Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Critiques’

Mercredi 11 mars 2015 | Mise en ligne à 14h45 | Commenter Commentaires (72)

Une liste préliminaire, en attendant 2020

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Tandis qu’on se trouve à mi-chemin de la décennie, j’ai cru bon imiter certaines publications, comme The Guardian et The Playlist, qui y sont allées d’une liste de leurs films préférés des années ‘10… jusqu’ici. Un exercice assez amusant, qui contribue d’ailleurs à mettre la table en vue de la tâche corsée qui attend les critiques fin 2019.

Pour ce qui est de mes cinq dernières années cinéma, deux films se démarquent clairement dans mon esprit, et s’y livrent une lutte pour la première marche du podium. Il y a d’abord le documentaire controversé sur le génocide indonésien The Act of Killing de Joshua Oppenheimer, dont j’ai amplement parlé ici depuis sa sortie il y a deux printemps.

Et il y a ensuite Tinker Tailor Soldier Spy (2011) de Tomas Alfredson, adaptation du roman éponyme de John Le Carré. Je n’ai pas encore eu le courage d’aborder cette oeuvre d’une élégance et d’une intelligence hors du commun, qui transcende le genre du polar, en conjuguant son intrigue d’espionnage avec le mystère de la condition humaine.

Un procédé qu’a d’ailleurs tenté Paul Thomas Anderson avec son Inherent Vice, également basé d’après un polar prisé, que je dois cependant revoir afin de m’en faire une idée plus nette.

Et pour le reste, voici un «Top 11», en ordre alphabétique, avec en hyperlien mes critiques.

> Animal Kingdom, David Michôd, 2010

> Beast of the Southern Wild – Benh Zeitlin, 2012

> Bellflower – Evan Glodell, 2011

> Carlos – Olivier Assayas, 2010

> Into the Abyss – Werner Herzog, 2011

> The Master / Inherent Vice – PTA, 2012 / 2014

> Melancholia – Lars Von Trier, 2011

> Magic Mike – Steven Soderbergh, 2012

> Poetry – Lee Chang-dong, 2010

> The Social Network – David Fincher, 2010

> Spring Breakers – Harmony Korine, 2012

À noter que, si les choix ci-dessus représentent mes goûts personnels, ils sont aussi en quelque sorte un reflet de tous les grands films potentiels que je n’ai pas vus. En scrutant les titres haut placés dans les listes du Guardian et de The Playlist, ainsi que les Tops 50 annuels de Film Comment, qui distillent les opinions de 100 critiques nord-américains (à consulter ici : 2010, 2011, 2012, 2013, 2014), tout en tenant compte de mon appréciation passée de certains des cinéastes cités, je peux facilement dresser un autre «Top 13», fantôme celui-là.

- A Touch of Sin ; Jia Zhang-ke, 2013
- Adieu au langage ; Jean-Luc Godard, 2014
- Le Cheval de Turin ; Béla Tarr, 2011
- Dogtooth ; Yorgos Lanthimos, 2010
- Holy Motors ; Léos Carax, 2012
- I Wish ; Hirokazu Kore-eda, 2011
- Il était une fois en Anatolie ; Nuri Bilge Ceylan, 2011
- Leviathan ; Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel, 2013
- Moonrise Kingdom ; Wes Anderson, 2012
- Norte, the End of History ; Lav Diaz, 2013
- Une séparation ; Asghar Farhadi, 2011
- White Material ; Claire Denis, 2010
- Whiplash ; Damien Chazelle, 2014

* Je pars demain en direction du Saguenay pour y participer au 19e Festival REGARD sur le court – ma sixième édition d’affilée. De retour en poste lundi ou mardi. En attendant, je vous encourage à partager vos propres Tops – 5, 10, 13, 50, ou même «fantômes» – de la présente demi-décennie.

À lire aussi :

> Mon Top 10 des années 2000

- Mon compte Twitter

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Lundi 23 février 2015 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (39)

Quand la Scientologie s’attaque aux critiques

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Il y avait de l’électricité dans l’air le 25 janvier dernier à Park City. Et ce n’est pas seulement parce qu’on s’apprêtait à y présenter l’un des films les plus attendus du Festival de Sundance, le documentaire Going Clear du célébré cinéaste Alex Gibney, mais bien parce qu’on craignait pour la sécurité des cinéphiles et artistes sur place. Selon le reportage du Toronto Star, une chaîne humaine a été érigée à l’entrée de la salle de projection et, plus tard dans la journée, on a informé les journalistes que des agents de sécurité munis de jumelles de vision nocturne surveilleraient les environs.

On ne badine pas avec l’Église de Scientologie. La puissante secte spécialisée dans l’intimidation, qui a fait sienne l’adage «La meilleure défense c’est l’attaque», réagit très mal quand on critique son organisation. D’autant plus lorsque les salves proviennent de ses ex-membres, qui subissent invariablement d’intraitables campagnes de salissage. Going Clear est justement basé d’après de nombreux témoignages d’anciens scientologues, dont certains parmi eux se trouvaient au coeur des opérations, ainsi que sur le livre du même nom du journaliste Lawrence Wright, lauréat d’un Pulitzer. (Il avait au préalable signé un long papier sur le sujet dans le New Yorker).

Dans un premier temps, l’Église a tenté de s’en prendre à la crédibilité du film. Elle s’est payé une page de pub dans le New York Times, dans laquelle elle compare le docu à une enquête publiée dans Rolling Stone en novembre dernier, qui dénonçait le règne de la culture du viol sur le campus d’une université en Virginie. Or, il s’est avéré que la journaliste a commis de graves erreurs, et son papier ultra-médiatisé s’est soudainement métamorphosé en déshonneur pour le fameux magazine. Seul petit problème avec cette comparaison : les arguments n’ont pas plus de poids que du vent, puisqu’aucun des membres actifs de la secte n’a vu ledit film.

Deuxième portion de la contre-offensive : créer un compte Twitter, sans toutefois identifier sa véritable origine. @FreedomEthics affirme «prendre une position ferme contre la diffusion et la publication de fausses informations». À ce jour, cet organe de propagande de la Scientologie compte 321 abonnés et 227 tweets, qui visent tous à discréditer les artisans et les participants du film, accusant Gibney d’intolérance religieuse, et dépeignant ses sources comme des criminels. Depuis ce matin, on y trouve ce furieux contre-documentaire :

Une des plaintes les plus fréquentes de la part de la Scientologie (et qu’on entend dans l’absurde pamphlet si-dessus) est que l’équipe du film n’a jamais approché l’Église pour obtenir son point de vue. Elle clame même qu’elle a envoyé 25 de ses membres à New York pour fournir à la boîte de production du film, HBO, «de l’information de première main», mais que sa cohorte s’est butée à une porte fermée.

Selon Gibney, bien au contraire, il a tenté sans relâche d’entrer en contact avec des personnes qui pourraient «mettre en lumière les incidents spécifiques abordés dans le film». Mais ces derniers ont soit «décliné l’invitation, n’ont pas répondu, ou ont fixé des conditions déraisonnables», a-t-il affirmé au New York Times.

Enfin, leur troisième tentative visant à sauver leur réputation (ou du moins, ce qu’il en reste) a été de s’en prendre directement aux critiques. Un acte qui, s’il n’est pas sans précédent, transpire certainement le désespoir.

Selon l’agrégat Metacritic, Going Clear jouit pour l’instant d’une note très favorable de 86%. Rien de nouveau pour Gibney, qui est l’un des documentaristes les plus prisés des deux dernières décennies; il compte près d’une cinquantaine de nominations majeures pour ses explorations incisives de diverses institutions puissantes, dont l’armée américaine (Taxi to the Dark Side; lauréat d’un Oscar), les corporations (Enron: The Smartest Guys in the Room), le sport de haut niveau (The Armstrong Lie) et l’Église catholique (Mea Maxima Culpa).

Dans un billet aussi fascinant que troublant, Jason Bailey de Flavorwire explique que, quatre heures seulement après la publication de sa critique (positive) de Going Clear, sa grande patronne a reçu un courriel de la directrice des Affaires publiques de l’Église de Scientologie :

Chère Mme Spiers,

L’article concernant Going Clear d’Alex Gibney a été mis en ligne sans que l’Église ait été contactée pour fournir un commentaire. En conséquence, votre article reflète un film qui est rempli de mensonges flagrants. Je demande que vous incluez une déclaration de l’Église dans votre article. Il y a un autre aspect de l’histoire qui doit être raconté. Ne soyez pas la porte-parole de la propagande d’Alex Gibney.

Bailey n’a pas jugé nécessaire de publier la «déclaration» de 201 mots dans son intégralité, mais certains médias, comme BuzzFeed et The Huffington Post, ont acquiescé à la demande. Quoiqu’il en soit, il serait très étonnant que ce pathétique rectificatif, qui prétend être «en faveur de la liberté d’expression, mais…», parvienne à dissimuler le pot aux roses. Pour citer la critique de Vulture : tout ça «serait drôle, si ce n’était si tragique».

Going Clear aura sa première télévisuelle le 16 mars sur HBO.

Une entrevue avec Gibney et l’auteur Lawrence Wright :

- Pour en savoir plus, consultez ce reportage du Hollywood Reporter

À lire aussi :

> PTA, victime de la Scientologie?

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Mardi 6 janvier 2015 | Mise en ligne à 17h15 | Commenter Commentaires (11)

Godard, élitisme et consensus critique

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Un incident peu édifiant a terni la communauté critique cette semaine. La National Society of Film Critics (NSFC), dernier groupe d’importance à dévoiler son palmarès pour 2014, a élu samedi l’expérimentation en 3D Adieu au langage de Jean-Luc Godard comme meilleur film de l’année. Un choix qui a bousculé un consensus critique friand des B (Boyhood, Birdman, Budapest) et heurté les sensibilités de nombreux confrères.

> Consultez le palmarès du NSFC

En effet, plusieurs critiques de renom se sont empressés de vomir leur fiel sur les réseaux sociaux suite à la décision «controversée» de la NSFC : Jeff Wells de Hollywood Elsewhere les a accusés de «faire un saut de l’ange dans leurs nombrils» ; David Poland, de l’indispensable agrégat Movie City News, parle du «choix le plus autosatisfait et stupide qui soit», avant de les traiter de branleurs ; Sasha Stone de Awards Daily leur reproche bizarrement de ne pas se «soucier» des autres critiques ; tandis que Scott Feinberg du Hollywood Reporter sort l’insulte suprême : «snobs et élitistes».

AJOUT : Le mot de remerciement de Godard au NSFC

À propos de cette dernière récrimination, je crois que Feinberg tente ici de démontrer sa distance par rapport à la NSFC afin de prouver sa proximité avec le «vrai peuple». Mais l’ironie de la chose est qu’il ne semble pas réaliser que le populisme de l’un peut être vu comme de l’élitisme par un paquet d’autres. En d’autres mots, couronner Boyhood – qui a dominé les palmarès des groupes de critiques – n’aurait aucunement été perçu comme un choix snob par Feinberg et cie., mais il le serait probablement par la majorité des spectateurs nord-américains, qui ne se sont pas déplacés en masse pour aller voir le drame de moeurs de Richard Linklater (le film chéri de la critique non nombriliste est classé 99e dans le Top 100 de Box Office Mojo).

D’ailleurs, Wells, parlant apparemment au nom du peuple, dit que «Joe et Jane Popcorn n’iraient pas voir [Adieu au langage] même avec un fusil braqué sur la tempe». Bien sûr, il n’explique jamais pourquoi le film de Godard est aussi infect qu’il le prétend. Cette observation absurde est en fait une attaque, violente, contre la notion d’ouverture d’esprit, caractéristique pourtant fondamentale pour tout représentant de cette profession de plus en plus précaire. En fait, les réactions outrées des anti-NSFC sont symptomatiques d’une tendance de plus en plus inquiétante dans les hauts échelons du milieu. Comme le note Matt Zoller Seitz : cette «détresse/perplexité [...] prouve que la critique est devenue une branche de la publicité».

En somme, le soi-disant populisme de Wells et de Feinberg ne s’accorde pas nécessairement avec l’intérêt du public mais, comme le dit Jason Bailey de Flavorwire dans son impeccable riposte, contribue au «bon déroulement» de la saison des Oscars. On devrait donc plutôt parler d’une sorte de servitude plus ou moins volontaire envers les préceptes de l’industrie.

Le fervent Godardophile et membre de la NSFC Richard Brody a signé lundi dans le New Yorker une vibrante défense de son groupe, tout en proposant une définition personnelle de son métier, qu’il voit comme une vocation noble et engagée.

Voici quelques extraits :

Ce qui importe ce sont les films, et non les prix; les expériences, et non les galas; la puissance subjective des points de vue critiques individuels, et non les compromis déclamatoires des consensus. [...]

En déclarant Adieu au langage meilleur film de l’année, la NSFC reproche implicitement aux groupes de critiques et aux critiques individuels de ne même pas prendre la peine de le considérer. Dans une année où les Gotham Independent Film Awards, qui en principe célèbrent le cinéma indépendant, se sont centrés sur des films qui engloutissent la plupart des prix mainstream et qui sont largement considérés comme des prétendants aux Oscars, la NSFC affirme que l’indépendance n’est pas simplement une question de financement privé, mais, essentiellement, d’art. [...]

Il y a une réplique dans Adieu au langage dans laquelle un personnage note qu’il y a un prix Nobel pour la littérature, mais aucun pour la peinture ou la musique. Il n’y a pas de Nobel pour le cinéma non plus. Godard a expliqué qu’une partie de son intérêt pour les films, quand il a commencé à en faire dans les années 1940, était qu’ils ne faisaient pas partie de la culture qu’il avait héritée de ses parents ou de ses enseignants. L’amour moderne pour le cinéma est aussi un amour pour l’indépendance d’esprit, un rejet des normes officielles et des goûts canoniques. Je comprends pourquoi certaines personnes sont contrariées par le prix; elles devraient l’être.

À lire aussi :

> Le Prix du jury de l’autre «cinéaste de l’avenir»
> Sus aux critiques professionnels chez Entertainment Weekly?
> L’abus de privilège d’un troll du NYFCC
> Le vrai visage de l’élitisme culturel
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