Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Cannes’

Lundi 19 septembre 2016 | Mise en ligne à 17h30 | Commenter Commentaires (73)

Xavier Dolan et «la culture du trollisme»

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C’est curieux tout de même, remporter le prix le plus prestigieux de sa carrière pour l’oeuvre la moins bien reçue par la critique de sa carrière. Et, de surcroît, pour le film que l’on considère comme étant le «le plus beau» de sa propre filmographie. C’est ce qui est arrivé à Xavier Dolan en mai dernier lorsqu’il est monté sur la scène du Palais des Festivals pour y cueillir son Grand Prix pour Juste la fin du monde.

Précisons tout de même que «la critique» n’a pas entièrement descendu son sixième long métrage. Certaines publications françaises se sont même montrées très enthousiastes, Le Monde parlant de son film le «plus abouti, son plus fort à ce jour». (Consultez d’autres extraits ici).

Mais ça se gâte du côté des médias anglophones. En effet, à part le Guardian, pratiquement toute la communauté critique qui s’exprime dans la langue de Shakespeare s’est montrée au mieux déçue, au pire, insultée (Variety qualifie le film «d’insupportable»). L’agrégat Metacritic octroie au film un triste 48% – la pire note qu’a récoltée le réalisateur québécois jusque-là était de 67%, pour Tom à la ferme; sa meilleure, 83%, pour J’ai tué ma mère.

Au lendemain de la projection cannoise, Dolan a dénoncé en entrevue au Guardian la twitterisation de l’opinion, tendance à laquelle semble succomber l’élite du journalisme culturel. Il y voit «une sorte de préjudice immédiat, et une culture de la haine, dans laquelle le festival semble s’enfoncer».

Quatre mois plus tard, il admet à la Gazette toujours souffrir des réactions critiques négatives, et plus encore de l’attitude de certains «trolls» américains qui continuaient à s’en prendre à lui après la fin du festival. «C’était si personnel et si cruel. Quand je suis revenu ici après Cannes, j’étais dans un état de choc. Quelque chose s’est brisé et je ne pense pas que ça pourra jamais se réparer», a-t-il confié à Brendan Kelly.

Parlant d’Américains, Dolan est en train de tourner son premier film en langue anglaise, The Death and Life of John F. Donovan, qui comprend quelques vedettes hollywoodiennes : Jessica Chastain, Natalie Portman, Susan Sarandon et Kathy Bates. C’est un Britannique, cependant, qui incarne le rôle-titre : Kit «Jon Snow» Harington. L’intrigue porte sur «une vedette de télé américaine qui est victime d’un coup monté par le système médiatique américain». (Plus de détails ici).

Dolan a affirmé à Kelly jeudi dernier qu’il ne se voyait pas «présenter un film comme celui-ci à Cannes». Il poursuit : «Certains éléments sont très semblables à ce que j’ai vécu à Cannes, et j’ai peur que les gens y voient un projet de revanche. Excepté que je l’ai écrit il y a cinq ans (avec Jacob Tierney)».

Il est revenu sur ses paroles (ou, plutôt, nuancé ses propos) hier, via son compte Instagram :

«Par souci de clarté suite à plusieurs articles et pour contrecarrer la distorsion : je ne soumettrai pas John F. Donovan à Cannes parce que nous tournons jusqu’en juin 2017. Les films appartiennent à tous une fois lâchés dans le monde, et peuvent être aimés ou non, voilà bien une chose que l’on sait. Chaque individu, chaque humain réagit différemment à la confrontation. La culture de la détestation ne devrait pas être du reste une part inextricable de l’expérience critique, mais puisque nous vivons dans une ère où l’on ne peut les dissocier, c’est aussi le droit d’un artiste de choisir des trajectoires différentes sans prêcher par la revanche ou la frustration. Je préfère concentrer mes forces et énergies sur la création, et non la réaction. Je suis infiniment reconnaissant envers le Festival de Cannes et ni critique ni amertume d’une critique en particulier ne me dissuaderont d’y soumettre un film.»

Il est venu le temps d’admettre que moi-même j’ai participé à la soi-disant «culture du trollisme» qui fut dirigée envers le cinéaste de 27 ans. J’ai fait savoir publiquement que je n’approuvais pas son argumentaire pour rebuter un critique qui avait été peu tendre envers son film, plus spécifiquement envers l’une de ses actrices. Dans son entrevue au Guardian, Dolan a affirmé :

«Si le gars qui donne cinq étoiles à Creed et quatre étoiles et demie à Fast and the Furious dit que Marion Cotillard est ennuyeuse dans mon film, eh bien c’est vraiment la fin du monde». Avant de conclure «And you wonder what the fuck he’s doing here».

Ma réaction, qui ne fut pas des plus habiles (et qui d’autant plus était entachée d’une coquille), suggérait qu’il s’est planté en tentant de délégitimer les compétences du critique en question, puisque Creed est génial. J’ai insinué que Dolan n’a pas vu le film, et qu’il présumait qu’il s’agissait d’une oeuvre intrinsèquement inférieure à un film présenté en compétition officielle au festival le plus prestigieux de la planète.

Erreur : il a vu Creed, et l’a même «beaucoup aimé» (pour ensuite présumer à son tour que, moi, je n’avais pas lu la critique en question). Sa réponse m’a valu une avalanche d’insultes «personnelles et cruelles». Si son objectif était que je goûte (en partie) au trollisme qu’il a vécu, il a réussi haut la main.

Il reste que je n’ai toujours pas bien saisi l’intention de son analogie (aimer Creed et ne pas aimer la performance de Cotillard, est-ce vraiment un choc apocalyptique?). Et puis, lors de son discours de remerciements, j’ai eu une sorte de réponse, qui à vrai dire me satisfait pleinement. «Plus je grandis, plus je réalise qu’il est difficile d’être compris, et, paradoxalement, je me comprends moi-même et je sais maintenant qui je suis.»

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Mercredi 10 juin 2015 | Mise en ligne à 12h00 | Commenter Aucun commentaire

La sagesse de Hou Hsiao-hsien (et de Joe)

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Un des géants du cinéma d’art et d’essai des 30 dernières années, Hou Hsiao-hsien a fait languir les cinéphiles pendant presque une décennie avant de sortir son dernier long métrage, The Assassin. Une attente qui a valu la peine, du moins d’après les premiers écho critiques, et aussi selon le jury cannois, qui a décerné au cinéaste taïwanais le prix de la mise en scène.

Pour son prochain projet, HHH ne compte heureusement pas nous faire patienter aussi longtemps. Lors d’un séminaire à Bruxelles, il y a deux semaines, il a annoncé qu’il travaillait sur un drame magique contemporain se déroulant dans son pays d’origine. Le film, qui n’a pas encore de titre, racontera l’histoire d’un homme fasciné par les systèmes d’irrigations qui fait la rencontre d’une «déesse de rivière» mélancolique qui réside dans une voie navigable.

La créature mystique sera interprétée par la muse du cinéaste de 69 ans, Shu Qi, qui a notamment incarné le rôle-titre dans The Assassin. HHH a expliqué que l’idée du film lui est venue en observant l’urbanisation rampante à Taïwan, en particulier dans la capitale Taipei, où la construction de routes en asphalte a recouvert de nombreux cours d’eau, qui normalement servaient à irriguer les rizières.

Lors du séminaire, HHH a dit s’inquiéter «qu’il n’y a pas beaucoup de réalisateurs qui sont passionnés par leur métier, avec assez de conviction pour faire des films s’accordant à leurs propres standards», a rapporté le Taipei Times. Il a ajouté que, «pour faire des films ayant une résonance émotionnelle, il faut avoir un sentiment spécial à propos de l’environnement dans lequel on a grandi».

Son commentaire le plus intéressant portait sur l’opacité de son propre cinéma en général, et du personnage interprété par Shu Qi en particulier : «Si vous pouvez le comprendre, profitez-en; et si vous ne pouvez pas, pourquoi ne pas simplement l’apprécier en tant qu’œuvre d’art? Il y a d’infinis types de films. Il suffit de les regarder à votre manière. C’est OK de s’endormir dans la salle si vous y êtes juste entré par curiosité».

The Assassin est un film d’arts martiaux dans la tradition des wuxia, et à première vue détone dans la filmographie de HHH, qui nous a habitués à des drames minimalistes misant sur le plan-séquence et sur le passage du temps. Un reportage sur la production du film à lire dans le New York Times. Voici un extrait:

Les amateurs de cinéma de répertoire asiatique décèleront dans le synopsis du nouveau HHH une certaine similarité avec l’intrigue du palmé Oncle Boonmee (2010) d’Apichatpong Weerasethakul. En effet, les deux films présentent une princesse dans un contexte aquatique; la première étant une sorte de gardienne de la conscience des cours d’eau à l’état sauvage, et l’autre, eh bien, elle s’envoie en l’air avec un poisson-chat…

Le Thaïlandais Weerasethakul, qui suggère amicalement à qui le veut bien de le surnommer «Joe», est également un partisan de l’acceptation du mystère cinématographique. En entrevue au Guardian en 2010, il a dit au sujet de son approche intuitive :

Parfois, vous n’avez pas besoin de tout comprendre pour apprécier une certaine beauté. Et je pense que le film [Oncle Boonmee] fonctionne de la même façon. C’est comme puiser dans l’esprit de quelqu’un. Le mode de pensée est tout à fait aléatoire, sautant ici et là tel un singe. [...] C’est du cinéma ouvert. J’ai ma propre idée de ce que cela signifie, mais la dévoiler pourrait nuire à l’imagination du public.

Joe est revenu cette année à Cannes avec un film tout aussi inclassable, Cemetery of Splendour, présenté dans la section Un certain regard. Son septième long métrage porte sur «des soldats atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil [qui] sont transférés dans un hôpital provisoire installé dans une école abandonnée». Voici la bande-annonce :

Dans une longue entrevue accordée à Mubi, Weerasethakul affirme que Cemetery of Splendour représente pour lui un «retour aux sources» après le succès mondial d’Oncle Boonmee, et qu’il a déclenché des souvenirs de son film le plus acclamé :

Lorsque je l’ai tourné, je me suis rappelé de Syndromes and a Century en termes de sentiments envers… je ne sais pas, le bonheur. Parce que l’intrigue se déroule dans ma ville natale, un endroit que je connais, il y a donc ce sentiment de familiarité. En même temps, même si le film parle de la tristesse et d’oppression, de ne pas savoir si l’on est endormi ou éveillé, et d’être étouffé par cela, par le rêve – malgré tout cela, je ressentais toujours du bonheur en travaillant sur ce film.

Une évaluation de son travail qui rejoint l’idéal créatif exprimé par Hou Hsiao-hsien plus tôt, à propos de l’avantage de connaître et d’aimer l’environnement qu’on dépeint. Et pour ce qui est de «s’endormir dans la salle» sombre, pas de problème non plus, car c’est une expérience qui est intégrée dans la fibre de Cemetery of Splendour. Comme le dit Joe à Mubi: «L’acte de dormir comme un moyen pour s’enfuir. Lorsque vous ne pouvez pas faire face à la réalité, vous devez trouver une autre réalité». Le cinéma comme rêve éveillé.

À lire aussi :

> Oncle Boonmee dans la nuit (américaine)

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Vendredi 5 juin 2015 | Mise en ligne à 12h00 | Commenter Commentaires (20)

Kung Fury : hommage démentiel au «80s Action»

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Sous son vernis de prestige solennel, et derrière le glamour de ses tapis rouges VIP, le Festival de Cannes est capable d’afficher un esprit badin fort bienvenu. C’était le cas le mois dernier avec la projection en première mondiale d’un court métrage suédois complètement débile intitulé Kung Fury.

Le synopsis fourni par la Quinzaine des réalisateurs, sélection parallèle du festival dans laquelle le film a été sélectionné :

Détective à la police de Miami et adepte des arts martiaux, Kung Fury entreprend un voyage dans le temps depuis les années 80 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Son objectif : tuer Adolf Hitler, alias “Kung Führer”, et venger son ami tué par le leader nazi. Un problème technique va le conduire jusqu’à l’époque Viking.

Cette description, aussi colorée soit-elle, ne rend pas tout à fait justice à l’audace de cet hommage au cinéma de gros bras des années 1980. Kung Fury c’est une surenchère de virilité kitsch combinée à des scènes d’action et des effets visuels si absurdes qu’ils font passer Commando pour du Bresson.

Et pourtant, malgré la facture sarcastique de l’entreprise, la démarche de ses créateurs n’est pas mue par des pulsions narquoises; on ne ressent pas une volonté de se distancier du genre pour mieux pouvoir s’en moquer, le film témoigne au contraire d’une véritable affection pour le 80s Action.

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Kung Fury est le projet de David Sandberg, réalisateur de pubs et de vidéoclips dans sa Suède natale. Il a découvert la culture pop américaine dans son enfance grâce à des VHS d’émissions comme Teenage Mutant Ninja Turtles et Thundercats. Dès l’âge de 17 ans, alors qu’il se gavait de films mettant en vedette les Schwarzenegger, Van Damme, Stallone et autres Chuck Norris, il s’est mis en tête qu’il allait imiter ses héros un jour.

Comme la plupart des réalisateurs ambitieux d’aujourd’hui qui n’ont à peu près pas de contacts dans l’industrie, Sandberg s’est tourné vers Kickstarter pour lever des fonds. Grâce à sa délicieuse prémisse incluant nazisme et arts martiaux, il a réussi à amasser 680 000 $. Le concept a notamment attiré Jorma Taccone, ancien membre de Saturday Night Life qui a fini par incarner Hitler, ainsi qu’un de ses idoles, David Hasselhoff, qui s’est rendu en Suède pour y tourner un vidéoclip qui allait se transformer en redoutable outil promotionnel.

Après sa sélection à Cannes, Kung Fury a attiré l’attention d’Hollywood. Sandberg y a rencontré David Katzenberg, fils du fondateur de DreamWorks Jeffrey Katzenberg, qui l’a mis en contact avec Tyler Burton Smith, un scénariste de jeux vidéo américain qui réside en Finlande. Les deux hommes sont en train de rédiger le script d’un long métrage basé sur Kung Fury; l’histoire sera réinventée mais demeurera cependant dans le même univers.

On espère que la nouvelle version saura garder l’esprit do it yourself de l’original, qui a été fait avec des bouts de ficelle, et presqu’entièrement tourné dans un studio vétuste muni de greens screen. Dans le making-of du film, Sandberg explique que le budget était si serré que la production ne pouvait se procurer qu’un seul uniforme de policier, et qu’il a fallu un habile travail de compositing afin de créer l’illusion d’un poste de police relativement crédible.

Enfin, côté casting, je ne vois pas qui d’autre que Sandberg lui-même pour assurer le rôle-titre à nouveau. Avec sa gueule de jeune premier, sorte de mélange entre le Ralph Macchio de Karate Kid, le Ryu de Street Fighter et le Barry Pepper de… pas mal tout ce qu’il a fait, il personnifie un pastiche plus qu’achevé du héros du 80s Action – moins les bras gonflés. Et que dire de sa voix de mâle alpha, qui ferait assurément rougir le Batman de Christian Bale!

Kung Fury est un véritable blockbuster du web. Mis en ligne jeudi dernier, il compte déjà près de 13 millions de vues, c’est-à-dire presque autant que True Survivor

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