
Cela aura donc pris un des meilleurs réalisateurs américains de notre époque pour faire un «bon film pour adultes». Le genre de film sérieux et ingénieux; un drame peuplé de héros ordinaires – quelque peu plus sexy et doués que la moyenne, mais foncièrement humains – teinté de mystère, d’un peu d’action et de violence, mais un drame avant tout. Le genre de «produit de qualité» que le studio system débitait régulièrement lors du dernier Âge d’Hollywood, mais qui semble aujourd’hui en voie d’extinction.
«OK, en 1974, il y avait des centaines de drames qui étaient faits, en 2012 il y en aura 10. Quelque chose comme ça», regrette le scénariste de The Girl With de Dragon Tattoo, Steven Zaillian, qui devra probablement revoir son chiffre à la baisse en vue des prochaines années.
Bénéficiant d’un budget plus que confortable de 100 millions $, le film de David Fincher s’est avéré une déception au box-office lors de sa première et cruciale fin de semaine d’exploitation, avec 19 millions $ de recettes. Un résultat choquant pour le studio Sony, qui croyait s’être acquitté d’un succès assuré en combinant une équipe créative de la plus haute qualité avec l’appât d’un best-seller planétaire.
Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer?
Helen Thompson d’indieWIRE a dressé une liste de cinq raisons qui expliqueraient pourquoi The Girl With de Dragon Tattoo n’a pas fait courir les foules. «1. Sa date de sortie – 2. Un titre peu conventionnel. – 3. L’absence de grandes vedettes. – 4. Marketing déficient. – 5. Trop cher et trop long.»
Pour élaborer sur le point 4, Thompson précise que le studio a failli à faire une bonne promotion auprès des adultes, ceux-là même qui auraient lu le livre de Stieg Larsson. On a plutôt tenté de séduire un public plus jeune, en leur vendant un produit «sombre et transgressif». Mais peut-on sérieusement blâmer le département marketing? Depuis Star Wars, le mot d’ordre est de viser systématiquement les ados et jeunes adultes lorsqu’il est question de grosses productions.
Le prix élevé du cinéma pour adultes n’est cependant pas que d’ordre financier. Pour mener à bien de tels projets dans les ligues majeures, l’on se doit d’hypothéquer des talents substantiels, qui autrement travailleraient à plus petite échelle sur des oeuvres plus artistiques. Fincher est peut-être un enfant du studio system (il a réalisé Alien 3 à l’âge de 29 ans), il est néanmoins devenu un spécialiste de productions hybrides; mi-commerciales, mi-personnelles, avec des budgets oscillant autour de 50 millions $.
The Girl With de Dragon Tattoo est clairement un film de commande pour lui et, tout en admirant le résultat final, l’on ne peut s’empêcher de se demander s’il n’aurait pu conserver ses énergies pour nous offrir quelque chose de plus personnel et de conséquent. Comme le dit Dana Stevens de Slate: «Même le style élégamment macabre de Fincher ne parvient pas à détourner ce noir suédois en une méditation sur le mal et la corruption qu’il prétend être».

Même si The Girl With de Dragon Tattoo possède plusieurs points en commun avec Seven et Zodiac, deux films précédents (et supérieurs) de Fincher qui mettent en scène un tueur en série et une atmosphère glauque, il ne partage pas leur ambition. Je pense en particulier à Zodiac, le chef-d’oeuvre néo-néo-réaliste du cinéaste, qui se sert des éléments propres au genre pour explorer des idées intéressantes à propos de la conscience humaine: les répercussions d’une obsession psychologique, d’une psychose collective, du passage du temps, etc.
À fins de comparaison, il n’y a qu’à évaluer les conclusions des deux films en question. Zodiac se termine avec une fin ouverte; tous les efforts menés pour démasquer le Méchant se sont avérés vains. Morale de l’histoire: la quête pour la vérité absolue en est une qui est futile, il faut accepter la part de mystère dans l’expérience humaine.
The Girl With de Dragon Tattoo, au contraire, contient une résolution définitive puisqu’il doit suivre la recette d’une certaine formule qui incorpore les mystères à la Agatha Christie et les thrillers hollywoodiens: le Méchant, qui se conforme forcément au «Fallacy of the Talking Killer» du glossaire de Roger Ebert, déclame un trop long discours à sa potentielle victime, ce qui l’empêche d’accomplir son acte meurtrier et permet au héros d’être sauvé in extremis. S’ensuit une course poursuite à la suite de laquelle le Méchant meurt de manière brutale…
Le poids du feu vert
Maintenant, comprenez moi bien: je considère The Girl With de Dragon Tattoo comme un très bon film, un divertissement de qualité supérieure que je n’hésiterais pas à revoir. Et, s’il ne s’agit pas d’un chef-d’oeuvre, c’est peut-être parce qu’il n’a jamais tenté de le devenir. Comme le dit Mick LaSalle du San Francisco Chronicle dans sa critique purement élogieuse: «Parfois un film n’est pas plus important qu’il ne devrait l’être, et la satisfaction qu’il procure est entièrement due au fait qu’il est exceptionnellement bien fait – à travers son casting et sa conception, son histoire et son récit, et dans l’exécution de tous les instants.»
Le seul truc qui me tracasse se situe au niveau opérationnel, concerne la business de cette industrie avide de valeurs sûres. J’applaudis donc avec force Sony d’avoir eu le courage de démarrer une «franchise cotée R», dénuée de super-héros, de vedettes et de happy end. (Malgré les retombées au box-office en deçà des attentes, le studio a confirmé mardi qu’il allait toujours de l’avant avec la suite). Mais lorsqu’on rivalise dans un milieu à si haut risque, certains compromis sont inévitables. Employer David Fincher s’est révélé une excellent idée, mais il ne faut pas se leurrer: c’est Fincher le technicien de haut vol qu’on est allé chercher, pas le Fincher potentiellement visionnaire.

Dans la conjoncture économique qui prévaut à Hollywood, il y a une sorte de cercle vicieux qui se crée lorsqu’on approche le rarissime domaine du «cinéma commercial pour adultes»: on requiert un cinéaste de la plus haute qualité, tout en s’assurant qu’il soit bien dompté, qu’il ne tente pas trop d’acrobaties ou d’expérimentations, qu’il ne transgresse pas le genre qui lui a été assigné, enfin, qu’il soit au service du matériel qui a généré le projet (dans le cas à l’étude, le roman de Larsson). En deux mots: Martin Scorsese… Croyez-moi, si Fincher avait réalisé The Da Vinci Code, on en parlerait en termes aussi flatteurs qu’on le fait pour The Girl With de Dragon Tattoo.
Dans un monde idéal ou, plus concrètement, dans les années 1960-1970, les studios retiennent les services de réalisateurs compétents pour mener à bien leurs films pour adultes. On n’a pas nécessairement besoin de la crème de la crème pour obtenir un feu vert. Pour réaliser The Manchurian Candidate, on peut très bien se passer de Stanley Kubrick: John Frankenheimer fait très bien l’affaire. Laissons tomber Francis Ford Coppola pour Papillon, Franklin J. Schaffner est disponible. Terrence Malick serait bien trop imposant pour faire All The President’s Men; Alan J. Pakula se montre bien heureux d’en prendre les rennes. Et aujourd’hui, quels sont les équivalents des Frankenheimer, Schaffner, Pakula (pour ne pas dire des Sidney Pollack, Richard Fleischer, Norman Jewison ou George Roy Hill)? Difficile à dire, puisqu’ils sont tous occupés à divertir les ados…
Dans un monde idéal, les grands devraient s’occuper à travailler sur leur prochain grand film.
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