Jozef Siroka

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Jeudi 24 avril 2014 | Mise en ligne à 18h15 | Commenter Commentaires (7)

Critiques d’ici : Bruno Dequen

bruno

En rencontrant Bruno Dequen, on est forcément frappé par ses yeux bleus clairs de husky sibérien, derrière lesquels se manifeste un regard intense laissant deviner une activité intellectuelle soutenue. Critique chez 24 Images, en plus d’être programmateur aux Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal et chargé de cours au Collège LaSalle, il aborde son métier avec sérieux, gravité même. Son discours est empreint à la fois d’une sincère humilité et d’une rigoureuse exigence, tant par rapport à sa pratique de la profession, que celle des autres.

C’est en lisant sa critique brillante, incisive, et franchement courageuse de Gabrielle que j’ai vraiment eu envie de rencontrer Bruno Dequen pour cette série. Un texte qui ose s’en prendre à un film «inattaquable», ce n’est pas tous les jours qu’on voit ça au Québec. Et quand il dépasse la seule provocation pour inspirer une réflexion nécessaire, il mérite d’être salué haut et fort.

Voici deux extraits, dans lesquels il remet d’ailleurs en question la signature micro_scope :

Cette stratégie de l’évitement du sujet et de l’idéalisation du monde, relativement commune à tout bon feel-good movie, ne serait pas problématique si ces films ne prenaient pas pour point de départ des situations aux enjeux si importants. Que nous disent ces films sur l’immigration, le traumatisme des jeunes, la maladie mentale ou même le trouble d’un premier amour? Pas grand chose finalement, sinon que tous ces sujets sont très émouvants. Toute profondeur narrative, tout questionnement par rapport au monde, est totalement évacué de ces univers au profit de courts moments d’émotion rassembleurs. Qu’il s’agisse de la beauté du chant choral dans Gabrielle ou de la séquence de pleurs collectifs dans Monsieur Lazhar, il n’y a rien qu’une petite dose d’émotion ne puisse régler. […]

En exposant clairement la présence d’enjeux majeurs, ces films affirment leur importance et leur sérieux. Une fois cette impression établie, ne reste plus qu’à éviter à tout prix de plonger au cœur de la complexité de ces prémisses. Non seulement cette stratégie leur évite toute forme de débat ou de controverse, mais l’unanimité des réactions est ultimement renforcée par une mise en valeur de séquences d’émotion brute universelle. Ajoutons à cela un style de réalisation professionnel relativement anonyme et interchangeable, et le tour est joué! Bienvenue dans le cinéma de qualité international.

Gabrielle

C’est un des textes les plus durs que j’ai eus à écrire, je l’ai remanié plusieurs fois. Je me relis très peu de façon générale, même dans le processus d’écriture. Ça peut me prendre du temps avant de démarrer quelque chose, mais une fois que je démarre, ça va relativement rapidement. Et je déteste me relire. De toute façon je suis un éternel insatisfait; une fois que c’est fait, c’est fait. Je n’ai aucun sentiment d’appartenance par rapport à mes propres textes. Une fois qu’il sont publiés, j’ai pas nécessairement d’attachement, juste un truc qu’il fallait que je fasse.

Une revue comme 24 Images, la plupart du temps nos textes sont lus par quelques personnes, pas tant que ça. Par contre, à chaque fois qu’on écrit quelque chose d’un peu méchant, tout de suite ça a plus de retentissement. C’est quelque chose sur lequel je voulais faire attention parce que… j’avais déjà critiqué Incendies à l’époque, assez sévèrement, et je ne voulais pas que ce texte-là soit facilement rejeté du revers du la main.

Le modèle pour moi c’était le texte d’Habib qu’il avait écrit sur Polytechnique. Ce que j’avais trouvé dommage avec ce texte, c’est qu’il y avait des moments d’analyse extrêmement détaillés, etc., mais en même temps il y avait une telle haine personnelle. Écrire un texte hyper virulent est très souvent le seul moyen d’obtenir plus de rayonnement, ce qui est assez dommage. Paradoxalement, ce sont justement ces attaques personnelles – qui sont ou non une stratégie volontaire de la part de l’auteur – qui mettent immédiatement fin à toute possibilité de débat intéressant autour d’un film ou d’un cinéaste. Bref, c’est en quelque sorte un cercle vicieux sans fin.

Moi je voulais éviter ça, je ne voulais pas qu’on puisse dire: «Bon, tous les arguments qu’il avance contre Gabrielle ne sont pas tenables parce que, on le sait bien, Bruno Dequen déteste micro_scope». Ce qui n’est pas le cas, je ne les connais pas personnellement. Louise Archambault, je suis sûr que c’est un être très gentil, je ne la connais pas du tout. Mais les gens ont tendance à prendre la critique très très personnel, au Québec, parce qu’on n’est pas dans un mode de débats et d’insultes comme la France par exemple, où s’insulter les uns les autres est un sport national. Au Québec, dès que tu tapes sur quelque chose, tout le monde prend ça comme si tu venais de trancher la gorge d’un bébé.

Je voulais que ça dépasse Gabrielle en fait, je ne voulais pas que ce soit un truc juste sur ce film, qui foncièrement ne m’intéresse pas… Je ne présume pas des intentions des auteurs. Que Louise Archambault l’ait fait avec les meilleures intentions du monde, ou qu’elle l’ai fait par opportunisme, ne change rien à mon approche. Je trouve que c’est un film très facile, et très mal écrit. Pour moi, Gabrielle c’est du soap de bas étage. Je l’ai vu sur la fameuse Piazza Grande, à Locarno. En sortant, les gens qui étaient autour de moi, un peu plus des habitués du festival – l’ouverture à la Piazza Grande, on va arrêter le mythe, c’est les films ultra grand public que passe Locarno le soir; pendant qu’il y avait Gabrielle et Two Guns à la Piazza Grande, il y avait Norte de Lav Diaz à côté…

En sortant, donc, je voyais déjà des gens qui disaient : «C’est gentil, c’est quand même limité, mais on ne peut pas critiquer ce film. Si on le critique, on va se faire accuser de ne pas aimer les déficients». Mais il y a un truc qui me dérange profondément dans ce type de discours: des films ultra bien pensants, soi-disant inattaquables, mais qui pour moi sont tellement du domaine de l’idéalisation, de la surface. Qu’on ne me fasse pas croire que Gabrielle est un ange absolue, c’est pas vrai, elle est comme tout le monde, ça doit être une connasse par moments, ça doit être quelqu’un d’attachant par moments… Ça m’avait énormément dérangé. L’année précédente, il y avait le documentaire d’Hugo Latulippe, Alphée des étoiles, qui portait sur sa propre fille déficiente. Et puis c’est pareil, il y avait cette bien-pensance poussée à son extrême. Le film se terminait par : «Finalement, Alphée est mieux que nous, on devrait tous être comme Alphée». Il n’y a rien qui m’irrite plus que ce type de discours.

LE CINÉMA COMME FANTASME

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Je ne viens pas d’un milieu cinéphile du tout du tout. Je viens d’un milieu militaire. Mon père était militaire. J’ai toujours grandi dans des cités militaires, dans des écoles militaires, dans des pensionnats militaires. J’étais à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en France jusqu’à 22 ans. J’ai démissionné durant la dernière année. Tu souffres d’une sorte de syndrome de Stockholm quand t’as vécu des expériences comme ça: quand t’as grandi totalement coupé du milieu civil, il y a une peur de l’extérieur, et il y a un côté réconfortant dans ton cocon, cocon de merde quand même, mais c’est tout ce que tu connais. Et là il était temps que je quitte la France. Et comme ma mère vient de Québec, j’avais une double nationalité, et c’est comme ça que ça s’est fait.

Je n’ai jamais compris pourquoi j’étais obsédé par le cinéma à ce point-là. Il y avait presque tout qui jouait contre moi. Je n’avais personne avec qui échanger pendant longtemps, en terme de cinéma, je n’avais personne pour me guider. Quand j’étais jeune, j’étais en Allemagne, il n’y avait rien, il n’y avait qu’un seul film par semaine qui passait dans une salle de projection communautaire. Les VHS, il y avait trois fois rien. C’est peut-être pour ça que je suis devenu obsédé, d’un point de vue fétichiste et encyclopédique, très jeune; je collectionnais les cartes postales des films, je lisais beaucoup de bouquins génériques sur l’histoire du cinéma, tous les trucs que je ne pouvais pas voir. C’était plus des fantasmes de voir tous ces films un jour que la réalité.

Le seul truc c’est que, à la maison, mon père achetait quelques VHS parce qu’il savait que j’aimais ça, mais essentiellement du cinéma hollywoodien. On a aussi commencé à bâtir une petite collection de Laserdiscs, parce qu’en Allemagne ça coûtait moins cher. C’est vraiment à partir de 18 ans, quand je suis arrivé en classe préparatoire, les fins de semaine je pouvais aller à Paris pour regarder des films qui sortaient. C’était la première fois que j’avais un réel accès.

Comme tous les jeunes des années 1980, ma culture cinéphilique a tout d’abord résidé dans le cinéma de genre de l’époque. Je ne pourrai plus compter le nombre de fois que j’ai vu Commando, Portés diparus ou Jack Burton dans les griffes du Mandarin. Sans parler de Predator

Les premiers films qui m’ont fait prendre conscience que le cinéma pouvait être plus que du divertissement ont été soit des films de guerre (venant d’une famille de militaires, c’est un genre qui était quand même assez présent chez nous: Apocalypse Now, Voyage au bout de l’enfer, etc.), soit de grandes fresques dont la plus marquante fut pendant longtemps Il était une fois en Amérique, mon film préféré de l’époque. L’ambition démesurée du film (raconter la vie entière d’un homme), sa complexité narrative, le lyrisme de certaines scènes me hantait, alors que la plupart des enjeux du film me passaient probablement par dessus la tête!

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Un film qui avait été marquant, pas forcément parce que ça a changé ma vision du monde, ça a vraiment été Seven. Un, je sais que c’est le premier film pour lequel je suis devenu obsédé par le son. Le moindre bruit dans Seven m’obsédait totalement. Je suis allé le voir quatre-cinq fois en une semaine. Je l’écoutais très très attentivement; la moindre goutte d’eau, le moindre petit truc de design sonore. Techniquement, ce film qui m’avait énormément impressionné. Après, du point de vue du récit, je m’en foutais à moitié quoi… Les films qui commencent à nous stimuler ont tendance à être tape-à-l’œil, d’un point de vue formel. C’est beaucoup plus facile d’être obsédé par la technique du cinéma en voyant Brazil de Terry Gilliam que Voyage à Tokyo d’Ozu. Après, quand on vieillit, on préfère peut-être souvent Voyage à Tokyo à Brazil, mais pas à 15-16 ans, à cet âge-là on veut du spectacle, on veut de l’impressionnant.

Mais le film probablement qui a été le plus impressionnant c’est The Thin Red Line de Malick. Et de très loin. Malick, pour notre génération, était un mythe. On savait qu’il existait, j’avais lu des trucs autour de lui: dans 50 ans du cinéma américain de Tavernier et Coursodon – c’est un dictionnaire du cinéma américain par réalisateur – il y avait une entrée sur Malick. Ils parlaient de cette espèce de réalisateur fulgurant qui avait fait Badlands, Days of Heaven, et qui avait disparu. Je savais que Days of Heaven était censé être un des plus beaux films en terme de direction photo de l’histoire du cinéma. Je voulais les voir mais je n’y avais pas accès. Quand on a annoncé The Thin Red Line, c’était un rêve devenu réalité.

Ce fut un énorme choc, pour plein de raisons. J’étais quand même dans un contexte où j’étais dans l’armée. Il est venu me chercher à l’époque parce qu’il avait réussi à retranscrire le rapport extrêmement charnel qu’on peut avoir envers la nature quand on est dans un contexte militaire. Quand j’étais à l’école militaire on faisait souvent des exercices (j’ai déjà été dans la jungle) et quand tu passes énormément de temps en immersion complète dans la nature ton regard change, et tu te mets à regarder les détails, la luminosité sur les feuilles. Chose que je n’aurais pas faite dans un autre contexte, je ne suis pas a priori un malade de la nature… Je n’avais littéralement jamais rien vu de tel, je ne savais pas que quelqu’un pouvait me faire éprouver des choses comme ça, à travers l’utilisation de la caméra, certains types de lentilles, le travail sur le montage. Je ne savais pas que c’était possible, qu’on pouvait oser faire un truc pareil.

«LE TEXTE N’A PAS ÉTÉ REFUSÉ»

Je suis vraiment un critique par accident. Comme je suis très autodépréciatif, je n’étais pas du tout proactif pour devenir critique. Quand je suis sorti de Concordia, je cherchais du travail un peu, et je suis tombé sur un ami que j’avais rencontré au bac, Damien Detcheberry, qui a été très longtemps à la coordination de la programmation du FNC. À l’époque, au FNC, ils avaient besoin d’aide pour la circulation des copies. Et c’est là que j’ai rencontré Philippe Gajan, directeur de 24 Images, aussi programmateur au FNC des courts métrages et du FNC Lab.

À force de discuter avec Philippe, il a fini par me proposer de soumettre quelque chose pour un dossier sur les séries télé. J’avais écrit quelque chose sur Deadwood, c’est le premier texte que j’avais écrit pour 24 Images, en 2008. J’avais trouvé ça sympathique, écrire pour une revue ça ne prend pas de temps. Tranquillement pas vite je proposais des petits textes pour les dossiers. Finalement, Marie-Claude Loiselle, la rédactrice en chef, a fini par me demander occasionnellement une ou deux critiques dans la revue. En parallèle j’écrivais un peu pour le site, quand je pouvais.

Du point de vue de l’écriture, il n’y a personne qui m’a appris à écrire, que ce soit à l’université, ou même avant. Comme dans mon enfance on était dans des lieux dans lesquels on n’avait pas tant d’opportunités culturelles que ça, je suis quelqu’un qui a lu très très jeune, énormément de choses très très jeune. Qui n’étaient pas de mon âge d’ailleurs: j’ai lu les Rougon-Macquart au complet de Zola à 12-13 ans. Je me faisais tous les grands auteurs, les Stendhal et compagnie. Il y avait une base qui était là.

Par la suite, la question «Pourquoi j’émettrai mon opinion?», encore une fois, c’est parce qu’on me l’a demandé! Je n’aurais jamais proposé un texte, sorti de moi-même, à un endroit que je ne connais pas. Ça ne me viendrait pas à l’esprit. Tout comme je ne comprends pas la génération actuelle des médias sociaux, pourquoi tout le monde a besoin d’émettre son opinion publiquement à longueur de journée sur tout et n’importe quoi. C’est vraiment pas dans ma nature. On m’a demandé si je voulais écrire, le texte n’a pas été refusé, j’ai continué quoi. J’étais plus intéressé au cinéma de genre que la moyenne du comité de rédaction à l’époque, c’est quelque que j’ai essayé de pousser dans la revue, j’avais ce petit créneau-là.

Le truc un peu démotivant des revues spécialisées: ton impact est relativement minime. Ce que je regrette du milieu critique d’ici c’est qu’il est très peu actif. J’ai vraiment l’impression que tout le monde vit dans sa bulle, c’est très dur de trouver un point d’ancrage. Peut-être parce que les approches sont tellement différentes les unes des autres. À 24 Images on discute entre nous, c’est assez rare qu’il y ait un débat quelconque sur quoi que ce soit. Souvent dans la revue t’écris quelque chose, et t’as un peu l’impression d’écrire dans le vide, t’as jamais vraiment de retour, finalement tu te demandes pourquoi t’écris…

J’avais titillé pendant longtemps l’idée de faire un blogue, ou quelque chose comme ça. Ce que je n’ai jamais fait parce que j’aime l’idée de faire partie d’une revue, d’une équipe, aussi dysfonctionnelle puisse-t-elle être! Peut-être parce que je ne suis pas de la génération «c’est-mon-opinion-à-moi-qui-importe-le-plus-sur-Terre», je ne me verrai pas ouvrir un blogue Bruno Dequen; Bruno Dequen c’est personne.

Ça ne veut pas forcément dire que je considère que ce que je fais n’a aucun intérêt, sauf que je ne suis pas dans l’autosatisfaction. Quoiqu’il arrive, je trouve qu’il y a énormément de choses que je dois améliorer, du point de vue de mon écriture, de mon approche, de la profondeur de certaines idées qui sont développées. Mais ça, je le dirais de n’importe qui, je suis critique de tout le monde, moi en premier.

LUTTE INTÉRIEURE

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Je suis quelqu’un d’assez obsessif sur les détails. Plus que les années passent, je réalise que le nombre de films que j’aime intégralement est assez limité. Il y a Andreï Roublev et Le miroir, je pourrais passer ma vie à regarder les films d’Ozu… Après, c’est quand même assez dur d’adhérer intégralement à la vision du monde de quelqu’un d’autre. Malick, par exemple, sa dichotomie gentils sauvages versus la guerre qui détruit tout, je trouve ça gentil, et je dis ça poliment. En même temps, c’est rien en comparaison de l’émotion qui vient me chercher.

Il y a certains films comme ça. Le cas le plus extrême c’est Shame. Je me rappelle avoir passé toute la séance intellectuellement à critiquer le film, et émotionnellement totalement bouleversé. J’étais à peine capable de parler en sortant, alors qu’il y avait une partie de mon cerveau qui disait: «Bon, la descente aux enfers dans le bar gai, faut pas en mettre…». Il y avait le dialogue que je trouvais trop plaqué par moments, trop écrit, contrairement à Hunger. Mais je ne pouvais nier ma propre réaction quand même. C’était vraiment une lutte intérieure. J’adore les moments dans les films que je ne comprends pas.

MAÎTRE ÈS… TOM CRUISE

Je m’intéresse énormément aux acteurs, et particulièrement aux stars. J’ai fait mon mémoire de maîtrise sur Tom Cruise dans Magnolia et Eyes Wide Shut. C’était très théorique. Le but du mémoire c’était le développement d’une conceptualisation théorique autour de l’interprétation des performances de stars. Je me place toujours du point de vue du spectateur. Savoir les intentions du cinéaste, ça m’importe mais absolument pas. Le point de départ de ce mémoire c’est assez typique de ce que je fais, c’est-à-dire c’est parti d’un truc que je ne comprenais absolument pas. D’une scène dans Magnolia : l’entrevue avec Tom Cruise. Le film m’avait relativement laissé de marbre. J’y voyais une sorte de sous-Robert Altman, sympathique, sans plus. Mais cette scène-là est vraiment restée en moi, et j’étais incapable de comprendre pourquoi.

Je n’avais pas une obsession particulière pour Tom Cruise, c’est pas quelqu’un que je considère comme le plus grand acteur de sa génération, mais en même temps, culturellement, j’ai vu tous ses films, j’ai grandi avec. Top Gun c’est 1986, j’avais 9 ans, il n’y a pas un jeune gamin qui a vu ce film et qui a pas voulu devenir pilote d’avion pendant au moins un mois et demi. Tout ça a beaucoup joué dans ma réaction par rapport à cette scène-là. J’ai essayé de voir comment mon bagage culturel est rentré en jeu à ce moment précis, dans cette scène-là. C’est aussi quelque chose qui a joué dans Eyes Wide Shut, voire plus, parce que je trouve ce film beaucoup plus intéressant.

Tom Cruise avait été très critiqué pour son jeu dans Eyes Wide Shut. Mais ce que Kubrick aime faire régulièrement c’est de jouer sur les contrastes de jeu entre acteurs, il adore placer un acteur et lui faire jouer quelque chose d’ultra conceptuel, brechtien, face à un acteur super naturaliste. Il avait déjà fait ça dans The Shining avec Shelley Duvall et Jack Nicholson. Pour moi, c’est un des gros impacts du cinéma populaire, cette capacité d’utiliser le rayonnement d’une star au sens large. Je focussais beaucoup sur le jeu d’acteurs, parce que c’est souvent négligé. Souvent lorsqu’on parle de stars on a tendance à parler de concept culturel, des potins, pas tant de leur jeu en tant que tel. En plus je trouve que la direction d’acteurs est vraiment le signe d’une vision du monde singulière; tous les grands cinéastes que j’aime vont avoir une direction d’acteurs unique, spécifique.

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Les moments les plus intéressants par rapport aux stars c’est les moments où t’as une illusion d’authenticité, et Magnolia jouait vraiment sur cet aspect-là. Tom Cruise au début du film joue une sorte de caricature de lui-même – oui c’est un personnage qui est en apparence beaucoup plus misogyne et vulgaire que les personnages qu’il a joués précédemment – mais en terme de jeu, il le joue à l’identique: hyper physique, ultra démonstratif, jusqu’au ridicule: la séquence de l’entrevue commence par Tom Cruise qui fait une sorte de backflip débile en remettant son pantalon.

Tom Cruise qui se met à faire un backflip, il y en a dans quantité de films de Tom Cruise, et sans aucune justification. Par exemple, dans La firme de Sydney Pollack, Tom Cruise jeune avocat se balade dans la rue, croise un petit noir qui fait des galipettes, et se met à faire quatre backflips. Pourquoi!? D’un point de vue narratif, ça n’a aucun intérêt, parce qu’on ne va même pas jouer sur la physicalité de Tom Cruise dans le film. Il a toujours été dans la démonstration physique, ça a commencé avec le lip-sync de Risky Business en bobettes, jusqu’au champion de volley-ball torse nu dans Top Gun. Quantité de films jouent sur sa parfaite maîtrise corporelle, mais aussi sur son côté show-off.

En même temps, il y a toujours eu un contraste entre le Tom Cruise dans les films, très démonstratif, et le Tom Cruise privé qui est extrêmement froid. Ça a changé au début des années 2000 quand il a pété les plombs après avoir changé de publiciste. Et dans la scène de Magnolia, il joue totalement là-dedans parce qu’il passe du contexte du Tom Cruise filmique à soudainement un Tom Cruise incroyablement froid, et qui se met à juger le personnage qui est dans un rapport de tension, de non-dit absolu. Tout ça est totalement artificiel, mais il y a une illusion d’authenticité, il y a un truc qui se passe qui fait en sorte que cette scène est marquante, et qui n’aurait pas eu le même impact avec, mettons, Tom Hanks.

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De la même façon, tous les discours sur l’ambiguïté sexuelle de Tom Cruise, et son côté maniaque froid, joue à plein dans Eyes Wide Shut. Le film joue énormément pour déconstruire la sexualité de Tom Cruise, et Kubrick était conscient de ça. Il enlève à Tom Cruise ses pouvoirs filmiques, en quelque sorte. Dès la première scène il va le montrer plus petit que tout le monde, chose qui est reconnue d’un point de vue culturel, mais pas filmique: Tom Cruise a toujours été représenté comme une sorte de semi-superhéros. Alors que là, il est entre deux call-girls qui le dépassent d’une tête et demie…

Kubrick joue beaucoup sur le fait qu’on a accès à une certaine forme de Tom Cruise authentique mais qui est vraiment très perturbant. Souvent le jeu d’acteur est dépendant de l’interaction avec les autres, et ce qui est intéressant dans Eyes Wide Shut est que tous les personnages secondaires se comportent envers Tom Cruise comme s’il était Tom Cruise, dans le sens où les deux call-girl l’invitent immédiatement à aller «over the rainbow», toutes les femmes dans le film sont après lui, jusqu’à la scène ironique du portier d’un hôtel qui fait de la drague… Mais Tom Cruise ne peut pas réagir, il est toujours en état d’impuissance totale.

TROUVER LE JUSTE MILIEU

Dans les critiques contemporains, c’est plus récemment que j’ai commencé à en lire, j’ai tendance à préférer la critique nord-américaine, qui est plus pragmatique, vraiment axée sur la critique comme objet de communication. Ce qui n’est pas le cas d’une partie de la critique européenne, qui se regarde beaucoup écrire. Le monde idéal c’est un mélange des deux. Au Québec, par exemple, je trouve qu’il y a assez peu de critiques brillants d’un point de vue de l’écriture, en tant que critique comme forme d’art à part entière. Je m’inclus là-dedans. J’ai un style qui est fait pour communiquer des idées, pas pour sa valeur en tant que telle.

Je n’ai jamais été un grand lecteur de critiques avant de commencer à écrire moi-même après l’université. En quelque sorte, je suis passé directement de la revue Première à Deleuze…

50-ans-de-cinema-americain-27990Mis à part l’ouvrage de Tavernier et Coursodon, que mon père m’a offert à l’adolescence, je n’avais que des anthologies ou des dictionnaires (j’ai toujours aimé les listes et les collections…). Chez ces deux auteurs, j’ai véritablement découvert une approche critique qui me rejoignait. Ils sont érudits, précis, techniques, et incroyablement clairs.

J’avais également quelques numéros de Positif, mais je ne connaissais les Cahiers du cinéma que de nom. Lorsque je tentais de les feuilleter, j’avais cette impression que leurs auteurs se regardaient beaucoup trop écrire. Bien entendu, je ne nie pas que la critique puisse être un genre littéraire important, mais je n’ai jamais été friand de ceux qui mettent leurs propres prouesses stylistiques au dessus des œuvres qu’ils évoquent. Les plus grands savent combiner les deux, mais ils sont très rares…

Ce sentiment a en quelque sorte fondé mon approche critique. Je privilégie une écriture claire et pragmatique. Il s’agit non seulement d’une démarche naturelle pour moi, mais aussi d’un positionnement volontaire par rapport aux autres écritures que je côtoie. Gérard Grugeau possède par exemple un style lyrique que je ne pourrai égaler. Pourquoi tenter de faire la même chose? Il me semble que l’intérêt d’une revue réside dans la multiplication des voix et des approches.

Pour moi, le pire défaut d’un critique est d’être méprisant. Je respecte bien trop le travail accompli par le moindre artiste (même ceux dont j’exècre les films). Ceci dit, la complaisance n’apporte rien. Si nécessaire, il faut savoir être cinglant… tout en évitant la condescendance.

SUSCITER UN DIALOGUE AVEC LES OEUVRES

Outre ma formation de cinéphile essentiellement autodidacte (merci Criterion!), ma pensée sur le cinéma s’est véritablement développée au contact de Martin Lefebvre, un professeur de Concordia passionné par la théorie. Sa rigueur de lecteur (à la fois de films et d’ouvrages théoriques) a développé mon esprit critique et ma curiosité intellectuelle. Sa capacité à déployer les sens de textes divers demeure pour moi un modèle à suivre. Aucun film, aucun philosophe n’était placé sur un simple piédestal et cette capacité à analyser en profondeur n’importe quel texte demeure un modèle à suivre. C’est également à cette époque que je me suis plongé un peu dans les textes de Stanley Cavell, Roland Barthes et Fredrik Jameson, entre autres. Ils demeurent une source d’inspiration dans leur rapport singulier aux œuvres qu’ils analysent.

Même si je pense que la critique doit foncièrement s’éloigner de présupposés théoriques, mon objectif principal dans n’importe quel texte demeure le déploiement des sens du film observé. Pour cela, il faut éviter au maximum les généralités et les adjectifs évaluatifs. Les médias généralistes sont là pour ça, et leur travail a une utilité, qui est celle de fonctionner comme des guides de consommateurs. Peu importe ce qu’ils disent (et ils ne disent généralement pas grand chose, vu le temps et l’espace permis), c’est leur cote qui importe, puisqu’elle peut éventuellement pousser quelques lecteurs à choisir d’aller voir tel film plutôt qu’un autre. Aux États-Unis, la distinction est plus évidente. Comme le disait David Borwell, il ne faut pas confondre les reviewers et les critics. Certains ont réussi l’exploit d’être les deux, mais ils sont l’exception à la règle.

Dans le cadre d’une revue spécialisée, il me semble que ce type de critique n’a pas lieu d’être, puisque l’avis de 24 Images sur tel ou tel film ne changera rien à sa carrière immédiate. Chaque texte devrait donc tenter de proposer une vision précise et singulière d’un film, afin que le lecteur soit amené à le regarder autrement, à entrer davantage en dialogue avec les œuvres. Lorsque je discute de films moins connus ou négligés, j’ai ainsi souvent tendance à les regrouper dans un même texte, afin de tisser des liens, de déceler des tendances. À l’inverse, je suis incapable d’écrire sur un film possédant un bon rayonnement à moins d’avoir remarqué un détail, un angle inusité permettant d’inscrire le texte au sein du corpus déjà existant. Mes points de départ peuvent être de nature diverse. Un détail de performance, de mise en scène, de montage. Une scène en particulier…

C’est la raison pour laquelle je lis beaucoup plus de critiques depuis que j’écris. Je ne suis personne en particulier, mais j’éprouve toujours le besoin de faire un tour d’horizon des critiques publiées sur un film avant de commencer à écrire. Pourquoi écrire si c’est pour dire la même chose que tout le monde? Pour ma critique de The Tree of Life, par exemple, je suis parti de ma constatation que la plupart des commentaires semblaient faire une adéquation que je trouvais contestable entre les voix-off et le discours du cinéaste…

MALICK (ENCORE) SE MET AU FILM D’HORREUR

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Un truc qui me trouble particulièrement dans To the Wonder c’est l’utilisation de la voix-off. La voix-off est dans tous les Malick, et quelque chose que je trouve surprenant dans ses derniers, c’est son côté ultra épuré au point du simplisme. Et surtout universel, ce qui n’était pas le cas avant. Les voix-off de Badlands et Days of Heaven, en particulier, sont extrêmement travaillées d’un point de vue littéraire, et surtout très ancrées d’un point de vue de l’élocution. Le vocabulaire qu’emploie la fille dans Days of Heaven, le côté monotone texan… Il garde ça aussi dans The Thin Red Line, il joue sur les différents types d’accents; tu ne sais pas toujours qui parle, mais ce qui est sûr c’est que c’est une personne concrète.

C’est quelque chose qui disparaît progressivement dans sa filmographie. À l’extrême pour moi il y a To the Wonder. Pour l’instant je ne sais pas comment interpréter des trucs du type «J’aime l’amour qui m’aime». En plus c’est son premier film dans un contexte contemporain. Moi j’y voyais un film d’horreur. Sa mise en scène cadrait Ben Affleck comme une sorte de présence menaçante, une sorte de tueur en série, particulièrement dans la maison, dans la seconde partie du film. Il y a tous ces plans où le film aurait pu tourner en Psychose que je n’aurais pas été si surpris que ça. Ça n’a jamais été là chez lui. Je suis assez curieux de voir comment il va évoluer. Quoiqu’il arrive, je vais continuer à le suivre.

Films de chevet (des films que je regarde au moins une fois par an)

Apocalypse Now (Francis Ford Coppola)
Once Upon a Time in America (Sergio Leone)
L’Armée des ombres (Jean-Pierre Melville)
The Thin Red Line (Terrence Malick)
In the Mood for Love (Wong Kar-wai)
Les sept Samouraïs (Akira Kurosawa)
Voyage à Tokyo (Yasujiro Ozu)
The Royal Tenenbaums (Wes Anderson)
Yi Yi (Edward Yang)
Le voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki)

Films phares (des films qui m’ont fait prendre conscience des multiples potentialités du cinéma)

Dead Man (Jim Jarmusch)
Touch of Evil (Orson Welles)
Pierrot le fou (Jean-Luc Godard)
Woman in the Dunes (Hiroshi Teshigahara)
A Woman Under the Influence (John Cassavetes)
Andrei Roublev (Andrei Tarkovski)
Beau travail (Claire Denis)
Sombre (Philippe Grandrieux)
Mulholland Drive (David Lynch)
Ghost in the Shell 2 : Innocence (Mamoru Oshii)
Punch-Drunk Love (Paul Thomas Anderson)
Elephant (Gus Van Sant)
I’m Not There (Todd Haynes)

Et :

15 cinéastes contemporains malheureusement absents des deux listes précédentes, mais dont j’attends toujours avec impatience les prochains films :

- Bertand Bonello (Le Pornographe, L’Apollonide : Souvenirs de la maison close)
- Lucien Castaing-Taylor et (parfois) Véréna Paravel (Sweetgrass, Leviathan)
- Hélène Cattet et Bruno Forzani (Amer, L’Étrange couleur des larmes de ton corps)
- Lee Chang-dong (Secret Sunshine, Poetry)
- Denis Côté (Bestiaire, Vic et Flo ont vu un ours)
- David Cronenberg (Videodrome, Cosmopolis)
- Dominic Gagnon (RIP in Pieces America, Hoax Canular)
- Miguel Gomes (Tabu, Redemption)
- Bong Joon-ho (The Host, Mother)
- Kiyoshi Kurosawa (Cure, Tokyo Sonata)
- Hitoshi Matsumoto (Symbol, Saya Zamurai)
- Robert Morin (Yes Sir! Madame…, Papa à la chasse aux lagopèdes)
- Kelly Reichardt (Wendy and Lucy, Meek’s Cutoff)
- Johnnie To (Election, Drug War)
- Nicolas Winding Refn (Drive, Only God Forgives)

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Quatre ans après le tremblement de terre qui a coûté leur poste à de nombreux critiques de renom (notablement Todd McCarthy de Variety), victimes des «restructurations» dans un monde des médias en crise, une cruelle réplique s’est récemment fait sentir. Owen Gleiberman, critique cinéma d’Entertainment Weekly depuis la fondation du populaire magazine, en 1990, s’est fait montrer la porte après un quart de siècle de loyaux services.

Gleiberman était l’un des journalistes les plus respectés dans son milieu (voir les réactions médusées à son renvoi ici), et certainement l’un des plus lus. Après le départ de son estimée collègue Lisa Schwarzbaum, en février 2013, il est devenu le principal porte-voix du 7e art chez EW. Mais ses patrons voyaient plutôt en lui un gros chèque facilement remplaçable… par des belles promesses de «prestige» à coût nul.

En effet, le site web du magazine à ouvert, fin mars, une plateforme communautaire qui permet à n’importe qui de publier des comptes-rendus, chroniques, ou listes sur le monde du divertissement, en échange d’une visibilité accrue. «Cette expansion permettra, nous l’espérons, de puiser dans de nouveaux publics qui tiennent de plus en plus des conversations dans des lieux fragmentés», a expliqué la directrice de EW.com.

Pour le critique Matt Zoller Seitz, l’instauration de The Community, quelques jours avant le congédiement de Gleiberman, «a ajouté l’insulte à l’injure» à l’endroit du critique, et à son métier en général.

Je trouve aussi que cette plateforme a procuré une victoire majeure aux nombreux adeptes du relativisme absolu, qui clament haut et fort qu’il ne devrait y avoir aucune distinction entre l’opinion dite «professionnelle» et celle qui provient du public «ordinaire». Philosophie habilement raillée dans ce Tumblr qui recense les commentaires émis par la faune d’Amazon, et qui les appose sur de fausses affiches de films.

Une fois la notion de professionnalisme évacuée du journalisme culturel, la logique capitaliste s’assure de réduire le nouveau paradigme au plus petit dénominateur commun; la compensation financière des «rédacteurs communautaires» devient forcément la même que celle qu’ont toujours perçu les commentateurs de blogues, et autres éditorialistes d’un jour, c’est-à-dire 0$. Il s’agit là d’un prix très attrayant pour les patrons qui choisiront d’aller dans cette direction, et qui pourront de surcroît se draper dans la défense et la promotion honorable d’une démocratisation illimitée.

(À noter qu’il reste encore des critiques professionnels chez EW. Je pense par exemple à Chris Nashawaty, auteur d’une récente biographie fort alléchante du roi de la série B Roger Corman. Mais si la direction a su se débarasser d’une pointure comme Gleiberman, elle ne se gênera certainement pas pour faire de même avec les nouveaux-venus, si elle le juge nécessaire).

Avec The Community, EW suit sur les traces de publications aussi diverses que Forbes, People et, bien sûr, The Hiuffington Post. Une évolution journalistique suspecte que Seitz tente de cerner plus loin dans son cri du coeur, sans même tenter de cacher son amertume :

Il y a, j’en suis sûr, de nombreuses raisons complexes, qui se chevauchent et peut-être même se contredisent, qui expliquent pourquoi les entreprises de médias n’ont aucun intérêt à publier de la critique bien compensée par des écrivains éclairés et expérimentés. Je ne prétends pas toutes les comprendre, bien que je soupçonne que les dés étaient jetés à la fin des années 1990, lorsque les journaux et magazines s’inclinèrent devant les gourous de la technologie et des pronostiqueurs et ont commencé à faire cadeau de leur contenu.

Cela a habitué tout le monde, mais en particulier la jeune génération, à penser que l’écriture est quelque chose qu’ils ont le droit d’avoir, comme l’air ou l’eau; que ce n’est pas vraiment valorisé, que ce n’est pas vraiment du travail; que ce n’est pas vraiment quelque chose qui est «fait»; ce n’est pas créatif, et que, pour toutes ces raisons, elle n’est pas censée être compensé par personne, qu’il s’agit, au contraire, d’une combinaison de divertissement et d’indulgence personnelle, quelque chose du genre «soirée micro ouvert» sous une forme imprimée, avec des gens qui essaient de «matériel», se prélassant dans les applaudissements («visibilité»), et qui finissent peut-être par ramasser un peu d’argent de poche. Comme un joueur de violon dans une station de métro.

owen_gleibermanCeci dit, je n’oserais jamais affirmer qu’un journaliste rémunéré est directement garant de journalisme de qualité, et vice versa. C’est même possible que des rédacteurs communautaires chez EW pourront un jour accoter la prose éloquente et le propos éclairé que Gleiberman a démontré – je pige au hasard – dans son essai sur son désenchantement par rapport au cinéma de Paul Thomas Anderson. Faut laisser la chance au coureur.

Ce qui irrite, plutôt, c’est cette attitude condescendante de la part de certains dirigeants des médias vis-à-vis une profession qu’ils veulent reléguer au rang de vocation ou de passe-temps, qu’ils perçoivent comme pas assez digne pour être considérée comme un travail en bonne et due forme. Faites-le, si vous le devez, pour l’amour de la chose; For the Love of It, pour reprendre le titre de l’essai de Seitz. Et entre-temps, cherchez-vous une vraie job.

Parlant d’amour, voici la bande-annonce du documentaire For the Love of Movies (2009); rien de transcendant comme film avec son style «têtes parlantes» peu imaginatif, mais qui permet de mettre en lumière les passions de certains des scribes des salles obscures les plus renommés. Les anciens collègues de Entertainment Weekly, Owen Gleiberman et Lisa Schwarzbaum (qu’on peut voir à 0:48) y participent. C’est disponible sur Netflix.

> Suggestion de lecture : Kent Jones, dans la dernière édition de Film Comment, tente de définir l’évolution de la théorie de la critique, de André Bazin à Manny Farber, en passant par la génération dorée des Cahiers.

À lire aussi :

> Un géant de la critique perd sa voix au Village Voice

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Jeudi 20 février 2014 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (2)

Critiques d’ici : Manon Dumais

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Après une pause plus longue que prévue, je reviens à ma série sur les critiques de cinéma québécois avec un entretien avec l’omniprésente Manon Dumais. La chef de la section cinéma du Voir est une des représentantes les plus connues de la profession dans la Belle Province, ayant su maintenir une présence assidue dans les médias au cours de la dernière décennie, que ce soit à travers ses écrits publiés à chaque semaine dans le fameux hebdo, ses capsules chez Médiafilm, ses apparitions régulières à la télévision, sur les ondes de Télé-Québec, ou ses chroniques dans divers programmes radiophoniques à Radio-Canada.

La rencontre a eu lieu dans un café sur l’avenue du Mont-Royal, peu avant Noël. Prévue durer environ une heure, l’entrevue a finalement pris la forme d’une conversation animée de quatre heures entre deux cinéphiles très bavards, ponctuée par une multitude de digressions et de «parenthèses proustiennes», pour reprendre un terme cher à mon interlocutrice, qui s’est montrée particulièrement généreuse de son temps. Pour commencer, j’ai tenté d’en savoir plus sur ce «beau jour d’automne» cité dans la fiche auteur de son blog, Cinémaniaque.

LE PLAN B

J’avais été engagée comme correctrice réviseure pour un magazine qui a duré 13 numéros, 13 semaines. Je suis quelqu’un de timide – ça ne paraît peut-être pas maintenant – et donc, des fois les timides ont un espèce de cran qui arrive comme ça, je ne sais pas comment l’expliquer, et tout bonnement je dis au rédac chef : Je suis cinéphile, je pense que j’ai un bon esprit critique, je sais écrire. Mais il avait déjà quelqu’un. Mettons que je lui ai dit ça un lundi; le vendredi à cinq heures moins quart le rédac chef me dit: La personne qui devait s’occuper des pages cinéma vient de me planter là, est-ce que ça t’intéresse toujours? «Oui!». Donc c’est comme ça que ça a commencé. On parle de 2000, le fameux jour d’automne. Je devais remplir quatre pages dans cette revue-là, surtout des suggestions de films à voir, ce n’était pas un grand magazine…

J’ai envoyé mon CV tout bêtement au Voir, à La Presse, à Séquences, et à Médiafilm. Étant donné que je lisais La Presse, Luc Perreault. À l’époque c’est Marc Cassivi qui dirigeait la section cinéma. Je lui ai envoyé un courriel. J’ai eu le culot d’écrire à Richard Martineau du Voir. J’offrais mes services comme critique de films et critique de livres. Je considérais que j’avais plus ma place en livre, parce que j’avais fait mes études à l’université en littérature jusqu’au doctorat, il me semblait que ça serait plus logique. Mais non, en livres j’intéressais personne, c’était silence radio. Mais dans la semaine qui a suivi, il y a Martin Girard de Médiafilm qui m’a appelé, Elie Castiel de Séquences, Marc Cassivi de La Presse, avec sa belle voix… Et pour Voir ce n’est pas Richard qui m’a contacté, mais Juliette Ruer, la chef de section à l’époque, qui m’a dit : Votre candidature est intéressante, mais malheureusement on n’a plus de place pour vous… Au bout de six mois, Juliette m’a rappelé.

UNE JEUNESSE ENTRE HORREUR ET COMÉDIES MUSICALES

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Le cinéma a toujours important chez nous. Je dis souvent à la blague que mes parents étaient délinquants ; ils me laissaient voir des choses que je n’aurais pas dû voir à un si jeune âge. Par exemple, Les oiseaux d’Hitchcock, la première fois que je l’ai vu j’avais 5 ans. Je me rappelle très bien de la scène, je suis au bout de la table dans la cuisine, il y a la télé qui joue, ma mère fait la vaisselle et dit : «Depuis que j’ai vu ça au cinéma avec ton père, je suis traumatisée par les oiseaux». Et puis elle se retourne et continue à faire sa vaisselle! Et moi je reste scotchée là, fascinée par ce film.

Je suis née d’une mère folle des comédies musicales. Sound of Music, Wizard of Oz, Showboat, tous les films avec Gene Kelly, Cyd Charisse, Julie Andrews… Tous ces films-là je les ai vus, revus. Mon père c’était plus Jean Gabin. Souvent il me lançait des répliques de Quai des brumes… Moi je pense que je suis un hybride, la synthèse de tout ça: Jacques Demy, comédie musicale française.

J’ai décidé de suivre un cours de cinéma français [au cégep]. Oui, j’avais vu les Jacques Demy, des Max Ophüls, des René Clair des Claude Autant-Lara, des vieilles affaires. Le cours commençait avec la Nouvelle Vague: On nous a dit qu’on allait oublier le «cinéma de papa». Évidemment, comme tous les gens autour de moi dans la classe, je suis tombée amoureuse de Godard. Coup de foudre pour À bout de souffle, je suis tombée amoureuse de Chabrol, de Truffaut. Quand il y a un Truffaut qui passe à la télé, peu importe l’heure, je le regarde, je ne peux pas m’empêcher de regarder un Truffaut, même si je l’ai vu 500 fois.

CINÉPHILE LITTÉRAIRE

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J’ai toujours été attirée par le cinéma, mais jamais pour travailler là-dedans. J’ai décidé de faire un certificat en scénarisation parce que j’avais envie d’écrire des adaptations cinématographiques. C’était ça mon rêve. Mais je ne me voyais pas dans ce monde-là, donc j’ai fait des études en Lettres à l’UQAM, un bac, une maîtrise, un doc – finalement j’ai juste fait la scolarité. Je suis une nerd, on ne s’en cachera pas. Il paraît que le lecteur moyen du Voir c’est une femme de 45 ans qui a un diplôme universitaire, donc c’est moi!

Jusqu’à l’âge de 5 ans j’étais une grande frustrée de la vie parce que je ne savais pas lire. Mon plus grand bonheur dans la vie ç’a été de savoir lire. Ce qui m’a amené au cinéma c’est les histoires. Et il y en a qui me le reprochent, d’ailleurs; on dirait qu’il n’y a que le scénario qui compte. Effectivement, le scénario compte pour moi, je considère que c’est le squelette du film. Si tu me fais des belles images, mais tu me racontes des âneries, ça ne m’intéresse pas. En dessous de ça, quand tu grattes, il n’y a rien.

***

RHR_Yvebeauchamp_lapresseLa critique en général m’intéressait. Je pouvais lire des critiques de théâtre, des critiques de livres, de disques… Le premier critique de ma vie c’est René Homier-Roy. Avant À Premières vues, fin années 1970. J’aimais son style parce qu’il y allait avec passion. Quand il haïssait un film, il mordait dedans, il y allait à fond, c’était sincère. Il est allumé, il défend férocement son point de vue, que ce soit dans l’amour ou dans la haine du film. Mais même quand quelque chose le laisse indifférent, lui ne nous laisse pas indifférent. Peut-être qu’il en mettait aussi, parce que c’est un spectacle, la télé, on s’entend. À l’écrit, un des premiers que j’ai lus c’est Luc Perreault, et au Voir, c’était vraiment Georges Privet; j’aime beaucoup le lire, et j’aime beaucoup l’entendre, aussi, avec Helen. Parce que je trouve tout le temps que c’est nuancé et, bon, c’est un érudit ce gars-là, c’est toujours très réfléchi. Il réussit à mettre le film dans son propre contexte, par rapport à la filmographie du cinéaste, et à l’histoire du cinéma.

PETIT MILIEU, SUJET DÉLICAT

C’est une des parties que je trouve ingrates dans ce que j’appelle la critique à chaud, la critique impressionniste, tu vois des films le matin, et l’après-midi avant trois heures tu dois remettre ton texte. T’as eu à peine le temps de décanter qu’il faut que t’écrives là-dessus. Ça n’a pas de bon sens, c’est ingrat. Le réalisateur et son équipe ont travaillé pendant des années sur cette œuvre-là. Toi tu la vois, tu vas au luncher, tu reviens au bureau, t’écris ta critique. Je trouve tout de même que c’est un beau défi.

C’est dur à dire s’il y a de la complaisance, je ne peux pas te parler au nom de toute la confrérie. C’est très délicat comme sujet, d’autant plus que le Québécois moyen n’aime pas le conflit, alors qu’on le voit régulièrement en France dans des émissions comme On n’est pas couché, ou le Tout le monde en parle original avec Ardisson… Sans aller dire qu’on est complaisant, je pense qu’on met des gants blancs dans certains cas. Veut, veut pas, le milieu est petit, incestueux même. C’est plus facile de péter la gueule à Ben Affleck qu’à Éric Canuel.

Dans un monde idéal, la personne qui fait l’entrevue [avec le/la cinéaste] ne devrait pas être la même que celle qui fait la critique. Des fois l’entrevue ça peut être intéressant, ça peut enrichir ta critique, mais quand vient le temps de mettre les maudites étoiles – je donnerais des quatre étoiles à tout le monde tellement qu’ils sont gentils, mais je ne peux pas faire ça, ce serait malhonnête. Donc, je m’excuse, mais toi t’as deux et demi.

MON CINÉMA, CE N’EST PAS LE PLATEAU, C’EST L’HIVER

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Je considère que Daniel Lajeunesse [chargé de programmation cinéma à Radio-Québec] était un de mes grands professeurs de cinéma, mais il ne le sait pas. À l’époque, presque à tous les soirs à 21h il y avait un film ; un carton annonçait «Primé à Cannes», «Primé à Berlin» «Primé à Venise», «Palme d’or 1973»… et ça me faisait rêver. À 14 ans je suis tombée amoureuse de Gérard Philipe… Je considère que ma cinéphilie je la dois en grande partie à la télé, c’est à travers elle que j’ai découvert les grands cinémas nationaux.

Radio-Canada, à l’époque, passait plein de films québécois. Tous les films de Gilles Carle, d’André Forcier, de Michel Brault, j’ai vu ça enfant. Pour moi Les Ordres ça demeure un de mes grands films à vie, et je l’ai revu récemment, et je braille encore quand Jean Lapointe chante La complainte à mon frère. Pourtant, ça fait des années que je le vois le film, mais il est ancré en moi. C’est peut-être pour ça que j’ai tant d’affection pour des films comme Camion, comme Diego Star, comme Mémoires affectives; ces gars-là ont osé planter leur caméra dans la neige, et puis filmer le territoire, se «réapproprier notre territoire». Parce que pendant un bout de temps on avait l’impression qu’on ne faisait que des films sur le Plateau en plein été, mais le Québec c’est pas juste le Plateau, c’est des espaces infinis. J’aime pas particulièrement l’hiver, mais je trouve ça absolument magnifique. Et quand je vois la scène d’ouverture de Curling, je me dis : c’est ça notre cinéma.

***

Top 10 (dans le désordre!) des films qui m’ont séduite, bouleversée, décoiffée, angoissée et plus si affinités!

La jetée de Chris Marker (1962)

La première fois que j’ai vu ce court métrage où passé, présent et avenir se chevauchent brillamment, c’était dans un cours de cinéma français au cégep. Sans doute le plus grand choc que j’ai reçu dans ma vie.

Persona d’Ingmar Bergman (1966)

Bien que ce soit avec Scènes de la vie conjugale que j’ai découvert l’univers de Bergman, c’est grâce à cette troublante relation fusionnelle entre une actrice murée dans son mutisme et une infirmière volubile incarnées par deux actrices au sommet de leur art, Liv Ullmann et Bibi Andersson, que j’ai apprécié toute la finesse et la complexité de l’œuvre de ce grand cinéaste.

Deliverance de John Boorman (1972)

Chaque fois que j’entends Dueling Banjos, je ressens l’effroi que j’ai eu la première fois que j’ai vu cette fatale descente en canoë d’une rivière de ces quatre gars ordinaires qui auraient mieux fait de ne pas se colleter à une bande de rednecks. Longtemps, j’ai été hantée par le plan final…

Kamouraska de Claude Jutra (1973)

Bien avant que je lise le sublime roman d’Anne Hébert, j’en ai découvert le génie et la poésie dans cette magnifique adaptation qu’en a tirée Jutra où la gracieuse beauté de Geneviève Bujold est illuminée par la photo de Michel Brault. J’ai toujours eu un faible pour les histoires d’amour tragiques… et celle-ci est racontée avec un lyrisme puissant et envoûtant.

La planète sauvage de René Laloux (1973)

Élevée dans l’univers de Disney et des Looney Tunes, j’ai été totalement saisie par l’insolite beauté de ce film d’animation où de minuscules humanoïdes fomentent une révolution contre des androïdes bleus.

Les Ordres de Michel Brault (1974)

La crise d’Octobre est une période historique qui m’a toujours fascinée. Au-delà du récit qu’il raconte, ce chef-d’œuvre de Brault me subjugue par sa mise en scène brechtienne et sa judicieuse utilisation du noir et blanc et de la couleur. Quant à La complainte à mon frère chantée par Jean Lapointe, elle me fait pleurer chaque fois – et je pleure rarement au cinéma!

Le tambour de Volker Schlöndorff (1979)

Je ne suis pas folle des films mettant en vedette des enfants ni de ceux narrés en voix-off, mais cette vertigineuse plongée dans l’Allemagne nazie à hauteur de gamin de trois ans refusant de grandir qu’interprète le prodigieux David Bennent m’a fait ravaler mes préjugés.

Possession d’Andrzej Zulawski (1981)

J’aime les films qui me sortent de ma zone de confort. Or, avec celui-ci, glauque, inquiétant et suffocant à souhait, j’ai été royalement servie. Qui peut rester de glace devant la crise d’hystérie d’Adjani dans le métro?

In the Mood for Love de Wong Kar-Wai (2000)

Les sanglots longs du violoncelle de Yo-Yo Ma. Le charme discret de Tony Leung. Les robes de l’élégante Maggie Cheung. Les ralentis épousant harmonieusement la mélancolie des personnages. Une histoire d’amour et de désir refoulé tissée de non-dits et de sous-entendus. Que pourrais-je dire de plus?

Mulholland Drive de David Lynch (2001)

J’aime les histoires de doubles et de dédoublements de personnalité… Rarement un film ne m’aura autant obsédée que celui-ci. Je ne compte pas le nombre de sites que j’ai consultés afin de pouvoir le décrypter. Cela dit, plus un film me paraît insaisissable, plus il me ravit…

Autres critiques d’ici :

> François Lévesque
> Sylvain Lavallée
> Jason Béliveau
> Kevin Jagernauth

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