lire aussi :

> JFK : la vérité se cache-t-elle sous le parapluie?

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