
Après avoir dressé un portrait absolument captivant de Robert S. McNamara dans The Fog of War (2003), Errol Morris se penche sur un autre secrétaire à la Défense des États-Unis complexe et controversé, Donald H. Rumsfeld, rapporte Vulture.
L’ex-politicien de 79 ans est surtout connu pour son rôle en tant qu’architecte de la guerre en Irak. Son nom est également associé au scandale de la torture à la prison d’Abou Ghraib. Il a par ailleurs mis en place l’infâme Office of Special Plans, unité de renseignement orwellienne ayant notamment servi à mousser la menace des prétendues armes de destruction massive irakiennes.
De caractère irascible, Rumsfeld inspirait la crainte chez les membres des médias, et provoquait parfois de la confusion. Il en a médusé plus d’un avec sa version malicieuse de la novlangue, sortant des perles telles : «Nos bombes sont plus humaines» (à propos d’un nombre de victimes collatérales censément peu élevé) ou «L’absence de preuve ne signifie pas la preuve de l’absence» (à propos des recherches infructueuses pour découvrir les WMD).
Sa réplique la plus fameuse, sorte de haïku mystificateur, a été déclarée en février 2002, et a servi de base pour le titre de ses mémoires, Known and Unknown.
There are known knowns; there are things we know we know.
We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know.
But there are also unknown unknowns – there are things we do not know we don’t know.
Ces paroles ont grandement intrigué Morris, qui les a disséquées dans un post publié il y a deux ans dans le New York Times. Et parions qu’elles serviront de fil conducteur, aussi empêtré soit-il, dans la caractérisation de son sujet.
À l’instar de McNamara, qui a participé à des opérations de planification lors de la Seconde Guerre mondiale avant de devenir architecte de la guerre du Vietnam sous JFK et Lyndon Johnson, Rumsfeld a longtemps déambulé dans les corridors du pouvoir. Élu à quatre reprises à la Chambre des représentants, il a été désigné par Richard Nixon à divers postes exécutifs puis, en 1975, est devenu secrétaire à la Défense dans le cabinet de Gerald Ford. Rumsfeld a par la suite migré vers le privé, jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de fil de W. en 2000.
Le nouveau projet de Morris est décrit de manière informelle comme une suite à The Fog of War, un remarquable documentaire (mon meilleur de la dernière décennie) qui réussit à allier brillamment histoire personnelle et histoire politique. On ressent tout au long la lutte interne que mène McNamara durant les entretiens, le duel entre son image publique et sa propre conscience à l’heure du bilan de sa vie (il est mort en 2009); ses déclarations prennent tantôt la forme de tentatives de rédemption, tantôt celle d’une démarche plus ou moins révisionniste afin d’adoucir son héritage. Un des plaisirs du film est d’essayer de mesurer la véracité, ou d’interpréter le message sous-jacent de ces confessions et leçons.

- Donald Rumsfeld, Gerald Ford et Dick Cheney dans le Bureau Ovale en 1975
Une citation de The Fog of War pourrait par ailleurs servir de contrepoint au nouveau docu, alors que McNamara sert une rebuffade à peine voilée aux néoconservateurs de l’administration Bush, en particulier à Rumsfeld, faucon unilatéraliste de premier ordre.
We are the strongest nation in the world today. I do not believe we should ever apply that economic, political, or military power unilaterally. If we had followed that rule in Vietnam, we wouldn’t have been there! None of our allies supported us; not Japan, not Germany, not Britain or France. If we can’t persuade nations with comparable values of the merit of our cause, we’d better reexamine our reasoning.
Malheureusement, comme on le sait tous très bien, l’Histoire a tendance à répéter les erreurs… Bien curieux de voir si Rumsfeld sera capable de l’admettre, ainsi que de faire acte de contrition devant l’Interrotron de Morris. Le film devrait prendre l’affiche à la fin de l’année.
Voici un extrait de The Fog of War et, plus bas, la bande-annonce :
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