Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Critiques’

Mardi 23 juin 2015 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (7)

TIFF : une «plateforme» pour contrer le relativisme

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Dans l’hilarant tumblr AmazonCritics, on tombe sur une perle écrite par un membre du fameux site de vente en ligne, apposée sur une affiche de RoboCop de Paul Verhoeven : «Je ne l’ai pas aimé, mais voyez-le si vous voulez, vous pourriez l’aimer». Un commentaire qui cristallise à merveille la nouvelle conjoncture du métier de critique, où la ligne entre l’opinion personnelle et l’évaluation d’une oeuvre a de plus en plus tendance à s’embrouiller. Et, plus encore, où le simple fait d’émettre son point de vue revêt un caractère éminemment suspect.

La victoire du relativisme absolu n’affecte pas seulement les professionnels de la plume, mais également ceux qui exposent et exploitent les produits culturels. Parlez-en à Cameron Bailey, directeur artistique du Festival international du film de Toronto (TIFF), qui file un mauvais coton par les temps qui courent. «Je ne sais plus s’il existe de consensus sur ce qu’est un grand film», a-t-il déploré en entrevue au Toronto Star jeudi dernier.

Il poursuit : «À Cannes cette année, je ne pouvais pas trouver un groupe ne serait-ce que de 4-5 personnes où tout le monde s’accordait sur le fait qu’un film était génial ou qu’un autre était terrible. Je ne retrouve plus [ce genre de consensus], et c’est un peu inquiétant. Cela me préoccupe, en fait». Alors qu’il s’apprête à sélectionner quelque 300 titres en vue du prochain TIFF, qui s’entamera le 10 septembre, Bailey craint que «la perte d’autorité» dont il est victime nuira à la crédibilité de son travail.

Ancien critique cinéma chez NOW Magazine, Bailey croit que le milieu du cinéma est en train de vivre une «crise existentielle», tout comme celui de la restauration. «Les gens n’en ont plus que pour Yelp et l’opinion crowdsourcée. C’est plus démocratique, je suppose, mais c’est aussi plus confus… S’il y a un tel éventail d’opinion, et qu’il n’y a jamais de consensus, alors à quoi servons-nous? C’est si délicat de dire aux gens ce qui est bon. Nous pouvons mettre la table et inviter les gens à une dégustation avant qu’ils ne prennent leurs propres décisions. C’est vraiment la meilleure chose à faire».

Afin de contrer l’ubiquité du relativisme, Bailey lance cette année un volet compétitif baptisé Platform, en l’honneur du film de Jia Zhangke sorti en 2000 (image ci-dessous). Une douzaine de longs métrages réalisés par des «cinéastes de réputation internationale» seront en lice pour un prix d’une valeur de 25 000 $. Le gagnant sera sélectionné par un jury de trois personnes issues de la «communauté artistique de tout horizon».

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Platform tentera néanmoins de se distinguer des autres compétitions du genre en misant sur une plus grande accessibilité aux projections de prestige et sur une participation des plus démocratiques. «Nous voulons une conversation, autant que possible. Nous voulons que les critiques, que les gens qui achètent et vendent des films dans l’industrie, nous voulons que le public en général soient là tous ensemble», conclut Bailey.

Trop c’est comme pas assez

Aussi nobles soient les intentions du directeur artistique du TIFF, je crains que son désir de «conversation» entre cinéphiles de tout acabit se transformera assez vite en cacophonie : si tout le monde est un critique, ou un expert, il n’y a plus personne pour écouter.

Un constat qu’avait établi Gus Van Sant il y a 20 ans dans son criminellement sous-estimé To Die For. Dans cette redoutable satire des médias et de la célébrité, Nicole Kidman, qui incarne une Miss Météo psychopathe, explique à une de ses jeunes complices que : «Si tout le monde était à la télé tout le temps, tout le monde serait une meilleure personne». Ce à quoi son interlocutrice répond, face caméra, faisant écho au sentiment de confusion de Cameron Bailey: «Mais, si tout le monde était à la télé tout le temps, il n’y aurait plus personne pour la regarder, et c’est là que je deviens mêlée».

Le réalisateur canadien David Cronenberg, grand habitué du TIFF, qui fait d’ailleurs un caméo dans le film de Van Sant, s’est porté à la défense des critiques «légitimes» fin décembre dans une entrevue à La Presse Canadienne qui a fait couler beaucoup d’encre amer:

Je pense que le rôle des critiques a été très diminué, parce que vous avez beaucoup de gens qui s’improvisent comme tels en ayant un site Web où il est indiqué qu’ils sont un critique. Si vous allez sur Rotten Tomatoes, vous avez des critiques et puis vous avez des «Top Critics», c’est-à-dire des critiques légitimes, qui ont acquis ce statut et ont travaillé dur et écrivent sur un site légitime peut-être lié à un journal, ou peut-être pas.

Ensuite, il y a tous ces gens qui ne font que dire qu’ils sont critiques et vous lisez leurs écrits et ils ne peuvent pas écrire, ou ils peuvent écrire mais leur écriture révèle qu’ils sont plutôt stupides et ignorants… Certaines voix ont émergé qui sont en fait assez bonnes, et qui n’auraient jamais vu le jour autrement. Mais je pense qu’en général tout ça a contribué à diluer les critiques efficaces.

À noter que Cronenberg incarne un élégant tueur à gages dans To Die For, qui amène Kidman dans un endroit isolé et glacé avant de la taire à tout jamais. Je vous laisse dresser les analogies que vous voulez…

À lire aussi :

> Sus aux critiques professionnels chez Entertainment Weekly?
> Godard, élitisme et consensus critique
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Vendredi 22 mai 2015 | Mise en ligne à 12h45 | Commenter Commentaires (5)

«Sicario est autant un selfie de gym qu’un film»

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Il y a les bonnes critiques, c’est-à-dire les critiques honnêtes, réfléchies, qui rendent justice au film. Et puis il y a les critiques remarquables, qui nous permettent d’enrichir et de réévaluer considérablement notre expérience, qu’on ait aimé le film ou non. Enfin, il y a les critiques de Wesley Morris, qui dans le meilleur des cas rendent ledit film accessoire; le lire c’est comme aller dans un restaurant, ne commander que le dessert décadent, et aucunement regretter le filet mignon.

Morris, un Afro-Américain de 40 ans qui a remporté le prix Pulitzer en 2011 pour son travail de critique cinéma au Boston Globe, écrit désormais pour le site web Grantland. Il possède probablement la plume la plus effervescente dans le milieu; son principal concurrent dans l’art de la prose serait Anthony Lane du New Yorker. Mais, à la différence du scribe du prestigieux hebdomadaire, qui ne manque jamais une occasion de revendiquer la suprématie de la littérature sur le 7e art (en particulier de la littérature britannique), Morris témoigne d’une profonde passion pour le cinéma – d’art et d’essai comme de série B – et par extension pour la culture pop.

Les cinéphiles qui sont restés à la maison pendant le Festival de Cannes peuvent toujours se consoler avec le «journal» de Morris. Je vous suggère bien entendu de lire tous ses billets, mais j’aimerais d’abord souligner trois passages qui donnent un bon aperçu de son style, en les traduisant du mieux que je peux. À propos du Sicario de Denis Villeneuve (contrairement à la plupart de ses collègues, Morris n’a pas eu de coup le foudre pour le cinéaste québécois; voir son papier sur Prisoners) :

Villeneuve travaille ici dans un style musclé extravagant. Sicario est autant un selfie de gym qu’un film. Chaque fusillade, raid, ou bombe explosée est un haltère jeté à terre dans un élan de fatigue amplifiée. Son style exige que les Michael Mann et les Kathryn Bigelow de ce monde prennent des notes. Et ils le devraient. Il est un vrai metteur en scène, qui peut submerger une histoire pas encore à point mais trop écrite avec du style brut et juste ce qu’il faut d’élégance.

Le ton et l’atmosphère calmes d’Enemy (2013) sont peu caractéristiques de ses autres films, et même Enemy, avec Jake Gyllenhaal qui joue un professeur fasciné par son sosie, finit par se lasser de la construction de son mystère. Mais chacun des films de Villeneuve vaut la peine d’être vu, en particulier celui-ci. Les nombreuses vues d’hélicoptère stupéfiantes du Mexique et du sud-ouest américain filmées par Roger Deakins évoquent Robert Smithson soumettant Google Earth dans des poses de musculation.

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À propos de Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul, Palme d’or en 2010 pour Oncle Boonmee, qui est revenu cette année dans la section Un certain regard :

Il fait des films humidement spirituels et ivrement inconnaissables. Ses ellipses romantiques et son anti-industrialisme dépassent ceux de Michelangelo Antonioni. Apichatpong a un sens de l’humour et un talent pour l’érotisme oblique. Il réinvente le cinéma devant vos yeux. Pourtant, il ne fait aucune promesse que vous allez «comprendre» tout ce que vous avez vu; il adhère au contrat entre un conteur et son public qui stipule que ce que vous verrez vous captivera en quelque sorte. À son meilleur, il récompense le mystère avec une grande surprise. Si un film peut être loué pour être intensément aromatique, cette louange devrait lui être décernée.

À propos de Youth de Paolo Sorrentino (Il Divo, La grande bellezza), en compétition officielle:

Youth poster«Sorrentino est un grand metteur en scène, qui sait non seulement comment composer un plan incroyable, mais qui a aussi assez d’esprit et d’imagination pour vous faire croire que vous n’avez jamais rien vu de tel. Film après film, il commet cette séduction, trouvant à chaque fois une meilleure façon de faire de la musique visuelle. Avec la plupart des cinéastes, une référence à Fellini est un signal pour s’enfouir la tête entre ses mains. Mais avec Sorrentino, Fellini est à la fois une feuille de route et une batterie rechargeable.

La grande bellezza était du Fellini impasto – des orgies visuelles appliquées en couche épaisse. Le film faisait la satire de l’implosion de la décence aristocratique italienne. Le nouveau film internationalise la satire. Il se déroule dans un hôtel de luxe dans un château des Alpes suisses dont la clientèle inclut des personnages blêmes, grotesques ou usés, tous excessivement riches. Comparé à ces gens, ceux du Grand Budapest Hotel ont l’air de loger dans un Days Inn.»

***

Pour revenir à Sicario, Morris suggère plus ou moins sérieusement que le jury donne ne serait-ce que l’apparence d’un conflit d’intérêt. Les frères Coen ont fait presque tous leurs films avec le directeur photo Roger Deakins ; Jake Gyllenhaal a joué dans deux films de Villeneuve ; Xavier Dolan, «le meilleur cinéaste à être sorti du Québec et du placard depuis des décennies», est un compatriote du réalisateur en compétition ; Guillermo et Benicio Del Toro ont… le même nom de famille!

Mais il faut faire attention avant de crier au favoritisme. Par souci d’impartialité, les jurés concernés pourraient au contraire faire preuve d’une évaluation artificiellement sévère lorsque viendra le temps de noter Sicario. Rappelons-nous de Cannes 1991. Le grand favori cette année-là était La double vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski, compatriote du président du jury Roman Polanski. C’est finalement Barton Fink des frères Coen – qui en étaient à leur première collaboration avec Deakins – qui remporta la mise, trois fois plutôt qu’une : Palme d’or, mise en scène et interprétation.

> Le journal cannois de Wesley Morris

À lire aussi :

> Le chef-d’oeuvre obscur du Festival de Cannes

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Mercredi 11 mars 2015 | Mise en ligne à 14h45 | Commenter Commentaires (73)

Une liste préliminaire, en attendant 2020

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Tandis qu’on se trouve à mi-chemin de la décennie, j’ai cru bon imiter certaines publications, comme The Guardian et The Playlist, qui y sont allées d’une liste de leurs films préférés des années ‘10… jusqu’ici. Un exercice assez amusant, qui contribue d’ailleurs à mettre la table en vue de la tâche corsée qui attend les critiques fin 2019.

Pour ce qui est de mes cinq dernières années cinéma, deux films se démarquent clairement dans mon esprit, et s’y livrent une lutte pour la première marche du podium. Il y a d’abord le documentaire controversé sur le génocide indonésien The Act of Killing de Joshua Oppenheimer, dont j’ai amplement parlé ici depuis sa sortie il y a deux printemps.

Et il y a ensuite Tinker Tailor Soldier Spy (2011) de Tomas Alfredson, adaptation du roman éponyme de John Le Carré. Je n’ai pas encore eu le courage d’aborder cette oeuvre d’une élégance et d’une intelligence hors du commun, qui transcende le genre du polar, en conjuguant son intrigue d’espionnage avec le mystère de la condition humaine.

Un procédé qu’a d’ailleurs tenté Paul Thomas Anderson avec son Inherent Vice, également basé d’après un polar prisé, que je dois cependant revoir afin de m’en faire une idée plus nette.

Et pour le reste, voici un «Top 11», en ordre alphabétique, avec en hyperlien mes critiques.

> Animal Kingdom, David Michôd, 2010

> Beast of the Southern Wild – Benh Zeitlin, 2012

> Bellflower – Evan Glodell, 2011

> Carlos – Olivier Assayas, 2010

> Into the Abyss – Werner Herzog, 2011

> The Master / Inherent Vice – PTA, 2012 / 2014

> Melancholia – Lars Von Trier, 2011

> Magic Mike – Steven Soderbergh, 2012

> Poetry – Lee Chang-dong, 2010

> The Social Network – David Fincher, 2010

> Spring Breakers – Harmony Korine, 2012

À noter que, si les choix ci-dessus représentent mes goûts personnels, ils sont aussi en quelque sorte un reflet de tous les grands films potentiels que je n’ai pas vus. En scrutant les titres haut placés dans les listes du Guardian et de The Playlist, ainsi que les Tops 50 annuels de Film Comment, qui distillent les opinions de 100 critiques nord-américains (à consulter ici : 2010, 2011, 2012, 2013, 2014), tout en tenant compte de mon appréciation passée de certains des cinéastes cités, je peux facilement dresser un autre «Top 13», fantôme celui-là.

- A Touch of Sin ; Jia Zhang-ke, 2013
- Adieu au langage ; Jean-Luc Godard, 2014
- Le Cheval de Turin ; Béla Tarr, 2011
- Dogtooth ; Yorgos Lanthimos, 2010
- Holy Motors ; Léos Carax, 2012
- I Wish ; Hirokazu Kore-eda, 2011
- Il était une fois en Anatolie ; Nuri Bilge Ceylan, 2011
- Leviathan ; Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel, 2013
- Moonrise Kingdom ; Wes Anderson, 2012
- Norte, the End of History ; Lav Diaz, 2013
- Une séparation ; Asghar Farhadi, 2011
- White Material ; Claire Denis, 2010
- Whiplash ; Damien Chazelle, 2014

* Je pars demain en direction du Saguenay pour y participer au 19e Festival REGARD sur le court – ma sixième édition d’affilée. De retour en poste lundi ou mardi. En attendant, je vous encourage à partager vos propres Tops – 5, 10, 13, 50, ou même «fantômes» – de la présente demi-décennie.

À lire aussi :

> Mon Top 10 des années 2000

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