Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Citation du jour’

Lundi 4 août 2014 | Mise en ligne à 16h35 | Commenter Commentaires (27)

Les studios acceptent de maintenir la pellicule en vie

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Le discours qui prévaut quant à la balance du pouvoir dans l’industrie du cinéma américain va comme suit: depuis l’implosion du Nouvel Hollywood, à la fin des années 1970, les studios ont repris le contrôle du pouvoir décisionnel. Pour de bon.

On constate cependant que, au cours de la dernière décennie, cette dynamique est en train de s’effriter. Des réalisateurs de la nouvelle génération qui prouvent film après film leur viabilité commerciale rejettent de plus en plus vocalement le statut de laquais des majors, et exigent désormais de ces derniers une oreille de plus en plus attentive.

En janvier, lorsque Warner Bros. a annoncé qu’il devenait le premier studio majeur à définitivement abandonner la pellicule, Christopher Nolan lui a dit : «Pas si vite». Et Warner a obtempéré. Disons qu’on peut se permettre une petite exception pour un «employé» qui nous a enrichi de 3,5 milliards $

Sept mois plus tard, d’autres réalisateurs-vedette, dont Quentin Tarantino, Judd Apatow et J.J. Abrams (qui tourne Star Wars VII sur pellicule), ont demandé à leurs studios respectifs de garantir une alternative à la technologie numérique. Ce souhait, que j’avais relayé à la fin de mon post jeudi, est devenu réalité dès le lendemain.

Warner Bros, Universal, Paramount, Disney et Weinstein Co. ont accepté de signer un pacte avec Kodak garantissant l’achat, sur une base annuelle, d’un total de 450 millions de pieds linéaires de pellicule. Et ce, peu importe la demande réelle de production.

«C’est un certain engagement financier, mais si on s’y était opposé, je pense qu’on n’aurait pas pu regarder nos cinéastes droit dans les yeux», a expliqué le puissant producteur Bob Weinstein qui, du même coup, reconnaît un certain réalignement dans l’équilibre du pouvoir. Money talks ; l’adage s’applique désormais aux deux partis.

Combien de temps durera cette entente? Nul ne le sait. Mais on peut présumer que Nolan se montre un brin optimiste lorsqu’il déclare, en parlant des neuf Oscars remportés par Kodak depuis la fondation de sa branche cinéma en 1889 : «Ces prix sont décernés en reconnaissance des 100 premières années de ce beau travail. Personnellement, je suis très excité pour les 100 années à venir».

Aujourd’hui, un autre cinéaste de renom a prêté sa voix à la caravane pro-pellicule. Martin Scorsese, un naufragé de la Nouvelle Vague des années 1970, qui a connu une renaissance (sinon artistique, certainement commerciale) depuis son association fructueuse avec Leonardo DiCaprio, y est allé d’un vibrant plaidoyer en faveur du support original, que je traduis ici du mieux que je peux :

Il y a beaucoup de noms pour ce que nous faisons – cinéma, longs métrages, images en mouvement. Et… films. On nous appelle réalisateurs, mais le plus souvent on nous appelle cinéastes [filmmakers]. Cinéastes. Je ne dis pas que nous ignorons l’évidence: la HD ne s’en vient pas, elle est ici. Les avantages sont nombreux: les caméras sont plus légères, il est beaucoup plus facile de filmer la nuit, nous avons beaucoup plus de moyens à notre disposition pour modifier et perfectionner nos images. Et, les caméras sont plus abordables: les films peuvent maintenant être faits pour très peu d’argent. Même ceux parmi nous qui tournons encore sur pellicule finissons le travail en HD, et nos films sont projetés en HD.

Donc, nous pourrions facilement nous mettre d’accord que le futur est ici-même, que la pellicule est lourde et imparfaite et difficile à transporter et sujette à l’usure et à la dégradation, et qu’il est temps d’oublier le passé et de dire adieu – vraiment, ça pourrait facilement être fait. Trop facilement.

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Il semble qu’on nous rappelle toujours que le cinéma est, après tout, une business. Mais le cinéma est aussi une forme d’art, et les jeunes qui sont poussés à faire des films devraient avoir accès à des outils et à des matériaux qui étaient les éléments constitutifs de cette forme d’art. Quelqu’un oserait-il de dire aux jeunes artistes de jeter leurs peintures et leurs toiles parce que les iPads sont beaucoup plus faciles à transporter? Bien sûr que non.

Dans l’histoire du cinéma, seul un infime pourcentage des oeuvres comprenant notre forme d’art n’ont pas été tournées sur pellicule. Tout ce que nous faisons avec la HD est un effort pour recréer le look de la pellicule qui, même maintenant, offre une palette visuelle plus riche que la HD. Et, nous devons nous rappeler que la pellicule est toujours le meilleur et le seul moyen pour préserver les films à long terme. Nous n’avons aucune garantie que les données numériques vont durer, mais nous savons que la pellicule oui, si elle est correctement conservée et entretenue.
 
Notre industrie – nos cinéastes – se sont ralliés à Kodak parce que nous savons que nous ne pouvons pas nous permettre de le perdre, de la façon que nous avons perdu tant d’autres bobines de films. Cette nouvelle est une étape positive vers la préservation de la pellicule, la forme d’art que nous aimons.

En 2012, Scorsese a participé au documentaire Side by Side, une captivante exploration de l’impact de l’arrivée de la technologie numérique dans l’industrie. Pour les fans de ce film (dispo sur Netflix), j’aimerais attirer votre attention sur un autre docu au propos similaire, Out Of Print, un regard affectueux sur le cinéma de répertoire New Beverly Cinema de Los Angeles (qui a été acheté par Tarantino en 2007) et sur le futur de plus en plus incertain des projections en 35 mm.

> Avis aux intéressés, vous pouvez maintenant me suivre sur Twitter

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Lundi 10 mars 2014 | Mise en ligne à 19h15 | Commenter Commentaires (22)

Villeneuve : Hollywood a beaucoup à nous apprendre

PRISONERS

L’entrevue de Denis Villeneuve à Tout le monde en parle dimanche m’a fait penser à tous ces «récits merveilleux» que les aristocrates téméraires racontaient à la cour du roi de retour d’un long voyage (en Amérique, en Asie, en Afrique), tout en captivant une audience conquise d’avance avec leurs anecdotes inédites.

Relatant son aventure américaine, le cinéaste québécois a parlé avec bonheur de la production de Prisoners, son excellent et angoissant thriller policier qui a conquis le box-office et la critique. Et puis, il m’a personnellement conquis avec un peu de tough love bienvenu, entremêlé avec un rejet rafraîchissant du cynisme de mise dans le milieu culturel d’ici par rapport à Hollywood :

Chez les Américains, faire du cinéma c’est très très sérieux, il y a quelque chose de vraiment engagé. […] Par rapport aux Américains, on n’a rien à leur envier techniquement… mais, au niveau de la scénarisation, honnêtement, moi je trouve qu’ils ont une plus grande culture de la scénarisation, ils ont plus de connaissances, ils ont plus d’expérience que nous; on a beaucoup à apprendre d’eux autres au niveau de l’écriture scénaristique.

La discussion s’annonçait fort intéressante, mais a étrangement coupé court. Le fou du roi a balayé du revers de la main les préoccupations de Villeneuve en sortant l’argument économique, avant que l’animateur ne change de sujet, au lieu de le relancer avec un logique : «Mais qu’est-ce que Hollywood peut bien apprendre aux scénaristes québécois?»

Je me garde de présumer de la réponse de l’invité-vedette à cette question hypothétique. Sa déclaration quelque peu inconfortable, mais nécessaire, m’a toutefois motivé à fouiller dans mes tiroirs à la recherche de documentations sur le métier de scénariste hollywoodien, et ainsi poursuivre la discussion, de manière aussi tangentielle soit-elle. Voici ce que j’ai retrouvé :

DAMON LINDELOF (Lost, Prometheus, World War Z)

Autant que l’oeuvre de Lindelof est synonyme d’excès à l’hollywoodienne, de surenchère d’effets spéciaux, et de pénibles acrobaties scénaristiques, force est de constater que celui avec qui les fanboys entretiennent une passionnante relation d’amour-haine sait s’exprimer avec intelligence sur l’état de son industrie. Pour preuve, cette fascinante entrevue qu’il a accordée l’année dernière à Vulture sur les «nouvelles règles» de la scénarisation.

Lindelof s’est prêté à l’exercice d’improviser le scénario d’un blockbuster estival au potentiel peu commercial : adapter pour le grand écran la ballade du héros folklorique John Henry, selon WikiPedia «l’un des plus grands “pousseurs d’acier” dans l’effort entrepris au milieu du siècle pour prolonger le chemin de fer vers l’Ouest à travers les montagnes.»

«L’histoire raconte comment, la machine supplantant de plus en plus la force humaine, le propriétaire du chemin de fer achète un marteau à vapeur pour effectuer le travail de ses équipes, en majorité des Noirs. Dans un pari destiné à sauvegarder son emploi et celui de ses équipiers, John Henry défie l’inventeur : John Henry contre le marteau à vapeur. Il gagne, mais, à l’issue du pari, sujet à une crise cardiaque, il décède.»

Voici comment Lindelof s’imagine le pitch pour un tel projet (il développe le récit avec une habileté redoutable plus loin dans l’entrevue) :

Eh bien, je pense que la première chose qui se passerait, c’est que vous vous dites que la partie fondamentale, la plus importante de l’histoire, est qu’il meurt – mais aussi qu’il est victorieux; il bat la machine. C’est le triomphe de l’esprit humain sur la technologie. Mais qui vient à un prix. Et tous les dirigeants de studio diraient: «Absolument. C’est ce que nous aimons au sujet de cette histoire». Deux ébauches de scénario plus tard, quelqu’un dirait: «Doit-il mourir»?

BRIAN KOPPELMAN (Rounders, The Girlfriend Experience, Ocean’s Thirteen)

Allergique aux gourous du scénario, et autres séminaires sur la scénarisation, Koppelman a lancé une réplique via l’application mobile Vine, intitulée Six Second Screenwriting Lesson. Une appellation qui se veut ironique, une «déclaration sur l’absurdité de toute personne qui enseigne à quiconque d’écrire un scénario», a-t-il dit en entrevue à IndieWire en janvier.

Plus qu’un conseil, le premier épisode de sa série sur Vine a pour objectif de jeter les bases de sa mission éducative moderne et anticonformiste : «All screenwriting books are bullshit. All. Watch movies. Read screenplays. Let them be your guide». Parmi les autres astuces (on en dénombre 189 à ce jour), on retient :

11. You don’t need any expert’s opinion to write your story your way. Repeat that.

27. Know this: Whatever your favorite movie is, at some point during the writing of it, the screenwriter felt completely lost.

43. Hey, if you love giant, commercial blockbusters, then that’s what you should try to write. But if you love small, personal films, write those.

65. All the emtions you think you have to suppress to get along in civilized life you can work from when you write.

94. But what if I sit down today and have absolutely nothing to write? Think of the last huge argument you had with someone and write it as a scene.

104. So what’s more important? Inspiration or discipline? Honestly? You need to use 100 percent of both.

119. I love the blue of the sky tonight and the way the yellow is kicking off the streetlamps. And I’m gonna remember it so I can use it sometime when I write a scene

131:

TONY GILROY (MIchael Clayton, State of Play, The Bourne Legacy)

Gilroy reflète le Vine initial de Koppelman dans le premier de ses «10 conseils pour écrire un blockbuster», publié en octobre dernier sur le site de la BBC :

ALLEZ AU CINÉMA : «Je ne crois pas qu’il y a quoi que ce soit que vous pouvez apprendre dans des cours ou dans des livres [de scénarisation]. Vous avez regardé des films depuis que vous êtes né. Vous avez rempli votre vie avec des récits… et de la nourriture. C’est déjà solidement ancré en vous.»

J’aime bien aussi le conseil no. 7, qui a particulièrement retenti chez l’ancien busboy en moi:

TROUVEZ UNE JOB : «J’ai passé six ans à travailler dans un bar, tandis que j’essayais d’apprendre à écrire des scénarios. Si vous voulez écrire, si vous êtes un jeune écrivain et personne ne vous connaît, trouvez une job qui vous paie un le plus d’argent pour le moins d’heures, de sorte que vous avez le plus de temps pour écrire.»

LEM DOBBS (Dark City, The Limey, Haywire)

«Edward Ford» est un titre sacré dans le milieu. Le premier scénario de Dobbs, qu’il a écrit en 1979 à l’âge de 19 ans, est largement considéré comme le meilleur scénario à n’avoir jamais été porté à l’écran. Dans ce reportage de Slate, on compare le légendaire projet maudit à rien de moins que The Great Gatsby, «cette autre grande oeuvre américaine sur le désir et l’échec».

Le récit tourne autour d’un cinéphile obsessif compulsif – il rédige des tonnes de fiches sur les films qu’il a vus, et sur son expérience en salle; il est une sorte de «IMDb analogue» – qui débarque à Los Angeles dans l’espoir de devenir acteur. Après 30 ans de tentatives, Edward Ford – tout comme Edward Ford – voit toutes les portes se refermer devant lui.

Slate révèle que des réalisateurs de la trempe de David Lynch, Terry Zwigoff et Steven Soderbergh, et des acteurs comme Woody Harrelson, John Lithgow, John Ritter, William Hurt, Crispin Glover et, tout récemment, Michael Shannon, ont tous déjà démontré leur intérêt par le passé. Mais le destin persiste dans son intransigeance : Edward Ford semble bel et bien condamné à croupir dans les limbes de la pré-production pour l’éternité.

> Le scénario à lire dans son intégralité

BEN HECHT (Notorious, His Girl Friday, Scarface)

Surnommé le «Shakespeare de Hollywood», Hecht (1894–1964) est néanmoins mort «frustré et morose», apprend-on dans ce post du New Yorker publié en octobre dernier. Il fut peut-être le scénariste le plus prolifique et le mieux payé de son époque, il n’a jamais approuvé le système qui le faisait vivre.

Dans son mémoire A Child of the Century, Hecht ne cache pas sa vive amertume pas rapport à l’industrie (sentiment partagé par Lem Dobbs, d’ailleurs, dans cette entrevue-fleuve) y allant de quelques flèches bien acérées, comme : «Un film n’est jamais meilleur que l’homme le plus stupide qui s’y rattache».

Ou : «Sur les mille écrivains se démenant dans l’industrie, il y a à peine une cinquantaine d’hommes et femmes d’esprit et de talent… Pourtant, curieusement, il n’y a pas beaucoup de différence entre le produit d’un bon écrivain et celui d’un mauvais. Ils doivent tous se mettre au pas.»

Hecht a connu le succès en 1927, vers la fin de la période du muet, dès son premier scénario officiel. Il s’agissait d’un traitement de 18 pages inspiré de son travail de journaliste aux faits divers, et qui ne présentait aucun héros vertueux, juste des méchants.

Lorsque Hecht a vu le résultat final, un long métrage de 80 minutes intitulé Underworld, il a été consterné d’apprendre que le réalisateur Josef von Sternberg «avait injecté une dose de sentimentalité en montrant un gangster donner la charité à un mendiant après avoir volé une banque». Il a demandé à ce que l’on retire son nom du générique, requête qui lui fut refusée. Quelques mois plus tard, il devint le premier récipiendaire de l’Oscar du Meilleur scénario.

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Jeudi 13 février 2014 | Mise en ligne à 0h30 | Commenter Commentaires (5)

La citation du jour

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Bien que je dise que je ne suis pas aussi cérébral que par le passé, je suis toujours totalement obsédé par la forme. Je me dois d’être en accord avec ceux qui disent que mon approche de la narration est «froide». Je ne suis pas un bon conteur, et je n’aime pas le cinéma pour sa valeur de divertissement. Je n’ai pas besoin d’être diverti quand je vais voir un film. Pour moi, le divertissement est tout ce qui se trouve à l’extérieur: la réalité est un divertissement.

C’est pourquoi mes films sont un peu secs et froids et tout semble avoir été assemblé avec une machette. Je suis désolé de dire qu’il n’y a pas assez de cœur dans ce que je fais – mais il y a tant de cinéastes dans le monde qui font tout avec leur cœur, alors pourquoi devrais-je me sentir obligé de le faire?

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Pour Vic + Flo, je me suis principalement demandé :

«Puis-je raconter une histoire allant dans cette direction – une histoire d’amour intime – et puis bang, aller dans cette autre direction et faire un film de vengeance? Ai-je le droit de faire ça? Et pourquoi devrais-je même l’essayer?»

J’aime le fait que je ne peux pas plaire à tout le monde, parce que cela signifie que j’ai essayé quelque chose. Le langage cinématographique sera toujours plus important pour moi que le divertissement.

- Denis Côté, en entrevue à Hammer To Nail la semaine dernière (le site semble malheureusement défectueux ; le lien est indisponible depuis quelques jours. J’ai glané l’extrait sur l’agrégat Movie City News).

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