Un barbecue dans la cour, de la bière qui coule à flots, une jeune fille à la poitrine généreuse qui se dénude. Voilà les ingrédients d’une soirée bien sympathique. À moins que ce ne soit David Lynch qui organise le party…
Le maître de l’inquiétante étrangeté a réalisé la vidéo pour le single éponyme de son premier album en solo, Crazy Clown Time, et que dire de plus sinon que c’est tout à fait lynchien (et qu’on a vraiment hâte qu’il se remette au cinéma!).
Une discussion cinéphilique typique peut se présenter comme suit : «Quel est le personnage le plus terrifiant de l’histoire du cinéma?». Voici un sujet maintes fois débattu, et vastement documenté. Le vénérable American Film Institute a dressé sa propre liste, AFI’s 100 Years… 100 Heroes and Villains. Au haut du classement, on retrouve certaines figures peu avenantes comme Hannibal Lecter, Darth Vader, HAL 9000 et Alex de A Clockwork Orange.
Voilà des choix fort logiques, mais si vous me demandiez quels personnages du grand écran je craindrais le plus dans une ruelle sombre et déserte, je désignerais sans hésiter le duo de choc que sont Mystery Man et le Cowboy, deux créations issues de l’esprit dérangeant de David Lynch que l’on retrouve dans Lost Highway (1997) et Mulholland Dive (2001), respectivement (voir extraits plus bas).
Ce qu’il y a de particulièrement fascinant avec ces personnages est le fait qu’on ne les voit jamais agir de manière terrifiante. Leur seule apparence inquiétante et leurs mises en garde ambigües suffisent à nous emplir d’un indélébile sentiment de terreur. Lynch s’en remet à l’imagination du spectateur pour provoquer l’effroi. Et c’est terriblement plus efficace que tous ces méchants/monstres (trop) démonstratifs ayant parsemé l’histoire du cinéma.
Lynch n’est bien évidemment pas le seul qui pratique ce que j’appellerais la terreur suggestive. Un des exemples les plus fameux est l’aileron dans Jaws (1975), alors que Steven Spielberg exploite au maximum le potentiel de suspense et d’horreur en maintenant l’objet de la menace en grande partie hors champ pendant 81 longues minutes. Paradoxalement, dès que le requin se dévoile en entier, la tension se relâche…
D’autres cinéastes ont misé sur la suggestion comme procédé philosophique dans leur approche de la mise en scène et de la scénarisation. Un exemple contemporain serait Quentin Tarantino, en particulier dans ses premiers films, Reservoir Dogs (1992) et Pulp Fiction (1995). Il s’agit en partie d’exercices brechtiens dans lesquels les personnages donnent l’impression d’avoir une vie mouvementée, colorée et dangereuse mais qui, en pratique, ne font que parler ou réagir à leurs exploits, laissant le soin au spectateur de déterminer la réelle portée (ainsi que la véracité) de leurs assertions. Ce qui permet notamment de mythifier les personnages en question, leur donnant une aura de mystère psychologiquement et artistiquement bien plus intéressante (les criminels de Reservoir Dogs ne sont-ils pas aussi factices que leurs pseudos de couleurs? Marsellus a-t-il vraiment tabassé Antoine pour avoir donné un massage de pied à sa femme? Qu’y a-t-il dans sa mallette?, etc.)
Pour revenir à Lynch, je crois que ce qu’il y a de si efficace dans l’illustration de ses personnages sombres est qu’ils se rattachent à la logique des rêves, ou plutôt des cauchemars, et nous atteignent ainsi dans notre subconscient. Le fait qu’on ne voit jamais Mystery Man ou le Cowboy à l’oeuvre s’explique parce qu’ils représentent les composantes refoulées de l’imagination des protagonistes, ils en sont leur extension. Comme dans un rêve, alors qu’on est à la fois témoin passif et l’unique créateur de notre environnement onirique, on fait face à des situations parfois désagréables qu’on tente de réprimer de diverses manières et dont on se sent (faussement) libéré au réveil. Cette idée que notre plus grand sentiment de terreur relève de notre propre conscient, aussi enfoui soit-il, est ce que Lynch réussit à dramatiser comme aucun autre cinéaste n’est capable de faire.
On n’a pas tendance à penser à David Lynch lorsqu’on recherche un moment cinématographique évoquant le grand amour.
Pourtant, cette scène de Lost Highway (1997) illustre à merveille l’étincelle du coup de foudre; le temps qui ralentit, tout le reste de notre environnement qui devient flou au profit de l’objet de notre désir, et également ce sentiment de danger, alors qu’on serait prêt à littéralement mettre notre vie en jeu dans l’espoir de passer ne serait-ce qu’un instant avec la nouvelle femme de nos rêves.
Évidemment, lorsque l’on croise le regard de la fumante Patricia Arquette, avec This Magic Moment de Lou Reed qui joue dans notre tête, disons que ça aide à stimuler l’imagination…
Le court du week-end (en retard)
Pour une autre vision de l’amour, je vous propose Antoine et Colette (1962) de François Truffaut, un sketch d’une trentaine de minutes issu du collectif L’amour à 20 ans dans lequel on retrouve Antoine Doinel, le fameux héros de la Nouvelle Vague qu’on avait découvert dans Les 400 coups (1959).
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