Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Citation du jour’

Vendredi 28 août 2015 | Mise en ligne à 20h45 | Commenter Commentaires (20)

Les femmes désirent-elles faire des films d’action?

Ava DuVernay

Ava DuVernay

Colin Trevorrow, cinéaste de 38 ans qui connaît une fulgurante ascension dans l’industrie, a mis les pieds dans les plats vendredi dernier en suggérant que les femmes n’avaient en général pas le même «désir» que les hommes pour mettre en scène des gros films d’action. Ce commentaire a précédé des propos similaires qu’il a formulés dans le cadre d’un reportage du Los Angeles Times, qui porte sur la nouvelle tendance des studios d’engager des réalisateurs relativement inexpérimentés pour mener à bien leurs blockbusters.

Évidemment, [la situation] est très déséquilibrée, et j’espère qu’elle va changer au fur et à mesure que le temps passe. Mais ça me blesse quand on m’utilise comme un exemple de privilège blanc et masculin. Je connais beaucoup de femmes cinéastes qui sont mentionnées dans ces articles. On leur offre ce genre de films, mais elles choisissent de ne pas les faire. Je pense que ce type de réflexion les fait paraître comme des victimes qui ne reçoivent pas d’opportunités, plutôt que des artistes qui savent très bien quels genres d’histoires elles veulent raconter et quels genres de films elles veulent faire. Pour moi, c’est la réalité.

Trevorrow, auteur du plus gros hit de l’année avec Jurassic World, et futur réalisateur de Star Wars: Episode IX n’avait au préalable réalisé qu’un seul long métrage, la comédie indépendante au budget dans les six chiffres Safety Not Guaranteed. Lorsqu’un internaute lui a demandé sur Twitter si une femme avec un CV similaire aurait eu la même chance que lui, il a répondu en partie :

Je veux croire qu’un cinéaste qui possède à la fois le désir et la capacité de faire un blockbuster obtiendrait l’occasion de faire valoir ses arguments. J’insiste sur le terme «désir» parce que je pense honnêtement qu’il s’agit d’une partie du problème. Beaucoup des meilleures réalisatrices dans notre industrie ne sont pas intéressées à faire une commande de studio. Ces cinéastes ont des approches et des histoires claires qui ne comportent pas nécessairement des super-héros ou des vaisseaux spatiaux ou des dinosaures.

Pour moi, ce ne est pas une simple question d’exclusion au sein d’un système d’entreprise impénétrable. C’est complexe, et cela implique une composante qui je crois est rarement discutée – des niveaux très élevés d’intégrité artistique et créative chez les réalisatrices.

Comme on peut s’en douter, la sortie de Trevorrow n’a pas été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. L’actrice Jaime King (Pearl Harbor), une fan de son Jurassic World, a qualifié ses propos de «regrettables» sur Twitter. La réalisatrice Tanya Wexler (Hysteria) a quant à elle assuré qu’elle a «tout le désir au monde. je tuerais pour faire un blockbuster… je ne peux vous dire à quel point [vos propos] sont naïfs et faux».

Ce n’est pas tout le monde qui a condamné l’argumentaire de Trevorrow. La chroniqueuse du Washington Post Alyssa Rosenberg y décèle une reconnaissance implicite de la force de caractère des femmes à Hollywood.

Je pense que Trevorrow se trompe en prétendant que les réalisatrices ne veulent pas raconter d’histoires qui «impliquent des super-héros ou des vaisseaux spatiaux ou des dinosaures». Mais s’il voulait dire par là que les femmes ne veulent pas utiliser leurs quelques rares occasions dans la chaise du réalisateur pour raconter des histoires écrites par un comité, et spécifiquement conçues pour obtenir un succès commercial maximal, cela sonne davantage comme un compliment qu’une insulte. [...] Sortir un film de franchise selon les standards exigeants – et inflexibles – des studios qui ont des idées très claires sur la façon dont leur propriété intellectuelle devrait être utilisée ressemble moins à un passage dans les ligues majeures, et plutôt à du travail en servitude.

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Rosenberg cite le cas d’Ava DuVernay, qui a récemment abandonné le projet Black Panther que lui avait offert Marvel. La réalisatrice du remarquable Selma a expliqué ce qui a motivé sa décision lors d’une conférence à New York le mois dernier :

À un moment donné, la réponse était «oui», parce que je pensais qu’il y avait une valeur à insérer ce genre d’imagerie dans la culture mondiale : de l’excitation, de l’action, du plaisir, tout cela avec un homme noir dans la peau du héros – ce serait assez révolutionnaire. Ces films Marvel vont partout, de Shanghai à l’Ouganda, et rien de ce que je ferai ne saura atteindre autant gens, donc je trouvais l’idée valable. Mais tout le monde s’intéresse à différentes choses…

Ce sur quoi mon nom est inscrit est significatif pour moi – ce sont mes enfants. C’est mon art. C’est ce qui va vivre après que je sois partie. Il est donc important pour moi que mon travail soit fidèle à qui je suis en ce moment. Et s’il y a trop de compromis, ce ne sera pas vraiment un film d’Ava DuVernay.

Elle ne devrait pas trop s’en faire : après tout, son film de super-héros, elle l’a déjà fait l’an dernier en nous montrant le vaillant Martin Luther King traverser le pont de Selma. Et elle rêve d’ailleurs d’en faire un autre déjà, dans la foulée de la tragédie de Charleston :

La parité dans l’industrie cinématographique est très loin d’être acquise. Les chiffres sont catégoriques : parmi les 600 films les plus lucratifs produits entre 2007 et 2013, moins de 2% ont été réalisés par des femmes. Les raisons de ce déséquilibre sont déprimantes et multiples, et sont recensées dans le captivant court métrage Celluloid Ceilings.

Le film de moins d’une demi-heure est réalisé par Lexi Alexander, qui a démontré que les filles n’ont pas peur de l’action, des explosions et de la violence bédéisée avec son jouissif et malheureusement méconnu Punisher: War Zone (2008).

Signe que la situation est hautement complexe : malgré le fait qu’elle «désire» réaliser un blockbuster, Alexander affirme qu’elle aurait refusé de faire Wonder Woman si Marvel le lui avait demandé. «Trop de poids sur mes épaules», a-t-elle admis l’an dernier. C’est finalement Patty Jenkins (Monster) qui a hérité de la délicate tâche.

À lire aussi :

> La malédiction de Wonder Woman se poursuit
> Selma et le poids disproportionné de l’Histoire

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Mercredi 10 juin 2015 | Mise en ligne à 12h00 | Commenter Aucun commentaire

La sagesse de Hou Hsiao-hsien (et de Joe)

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Un des géants du cinéma d’art et d’essai des 30 dernières années, Hou Hsiao-hsien a fait languir les cinéphiles pendant presque une décennie avant de sortir son dernier long métrage, The Assassin. Une attente qui a valu la peine, du moins d’après les premiers écho critiques, et aussi selon le jury cannois, qui a décerné au cinéaste taïwanais le prix de la mise en scène.

Pour son prochain projet, HHH ne compte heureusement pas nous faire patienter aussi longtemps. Lors d’un séminaire à Bruxelles, il y a deux semaines, il a annoncé qu’il travaillait sur un drame magique contemporain se déroulant dans son pays d’origine. Le film, qui n’a pas encore de titre, racontera l’histoire d’un homme fasciné par les systèmes d’irrigations qui fait la rencontre d’une «déesse de rivière» mélancolique qui réside dans une voie navigable.

La créature mystique sera interprétée par la muse du cinéaste de 69 ans, Shu Qi, qui a notamment incarné le rôle-titre dans The Assassin. HHH a expliqué que l’idée du film lui est venue en observant l’urbanisation rampante à Taïwan, en particulier dans la capitale Taipei, où la construction de routes en asphalte a recouvert de nombreux cours d’eau, qui normalement servaient à irriguer les rizières.

Lors du séminaire, HHH a dit s’inquiéter «qu’il n’y a pas beaucoup de réalisateurs qui sont passionnés par leur métier, avec assez de conviction pour faire des films s’accordant à leurs propres standards», a rapporté le Taipei Times. Il a ajouté que, «pour faire des films ayant une résonance émotionnelle, il faut avoir un sentiment spécial à propos de l’environnement dans lequel on a grandi».

Son commentaire le plus intéressant portait sur l’opacité de son propre cinéma en général, et du personnage interprété par Shu Qi en particulier : «Si vous pouvez le comprendre, profitez-en; et si vous ne pouvez pas, pourquoi ne pas simplement l’apprécier en tant qu’œuvre d’art? Il y a d’infinis types de films. Il suffit de les regarder à votre manière. C’est OK de s’endormir dans la salle si vous y êtes juste entré par curiosité».

The Assassin est un film d’arts martiaux dans la tradition des wuxia, et à première vue détone dans la filmographie de HHH, qui nous a habitués à des drames minimalistes misant sur le plan-séquence et sur le passage du temps. Un reportage sur la production du film à lire dans le New York Times. Voici un extrait:

Les amateurs de cinéma de répertoire asiatique décèleront dans le synopsis du nouveau HHH une certaine similarité avec l’intrigue du palmé Oncle Boonmee (2010) d’Apichatpong Weerasethakul. En effet, les deux films présentent une princesse dans un contexte aquatique; la première étant une sorte de gardienne de la conscience des cours d’eau à l’état sauvage, et l’autre, eh bien, elle s’envoie en l’air avec un poisson-chat…

Le Thaïlandais Weerasethakul, qui suggère amicalement à qui le veut bien de le surnommer «Joe», est également un partisan de l’acceptation du mystère cinématographique. En entrevue au Guardian en 2010, il a dit au sujet de son approche intuitive :

Parfois, vous n’avez pas besoin de tout comprendre pour apprécier une certaine beauté. Et je pense que le film [Oncle Boonmee] fonctionne de la même façon. C’est comme puiser dans l’esprit de quelqu’un. Le mode de pensée est tout à fait aléatoire, sautant ici et là tel un singe. [...] C’est du cinéma ouvert. J’ai ma propre idée de ce que cela signifie, mais la dévoiler pourrait nuire à l’imagination du public.

Joe est revenu cette année à Cannes avec un film tout aussi inclassable, Cemetery of Splendour, présenté dans la section Un certain regard. Son septième long métrage porte sur «des soldats atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil [qui] sont transférés dans un hôpital provisoire installé dans une école abandonnée». Voici la bande-annonce :

Dans une longue entrevue accordée à Mubi, Weerasethakul affirme que Cemetery of Splendour représente pour lui un «retour aux sources» après le succès mondial d’Oncle Boonmee, et qu’il a déclenché des souvenirs de son film le plus acclamé :

Lorsque je l’ai tourné, je me suis rappelé de Syndromes and a Century en termes de sentiments envers… je ne sais pas, le bonheur. Parce que l’intrigue se déroule dans ma ville natale, un endroit que je connais, il y a donc ce sentiment de familiarité. En même temps, même si le film parle de la tristesse et d’oppression, de ne pas savoir si l’on est endormi ou éveillé, et d’être étouffé par cela, par le rêve – malgré tout cela, je ressentais toujours du bonheur en travaillant sur ce film.

Une évaluation de son travail qui rejoint l’idéal créatif exprimé par Hou Hsiao-hsien plus tôt, à propos de l’avantage de connaître et d’aimer l’environnement qu’on dépeint. Et pour ce qui est de «s’endormir dans la salle» sombre, pas de problème non plus, car c’est une expérience qui est intégrée dans la fibre de Cemetery of Splendour. Comme le dit Joe à Mubi: «L’acte de dormir comme un moyen pour s’enfuir. Lorsque vous ne pouvez pas faire face à la réalité, vous devez trouver une autre réalité». Le cinéma comme rêve éveillé.

À lire aussi :

> Oncle Boonmee dans la nuit (américaine)

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Mercredi 17 décembre 2014 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (5)

La (super) citation du jour

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Marvel, ils ont leur truc, et il y a une certaine formule pour tout ce qu’ils font qui semble encore marcher, [mais] combien de fois pouvez-vous dire «Tu vas porter un costume drôle» avec des collants et tout ça?

Cela dure depuis maintenant 20 ans. Oui, on sait tous que les super-héros sont des individus endommagés. Mais peut-être a-t-on besoin de voir un super-héros heureux?

Je me souviens, à l’époque, qu’on reprochait tellement à Batman d’être trop sombre et, maintenant, 20 à 30 ans plus tard, le film ressemble à un léger vaudeville.

Vous pensez qu’on a besoin de plus de films de super-héros? C’est incroyable combien de temps ils durent, et ça devient de plus en plus fort. Un jour, les gens vont s’en écoeurer.

- Tim Burton, le «parrain du film de super-héros moderne», en entrevue à Yahoo

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Un constat qui vient rejoindre celui, plus élaboré, de Mark Harris, dans une brillante (et déprimante) diatribe contre «la dépendance toxique d’Hollywood pour les franchises». Je me retiens de citer le papier en entier. Voici donc deux passages :

L’objectif de l’industrie du cinéma, en 2014, est de créer un sens de l’anticipation dans son public cible qui est si accentué, si nourri, et si constant, que les cinéphiles finissent par ne plus se rendre compte à quel point leurs attentes sont peu fréquemment comblées. [...]

Les plans quinquennaux étaient, pendant longtemps, un anathème pour une industrie qui veut être en mesure de rouler avec tout ce qui est considéré comme la tendance de l’heure. Il y a une dizaine d’années, des observateurs se moquaient de la présomption charrue-avant-les-boeufs du premier studio à saisir une date de sortie quelques années d’avance pour un film qui n’était même pas encore écrit.

Mais ce qui, jadis, semblait clairement être une priorité mal placée, est vu aujourd’hui comme la meilleure des pratiques. La notion que le film (ou même l’idée pour le film) devrait venir en premier est passée date. Il semble maintenant parfaitement raisonnable pour les chefs de studio d’annoncer la taille générale, la forme, et le niveau de bruit du produit avec lequel ils ont l’intention d’inonder le marché à une certaine date; ils s’inquièteront de ce qui remplira la case en cours de route.

À lire aussi :

> De la valeur du super-héros made in USA
> Contre le super-héros «réaliste»

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