Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Cinéma québécois’

Vendredi 15 mai 2015 | Mise en ligne à 13h00 | Commenter Aucun commentaire

Le court (et l’entrevue) du week-end : Surveillant

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À l’occasion du long week-end, nous avons droit à deux courts métrages pour le prix d’un. Surveillant et Mi niña mi vida, les deux derniers films de Yan Giroux, forment un beau bloc de cinéma d’une quarantaine de minutes qui privilégie une mise en espace réfléchie et une chorégraphie visuelle élaborée. Les deux récits sont situés dans des lieux vastes et en plein air, mais tout à la fois régis par des démarcations bien définies.

Mi niña mi vida – qui rempote à coup sûr la palme du meilleur accessoire en peluche de l’histoire du court québécois – se déroule dans un parc d’attractions, dont la joie nominale et la recherche de sensations fortes sont neutralisés par l’allure désabusée du protagoniste. Il en va de même pour son homologue dans Surveillant, qui erre dans un autre type de parc, public celui-là. Ce garçon maigrichon, qui flotte dans son T-shirt en guise d’uniforme, ne semble résolument pas à sa place, et tente de combattre la monotonie et même les dangers liés à sa fonction du mieux qu’il peut.

Malgré la description que j’ai faite de ces deux courts, il n’est pas question ici d’oeuvres se complaisant dans une sorte de misérabilisme noble qui a accaparé une bonne partie du cinéma alternatif québécois depuis belle lurette, pour le meilleur et souvent pour le pire. Les notions de solitude et d’anxiété sont ici contrebalancées par de fines touches d’humour sec qui ramènent le discours dans la sphère de la comédie humaine, qui rejettent la voie commode du pathos absolu; nous sommes peut-êtres tous condamnés, d’accord, alors aussi bien en rire.

J’ai rencontré le particulièrement sympathique Yan Giroux il y a environ un mois dans un bar du centre-sud, pour une discussion qui a duré environ une heure, et qui s’est largement poursuivie une fois l’enregistreuse éteinte. Je retranscris ici, presque dans l’intégralité, sa portion de notre échange.

QUI SURVEILLE QUI?

J’ai travaillé un été au parc Dufresne, à Sherbrooke. Je n’avais pas une personnalité autoritaire. Je n’étais pas nécessairement intimidé, mais le groupe était clairement plus fort que moi. Eux, c’était leur territoire. Malgré moi, j’étais pris dans une dynamique de pouvoir.

J’aime beaucoup intégrer le titre du film dans le paysage, que le titre naisse du contexte. En ayant le nom «surveillant» écrit sur le chandail, c’est une façon de présenter le titre. Et en l’appelant juste Surveillant, tu ne sais pas qui surveille qui. C’est «surveillant» le nom, mais peut-être est-ce aussi «surveillant» le verbe? Qui porte un regard sur qui?

Il y a des écrivains qui sont capables de fantasmer des histoires des autres, se servent beaucoup de leur imagination ; moi je suis plus dans l’observation, je viens de la poésie – toute mon adolescence j’écrivais de la poésie. Je ne sais pas pourquoi, mais cet événement-là [gardien de parc] a subitement refait surface, 10 ans plus tard, en m’apparaissant comme parfaitement ambigu pour évoquer plusieurs idées sur des dynamiques de pouvoir, de territoire, créer des tensions, du suspense, sans à avoir à trop dramatiser la situation… C’est pas quelque chose que je traînais avec moi ; quand je l’ai vécu, je ne me suis pas dit : «Ça, c’est tellement intense, un jour ça va être une film!». Le lieu, aussi, est très cinématographique : avec ses passages, des endroits surélevés, sa track de chemin de fer…

Ce qu’il y a dans le film, ce ne sont pas des trucs que j’ai vécus précisément. Je me suis basé sur des sensations d’un été complet, et j’ai transformé ça en une journée, surtout centrée sur l’apprentissage du surveillant. Je me souviens de ma première journée, le gardien de parc plus vieux, qui faisait mon training, il me disait que d’habitude, il ne voyait pas des jeunes de mon âge (18 ans) surveiller ce parc-là, parce qu’il était trop rough. C’est au cœur d’un quartier défavorisé, beaucoup de parents vont y déposer leurs enfants pour la journée, et les jeunes créent leur propre écosystème : c’est vraiment LEUR parc. Fait que d’habitude, c’est des gardiens plus expérimentés qui réussissaient à les discipliner. Des adolescents qui s’ennuient, ça ne manque jamais d’imagination pour faire des mauvais coups.

QUESTIONS DE MASCULINITÉ

J’ai essayé que le film ne soit pas trop manichéen. Le surveillant est un étranger, pris au mauvais endroit au mauvais moment. Eux, c’est pas qu’ils veulent lui faire mal, ils s’amusent avec lui comme un chat s’amuse avec une souris. C’est une bonne vieille dynamique territoriale, très primaire ; il n’y a même pas de mauvaises intentions. À la limite, si le surveillant avait été un mâle alpha, il ne se ferait pas harceler, mais il n’y aurait pas de film non plus.

Je travaille souvent sur la masculinité dans mes films, j’essaie de présenter des modèles qui ne sont pas classiques, où l’histoire se construit sur le parcours du personnage face à l’adversité. Si, habituellement, le mâle réussit à vaincre, dans mes films le résultat est plus ambigu. Il apprend quelque chose, mais il n’en sort jamais victorieux ou indemne.

CERCLES

Dans Surveillant c’était une thématique claire, un des thèmes principaux. Le cercle pour visuellement identifier des ensembles, c’est deux solitudes qui se confrontent, à une intersection où il y a une confrontation. Il y a l’idée aussi du quotidien de ces jeunes-là qui tourne en rond. Et aussi la routine d’un gardien de parc, qui tourne en rond quand il fait ses rondes.

Pendant le tournage de «Surveillant» - Photo : Olivier Laberge

Pendant le tournage de «Surveillant» - Photo : Olivier Laberge

Dans Mi niña mi vida, j’ai essayé de m’en sortir un peu. Alors que dans Surveillant, les mouvements circulaires sont régis par la caméra, ici les mouvements sont stimulés par la mécanique (La «Ronde», la grande roue, le carrousel, etc.), ce qui contribue à l’isolement du personnage.

On a loué La Ronde. Je n’avais pas beaucoup de budget d’éclairage, mais on a mis notre budget dans la location et dans la figuration. C’était vers la fin de l’année, donc c’était ouvert juste le week-end. Il y a des scènes qu’on a faites avec le vrai public, le dimanche, et le lundi on avait La Ronde à nous tout seuls…

«BELLES SURPRISES»

Je suis un peu pris dans un piège où ma signature de réalisateur basée sur le plan-séquence engendre une certaine lourdeur de production, nécessite beaucoup d’argent… – mais j’aime l’ampleur, j’aime quand il y a beaucoup d’humains dans mes plans, parce que justement ça me permet de ne pas tout le temps être centré sur le personnage principal. Je trouve ça important de montrer une diversité de corps, divers individus. Ça participe à la vie d’un film. Et ça crée des belles surprises.

Par exemple, d’un point de vue esthétique, dans le premier plan du film, il y a un jeune qui est en avant-plan. Il est très naturel, parle à un ami, et il pointe vers quelque chose. Mais dans le cadre, son doigt et son bras sont parfaitement composés – ils deviennent une diagonale qui traverse l’écran. Il a improvisé ça seulement sur une prise et je suis sûr que si j’avais voulu le faire exprès, ça n’aurait jamais aussi bien fonctionné.

CASTING (NON) PROFESSIONNEL

Mon acteur principal est coiffeur dans la vie. Les auditions n’ont pas été faciles, mais il avait la vibe que je cherchais ; il n’avait pas besoin de jouer, il l’avait dans les yeux. Il avait une histoire compliquée avec sa blonde, avec son fils. Mais il y avait une scène, quand il parle au téléphone, qu’il n’avait jamais réussie à faire correctement durant les répétitions. Par contre, après l’avoir tournée, il m’a dit qu’il s’est empêché de voir son fils pendant trois semaines pour pouvoir brailler devant la caméra. Pour se mettre dans le mood, il écoutait une chanson, et ça l’amenait émotionnellement à la bonne place, et au moment de faire l’appel, il n’avait qu’à penser à son fils, et ça sortait. C’est un non professionnel très pro finalement.

DE NELLIGAN À BAZIN

Je viens de Sherbrooke. Mon père travaillait dans une usine de pâtes et papiers, et ma mère est technicienne en laboratoire dans un hôpital, donc la culture ce n’était pas au cœur de la famille du tout. J’ai été élevé aux sports, j’ai fait tous les sports du monde : soccer, tennis, handball, ski, vélo, natation, karaté, patinage artistique… J’ai juste pas fait de hockey parce que c’était trop cher. Vers 14 ans, en plein dans mon angoisse adolescente, le sport ne répondait plus à ma quête de sens, si on veut. Et puis j’ai découvert la poésie ; Émile Nelligan, Tony Tremblay, Yves Boisvert… Moi je voulais être poète sur le BS, c’était mon plan de carrière!

Je ne connaissais pas le cinéma du tout, c’est arrivé plus tard, quand je suis arrivé à Montréal, au cégep, et je suis devenu passionné. Dans mon premier projet de film, dans le cours de comm, la prof définit les rôles. Là je vois «réalisateur», et je me dis, «Je veux pas faire ça, c’est trop de job». Sauf que c’est moi qui trouve le texte, je suis très impliqué dans la conception… Mais sur le plateau de tournage, je suis caméraman, et je réalise que ce n’est pas moi qui décide. Et c’est là que je comprends pourquoi il faut être réalisateur!

Durant cette période, je travaillais dans un vieux club vidéo miteux sur Parc, près de la Boîte Noire Laurier. Il était tellement vieux, qu’il y a avait plein de films de répertoire, plein! J’étais tout seul comme commis, et je passais mon temps à regarder des films sur la job. Mes goûts étaient assez «classique cégepien» ; je trippais David Lynch, Apocalypse Now, Hiroshima, mon amour, qui était mon film-culte.

J’ai été refusé à Concordia, en Film Production. Ça m’a mis en furie. J’ai des amis pour qui j’ai écrit leurs lettres d’applications qui ont été pris, et pas moi. J’étais un nerd super arrogant. Je venais de gagner un concours intercollégial de littérature, j’avais gagné meilleur étudiant à Brébeuf, et je venais de gagner un stage chez Bos, une agence de publicité. C’était inconcevable dans mon esprit que je me fasse refuser. Donc je suis rentré à l’UQAM, en comm. Après un an, je suis allé en France, en échange, à Aix. J’y ai étudié en cinéma. Les Français voulaient vraiment apprendre à faire, et moi j’étais très content d’apprendre à penser, découvrir des théoriciens comme Bazin et Deleuze. L’année que j’ai passée là-bas, ça a vraiment été déterminant pour la suite des choses.

VJ EXPÉRIMENTAL

YG_portrait_medQuand je suis revenu, j’ai lâché l’UQAM et j’ai fondé ma compagnie de pub, ALT Productions, à 21 ans, avec Jérôme Couture. L’idée c’était que, avec les profits, on allait pouvoir financer nos films. On n’avait pas envie d’attendre après les subventions. Et, aussi, on faisait des visuels dans les resto-bars… On est parti de rien ; on avait un contrat de 500 $ à deux par semaine, et on a lâché l’université là-dessus, en se disant : «C’est notre chance». Il faut vraiment avoir 21 ans pour faire ça! Je me disais qu’à travers ces contrats j’allais pouvoir approfondir mon approche visuelle du cinéma expérimental «le VJying ce n’est pas narratif, on va aller filmer des choses organiques!…». Je trippais Grandrieux, et tout ça. Finalement, t’arrive au bar, et ils te disent : «Ouais, ça manque de totons ton affaire». J’étais très naïf…

Malgré ça, on a réussi à faire de l’argent après quelques années. Ça a financé mon premier documentaire, mon premier court, puis j’ai fait un second documentaire après. En tout j’ai fait trois longs métrages documentaires – qui sont des œuvres peu vues, qui n’ont pas tourné beaucoup en festival. Dans la même époque, j’ai fait deux courts autofinancés, et puis deux courts financés par la SODEC, tous de fiction.

PAS SI FROID QUE ÇA À SUNDANCE

Mes documentaires ont une approche assez intense – je travaille beaucoup sur le concept de la durée. Le premier, qui a été distribué aux États-Unis, c’était sur l’identité cubaine ; il essaie à la fois d’être un film à thèse et un docu formaliste. Ensuite il y a eu Élégant, sur le groupe Chocolat, et un film sur l’identité française tourné à Marseille. Je faisais des choix esthétiques drastiques, mais en même temps je les assumais pleinement, j’étais prêt à vivre avec le fait qu’ils ne soient pas beaucoup vus. Mais cela dit je n’avais aucune reconnaissance du milieu. Et donc avoir Surveillant sélectionné à Sundance, ça a été une tape dans le dos qui a fait beaucoup de bien, un immense soulagement.

Une des réactions les plus intéressantes que j’ai eues à propos de Surveillant, c’était après une projection à Salt Lake City, et je n’y étais même pas. Ce matin-là, j’étais dans la «villa» de Robert Redford, une sorte de salle de réception au pied d’une montagne de ski, en compagnie de tous les autres réalisateurs du festival. Une tradition qui se répète à chaque année à Sundance. C’est donc ma productrice, Annick Blanc, qui était là. Après la projection, un jeune s’est levé et a dit, «J’ai vraiment aimé le film. Moi j’étais un bully quand j’étais jeune, et ça m’a permis de comprendre l’impact de mes actions».

Le film a été récupéré – c’est un grand mot – sous l’angle de l’intimidation. Et j’étais surpris. Je pensais que c’était un film très formaliste, mais en fait le public s’est vraiment attaché au récit. En même temps, j’avais peur que les émotions ne passent pas, que j’avais fait quelque chose de froid, mais finalement beaucoup de gens se sont identifiés au personnage et m’ont parlé de l’histoire du film. Ça a été une grande révélation et une belle récompense après plusieurs années à travailler sur ce projet.

> La page Vimeo de Yan Giroux

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Il y a un fameux adage dans le milieu du cinéma qui suggère d’éviter, dans la mesure du possible, de tourner avec des enfants ou des animaux. Pour son troisième court métrage, Hervé Demers à fait fi de cet avertissement. En fait, il a même augmenté les enchères : son film met en scène des enfants non professionnels, ainsi que des animaux exotiques, et un autre qui est sauvage. Le tout filmé dans le rude hiver québécois.

Cela dit, Les adieux de la Grise ne reflète aucunement un quelconque chaos qu’auraient pu engendrer les contraintes susmentionnées. Bien au contraire, il s’en dégage une impression de calme méditatif; on peut dire que cette oeuvre portant sur une épreuve initiatique de l’enfance est aussi douce et réconfortante que la laine de l’alpaga qui incarne le rôle-titre.

L’aspect documentaire de cette fiction d’une quinzaine de minutes est tout à fait souhaité par son cinéaste. Il a passé en audition quelque 20 familles issues du monde rural, avant d’arrêter son choix sur les Petit, résidants de la municipalité de Saint-Bonaventure, près de Drummondville. C’est au gré des discussions avec ses acteurs novices qu’il a peaufiné son scénario, qui s’inspire librement d’une nouvelle de Lionel Groulx.

Les adieux de la Grise a été présenté dans environ 75 festivals nationaux et internationaux, et a été élu parmi les 100 meilleurs vidéos de 2014 par le site Vimeo. Hervé Demers, qui travaille également dans le milieu de la mode, est en train de compléter son quatrième court, Le nom que tu portes, un drame explorant le thème de la filiation, et mettant en vedette l’acteur d’origine ukrainienne Sasha Samar et son fils Vlace.

J’ai rencontré Hervé Demers dans un bar du quartier Villeray, il y a environ un mois, le soir d’une tempête de neige plutôt dense tout à fait appropriée pour l’occasion.

CINÉASTE ZEN

Mon tout premier court, j’avais 26 ans, et j’ai été invité à Tokyo pour recevoir un prix. Le monsieur qui m’a décerné le prix, c’était le président de l’association des directeurs de la photographie du Japon. Il avait travaillé avec Ozu. Et moi je le rencontre, tout jeune de même, et ça a fait ma vie. Ozu, je dirais qu’il est un des piliers de mon amour pour le cinéma. Des fois, je trouve que j’ai une sensibilité de vieux japonais, dans ma façon de faire épurée, une volonté de rendre dans sa plus simple expression des formes plus complexes, d’aller vers l’essentiel, de ne pas beurrer épais.

Mon premier film, Sur la terre comme au ciel, je n’avais pas nécessairement de récit structuré en tête. Je me suis endetté pour acheter une caméra vidéo, et je me suis rendu à l’Île d’Orléans pour filmer. J’ai trouvé un arbre au milieu d’un champ ; il y avait quelque chose dans ce paysage qui m’inspirait un récit. Ça raconte l’histoire d’un agriculteur de 82 ans qui perd sa femme. C’est devenu quelque chose d’hyper personnel. Notamment, ma grand-mère est décédée pendant le tournage. J’ai voulu lui rendre hommage en l’intégrant dans le récit.

CINÉPHILIE VIDÉO

Je viens des arts visuels à la base. Je me nourrissais beaucoup des écrits de Bill Viola, qui est un pionnier de l’art vidéo. Je pense qu’il est un des plus grands penseurs de l’image. J’ai vu quelques installations de lui à New York, et ça fait partie des expériences esthétiques les plus riches que j’ai vécues. Il réfléchit beaucoup à la durée de l’image et à son impact sur la conscience. Son livre Reasons for Knocking at an Empty House a beaucoup influencé ma façon de concevoir l’image et le son.

À l’Université Laval, je n’avais pas eu de cours sur comment faire des films, j’étudiais l’histoire et la théorie. Je m’abreuvais comme un damné de tout ce qui était Criterion, commentaires audio, des lectures sur des cinéastes que j’aimais… Je n’ai jamais beaucoup côtoyé le milieu culturel, mes parents ne font pas de métier qui se rapportent à ça : mon père travaillait dans le transport, ma mère était brigadière scolaire. Je n’ai pas grandi là-dedans, c’est vraiment l’éducation qui m’a amené là, et la rencontre de professeurs-clé. Surtout au cégep, il y en a un qui m’a fait découvrir à la fois Chris Marker, Bresson, Antonioni, et j’en redemandais!

DES ADIEUX

Il y a quelque chose de très beau qui se produit dans la tête d’un enfant quand il y a cette prise de conscience du concept de la mortalité. S’il s’agit d’un animal, ce n’est pas un grand drame, plus une réalisation, mais elle est fondamentale. Tu gagnes une certaine maturité. On comprend le concept de la mortalité seulement après l’attachement ; il doit d’abord y avoir un attachement affectif sur une bonne période, et après l’absence instantanée de cet être-là. Souvent, en bas âge, c’est l’animal de compagnie.

Hervé Demers pendant le tournage. - Photo fournie par hervedemers.com

Hervé Demers pendant le tournage. - Photo fournie par hervedemers.com

LE TERROIR REVISITÉ

Les adieux de la Grise, à la base, c’est une nouvelle de Lionel Groulx qui se passe sur une terre de Vaudreuil au début du 20e siècle. Une famille qui grandit et évolue autour d’un cheval qui fait toutes les tâches à la ferme – le transport, le labour – il est la source de la subsistance de leurs vies. Il est même témoin des premiers amours… À la fin de sa vie, parce que le cheval n’est plus capable de travailler, la famille doit s’en débarrasser. Il y a une aura un peu misérabiliste typique de la littérature du terroir. Aujourd’hui Lionel Groulx a mauvaise presse, on le traite de raciste, d’antisémite, etc. Mais quand j’ai lu sa nouvelle, je trouvais qu’il avait une vision quand même assez moderne de l’animal ; il portait un regard noble sur une bête de somme.

À partir de là, j’ai construit un scénario avec mes collaborateurs qui conserve une résonance avec le texte de Groulx, avec cet héritage littéraire qui n’est plus vraiment à la mode, pour jeter les bases d’un regard neuf sur le Québec rural d’aujourd’hui ; qu’est-ce qu’il est devenu, quels sont ses nouveaux symboles. On a transformé l’animal, on en a pris un qui est au Québec depuis seulement sept ans : l’alpaga. Un animal déraciné, qui se retrouve dans un environnement qui lui est complètement étranger. Il y a quelque chose d’ironique au sens où c’est un animal de montagne, et nous on l’a filmé au Centre-du-Québec, où c’est la plaine absolue. Il a peut être chaud avec sa laine, mais l’alpaga déteste le vent, qui est très présent dans la plaine.

QUATRE HEURES AVEC UN LOUP

Ç’a été de loin la plus grosse dépense du film. Mais je ne pouvais pas m’en passer. C’est une compagnie qui s’appelle Ciné-Zoo, en Estrie, qui est dirigée par Jean Cardinal. Il entraîne des animaux pour le cinéma et la télé. La scène du loup, il y a à peu près 40% de ce que j’avais planifié qui est là. Le reste c’est des surprises très agréables. On l’a tourné à deux caméras en même temps, en quatre heures. C’est la séquence que j’appréhendais le plus, et finalement c’est celle qui a probablement été la mieux exécutée. J’ai eu beaucoup plus de mal à gérer les classes d’élèves…

C’est clair que ce film est né d’une obsession pour Au hasard Balthazar, qui est pour moi un des plus beaux films de tous les temps. Je voulais donner aux animaux une dimension quasi-anthropomorphique dans leur façon de réagir, et d’interagir. Les humains, on a une fascination profonde pour les animaux, parce qu’ils nous ressemblent vraiment, et on a de tout temps projeté plein de concepts sur eux pour s’expliquer le monde.

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> Le site officiel de Hervé Demers

> Sa page Vimeo

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Vendredi 23 janvier 2015 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Un commentaire

Le court (et l’entrevue) du week-end : Éclat du jour

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Les films sur les épreuves de l’enfance, il y en a à la tonne. Dans bien des cas on a droit à un portrait mielleux de «l’innocence de la jeunesse». Dans d’autres, réaction allergique à tout cet angélisme, on démasque le démon qui se cache derrière un visage si pur. Si ces deux approches disparates partagent un trait commun, c’est bien un point de vue à hauteur d’adulte, avec les inévitables leçons de vie qui s’ensuivent. Parce qu’être petit au cinéma, que ce soit dans un mélodrame ou un film d’horreur, c’est plus souvent qu’autrement un prélude pour devenir adulte, ou du moins un moyen pour comprendre le monde des grands avec un regard de biais. Presque jamais une fin en soi.

Éclat du jour aborde le sujet en question mais opère dans un autre registre. L’«épreuve» ici n’a pas d’explication. On ne connaît pas tout à fait sa cause non plus, et sa conséquence est au mieux ambigüe. L’action est observée par un protagoniste d’une dizaine d’années et, ce qu’il y a d’original dans le traitement, est que le réalisateur se refuse d’intervenir dans sa psyché, préférant laisser parler le mystère. C’est ce qui rend cette vision de l’expérience de l’enfance d’autant plus authentique, qui permet de lier le particulier à l’universel, et qui laisse de la place à l’identification; parce que nos souvenirs les plus intenses sont ceux qu’on comprend le moins.

Éclat du jour est un cauchemar éveillé baignant dans une lumière de rêve. Un véritable délice pour les yeux, entre autres. Avant de se lancer dans la réalisation, Ian Lagarde s’est spécialisé dans la photographie et la direction photo, ses passions premières. Il a notamment filmé Vic + Flo ont vu un ours de Denis Côté. Il a connu du succès dès son premier court métrage, Vent solaire (2010), qui lui a valu le prix du meilleur réalisateur au festival REGARD à Saguenay. Éclat du jour, quant à lui, s’est distingué à Slamdance, y récoltant le prix du jury pour un court de fiction, en janvier dernier.

J’ai eu la chance de m’entretenir avec Ian Lagarde, le mois dernier. On a parlé un peu de ses films, mais l’entrevue a vite dévié vers d’autres sujets fascinants, dont les Raëliens, la place du cinéma de genre au Québec, mon héros Werner Herzog, ainsi que Le Club des 100 Watts

AUTOBIOGRAPHIQUE

Le ralenti ce n’est pas pour faire cool, pour faire cute : quand quelque chose de dramatique se passe, quand tu te sens menacé, quand tu vis une extase, le monde à tendance à ralentir. Quand ça m’est arrivé, je me sentais comme un spectateur… On se tenait tous ensemble dans une banlieue assez cossue, à St-Lambert. Et moi je venais de Greenfield Park qui à l’époque était pas mal moins cossu. On est allé chez un petit gars à Lemoine, qui lui était frustré contre sa mère – il y a des rumeurs qu’il se faisait battre, mais rien de confirmé. Il nous ouvre la porte, exactement comme dans le film, il met de la musique et se met à tout casser. Et mes amis rentrent comme s’ils savaient que tout ça allait se passer. Et moi je ne comprends pas pourquoi on essaie de démolir l’appart du gars qui a le moins d’argent de toute l’école ; je me sentais bien plus proche de lui en terme de classe que des autres. C’est du défoulement, se défouler de quoi? Fouille moi.

SECTES

Les sectes m’ont toujours fasciné. Que ce soit les religions ou autre. Je ne suis pas baptisé et j’ai toujours regardé ça de l’extérieur. Je suivais des cours de morale depuis le primaire et à un moment donné je suis devenu tanné de me faire dire : «La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres». En secondaire 5, j’ai choisi un cours qui portait sur toutes les religions, et je me suis intéressé aux Raëliens. Je suis allé à une conférence de Raëliens, avec un chaperon de la secte qui nous guidait. Je trouve ça assez inoffensif: que des adultes consentants veulent se crosser en gang, j’ai rien contre ça.

Quand j’étais petit j’allais au Salon du livre, dans la section New Age, et me demandais : Qu’est-ce qui fait que tu sais que les choses se passent comme ça? Que t’as sept enveloppes angéliques sur ton corps, que si ton aura est brune ça veut dire ça, si elle est rouge ça veut dire ça. Comment peux-tu être aussi catégorique sur le mystère? Les réponses m’ont toujours déçu. S’il y a un réel mystère, avec un M majuscule, il est irréductible à une explication, à un système, à une religion. L’acte de foi, tu peux pas t’obstiner contre ça. L’expression anglaise est parfaite : leap of faith. Comme un saut dans la foi; t’abandonne la raison. Comment peux tu t’obstiner avec quelqu’un qui a abandonné la raison? Eh bien tu peux pas.

Pour revenir à la conférence de Raëliens, on a vu une vidéo super malaisante, avec une fille qui dit : «Avant je n’avais pas d’amis, maintenant j’ai une famille». Tu peux pas avoir d’illustration plus claire du besoin d’appartenance. En même temps, je ne les juge pas. Quand j’ai fait Vent solaire, je me suis inspiré de la gang de Heaven’s Gate, qui se sont acheté des costumes et des souliers Nike neufs pour leur «transfert». Sur YouTube – et c’est traumatisant – t’as leur Final Exit Statements; tu vois que c’est des gens intelligents, mais vulnérables à l’os. C’est tout le temps ça.

INFLUENCES

Je dis tout le temps Herzog. Il me fait capoter. Herzog c’est un vrai romantique, dans le sens où il met tout le temps l’humain contre la nature, l’humain qui conquiert la nature. Ce que j’aime de Herzog c’est la différence entre Into the Wild et Grizzly Man. Le premier c’est un film hyper romantico-quétaine, mais en même temps admirable; le gars, ça m’inspire ce qu’il fait. Mais il n’y a pas de second degré. Alors que Grizzly Man – as-tu vu sa fameuse entrevue dans Burden of Dreams, qui est rendue célèbre aujourd’hui? [En imitant la voix de Herzog] : «Nature is struggle, it’s conflict, it’s obscene it’s perpetual death». Il n’idéalise rien ni personne! Il s’intéresse à l’irrationnel. Et ça, ça m’intéresse mille fois plus.

C’est quoi Fitzcarraldo? C’est un gars qui veut mettre un opéra dans le fin fond de l’Amazone. Et tout le monde lui dit: «T’es fou!». Mais on ne comprend jamais vraiment pourquoi il veut faire ça; il n’y a pas un flashback qui le montre quand il était petit et qu’il trippait sur l’opéra… J’ai hâte que les gens comprennent que le social-réalisme c’est un genre au même titre que les films de genre. Et j’ai hâte qu’on comprenne ça au Québec.

Ian Lagarde -  Photo : Yannick Grandmont

Ian Lagarde - Photo : Yannick Grandmont

RECETTES

Je n’ai rien contre le social-réalisme. J’adore Haneke. Il y a beaucoup de chefs-d’œuvres québécois social-réalistes. Mais c’est que ça a fait école. C’est comme si c’était la seule voie du cinéma d’auteur. Comme si c’était la seule forme pertinente. Et c’est n’importe quoi. Nos exemples de cinéma de genre au Québec… j’aurais de la misère à en trouver un intéressant. Le problème c’est que ceux qu’on a essayé de faire dans les 10 dernières années, c’est de la copie de ce qui se fait à Hollywood. Il y quelqu’un qui a déjà dit lors d’une conférence à Concordia : «If you can’t beat them, join them». Ce qu’il voulait dire : leur recette fonctionne, on devrait faire pareil. Le problème c’est que même eux ne font plus ça. Partir avec l’idée d’imiter des films à succès c’est complètement illusoire. Ça n’existe pas. C’est la mort du cinéma si tu penses que tu vas répliquer des recettes.

Et puis ce même conférencier disait : «Vous savez, l’ouvrier, quand il rentre chez eux, après sa journée de travail, tout ce qu’il veut c’est s’asseoir, s’ouvrir une bière, pis pas se poser de questions». Et ça m’avait mis en furie. Je lui ai dit : «L’ouvrier, eh bien c’est mon père, et il a fait en sorte que je ne regarde pas les films de marde que tu fais». L’affaire c’est que, ce qu’il dit, c’est un sentiment répandu, et ça m’avait rendu fou. Comme si il n’y avait pas des gens d’Outremont qui ne veulent pas des fois se mettre à off, et comme s’il n’y avait pas des ouvriers qui ont envie de voir autre chose.

Il y a Forcier qui faisait des films de genre cool, qui se permettait un genre de réalisme poétique. Jean-Claude Lauzon, aussi, avec Léolo… Je jouais dans Le Club des 100 Watts quand j’étais petit, avec Maxime Collin. Et la même année qu’il a joué dans Léolo [le rôle-titre], j’ai joué dans Au nom du père et du fils. Cette année-là je me faisais abuser par un curé, et lui se crossait dans un foie. On était dans le sous-sol de TVA, où se tournaient les 100 Watts, pis on se disait : «Esti qu’ils sont fuckés les adultes de nous faire faire des affaires de même!».

CATHARSIS

Pour Éclat du jour, les réactions étaient polarisées. Et ça me rassure. Ce qui m’a étonné c’est que les gens ont trouvé ça rough. Moi je trouve pas ça rough! C’est pas l’Éthiopie, c’est pas la guerre, c’est pas de l’abus… C’est humain, c’est une catharsis. Il ne faut pas surestimer ça. C’est pas nécessairement désolant, c’est plus un passage obligé. Si tu ne passes pas par là, c’est comme un complexe d’Oedipe irrésolu. Je pense que t’as manqué quelque chose si tu ne fais pas le cave un peu dans la vie. En fait tu vas virer en tueur en série ou, je sais pas, c’est sûr que ça va aller mal si tu fais pas le cave un jour!

Ce qui m’intéresse dans le film c’est la question : Veux-tu être spectateur ou acteur? Et qu’est-ce que tu fais dans ce temps-là? Tu regardes ta vie passer, ou tu la vis? Cette catharsis m’intéresse beaucoup plus que le jugement moral. J’en ai rien à câlisser de la morale. C’est pour ça que cette équation émotion + psychologie = profondeur, je trouve que c’est tellement réducteur. C’est comme si l’émotion et la psychologie avaient le monopole de la profondeur. C’est pas vrai. Tu peux faire un film hyper détaché, sans aucune psychologie, sans aucune émotion, et ça va te faire réfléchir bien plus que quelque chose qui te donne tout cru dans la bouche.

Ian Lagarde : Sur VimeoSite officiel

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