Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Documentaire’

Lundi 17 février 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (39)

Un Oscar potentiel des plus conséquents, et controversés

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La logique a été respectée hier soir lors du gala des BAFTA : The Act of Killing a remporté le prix du Meilleur documentaire. Le cinéaste Joshua Oppenheimer, un natif du Texas qui réside à Copenhague, a remercié son co-réalisateur «Anonyme», qui a caché son identité pour des raisons de sécurité; le gouvernement indonésien n’a pas tellement apprécié le film en question, qui revient sur les purges anti-communistes de 1965-66, qui ont fait entre 500 000 et 1 million de victimes. Cette abomination humaine a jusque-là été commodément oubliée, tant par le parti nationaliste au pouvoir en Indonésie, qui a les mains tachées de sang, que par l’Occident, qui a fermé les yeux sur un génocide dont il a été en partie complice.

Oppenheimer a profité de sa tribune dimanche pour y aller d’une dénonciation en règle contre le silence de son propre gouvernement, et de celui du pays qui l’a récompensé :

Je nous exhorte tous à nous interroger, et de reconnaître que nous sommes tous plus près des criminels que nous aimerions le croire. Le Royaume-Uni et les États-Unis ont aidé à concevoir le génocide, et pendant des décennies ont soutenu avec enthousiasme la dictature militaire qui a pris le pouvoir par le génocide. Nous n’aurons pas une relation éthique ou constructive avec l’Indonésie (ou de nombreux autres pays à travers l’hémisphère sud) tant que nous n’aurons pas reconnu les crimes du passé, et notre rôle collectif dans le soutien, la participation, et, au bout du compte, notre ignorance de ces crimes.

Cette partie de son discours a curieusement été retirée de l’extrait vidéo fourni par le BAFTA, amenant des fans du film à se demander s’il ne s’agit pas là d’une forme de censure politique.

Dans deux semaines, The Act of Killing pourrait décrocher l’Oscar du Meilleur documentaire. Il s’agirait d’une consécration logique, comme je l’ai mentionné plus haut; le film éclipse ses concurrents en terme d’accolades, ayant reçu une centaine de prix et de mentions de la part de festivals ou d’associations de critiques. Il est aussi le documentaire le mieux classé dans le Top 50 de Film Comment, un sondage annuel fait auprès de 100 critiques nord-américains, et a été sacré meilleur film de l’année par le magazine de référence international Sight & Sound.

Mais il s’agirait aussi d’une des récompenses les plus conséquentes – et controversées – de l’histoire de l’Académie, puisqu’elle accorderait une légitimité institutionnelle aux graves accusations que le film et ses cinéastes portent à l’encontre du gouvernement américain, qui n’a jamais officiellement admis son rôle dans les purges (malgré des documents déclassifiés de la CIA qui indiquent le contraire).

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Ceci étant dit, le simple fait que son film ait été nominé à l’Oscar a permis à Oppenheimer de «démarrer une conversation» aux États-Unis, comme il s’en est félicité ce week-end, alors qu’il a réussi à projeter son documentaire dans la prestigieuse Bibliothèque du Congrès. L’événement a été parrainé par le sénateur démocrate du Nouveau-Mexique Tom Udall, qui a déclaré : «Les artistes nous racontent parfois des histoires que nous ne voulons pas entendre, auxquelles nous ne voulons pas faire face.»

À noter que The Act of Killing a déclenché un tollé national en Chine en janvier, après que les médias nationaux eurent rapporté la nouvelle de sa nomination à l’Oscar, et du coup décrit le propos du film. Dans un article flatteur, Le Quotidien du Peuple, l’agence de presse officielle du Parti communiste, a rappelé que la plupart des victimes étaient d’origine chinoise, poussant de nombreuses voix outrées dans les réseaux sociaux à comparer le génocide indonésien au Viol de Nankin, et à réclamer un boycott total de l’Indonésie.

Difficile de savoir de quel côté vont pencher les votants de l’Académie. L’année dernière, ils ont fait écho aux BAFTA en récompensant l’inspirant docu musical Searching for Sugar Man. On s’entend pour dire que The Act of Killing représente une toute autre paire de manches. Un cauchemar surréel épousant le point de vue de génocidaires impunis, qui recréent dans l’allégresse leurs crimes dans des sketchs kitchs en se prenant pour des héros de films de gangsters hollywoodiens. On peut facilement deviner le malaise des membres de l’industrie confrontés à un travestissement aussi odieux de leur machine à rêves adorée…

Si Oppenheimer repart bredouille le 2 mars, il pourrait se reprendre dès l’année prochaine, puisqu’il s’apprête à sortir son nouveau documentaire, The Look of Silence, une nouvelle exploration du génocide indonésien, mais cette fois-ci vu à travers les yeux des victimes. Une approche certes moins provocante, et assurément plus oscarisable.

À lire aussi :

> The Act of Killing : héros génocidaires, héros de cinéma
> L’acte de regarder remis en question

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Mardi 21 janvier 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (3)

Rumsfeld vu par Morris : une étude de langage

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Après avoir dressé un portrait absolument captivant de Robert S. McNamara dans The Fog of War (2003), Errol Morris s’est penché dans son dernier docu, The Unknown Known, sur un autre secrétaire à la Défense des États-Unis complexe et controversé, Donald H. Rumsfeld.

L’ex-politicien de 81 ans est surtout connu pour son rôle en tant qu’architecte de la guerre en Irak. Son nom est également associé au scandale de la torture à la prison d’Abou Ghraib. Il a par ailleurs mis en place l’infâme Office of Special Plans, unité de renseignement orwellienne ayant notamment servi à mousser la menace des prétendues armes de destruction massive irakiennes.

De caractère irascible, Rumsfeld inspirait la crainte chez les membres des médias, et provoquait parfois de la confusion. Il en a médusé plus d’un avec sa version malicieuse de la novlangue, sortant des perles telles : «Nos bombes sont plus humaines» (à propos d’un nombre de victimes collatérales censément peu élevé) ou «L’absence de preuve ne signifie pas la preuve de l’absence» (à propos des recherches infructueuses pour découvrir les WMD).

Sa réplique la plus fameuse, sorte de haïku mystificateur, a été déclarée en février 2002, et a servi de base pour le titre de ses mémoires, Known and Unknown.

There are known knowns; there are things we know we know.

We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know.

But there are also unknown unknowns – there are things we do not know we don’t know.

Ces paroles ont grandement intrigué Morris, qui les a disséquées dans un post publié il y a quatre ans dans le New York Times, et qui ont servi de fil conducteur, aussi empêtré soit-il, dans la caractérisation de son sujet.

À l’instar de McNamara, qui a participé à des opérations de planification lors de la Seconde Guerre mondiale avant de devenir architecte de la guerre du Vietnam sous JFK et Lyndon Johnson, Rumsfeld a longtemps déambulé dans les corridors du pouvoir. Élu à quatre reprises à la Chambre des représentants, il a été désigné par Richard Nixon à divers postes exécutifs puis, en 1975, est devenu secrétaire à la Défense dans le cabinet de Gerald Ford. Rumsfeld a par la suite migré vers le privé, jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de fil de W. en 2000.

DisneyCheshireCatAussi valables les comparaisons entre les deux hommes soient-elles, Morris nous avertit que les deux films n’ont rien à voir l’un avec l’autre. En entrevue à Deadline, en septembre dernier, il y est allé de cette analogie : «Ils sont très, très, très différents. Le premier est un Flying Dutchman, voyageant à travers le monde à la recherche d’une rédemption qu’il ne trouvera jamais. Rumsfeld, quant à lui, est plus comme le chat du Cheshire, qui à la toute fin disparaît, ne laissant dans son sillage que son sourire».

Certains critiques ont reproché à Morris de ne pas être allé assez loin dans son interrogatoire, de ne pas avoir réussi à «casser» Rumsfeld, comme il l’avait fait avec McNamara. Mais cela n’a jamais été l’intention du cinéaste. Il ne se considère pas comme un journaliste d’investigation – du moins, pas dans le sens classique du terme – et encore moins comme un psychologue. Il aborde plutôt son sujet avec une approche épistémologique : «Comment mon interlocuteur perçoit-il, et construit-il, sa réalité?».

Il a expliqué sa démarche dans une entrevue accordée au Hollywood Reporter en août dernier, dans le cadre du TIFF. Il commence en parlant des «snowflakes», ces milliers de mémos internes rédigés par Rumsfeld au courant de sa carrière politique :

[Les mémos] reflètent la façon dont il veut que les autres personnes le voient. Ils sont complexes. Ils donnent une sorte d’aperçu à ce qu’il pensait, comment il voulait se présenter aux autres, comment il voulait se présenter à l’histoire. Pour beaucoup de gens, quand on fait un film, on est censé en sortir avec des réponses définitives sur des choses. Je ne suis pas sûr que ce soit mon modus operandi. En fait, je suis sûr que ce ne l’est pas. […]

Je vais vous dire comment je l’interprète. Quand on pense aux mots et à la définition des mots, je pense immédiatement à George Orwell, parce qu’il a tant écrit à ce sujet. Orwell était obsédé par le langage et comment le langage pouvait être utilisé pour manipuler les gens. Mais je ne pense pas que c’est ce qui se passe ici. C’est quelque chose de plus étrange. Les mots deviennent pour Rumsfeld sa propre façon de reprendre le contrôle sur la réalité et sur l’histoire, qu’il voit glisser entre ses doigts.

Je ne suis même pas sûr que je définis la question correctement, mais il y a quelque chose d’étrange et de puissant à ce sujet. Si d’une certaine manière il trouve le bon mot ou la bonne définition des mots, tout sera OK. L’Amérique va gagner la guerre en Irak, les insurgés vont disparaître. Tout n’est qu’un problème de vocabulaire.

Il n’y a toujours pas de dates de sortie pour The Unknown Known en Amérique du Nord.
La bande-annonce, suivie d’un extrait du film :

Deux lectures intéressantes :

1) Une longue entrevue décontractée qu’Errol Morris a accordée à Vice.

2) Une analyse fouillé incluant le film, les mémoires de Rumsfeld, et un livre biographique, à lire sur le site du New York Review of Books.

Voici Morris lors d’un question-réponses au Festival de Toronto, ouvrant son allocution avec ce paradoxe obsédant : «Le langage est un moyen de transmettre de l’information ; le langage est un moyen d’obscurcir l’information».

À lire aussi :

> JFK : la vérité se cache-t-elle sous le parapluie?

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Jeudi 16 janvier 2014 | Mise en ligne à 16h45 | Commenter Commentaires (25)

L’Holocauste vu par Alfred Hitchcock

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Un documentaire sur l’Holocauste qui a bénéficié de la participation d’Alfred Hitchcock est en cours de restauration, et sera présenté au début de l’année 2015 pour coïncider avec les 70 ans de la libération de l’Europe, rapportait Screen Daily en novembre. La nouvelle, agrémentée de nouveaux détails, a été reprise vendredi dernier par The Independent.

L’idée que le maître du suspense, connu pour ses films de genre sophistiqués et divertissants, se soit frotté à une des grandes abominations de l’histoire, a certes de quoi intriguer. Les camps de la mort et les chambres à gaz ; on est à mille lieues des panoramas idylliques du Monte-Carlo de To Catch a Thief, ou même de la salle de bains de Psycho.

Réalisé en 1945 d’après des images tournées par des caméramans des armées britannique et soviétique dans le camp de Bergen-Belsen, le film avait comme objectif principal «de rendre impossible aux Allemands la capacité de nier les atrocités» qu’ils ont commises durant la Seconde Guerre mondiale. La production a cependant connu des délais importants, et le film ne fut en fin de compte jamais distribué, question de ne pas «interférer avec le climat post-guerre», peut-on lire sur cette page de PBS.

Selon le réalisateur du documentaire, Sidney Bernstein, le rôle de Hitchcock consistait à offrir des conseils quant à l’assemblage des images, et de les situer plus facilement dans l’espace. Il a aussi insisté pour insérer plusieurs plans d’ensemble afin de prouver que les horreurs dépeintes n’ont pas été mises en scène. «Nous devons essayer d’empêcher les gens de penser que tout cela a été truqué», a-t-il clamé.

Hitchcock a passé environ un mois à travailler sur le projet, dans les Pinewood Studios, près de Londres. Le légendaire cinéaste a été tellement traumatisé par les atrocités qu’il voyait défiler devant ses yeux, qu’il a requis une pause d’une semaine afin de se remettre de ses émotions, selon le témoignage d’un caméraman britannique fraîchement revenu d’Allemagne. Hitchcock a refusé d’être payé pour son travail.

Un documentaire connexe au projet de restauration, intitulé Night Will Fall, sera réalisé par André Singer, un des producteurs de The Act of Killing, et sera supervisé par Stephen Frears (Philomena). Le long métrage examinera «l’histoire extraordinaire» entourant la réalisation et la suppression du film exhumé, dont cinq bobines ont été retrouvées dans l’Imperial War Museum à Londres dans les années 1980, et dont une version partielle a été projetée au Festival de Berlin en 1984, avant d’être diffusée par PBS en 1985 sous le titre Memory of the Camps.

La nouvelle version a été numériquement restaurée et inclut la sixième et dernière bobine, qui n’a jamais été présentée au public. Le texte de la narration, qui a été écrit par le futur ministre du Labour Party Richard Crossman, et lu par l’acteur Trevor Howard, demeurera intact, mais sera réenregistré par une voix contemporaine. Le montage, fait en bonne partie par Stewart McAllister, collaborateur régulier du réputé documentariste de guerre Humphrey Jennings, que Lindsay Anderson (If…., O Lucky Man!) considérait comme «le seul véritable poète du cinéma anglais», ne devrait pas être trop manipulé.

Une certaine angoisse entoure la sortie du documentaire. On peut lire dans l’article du Independent que certaines images des camps sont «aussi surréalistes que des peintures de Hieronymus Bosch», et que le commentaire audio fait état à un certain moment de «touristes» visitant une «chambre des horreurs». On cite également une entrevue datant de 2011 avec le cinéaste allemand Volker Schlöndorff (Le tambour), qui rappelle une discussion à ce sujet avec Billy Wilder, qui a réalisé le court métrage documentaire Death Mills (1945), premier film américain à montrer les atrocités des nazis telles que documentées par les Alliés.

Ils [les Allemands] ne pouvaient tenir le coup. Wilder m’a dit que des gens ont quitté la salle de projection ou ont fermé les yeux. Ils ne voulaient pas voir. Ils se sont rendus compte qu’il était presque insupportable de voir ces images, qu’elles étaient presque indécentes pour les victimes ou pour les personnes liées aux victimes.

Dans les années qui ont suivi, Wilder demeurait perplexe quant à la valeur réelle et l’utilité de son film, et se demandait s’il avait vraiment contribué à «ré-éduquer la population civile allemande par rapport à ce que leurs dirigeants avaient fait en leur nom».

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