Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Critiques’

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Quatre ans après le tremblement de terre qui a coûté leur poste à de nombreux critiques de renom (notablement Todd McCarthy de Variety), victimes des «restructurations» dans un monde des médias en crise, une cruelle réplique s’est récemment fait sentir. Owen Gleiberman, critique cinéma d’Entertainment Weekly depuis la fondation du populaire magazine, en 1990, s’est fait montrer la porte après un quart de siècle de loyaux services.

Gleiberman était l’un des journalistes les plus respectés dans son milieu (voir les réactions médusées à son renvoi ici), et certainement l’un des plus lus. Après le départ de son estimée collègue Lisa Schwarzbaum, en février 2013, il est devenu le principal porte-voix du 7e art chez EW. Mais ses patrons voyaient plutôt en lui un gros chèque facilement remplaçable… par des belles promesses de «prestige» à coût nul.

En effet, le site web du magazine à ouvert, fin mars, une plateforme communautaire qui permet à n’importe qui de publier des comptes-rendus, chroniques, ou listes sur le monde du divertissement, en échange d’une visibilité accrue. «Cette expansion permettra, nous l’espérons, de puiser dans de nouveaux publics qui tiennent de plus en plus des conversations dans des lieux fragmentés», a expliqué la directrice de EW.com.

Pour le critique Matt Zoller Seitz, l’instauration de The Community, quelques jours avant le congédiement de Gleiberman, «a ajouté l’insulte à l’injure» à l’endroit du critique, et à son métier en général.

Je trouve aussi que cette plateforme a procuré une victoire majeure aux nombreux adeptes du relativisme absolu, qui clament haut et fort qu’il ne devrait y avoir aucune distinction entre l’opinion dite «professionnelle» et celle qui provient du public «ordinaire». Philosophie habilement raillée dans ce Tumblr qui recense les commentaires émis par la faune d’Amazon, et qui les appose sur de fausses affiches de films.

Une fois la notion de professionnalisme évacuée du journalisme culturel, la logique capitaliste s’assure de réduire le nouveau paradigme au plus petit dénominateur commun; la compensation financière des «rédacteurs communautaires» devient forcément la même que celle qu’ont toujours perçu les commentateurs de blogues, et autres éditorialistes d’un jour, c’est-à-dire 0$. Il s’agit là d’un prix très attrayant pour les patrons qui choisiront d’aller dans cette direction, et qui pourront de surcroît se draper dans la défense et la promotion honorable d’une démocratisation illimitée.

(À noter qu’il reste encore des critiques professionnels chez EW. Je pense par exemple à Chris Nashawaty, auteur d’une récente biographie fort alléchante du roi de la série B Roger Corman. Mais si la direction a su se débarasser d’une pointure comme Gleiberman, elle ne se gênera certainement pas pour faire de même avec les nouveaux-venus, si elle le juge nécessaire).

Avec The Community, EW suit sur les traces de publications aussi diverses que Forbes, People et, bien sûr, The Hiuffington Post. Une évolution journalistique suspecte que Seitz tente de cerner plus loin dans son cri du coeur, sans même tenter de cacher son amertume :

Il y a, j’en suis sûr, de nombreuses raisons complexes, qui se chevauchent et peut-être même se contredisent, qui expliquent pourquoi les entreprises de médias n’ont aucun intérêt à publier de la critique bien compensée par des écrivains éclairés et expérimentés. Je ne prétends pas toutes les comprendre, bien que je soupçonne que les dés étaient jetés à la fin des années 1990, lorsque les journaux et magazines s’inclinèrent devant les gourous de la technologie et des pronostiqueurs et ont commencé à faire cadeau de leur contenu.

Cela a habitué tout le monde, mais en particulier la jeune génération, à penser que l’écriture est quelque chose qu’ils ont le droit d’avoir, comme l’air ou l’eau; que ce n’est pas vraiment valorisé, que ce n’est pas vraiment du travail; que ce n’est pas vraiment quelque chose qui est «fait»; ce n’est pas créatif, et que, pour toutes ces raisons, elle n’est pas censée être compensé par personne, qu’il s’agit, au contraire, d’une combinaison de divertissement et d’indulgence personnelle, quelque chose du genre «soirée micro ouvert» sous une forme imprimée, avec des gens qui essaient de «matériel», se prélassant dans les applaudissements («visibilité»), et qui finissent peut-être par ramasser un peu d’argent de poche. Comme un joueur de violon dans une station de métro.

owen_gleibermanCeci dit, je n’oserais jamais affirmer qu’un journaliste rémunéré est directement garant de journalisme de qualité, et vice versa. C’est même possible que des rédacteurs communautaires chez EW pourront un jour accoter la prose éloquente et le propos éclairé que Gleiberman a démontré – je pige au hasard – dans son essai sur son désenchantement par rapport au cinéma de Paul Thomas Anderson. Faut laisser la chance au coureur.

Ce qui irrite, plutôt, c’est cette attitude condescendante de la part de certains dirigeants des médias vis-à-vis une profession qu’ils veulent reléguer au rang de vocation ou de passe-temps, qu’ils perçoivent comme pas assez digne pour être considérée comme un travail en bonne et due forme. Faites-le, si vous le devez, pour l’amour de la chose; For the Love of It, pour reprendre le titre de l’essai de Seitz. Et entre-temps, cherchez-vous une vraie job.

Parlant d’amour, voici la bande-annonce du documentaire For the Love of Movies (2009); rien de transcendant comme film avec son style «têtes parlantes» peu imaginatif, mais qui permet de mettre en lumière les passions de certains des scribes des salles obscures les plus renommés. Les anciens collègues de Entertainment Weekly, Owen Gleiberman et Lisa Schwarzbaum (qu’on peut voir à 0:48) y participent. C’est disponible sur Netflix.

> Suggestion de lecture : Kent Jones, dans la dernière édition de Film Comment, tente de définir l’évolution de la théorie de la critique, de André Bazin à Manny Farber, en passant par la génération dorée des Cahiers.

À lire aussi :

> Un géant de la critique perd sa voix au Village Voice

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Jeudi 20 février 2014 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (2)

Critiques d’ici : Manon Dumais

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Après une pause plus longue que prévue, je reviens à ma série sur les critiques de cinéma québécois avec un entretien avec l’omniprésente Manon Dumais. La chef de la section cinéma du Voir est une des représentantes les plus connues de la profession dans la Belle Province, ayant su maintenir une présence assidue dans les médias au cours de la dernière décennie, que ce soit à travers ses écrits publiés à chaque semaine dans le fameux hebdo, ses capsules chez Médiafilm, ses apparitions régulières à la télévision, sur les ondes de Télé-Québec, ou ses chroniques dans divers programmes radiophoniques à Radio-Canada.

La rencontre a eu lieu dans un café sur l’avenue du Mont-Royal, peu avant Noël. Prévue durer environ une heure, l’entrevue a finalement pris la forme d’une conversation animée de quatre heures entre deux cinéphiles très bavards, ponctuée par une multitude de digressions et de «parenthèses proustiennes», pour reprendre un terme cher à mon interlocutrice, qui s’est montrée particulièrement généreuse de son temps. Pour commencer, j’ai tenté d’en savoir plus sur ce «beau jour d’automne» cité dans la fiche auteur de son blog, Cinémaniaque.

LE PLAN B

J’avais été engagée comme correctrice réviseure pour un magazine qui a duré 13 numéros, 13 semaines. Je suis quelqu’un de timide – ça ne paraît peut-être pas maintenant – et donc, des fois les timides ont un espèce de cran qui arrive comme ça, je ne sais pas comment l’expliquer, et tout bonnement je dis au rédac chef : Je suis cinéphile, je pense que j’ai un bon esprit critique, je sais écrire. Mais il avait déjà quelqu’un. Mettons que je lui ai dit ça un lundi; le vendredi à cinq heures moins quart le rédac chef me dit: La personne qui devait s’occuper des pages cinéma vient de me planter là, est-ce que ça t’intéresse toujours? «Oui!». Donc c’est comme ça que ça a commencé. On parle de 2000, le fameux jour d’automne. Je devais remplir quatre pages dans cette revue-là, surtout des suggestions de films à voir, ce n’était pas un grand magazine…

J’ai envoyé mon CV tout bêtement au Voir, à La Presse, à Séquences, et à Médiafilm. Étant donné que je lisais La Presse, Luc Perreault. À l’époque c’est Marc Cassivi qui dirigeait la section cinéma. Je lui ai envoyé un courriel. J’ai eu le culot d’écrire à Richard Martineau du Voir. J’offrais mes services comme critique de films et critique de livres. Je considérais que j’avais plus ma place en livre, parce que j’avais fait mes études à l’université en littérature jusqu’au doctorat, il me semblait que ça serait plus logique. Mais non, en livres j’intéressais personne, c’était silence radio. Mais dans la semaine qui a suivi, il y a Martin Girard de Médiafilm qui m’a appelé, Elie Castiel de Séquences, Marc Cassivi de La Presse, avec sa belle voix… Et pour Voir ce n’est pas Richard qui m’a contacté, mais Juliette Ruer, la chef de section à l’époque, qui m’a dit : Votre candidature est intéressante, mais malheureusement on n’a plus de place pour vous… Au bout de six mois, Juliette m’a rappelé.

UNE JEUNESSE ENTRE HORREUR ET COMÉDIES MUSICALES

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Le cinéma a toujours important chez nous. Je dis souvent à la blague que mes parents étaient délinquants ; ils me laissaient voir des choses que je n’aurais pas dû voir à un si jeune âge. Par exemple, Les oiseaux d’Hitchcock, la première fois que je l’ai vu j’avais 5 ans. Je me rappelle très bien de la scène, je suis au bout de la table dans la cuisine, il y a la télé qui joue, ma mère fait la vaisselle et dit : «Depuis que j’ai vu ça au cinéma avec ton père, je suis traumatisée par les oiseaux». Et puis elle se retourne et continue à faire sa vaisselle! Et moi je reste scotchée là, fascinée par ce film.

Je suis née d’une mère folle des comédies musicales. Sound of Music, Wizard of Oz, Showboat, tous les films avec Gene Kelly, Cyd Charisse, Julie Andrews… Tous ces films-là je les ai vus, revus. Mon père c’était plus Jean Gabin. Souvent il me lançait des répliques de Quai des brumes… Moi je pense que je suis un hybride, la synthèse de tout ça: Jacques Demy, comédie musicale française.

J’ai décidé de suivre un cours de cinéma français [au cégep]. Oui, j’avais vu les Jacques Demy, des Max Ophüls, des René Clair des Claude Autant-Lara, des vieilles affaires. Le cours commençait avec la Nouvelle Vague: On nous a dit qu’on allait oublier le «cinéma de papa». Évidemment, comme tous les gens autour de moi dans la classe, je suis tombée amoureuse de Godard. Coup de foudre pour À bout de souffle, je suis tombée amoureuse de Chabrol, de Truffaut. Quand il y a un Truffaut qui passe à la télé, peu importe l’heure, je le regarde, je ne peux pas m’empêcher de regarder un Truffaut, même si je l’ai vu 500 fois.

CINÉPHILE LITTÉRAIRE

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J’ai toujours été attirée par le cinéma, mais jamais pour travailler là-dedans. J’ai décidé de faire un certificat en scénarisation parce que j’avais envie d’écrire des adaptations cinématographiques. C’était ça mon rêve. Mais je ne me voyais pas dans ce monde-là, donc j’ai fait des études en Lettres à l’UQAM, un bac, une maîtrise, un doc – finalement j’ai juste fait la scolarité. Je suis une nerd, on ne s’en cachera pas. Il paraît que le lecteur moyen du Voir c’est une femme de 45 ans qui a un diplôme universitaire, donc c’est moi!

Jusqu’à l’âge de 5 ans j’étais une grande frustrée de la vie parce que je ne savais pas lire. Mon plus grand bonheur dans la vie ç’a été de savoir lire. Ce qui m’a amené au cinéma c’est les histoires. Et il y en a qui me le reprochent, d’ailleurs; on dirait qu’il n’y a que le scénario qui compte. Effectivement, le scénario compte pour moi, je considère que c’est le squelette du film. Si tu me fais des belles images, mais tu me racontes des âneries, ça ne m’intéresse pas. En dessous de ça, quand tu grattes, il n’y a rien.

***

RHR_Yvebeauchamp_lapresseLa critique en général m’intéressait. Je pouvais lire des critiques de théâtre, des critiques de livres, de disques… Le premier critique de ma vie c’est René Homier-Roy. Avant À Premières vues, fin années 1970. J’aimais son style parce qu’il y allait avec passion. Quand il haïssait un film, il mordait dedans, il y allait à fond, c’était sincère. Il est allumé, il défend férocement son point de vue, que ce soit dans l’amour ou dans la haine du film. Mais même quand quelque chose le laisse indifférent, lui ne nous laisse pas indifférent. Peut-être qu’il en mettait aussi, parce que c’est un spectacle, la télé, on s’entend. À l’écrit, un des premiers que j’ai lus c’est Luc Perreault, et au Voir, c’était vraiment Georges Privet; j’aime beaucoup le lire, et j’aime beaucoup l’entendre, aussi, avec Helen. Parce que je trouve tout le temps que c’est nuancé et, bon, c’est un érudit ce gars-là, c’est toujours très réfléchi. Il réussit à mettre le film dans son propre contexte, par rapport à la filmographie du cinéaste, et à l’histoire du cinéma.

PETIT MILIEU, SUJET DÉLICAT

C’est une des parties que je trouve ingrates dans ce que j’appelle la critique à chaud, la critique impressionniste, tu vois des films le matin, et l’après-midi avant trois heures tu dois remettre ton texte. T’as eu à peine le temps de décanter qu’il faut que t’écrives là-dessus. Ça n’a pas de bon sens, c’est ingrat. Le réalisateur et son équipe ont travaillé pendant des années sur cette œuvre-là. Toi tu la vois, tu vas au luncher, tu reviens au bureau, t’écris ta critique. Je trouve tout de même que c’est un beau défi.

C’est dur à dire s’il y a de la complaisance, je ne peux pas te parler au nom de toute la confrérie. C’est très délicat comme sujet, d’autant plus que le Québécois moyen n’aime pas le conflit, alors qu’on le voit régulièrement en France dans des émissions comme On n’est pas couché, ou le Tout le monde en parle original avec Ardisson… Sans aller dire qu’on est complaisant, je pense qu’on met des gants blancs dans certains cas. Veut, veut pas, le milieu est petit, incestueux même. C’est plus facile de péter la gueule à Ben Affleck qu’à Éric Canuel.

Dans un monde idéal, la personne qui fait l’entrevue [avec le/la cinéaste] ne devrait pas être la même que celle qui fait la critique. Des fois l’entrevue ça peut être intéressant, ça peut enrichir ta critique, mais quand vient le temps de mettre les maudites étoiles – je donnerais des quatre étoiles à tout le monde tellement qu’ils sont gentils, mais je ne peux pas faire ça, ce serait malhonnête. Donc, je m’excuse, mais toi t’as deux et demi.

MON CINÉMA, CE N’EST PAS LE PLATEAU, C’EST L’HIVER

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Je considère que Daniel Lajeunesse [chargé de programmation cinéma à Radio-Québec] était un de mes grands professeurs de cinéma, mais il ne le sait pas. À l’époque, presque à tous les soirs à 21h il y avait un film ; un carton annonçait «Primé à Cannes», «Primé à Berlin» «Primé à Venise», «Palme d’or 1973»… et ça me faisait rêver. À 14 ans je suis tombée amoureuse de Gérard Philipe… Je considère que ma cinéphilie je la dois en grande partie à la télé, c’est à travers elle que j’ai découvert les grands cinémas nationaux.

Radio-Canada, à l’époque, passait plein de films québécois. Tous les films de Gilles Carle, d’André Forcier, de Michel Brault, j’ai vu ça enfant. Pour moi Les Ordres ça demeure un de mes grands films à vie, et je l’ai revu récemment, et je braille encore quand Jean Lapointe chante La complainte à mon frère. Pourtant, ça fait des années que je le vois le film, mais il est ancré en moi. C’est peut-être pour ça que j’ai tant d’affection pour des films comme Camion, comme Diego Star, comme Mémoires affectives; ces gars-là ont osé planter leur caméra dans la neige, et puis filmer le territoire, se «réapproprier notre territoire». Parce que pendant un bout de temps on avait l’impression qu’on ne faisait que des films sur le Plateau en plein été, mais le Québec c’est pas juste le Plateau, c’est des espaces infinis. J’aime pas particulièrement l’hiver, mais je trouve ça absolument magnifique. Et quand je vois la scène d’ouverture de Curling, je me dis : c’est ça notre cinéma.

***

Top 10 (dans le désordre!) des films qui m’ont séduite, bouleversée, décoiffée, angoissée et plus si affinités!

La jetée de Chris Marker (1962)

La première fois que j’ai vu ce court métrage où passé, présent et avenir se chevauchent brillamment, c’était dans un cours de cinéma français au cégep. Sans doute le plus grand choc que j’ai reçu dans ma vie.

Persona d’Ingmar Bergman (1966)

Bien que ce soit avec Scènes de la vie conjugale que j’ai découvert l’univers de Bergman, c’est grâce à cette troublante relation fusionnelle entre une actrice murée dans son mutisme et une infirmière volubile incarnées par deux actrices au sommet de leur art, Liv Ullmann et Bibi Andersson, que j’ai apprécié toute la finesse et la complexité de l’œuvre de ce grand cinéaste.

Deliverance de John Boorman (1972)

Chaque fois que j’entends Dueling Banjos, je ressens l’effroi que j’ai eu la première fois que j’ai vu cette fatale descente en canoë d’une rivière de ces quatre gars ordinaires qui auraient mieux fait de ne pas se colleter à une bande de rednecks. Longtemps, j’ai été hantée par le plan final…

Kamouraska de Claude Jutra (1973)

Bien avant que je lise le sublime roman d’Anne Hébert, j’en ai découvert le génie et la poésie dans cette magnifique adaptation qu’en a tirée Jutra où la gracieuse beauté de Geneviève Bujold est illuminée par la photo de Michel Brault. J’ai toujours eu un faible pour les histoires d’amour tragiques… et celle-ci est racontée avec un lyrisme puissant et envoûtant.

La planète sauvage de René Laloux (1973)

Élevée dans l’univers de Disney et des Looney Tunes, j’ai été totalement saisie par l’insolite beauté de ce film d’animation où de minuscules humanoïdes fomentent une révolution contre des androïdes bleus.

Les Ordres de Michel Brault (1974)

La crise d’Octobre est une période historique qui m’a toujours fascinée. Au-delà du récit qu’il raconte, ce chef-d’œuvre de Brault me subjugue par sa mise en scène brechtienne et sa judicieuse utilisation du noir et blanc et de la couleur. Quant à La complainte à mon frère chantée par Jean Lapointe, elle me fait pleurer chaque fois – et je pleure rarement au cinéma!

Le tambour de Volker Schlöndorff (1979)

Je ne suis pas folle des films mettant en vedette des enfants ni de ceux narrés en voix-off, mais cette vertigineuse plongée dans l’Allemagne nazie à hauteur de gamin de trois ans refusant de grandir qu’interprète le prodigieux David Bennent m’a fait ravaler mes préjugés.

Possession d’Andrzej Zulawski (1981)

J’aime les films qui me sortent de ma zone de confort. Or, avec celui-ci, glauque, inquiétant et suffocant à souhait, j’ai été royalement servie. Qui peut rester de glace devant la crise d’hystérie d’Adjani dans le métro?

In the Mood for Love de Wong Kar-Wai (2000)

Les sanglots longs du violoncelle de Yo-Yo Ma. Le charme discret de Tony Leung. Les robes de l’élégante Maggie Cheung. Les ralentis épousant harmonieusement la mélancolie des personnages. Une histoire d’amour et de désir refoulé tissée de non-dits et de sous-entendus. Que pourrais-je dire de plus?

Mulholland Drive de David Lynch (2001)

J’aime les histoires de doubles et de dédoublements de personnalité… Rarement un film ne m’aura autant obsédée que celui-ci. Je ne compte pas le nombre de sites que j’ai consultés afin de pouvoir le décrypter. Cela dit, plus un film me paraît insaisissable, plus il me ravit…

Autres critiques d’ici :

> François Lévesque
> Sylvain Lavallée
> Jason Béliveau
> Kevin Jagernauth

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Mardi 14 janvier 2014 | Mise en ligne à 22h00 | Commenter Commentaires (11)

L’abus de privilège d’un troll du NYFCC

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Comparer le plus sérieusement du monde une merde d’Adam Sandler au prince de la comédie Ernst Lubitsch n’est pas de la critique, c’est de la provoc. Une spécialité dont se réclame le souvent irrirant Armond White, qu’une bonne partie de ses collègues qualifie poliment de «contrarien», tandis qu’une autre partie n’hésite pas à prendre le relais de Roger Ebert en le traitant carrément de «troll». (Pour vous faire une idée de son approche, voyez ce Top 10 sarcastique sur FlickChart).

White, un noir ultra-conservateur, doté d’un savoir cinématographique encyclopédique et d’une plume aussi éloquente qu’acide, est un personnage complexe, qui se plait à démolir régulièrement les films les plus célébrés issus de la culture afro-américaine. Ce fut le cas dernièrement pour 12 Years a Slave, un des films les plus cotés de l’année 2013, qui selon White mérite sa place dans le genre du torture porn aux côtés de Hostel, The Human Centipede et Saw.

Ne pas aimer un film encensé à l’unanimité n’est pas un problème en soi (comme tout le monde, je l’ai déjà fait, notamment ici, ici et ici). Ça le devient néanmoins lorsque notre opinion négative se transforme en haine explicite à l’égard de l’artiste. C’est ce qui est malheureusement arrivé lundi dernier lors du gala annuel de remises de prix décernés par le New York Film Critics Circle. Alors que le réalisateur de 12 Years a Slave, Steve McQueen (photo ci-dessous), se trouvait sur le podium pour accepter son prix, White a crié du fond de la salle, où il était assis : «You’re an embarrassing doorman and garbage man. Fuck you. Kiss my ass», a rapporté Variety.

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Le lendemain, toujours selon Variety, les dirigeants du NYFCC se sont mis en mode «gestion de crise», avant de s’entendre hier sur l’expulsion définitive de White (qui n’en était d’ailleurs pas à sa première bravade du genre). Ce dernier, jouant la carte de la victime, a réagi comme on pouvait s’y attendre. Sa punition révèle «la laideur profonde, l’ingratitude et l’infériorité» du NYFCC, qui regorge de «critiques minables et d’êtres humains encore pires», a-t-il affirmé au Hollywood Reporter.

Normalement, je ne ferai pas mention ici de ce type d’incident pathétique, mais celui-ci a le mérite d’avoir déclenché d’intéressantes réflexions au sujet de la nature de la profession. Il y a eu par exemple ce post publié dans Esquire, signé par le scénariste Barry Michael Cooper, qui voit en White non pas un contrarien mais un «cascadeur de fauteuil». Il y a ensuite cette analyse exhaustive de Paul Brunick qui démantèle paragraphe par paragraphe l’argumentaire de White concernant sa critique (évidemment négative) de Toy Story 3, article datant de 2010 sur lequel je suis tombé au gré de mes recherches.

Au New Yorker, David Denby parle dans son post du privilège pratiquement «sans égal dans la société américaine» dont jouissent les critiques de cinéma, tout en se désolant de l’abus dudit privilège dont a fait preuve White au gala. Extraits :

Personne ne contesterait le droit d’Armond White de s’offusquer à l’endroit de 12 Years a Slave comme bon lui semble. Un homme intelligent qui aime dénoncer ce qu’il considère être des complaisances progressistes dans le milieu culturel, White, un Afro-Américain, a passé de nombreuses heures joyeuses à démembrer les films (par exemple) de Spike Lee. En critiquant le travail d’autres Noirs, il se joint à une tradition culturelle honorable. [...]

Dans le cas de 12 Years a Slave, j’ai trouvé que la critique de White était en grande partie absurde. Comme c’est souvent le cas avec lui, il se lance dans des accusations contre le cinéaste et les motifs du public, sans faire l’exposition nécessaire pour établir le corps du film – son intrigue, son ton, son style visuel, et sa stratégie narrative. [...]

Mais personne ne remettrait en question la liberté d’Armond White d’écrire aussi mal qu’il le veut. En criant des injures à McQueen lors d’un gala de remise de prix, cependant, il bouscule les libertés extraordinaires que détiennent les critiques; il devient insultant d’une manière qui donne à ces libertés l’apparence d’une indulgence plutôt que d’une nécessité.

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Le texte le plus pertinent issu de la controverse provient selon moi d’Owen Gleiberman d’Entertainment Weekly, qui a voté en faveur de l’expulsion de White. Il commence avec une défense franche et colorée du travail de son ancien collègue du NYFCC :

La raison pour laquelle tout cet incident, pour moi, est triste triste est parce qu’Armond White est un critique que j’ai défendu, et parfois célébré, comme étant une voix extraordinairement vivante: pas douce, pour être sûr, mais exigeante et même importante. En tant que critique, il est passionné, pervers, furieux, exaspérant, perspicace, obtus, humain, impitoyable, intrépide et, à son meilleur, outrageusement passionnant à lire. Beaucoup de gens le méprisent, parce qu’il peut être un bully sur papier, et il porte la perversité de ses opinions je-me-tiens-debout-seul trop fièrement, comme un badge militaire. Pourtant, une grande partie du rejet d’Armond est lui-même trop méprisant. [...] Bien sûr, il y a des jours où il dit qu’un Transformers (ou un mauvais film de Brian De Palma) est supérieur à tout ce que font Richard Linklater ou Steven Soderbergh, et on se dit “Assez, arrête!” Mais il y a d’autres jours où il tranche à travers la piété de l’adoration qui entoure certains films. Il est un maître téméraire à démasquer les préjugés culturels. Quand on lit Armond, il n’est pas toujours raisonnable, mais parfois il est quelque chose de plus alléchant. Il fait parader ses perceptions belligérantes et indisciplinées comme du rock ‘n’ roll psychologique hardcore.

Plus loin, Gleiberman se questionne néanmoins sur l’honnêteté intellectuelle de certaines prises de position de White :

Est-ce qu’Armond White a tout simplement ses propres opinions singulières? Ou est-il un contrarien, un lanceur de bombes qui agace délibérément les gens? Je dirais que les deux sont vrais, mais pour la plupart des gens l’étiquette de contrarien le résume bien, et on ne peut souvent pas dire où le libre-penseur courageux s’arrête et où l’intimidateur iconoclaste didactique commence. Et c’est le problème avec les critiques d’Armond. Il écrit comme s’il était le dernier honnête homme en Amérique, mais le contrarianisme, par définition, n’est pas tout à fait honnête. C’est de l’auto-battage, conçu pour provoquer une réaction. Je crois vraiment qu’Armond White forme la grande majorité de ses opinions honnêtement. Il est un esthète fondamentaliste chrétien gai afro-américain, et si cela ne fait pas de lui un individu, je ne sais pas ce qui le ferait. Mais il me semble qu’Armond, au fil des ans, est devenu tellement convaincu à l’idée que son regard est si différent de tous les autres, qu’il a transformé l’individualité en une espèce de mégalomanie. Le sous-texte de trop de critiques d’Armond est : Je suis le seul à détenir la vérité! Et c’est cette nécessité d’être le seul diseur de vérité dans la pièce qui, trop souvent, semble le motiver. Beaucoup de grands critiques ont de la colère – elle était là en Pauline Kael, en Lester Bangs – mais les attaques cinglantes d’Armond ne reflètent pas seulement de la colère, mais de la rage. C’est un endroit dangereux à partir duquel écrire.

Il serait réconfortant de voir dans ce triste épisode la défaite amplement méritée d’un troll notoire. Mais ce serait sauter aux conclusions trop vite. Un des principaux corollaires du trollisme est le narcissisme; White savoure présentement ses 15 minutes de gloire, tout en se cloîtrant encore plus profondément dans son fantasme de David vaillant de la plume. Il est devenu le héros de sa propre comédie vulgaire et applaudit sa performance seul, comme il en a l’habitude, sourire moqueur en coin.

À lire aussi :

> Les critiques, ces êtres de chair et de sang…
> La transgression coûteuse d’un critique
> Le vrai visage de l’élitisme culturel
> Le critique a (presque) toujours raison

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