Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Critiques’

Vendredi 22 mai 2015 | Mise en ligne à 12h45 | Commenter Commentaires (5)

«Sicario est autant un selfie de gym qu’un film»

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Il y a les bonnes critiques, c’est-à-dire les critiques honnêtes, réfléchies, qui rendent justice au film. Et puis il y a les critiques remarquables, qui nous permettent d’enrichir et de réévaluer considérablement notre expérience, qu’on ait aimé le film ou non. Enfin, il y a les critiques de Wesley Morris, qui dans le meilleur des cas rendent ledit film accessoire; le lire c’est comme aller dans un restaurant, ne commander que le dessert décadent, et aucunement regretter le filet mignon.

Morris, un Afro-Américain de 40 ans qui a remporté le prix Pulitzer en 2011 pour son travail de critique cinéma au Boston Globe, écrit désormais pour le site web Grantland. Il possède probablement la plume la plus effervescente dans le milieu; son principal concurrent dans l’art de la prose serait Anthony Lane du New Yorker. Mais, à la différence du scribe du prestigieux hebdomadaire, qui ne manque jamais une occasion de revendiquer la suprématie de la littérature sur le 7e art (en particulier de la littérature britannique), Morris témoigne d’une profonde passion pour le cinéma – d’art et d’essai comme de série B – et par extension pour la culture pop.

Les cinéphiles qui sont restés à la maison pendant le Festival de Cannes peuvent toujours se consoler avec le «journal» de Morris. Je vous suggère bien entendu de lire tous ses billets, mais j’aimerais d’abord souligner trois passages qui donnent un bon aperçu de son style, en les traduisant du mieux que je peux. À propos du Sicario de Denis Villeneuve (contrairement à la plupart de ses collègues, Morris n’a pas eu de coup le foudre pour le cinéaste québécois; voir son papier sur Prisoners) :

Villeneuve travaille ici dans un style musclé extravagant. Sicario est autant un selfie de gym qu’un film. Chaque fusillade, raid, ou bombe explosée est un haltère jeté à terre dans un élan de fatigue amplifiée. Son style exige que les Michael Mann et les Kathryn Bigelow de ce monde prennent des notes. Et ils le devraient. Il est un vrai metteur en scène, qui peut submerger une histoire pas encore à point mais trop écrite avec du style brut et juste ce qu’il faut d’élégance.

Le ton et l’atmosphère calmes d’Enemy (2013) sont peu caractéristiques de ses autres films, et même Enemy, avec Jake Gyllenhaal qui joue un professeur fasciné par son sosie, finit par se lasser de la construction de son mystère. Mais chacun des films de Villeneuve vaut la peine d’être vu, en particulier celui-ci. Les nombreuses vues d’hélicoptère stupéfiantes du Mexique et du sud-ouest américain filmées par Roger Deakins évoquent Robert Smithson soumettant Google Earth dans des poses de musculation.

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À propos de Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul, Palme d’or en 2010 pour Oncle Boonmee, qui est revenu cette année dans la section Un certain regard :

Il fait des films humidement spirituels et ivrement inconnaissables. Ses ellipses romantiques et son anti-industrialisme dépassent ceux de Michelangelo Antonioni. Apichatpong a un sens de l’humour et un talent pour l’érotisme oblique. Il réinvente le cinéma devant vos yeux. Pourtant, il ne fait aucune promesse que vous allez «comprendre» tout ce que vous avez vu; il adhère au contrat entre un conteur et son public qui stipule que ce que vous verrez vous captivera en quelque sorte. À son meilleur, il récompense le mystère avec une grande surprise. Si un film peut être loué pour être intensément aromatique, cette louange devrait lui être décernée.

À propos de Youth de Paolo Sorrentino (Il Divo, La grande bellezza), en compétition officielle:

Youth poster«Sorrentino est un grand metteur en scène, qui sait non seulement comment composer un plan incroyable, mais qui a aussi assez d’esprit et d’imagination pour vous faire croire que vous n’avez jamais rien vu de tel. Film après film, il commet cette séduction, trouvant à chaque fois une meilleure façon de faire de la musique visuelle. Avec la plupart des cinéastes, une référence à Fellini est un signal pour s’enfouir la tête entre ses mains. Mais avec Sorrentino, Fellini est à la fois une feuille de route et une batterie rechargeable.

La grande bellezza était du Fellini impasto – des orgies visuelles appliquées en couche épaisse. Le film faisait la satire de l’implosion de la décence aristocratique italienne. Le nouveau film internationalise la satire. Il se déroule dans un hôtel de luxe dans un château des Alpes suisses dont la clientèle inclut des personnages blêmes, grotesques ou usés, tous excessivement riches. Comparé à ces gens, ceux du Grand Budapest Hotel ont l’air de loger dans un Days Inn.»

***

Pour revenir à Sicario, Morris suggère plus ou moins sérieusement que le jury donne ne serait-ce que l’apparence d’un conflit d’intérêt. Les frères Coen ont fait presque tous leurs films avec le directeur photo Roger Deakins ; Jake Gyllenhaal a joué dans deux films de Villeneuve ; Xavier Dolan, «le meilleur cinéaste à être sorti du Québec et du placard depuis des décennies», est un compatriote du réalisateur en compétition ; Guillermo et Benicio Del Toro ont… le même nom de famille!

Mais il faut faire attention avant de crier au favoritisme. Par souci d’impartialité, les jurés concernés pourraient au contraire faire preuve d’une évaluation artificiellement sévère lorsque viendra le temps de noter Sicario. Rappelons-nous de Cannes 1991. Le grand favori cette année-là était La double vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski, compatriote du président du jury Roman Polanski. C’est finalement Barton Fink des frères Coen – qui en étaient à leur première collaboration avec Deakins – qui remporta la mise, trois fois plutôt qu’une : Palme d’or, mise en scène et interprétation.

> Le journal cannois de Wesley Morris

À lire aussi :

> Le chef-d’oeuvre obscur du Festival de Cannes

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Mercredi 11 mars 2015 | Mise en ligne à 14h45 | Commenter Commentaires (73)

Une liste préliminaire, en attendant 2020

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Tandis qu’on se trouve à mi-chemin de la décennie, j’ai cru bon imiter certaines publications, comme The Guardian et The Playlist, qui y sont allées d’une liste de leurs films préférés des années ‘10… jusqu’ici. Un exercice assez amusant, qui contribue d’ailleurs à mettre la table en vue de la tâche corsée qui attend les critiques fin 2019.

Pour ce qui est de mes cinq dernières années cinéma, deux films se démarquent clairement dans mon esprit, et s’y livrent une lutte pour la première marche du podium. Il y a d’abord le documentaire controversé sur le génocide indonésien The Act of Killing de Joshua Oppenheimer, dont j’ai amplement parlé ici depuis sa sortie il y a deux printemps.

Et il y a ensuite Tinker Tailor Soldier Spy (2011) de Tomas Alfredson, adaptation du roman éponyme de John Le Carré. Je n’ai pas encore eu le courage d’aborder cette oeuvre d’une élégance et d’une intelligence hors du commun, qui transcende le genre du polar, en conjuguant son intrigue d’espionnage avec le mystère de la condition humaine.

Un procédé qu’a d’ailleurs tenté Paul Thomas Anderson avec son Inherent Vice, également basé d’après un polar prisé, que je dois cependant revoir afin de m’en faire une idée plus nette.

Et pour le reste, voici un «Top 11», en ordre alphabétique, avec en hyperlien mes critiques.

> Animal Kingdom, David Michôd, 2010

> Beast of the Southern Wild – Benh Zeitlin, 2012

> Bellflower – Evan Glodell, 2011

> Carlos – Olivier Assayas, 2010

> Into the Abyss – Werner Herzog, 2011

> The Master / Inherent Vice – PTA, 2012 / 2014

> Melancholia – Lars Von Trier, 2011

> Magic Mike – Steven Soderbergh, 2012

> Poetry – Lee Chang-dong, 2010

> The Social Network – David Fincher, 2010

> Spring Breakers – Harmony Korine, 2012

À noter que, si les choix ci-dessus représentent mes goûts personnels, ils sont aussi en quelque sorte un reflet de tous les grands films potentiels que je n’ai pas vus. En scrutant les titres haut placés dans les listes du Guardian et de The Playlist, ainsi que les Tops 50 annuels de Film Comment, qui distillent les opinions de 100 critiques nord-américains (à consulter ici : 2010, 2011, 2012, 2013, 2014), tout en tenant compte de mon appréciation passée de certains des cinéastes cités, je peux facilement dresser un autre «Top 13», fantôme celui-là.

- A Touch of Sin ; Jia Zhang-ke, 2013
- Adieu au langage ; Jean-Luc Godard, 2014
- Le Cheval de Turin ; Béla Tarr, 2011
- Dogtooth ; Yorgos Lanthimos, 2010
- Holy Motors ; Léos Carax, 2012
- I Wish ; Hirokazu Kore-eda, 2011
- Il était une fois en Anatolie ; Nuri Bilge Ceylan, 2011
- Leviathan ; Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel, 2013
- Moonrise Kingdom ; Wes Anderson, 2012
- Norte, the End of History ; Lav Diaz, 2013
- Une séparation ; Asghar Farhadi, 2011
- White Material ; Claire Denis, 2010
- Whiplash ; Damien Chazelle, 2014

* Je pars demain en direction du Saguenay pour y participer au 19e Festival REGARD sur le court – ma sixième édition d’affilée. De retour en poste lundi ou mardi. En attendant, je vous encourage à partager vos propres Tops – 5, 10, 13, 50, ou même «fantômes» – de la présente demi-décennie.

À lire aussi :

> Mon Top 10 des années 2000

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Lundi 23 février 2015 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (39)

Quand la Scientologie s’attaque aux critiques

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Il y avait de l’électricité dans l’air le 25 janvier dernier à Park City. Et ce n’est pas seulement parce qu’on s’apprêtait à y présenter l’un des films les plus attendus du Festival de Sundance, le documentaire Going Clear du célébré cinéaste Alex Gibney, mais bien parce qu’on craignait pour la sécurité des cinéphiles et artistes sur place. Selon le reportage du Toronto Star, une chaîne humaine a été érigée à l’entrée de la salle de projection et, plus tard dans la journée, on a informé les journalistes que des agents de sécurité munis de jumelles de vision nocturne surveilleraient les environs.

On ne badine pas avec l’Église de Scientologie. La puissante secte spécialisée dans l’intimidation, qui a fait sienne l’adage «La meilleure défense c’est l’attaque», réagit très mal quand on critique son organisation. D’autant plus lorsque les salves proviennent de ses ex-membres, qui subissent invariablement d’intraitables campagnes de salissage. Going Clear est justement basé d’après de nombreux témoignages d’anciens scientologues, dont certains parmi eux se trouvaient au coeur des opérations, ainsi que sur le livre du même nom du journaliste Lawrence Wright, lauréat d’un Pulitzer. (Il avait au préalable signé un long papier sur le sujet dans le New Yorker).

Dans un premier temps, l’Église a tenté de s’en prendre à la crédibilité du film. Elle s’est payé une page de pub dans le New York Times, dans laquelle elle compare le docu à une enquête publiée dans Rolling Stone en novembre dernier, qui dénonçait le règne de la culture du viol sur le campus d’une université en Virginie. Or, il s’est avéré que la journaliste a commis de graves erreurs, et son papier ultra-médiatisé s’est soudainement métamorphosé en déshonneur pour le fameux magazine. Seul petit problème avec cette comparaison : les arguments n’ont pas plus de poids que du vent, puisqu’aucun des membres actifs de la secte n’a vu ledit film.

Deuxième portion de la contre-offensive : créer un compte Twitter, sans toutefois identifier sa véritable origine. @FreedomEthics affirme «prendre une position ferme contre la diffusion et la publication de fausses informations». À ce jour, cet organe de propagande de la Scientologie compte 321 abonnés et 227 tweets, qui visent tous à discréditer les artisans et les participants du film, accusant Gibney d’intolérance religieuse, et dépeignant ses sources comme des criminels. Depuis ce matin, on y trouve ce furieux contre-documentaire :

Une des plaintes les plus fréquentes de la part de la Scientologie (et qu’on entend dans l’absurde pamphlet si-dessus) est que l’équipe du film n’a jamais approché l’Église pour obtenir son point de vue. Elle clame même qu’elle a envoyé 25 de ses membres à New York pour fournir à la boîte de production du film, HBO, «de l’information de première main», mais que sa cohorte s’est butée à une porte fermée.

Selon Gibney, bien au contraire, il a tenté sans relâche d’entrer en contact avec des personnes qui pourraient «mettre en lumière les incidents spécifiques abordés dans le film». Mais ces derniers ont soit «décliné l’invitation, n’ont pas répondu, ou ont fixé des conditions déraisonnables», a-t-il affirmé au New York Times.

Enfin, leur troisième tentative visant à sauver leur réputation (ou du moins, ce qu’il en reste) a été de s’en prendre directement aux critiques. Un acte qui, s’il n’est pas sans précédent, transpire certainement le désespoir.

Selon l’agrégat Metacritic, Going Clear jouit pour l’instant d’une note très favorable de 86%. Rien de nouveau pour Gibney, qui est l’un des documentaristes les plus prisés des deux dernières décennies; il compte près d’une cinquantaine de nominations majeures pour ses explorations incisives de diverses institutions puissantes, dont l’armée américaine (Taxi to the Dark Side; lauréat d’un Oscar), les corporations (Enron: The Smartest Guys in the Room), le sport de haut niveau (The Armstrong Lie) et l’Église catholique (Mea Maxima Culpa).

Dans un billet aussi fascinant que troublant, Jason Bailey de Flavorwire explique que, quatre heures seulement après la publication de sa critique (positive) de Going Clear, sa grande patronne a reçu un courriel de la directrice des Affaires publiques de l’Église de Scientologie :

Chère Mme Spiers,

L’article concernant Going Clear d’Alex Gibney a été mis en ligne sans que l’Église ait été contactée pour fournir un commentaire. En conséquence, votre article reflète un film qui est rempli de mensonges flagrants. Je demande que vous incluez une déclaration de l’Église dans votre article. Il y a un autre aspect de l’histoire qui doit être raconté. Ne soyez pas la porte-parole de la propagande d’Alex Gibney.

Bailey n’a pas jugé nécessaire de publier la «déclaration» de 201 mots dans son intégralité, mais certains médias, comme BuzzFeed et The Huffington Post, ont acquiescé à la demande. Quoiqu’il en soit, il serait très étonnant que ce pathétique rectificatif, qui prétend être «en faveur de la liberté d’expression, mais…», parvienne à dissimuler le pot aux roses. Pour citer la critique de Vulture : tout ça «serait drôle, si ce n’était si tragique».

Going Clear aura sa première télévisuelle le 16 mars sur HBO.

Une entrevue avec Gibney et l’auteur Lawrence Wright :

- Pour en savoir plus, consultez ce reportage du Hollywood Reporter

À lire aussi :

> PTA, victime de la Scientologie?

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