
«Merci d’avoir fait ce voyage avec moi, je vous revois au cinéma.»
- Roger Ebert dans sa dernière entrée de blogue, le 2 avril.
C’est en mars 1967 que Roger Ebert obtint l’appel qui allait changer sa vie. On cherchait une jeune plume pour combler le poste de critique de cinéma au Chicago Sun-Times, question de se mettre en phase avec la nouvelle génération de cinéphiles sophistiqués qui commençait à se nourrir de la Nouvelle Vague et de films post-Code Hays qui amenaient un vent de fraîcheur, d’audace et même de révolte dans les salles sombres.
Le jeune homme de 24 ans accepta l’offre avec grand enthousiasme, avec l’espoir que cette expérience allait le mener à devenir chroniqueur et, «éventuellement, bien sûr, un grand romancier respecté». N’ayant aucune formation en cinéma, Ebert a entrepris d’apprendre son métier en écoutant. En écoutant les nombreux cinéastes, acteurs, techniciens et collègues qu’il a croisés sur sa route. Le principal conseil qu’il a reçu, son «talisman», est un passage d’un livre de Robert Warshow intitulé The Immediate Experience. Il élabore dans son autobiographie :
«Un homme regarde un film, et le critique doit reconnaître qu’il est cet homme». Il voulait dire par là que le critique doit mettre de côté la théorie et l’idéologie, la théologie et la politique, et s’ouvrir – eh bien, à l’expérience immédiate. Plus d’une fois dans mes jeunes années ces mots m’ont permis de trouver un moyen d’approcher les films que je n’ai pas compris, comme Persona d’Ingmar Bergman la première fois que je l’ai vu. J’ai écrit sur ce qui m’est arrivé.
La première critique de Ebert pour le Chicago Sun-Times, publiée le 18 avril 1967, parlait du film français Galia. Le premier paragraphe va comme suit : «Georges Lautner’s “Galia” opens and closes with arty shots of the ocean, mother of us all, but in between it’s pretty clear that what is washing ashore is the French “New Wave.”» À propos de ce dernier passage, Ebert admet que ça lui donnait l’air d’être plus perspicace qu’il ne l’était vraiment.
Malgré le Pulitzer, malgré l’étoile sur Hollywood Boulevard, malgré la célébrité et la fortune, Ebert a toujours su cultiver un sentiment d’humilité, teinté d’une saine dose d’auto-dérision. ll est toujours demeuré «cet homme». Certains lui reprocheront son populisme – synthétisé par les fameux pouces – mais il reste que, plus que tout autre critique majeur, on avait l’impression que Ebert s’adressait directement à nous, sans condescendance, complaisance ni snobisme, à travers ses nombreux textes, posts et interventions télévisées d’une limpidité extraordinaire. Il était l’un des plus importants ambassadeurs qu’aura connu le 7ème art.

Sa dernière critique porte sur To the Wonder, le nouveau long métrage de Terrence Malick qui prendra l’affiche vendredi. Dans un de ses derniers courriels à son éditeur, Jim Emerson, Ebert fait part de son inquiétude concernant l’intelligibilité de ce qu’il a écrit. «JIm, old friend, I’m in bad shape. I type on my lap in a hospital bed. I’m on pain meds. Did the review of ‘To the Wonder’ make sense e to you? Such a strange movie. I need your help.». Je traduis ci-dessous les trois derniers paragraphes de la critique; à noter l’allure testamentaire du texte, en particulier le second paragraphe, qui se veut une réflexion sur sa propre vie, inextricablement liée à sa conception du cinéma :
Un film plus conventionnel aurait attribué une intrigue à ces personnages et rendu leurs motivations plus claires. Malick, qui est sûrement l’un des cinéastes les plus romantiques et spirituels qui soient, apparaît presque nu ici devant son public, un homme incapable de dissimuler la profondeur de sa vision.
«Eh bien», me suis-je demandé, «pourquoi pas?». Pourquoi un film doit-il tout expliquer? Pourquoi est-ce que toutes les motivations doivent être épelées? Beaucoup de films ne sont-ils pas fondamentalement le même film, avec les détails qui changent? Ne racontent-ils pas la même histoire? En recherchant la perfection, nous voyons à quoi nos rêves et nos espoirs pourraient ressembler. Nous réalisons qu’ils viennent comme un don libre de notre propre volonté, et si nous les perdons, n’est-ce pas presque pire que de ne jamais les avoir eus en premier lieu?
Il y aura ceux qui trouveront To the Wonder insaisissable et trop effervescent. Ils vont être insatisfaits par un film qui évoque plutôt qu’il n’offre. Je comprends cela, et je pense que Terrence Malick le comprend aussi. Mais ici, il a tenté d’atteindre plus profondément que cela: d’accéder sous la surface, et de trouver l’âme dans le besoin.
Après la mort de Ebert, Malick a envoyé un mot de condoléances via un représentant, se rappelant «avec une profonde gratitude d’un homme de gentillesse et de générosité, encourageant pour tous, un homme aimant dont la bonté ne sera pas oubliée par ceux dont il a touché la vie».
Les témoignages d’affection ont fusé de toutes parts après la triste nouvelle (voir les plus notables ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici ou ici). Le plus éloquent d’entre tous provient sans doute de Werner Herzog, un ami de longue date qui a même dédié un de ses films, Encounters at the End of the World (2007), à Ebert. En entrevue à Entertainment Weekly, le cinéaste allemand vante «le bon soldat» :
«Il n’était pas seulement le bon soldat du cinéma, mais il était un soldat blessé qui pendant des années malgré son affliction a tenu le coup et a labouré et a combattu et a tenu le fort qui a été abandonné par presque tout le monde. [...] J’ai toujours tenté d’être un bon soldat du cinéma moi-même, alors bien-sûr depuis qu’il est parti, je vais continuer à labourer, comme je l’ai fait toute ma vie, mais je vais faire ce que je dois faire comme si Roger veillait au-dessus de moi. Et je ne vais pas le décevoir.»
Une réponse toute herzogienne et fort émouvante, qui se veut entre autres une réponse à une magnifique lettre écrite par Ebert au cinéaste qu’il admirait tant, qu’il avait conclue avec le poignant: «Vous et votre oeuvre êtes uniques et inestimables, et vous ennoblissez le cinéma tandis que tant d’autres l’abaissent».
Roger Ebert sur grand écran
Les producteurs et le réalisateur d’un documentaire sur Roger Ebert, basé d’après son indispensable autobiographie Life Itself, ont confirmé jeudi dernier au Hollywood Reporter qu’ils termineront bel et bien le film, qui devrait prendre l’affiche en 2014. Une source a affirmé que l’équipe, qui a bénéficié de la pleine participation de Ebert, savait que sa mort était «imminente».
Life Itself, dont j’ai terminé la lecture il y a deux mois, commence par les souvenirs d’un enfant, puis d’un ado, un peu différent mais certainement pas victime, issu de la classe moyenne de Champaign-Urbana, dans l’Illinois, obsédé par les livres de science-fiction, les filles, les voitures et l’écriture.
Ebert parle affectueusement de ses amours, de sa femme et meilleure amie Chaz, de sa passion pour la ville de Londres, de ses collègues journalistes, leurs beuveries et 400 coups, et aborde avec sincérité et sans concession son combat contre l’alcoolisme, qu’il a gagné, et contre le cancer, qu’il a malheureusement perdu.
Côté cinéma, il rappelle ses fascinantes rencontres avec des figures telles Russ Meyer (avec qui il a collaboré sur quelques scénarios), Robert Mitchum, John Wayne, Martin Scorsese, Ingmar Bergman, Werner Herzog et son co-animateur Gene Siskel. Son entrevue avec Lee Marvin publiée dans Esquire en 1970 demeure un classique du journalisme.
Le documentaire sera réalisé par Steve James, auteur de Hoop Dreams (1994), que Ebert a couronné comme le meilleur film des années 1990 lors d’une émission spéciale co-animée par Scorsese, qui est incidemment co-producteur de Life Itself… Un extrait :
Les Top 10
Scorsese: 10 – Malcolm X / Heat, 9 – Fargo, 8 – Crash, 7 – Bottle Rocket, 6 – Breaking the Waves, 5 – Bad Lieutenant, 4 – Eyes Wide Shut, 3 – A Borrowed Life, 2 – The Thin Red Line, 1 – Horse Thief
Ebert: 10 – JFK, 9 – Malcolm X, 8 – Leaving Las Vegas, 7 – Breaking the Waves, 6 – Schindler’s List, 5 – Three Colors Trilogy, 4 – Fargo, 3 – Goodfellas, 2 – Pulp Fiction, 1 – Hoop Dreams
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