Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Documentaire’

Lundi 23 février 2015 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (39)

Quand la Scientologie s’attaque aux critiques

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Il y avait de l’électricité dans l’air le 25 janvier dernier à Park City. Et ce n’est pas seulement parce qu’on s’apprêtait à y présenter l’un des films les plus attendus du Festival de Sundance, le documentaire Going Clear du célébré cinéaste Alex Gibney, mais bien parce qu’on craignait pour la sécurité des cinéphiles et artistes sur place. Selon le reportage du Toronto Star, une chaîne humaine a été érigée à l’entrée de la salle de projection et, plus tard dans la journée, on a informé les journalistes que des agents de sécurité munis de jumelles de vision nocturne surveilleraient les environs.

On ne badine pas avec l’Église de Scientologie. La puissante secte spécialisée dans l’intimidation, qui a fait sienne l’adage «La meilleure défense c’est l’attaque», réagit très mal quand on critique son organisation. D’autant plus lorsque les salves proviennent de ses ex-membres, qui subissent invariablement d’intraitables campagnes de salissage. Going Clear est justement basé d’après de nombreux témoignages d’anciens scientologues, dont certains parmi eux se trouvaient au coeur des opérations, ainsi que sur le livre du même nom du journaliste Lawrence Wright, lauréat d’un Pulitzer. (Il avait au préalable signé un long papier sur le sujet dans le New Yorker).

Dans un premier temps, l’Église a tenté de s’en prendre à la crédibilité du film. Elle s’est payé une page de pub dans le New York Times, dans laquelle elle compare le docu à une enquête publiée dans Rolling Stone en novembre dernier, qui dénonçait le règne de la culture du viol sur le campus d’une université en Virginie. Or, il s’est avéré que la journaliste a commis de graves erreurs, et son papier ultra-médiatisé s’est soudainement métamorphosé en déshonneur pour le fameux magazine. Seul petit problème avec cette comparaison : les arguments n’ont pas plus de poids que du vent, puisqu’aucun des membres actifs de la secte n’a vu ledit film.

Deuxième portion de la contre-offensive : créer un compte Twitter, sans toutefois identifier sa véritable origine. @FreedomEthics affirme «prendre une position ferme contre la diffusion et la publication de fausses informations». À ce jour, cet organe de propagande de la Scientologie compte 321 abonnés et 227 tweets, qui visent tous à discréditer les artisans et les participants du film, accusant Gibney d’intolérance religieuse, et dépeignant ses sources comme des criminels. Depuis ce matin, on y trouve ce furieux contre-documentaire :

Une des plaintes les plus fréquentes de la part de la Scientologie (et qu’on entend dans l’absurde pamphlet si-dessus) est que l’équipe du film n’a jamais approché l’Église pour obtenir son point de vue. Elle clame même qu’elle a envoyé 25 de ses membres à New York pour fournir à la boîte de production du film, HBO, «de l’information de première main», mais que sa cohorte s’est butée à une porte fermée.

Selon Gibney, bien au contraire, il a tenté sans relâche d’entrer en contact avec des personnes qui pourraient «mettre en lumière les incidents spécifiques abordés dans le film». Mais ces derniers ont soit «décliné l’invitation, n’ont pas répondu, ou ont fixé des conditions déraisonnables», a-t-il affirmé au New York Times.

Enfin, leur troisième tentative visant à sauver leur réputation (ou du moins, ce qu’il en reste) a été de s’en prendre directement aux critiques. Un acte qui, s’il n’est pas sans précédent, transpire certainement le désespoir.

Selon l’agrégat Metacritic, Going Clear jouit pour l’instant d’une note très favorable de 86%. Rien de nouveau pour Gibney, qui est l’un des documentaristes les plus prisés des deux dernières décennies; il compte près d’une cinquantaine de nominations majeures pour ses explorations incisives de diverses institutions puissantes, dont l’armée américaine (Taxi to the Dark Side; lauréat d’un Oscar), les corporations (Enron: The Smartest Guys in the Room), le sport de haut niveau (The Armstrong Lie) et l’Église catholique (Mea Maxima Culpa).

Dans un billet aussi fascinant que troublant, Jason Bailey de Flavorwire explique que, quatre heures seulement après la publication de sa critique (positive) de Going Clear, sa grande patronne a reçu un courriel de la directrice des Affaires publiques de l’Église de Scientologie :

Chère Mme Spiers,

L’article concernant Going Clear d’Alex Gibney a été mis en ligne sans que l’Église ait été contactée pour fournir un commentaire. En conséquence, votre article reflète un film qui est rempli de mensonges flagrants. Je demande que vous incluez une déclaration de l’Église dans votre article. Il y a un autre aspect de l’histoire qui doit être raconté. Ne soyez pas la porte-parole de la propagande d’Alex Gibney.

Bailey n’a pas jugé nécessaire de publier la «déclaration» de 201 mots dans son intégralité, mais certains médias, comme BuzzFeed et The Huffington Post, ont acquiescé à la demande. Quoiqu’il en soit, il serait très étonnant que ce pathétique rectificatif, qui prétend être «en faveur de la liberté d’expression, mais…», parvienne à dissimuler le pot aux roses. Pour citer la critique de Vulture : tout ça «serait drôle, si ce n’était si tragique».

Going Clear aura sa première télévisuelle le 16 mars sur HBO.

Une entrevue avec Gibney et l’auteur Lawrence Wright :

- Pour en savoir plus, consultez ce reportage du Hollywood Reporter

À lire aussi :

> PTA, victime de la Scientologie?

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Jeudi 11 décembre 2014 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (4)

Oscars et documentaires : entre coeur et raison

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On peut se moquer autant qu’on veut de l’importance accordée à la vénérable institution des Oscars. Et, souvent, avec raison. Mais s’il y a un aspect positif, concret, qui découle de toute cette autocongratulation entre stars millionnaires, c’est la lumière salvatrice dont vont pouvoir s’abreuver les représentants les plus obscurs de l’industrie. À savoir les courts, les films étrangers et, surtout, les documentaires.

Selon un article du New York Times, la compétition dans la catégorie documentaire est plus «turbulente» que jamais.

La réalité économique a mis une pression extrême sur les réalisateurs, producteurs et distributeurs pour décrocher une nomination. La reconnaissance des Oscars devrait au moins apporter suffisamment d’attention afin d’agripper des téléspectateurs à travers les services de vidéo à la demande ou de souscription.

Et il ne s’agit pas ici de prix de consolation. L’internet et la télévision numérique sont devenus des plateformes de diffusion bien plus fastes que les salles de cinéma ne l’ont jamais été pour les docus. En même temps, avec l’augmentation sans cesse grandissante de l’offre, le défi suprême est de se faire connaître.

Au début du mois, l’Académie a dévoilé sa short list de 15 titres – sur un total de 134 films éligibles – qui se disputeront les cinq places disponibles qui constitueront les nominations dans la catégorie du Meilleur long métrage documentaire. Les vainqueurs seront annoncés le 15 janvier.

Selon le NYTimes, ces docus peuvent être divisés en deux groupes : les films qui parlent d’art, perçus comme «chaleureux et pelucheux», et les films abordant des problèmes sociaux, juridiques ou politiques jugés plus «sérieux». À la surprise plus ou moins générale, ce sont des films issus du premier groupe qui ont remporté le prix ultime au cours des deux dernières années : Searching for Sugar Man et 20 Feet From Stardom, tous deux traitant du sujet de la musique.

Et qu’en est-il des pronostics pour 2015? L’art pourrait bien connaître une troisième victoire d’affilée. En effet, Life Itself de Steve James, basé d’après l’autobiographie du critique Roger Ebert, est considéré comme le docu à battre. Non seulement parce qu’Ebert, décédé à l’âge de 70 ans pendant le tournage du film, est une figure fortement appréciée dans le milieu, mais aussi parce que l’Académie pourrait se racheter d’avoir snobé Hoop Dreams, le docu du même cinéaste, dont «l’incapacité à obtenir une nomination pour le Meilleur documentaire en 1995 a mené à une réforme du vote», rappelle le NYT.

Le principal concurrent de Life Itself est issu du groupe «sérieux», et s’intitule Citizenfour, le docu de Laura Poitras qui offre un accès privilégié à Edward Snowden, le lanceur d’alerte le plus médiatisé du XXIe siècle et le fugitif le plus recherché de la planète.

Parmi les autres docus shortlistés qui parlent de sujets «sérieux» :

> The Case Against 8

> The Kill Team

> Citizen Koch

> Last Days in Vietnam

> The Overnighters

> Tales of the Grim Sleeper

> Virunga

> The Internet’s Own Boy

***

Et voici le reste de la short list, davantage «chaleureuse et pelucheuse» :

> Keep on Keepin’ On

> Art and Craft

> Finding Vivian Maier

> Jodorowsky’s Dune

> The Salt of the Earth

À lire aussi :

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> Un Oscar potentiel des plus conséquents, et controversés
> Oscars: une affaire de vieux hommes blancs

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Mardi 2 septembre 2014 | Mise en ligne à 15h45 | Commenter Aucun commentaire

La suite de The Act of Killing : briser le silence

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Après avoir transformé en héros de cinéma les bourreaux du génocide indonésien dans The Act of Killing (2012) – une approche qui continue toujours de susciter de vifs débats – Joshua Oppenheimer donne la parole dans son nouveau documentaire aux victimes de cette tragédie humaine largement méconnue. Présenté en première mondiale à la Mostra de Venise jeudi dernier, The Look of Silence est déjà donné favori dans la course au Lion d’or.

Si le film est généralement qualifié comme la «suite à The Act of Killing», il doit plutôt être vu selon son auteur comme son complément. D’ailleurs, il a été conçu durant une période de sept ans durant laquelle Oppenheimer songeait à aborder le génocide d’une manière relativement classique, avant de constater que les survivants avaient trop peur de parler. Il s’est cependant rendu compte que les tueurs, eux, étaient bien plus loquaces.

«À certains égards, c’est le film j’avais prévu faire depuis le début», a dit le cinéaste à propos de The Look of Silence. «Il s’agit d’une famille de survivants qui découvrent qui a tué leur fils à travers mon travail avec les 40 premiers bourreaux que j’ai rencontrés et filmés, avant que je ne tombe sur Anwar», qui allait devenir le «héros» de The Act of Killing.

Un résumé plus détaillé offert par Le Monde :

Le film colle à un personnage d’ophtalmologiste de campagne, dont le frère, mort en 1965, deux ans avant sa naissance, fut massacré par les sbires de l’armée. Confronté – grâce aux entretiens filmés par Joshua Oppenheimer pendant la préparation de The Act of Killing – aux aveux des assassins de son aîné, et de leurs chefs, il se rend, avec le cinéaste, à leur domicile, pour leur demander des comptes.

Né après les massacres, mais littéralement façonné par ceux-ci (il a été conçu pour remplacer son frère assassiné, et empêcher sa mère de devenir folle), cet homme doux, calme, stoïque, affronte les yeux dans les yeux, avec un courage qui force l’admiration, ces assassins contents d’eux qui font pourtant peser sur lui et sa famille des menaces à peine voilées. Opiniâtre, tel un petit David contre le gigantesque Goliath de l’édifice politique indonésien, il accomplit un travail que l’Histoire n’a pas commencé.

Après Venise, The Look of Silence ira faire un tour aux festivals de Toronto et de New York, avant de prendre l’affiche en Amérique du Nord à l’été 2015. Le distributeur du film, Tim League d’Alamo Drafthouse, parle d’une oeuvre encore plus puissante que The Act of Killing, qui fut récemment cité dans le Top 50 des meilleurs documentaires de l’histoire par le prestigieux magazine Sight & Sound. Les producteurs exécutifs du film ne tarissent pas d’éloges à son endroit non plus. Errol Morris : «Un des plus grands et plus puissants documentaires jamais réalisés. Un commentaire profond sur la condition humaine». Werner Herzog : «The Look of Silence est profond, visionnaire, et magnifique».

Les critiques ont embarqué aussi. À date, Metacritic affiche 91% sur 9 avis. Voici quelques extraits :

> Time Out New York : «Certains spectateurs vont regretter le panache surréaliste de The Act of Killing, ainsi que la direction photo luxuriante et vaporeuse. Mais The Look of Silence a un charme qui lui est propre, en grande partie fourni par le bourdonnement constant des insectes, plateforme onirique de ces conversations. Ailleurs, nous entrons dans une salle de classe où de jeunes Indonésiens d’aujourd’hui sont encore soumis à l’endoctrinement. C’est une scène sortant d’un cauchemar, mais cette fois, il y a un guerrier coupant à travers les sous-bois de la peur. Essentiel.»

> IndieWire : «Comparé à The Act of Killing, la technique d’Oppenheimer ici est d’une simplicité trompeuse, mais elle applique un style plus traditionnel de la narration documentaire à des buts extraordinaires. Oppenheimer contextualise le sort d’Adi en étoffant sa vie de famille: Il s’occupe régulièrement de son père de 103 ans, une coquille ratatinée, sénile, d’un homme qui pense qu’il est encore un adolescent, tout en gardant sa mère fébrile à distance. Alors qu’elle se souvient tendrement de la perte de son autre fils, sa réticence à aborder le sujet marque un contraste notable avec le désir de confrontation d’Adi.

«Alors qu’il ne parvient peut-être pas à trouver de vraies réponses, Oppenheimer met en scène le sort d’Adi en termes poétiques qui bonifient le portrait de son ambition. Le principal signifiant visuel du film est un lot de lentilles colorées qu’Adi met sur ​​les yeux de plusieurs hommes, tandis qu’il mesure leur vision et leur pose des questions sur le passé. Le résultat, bien sûr, est une tentative de permettre à ses sujets de voir clairement à plus d’un titre.

«Le reste du film applique une approche lyrique similaire. Bien qu’Adi ne se livre jamais à des monologues prolongées pour exprimer ses griefs, Oppenheimer implique la profondeur de sa frustration en le capturant assis devant une télévision, regardant des interviews d’Oppenheimer avec deux tortionnaires vantards. La synthèse de ce matériau troublant avec le visage solennel d’Adi en dit plus que tout dialogue pourrait accomplir».

> Variety : «Le contenu brut de The Look of Silence est si engageant que certains pourraient voir son élégance formelle comme rien de plus qu’un élément de luxe superficiel, mais le film révèle Oppenheimer comme étant un styliste documentaire d’une grâce et d’une sophistication en constante évolution».

> The Hollywood Reporter : «La franchise sans complexe de la réalisation vous laisse horrifié, ému, en colère et repoussé tout à la fois. [...] Il y a beaucoup de choses ici auxquelles le spectateur réagira et positivement et négativement. En fin de compte, la valeur réelle de ces deux films [The Act of Killing et The Look of Silence] est la nouvelle lumière angoissante qu’ils jettent sur ​l’ampleur la plus sombre de la méchanceté humaine.»

La déclaration du réalisateur :

The Act of Killing a exposé les conséquences pour nous tous lorsque nous construisons notre réalité quotidienne sur la terreur et le mensonge. The Look of Silence explore ce que c’est que d’être un survivant dans une telle réalité. Faire un film sur les survivants du génocide, c’est de marcher dans un champ de mines de clichés, dont la plupart servent à créer un protagoniste héroïque (si ce n’est pas saint) avec lequel nous pouvons nous identifier, offrant ainsi la fausse assurance que, dans la catastrophe morale de l’atrocité, nous n’avons rien à voir avec les tueurs.

Mais présenter les survivants comme des saints afin de nous assurer que nous sommes bons, c’est d’utiliser les survivants pour nous tromper nous-mêmes. C’est une insulte à l’expérience des survivants, et ne fait rien pour nous aider à comprendre ce que cela signifie de survivre une atrocité, ce que cela signifie de vivre une vie brisée par la violence de masse, et d’être réduit au silence par la terreur.

Pour naviguer dans ce champ de mines des clichés, nous avons dû explorer le silence lui-même. Le résultat est, je l’espère, un poème sur un silence provenant de la terreur – un poème sur la nécessité de rompre ce silence, mais aussi sur le traumatisme qui vient quand le silence est brisé. Peut-être que le film est un monument au silence – un rappel que même si nous voulons aller de l’avant, détourner les yeux et penser à autre chose, rien ne pourra restituer ce qui a été brisé. Rien ne réveillera les morts. Nous devons nous arrêter, reconnaître les vies détruites, tendre l’oreille au silence qui suit.

En conférence de presse à Venise, Oppenheimer interprète (vers 5:20) The Act of Killing et The Look of Silence comme «une intervention» cinématographique, avant d’affirmer que le format documentaire permet aux gens «de jouer eux-mêmes» :

À lire aussi :

> Un Oscar potentiel des plus conséquents, et controversés
> L’acte de regarder remis en question
> Le renouveau du documentaire, ou la soif ardente de réel

> Avis aux intéressés, vous pouvez maintenant me suivre sur Twitter

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