Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Cannes’

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Que serait le Festival de Cannes sans un bon vieux scandale? Un scandale salace en particulier – le premier du genre date sans doute de 1954, alors que Robert Mitchum se dandinait sur la plage avec une actrice italienne en désir d’attention à moitié nue sur la plage (elle fut renvoyée du festival et s’enleva la vie peu de temps après). Cette année, c’est au tour de François Ozon de provoquer les esprits avec une déclaration controversée, à propos des moeurs sexuelles féminines, dans le cadre de la promotion de son 14e long métrage, Jeune et Jolie, présenté en sélection officielle.

Le prolifique cinéaste français (Huit femmes, Swimming Pool), qui se réclame d’un certain cinéma de genre intello chabrolien, s’est entretenu lundi avec une journaliste du Hollywood Reporter. Le question-réponse prend une tournure conflictuelle vers le milieu de la discussion, une rare cassure avec la forme généralement proprette de ce type d’exercice mené par une publication de l’industrie.

Q : Les hommes et les femmes semblent avoir différentes réactions au film [qui raconte un an dans la vie d'une ado de 17 ans qui choisit de se prostituer].

R : Je pense que les femmes comprennent mieux le film que les hommes. Je pense que les hommes ont peur parce c’est comme : «Oh mon Dieu! Tout ça se trouve dans la tête d’une femme?». Mais je pense que les femmes peuvent vraiment se lier avec cette fille parce que beaucoup de femmes fantasment de se prostituer. Ce qui ne veut pas dire qu’elles le font, mais être payé pour une relation sexuelle est quelque chose de patent dans la sexualité féminine.

Q : Pourquoi pensez-vous que c’est un désir? Je ne crois vraiment pas que ce soit le cas.

R : Je crois que c’est le cas parce que la sexualité est complexe. Je pense que d’être un objet dans la sexualité est quelque chose de très évident vous savez, d’être désiré, d’être utilisé. C’est le genre de passivité que les femmes recherchent. C’est pourquoi la scène avec Charlotte Rampling est très importante, parce qu’elle dit que la prostitution est un fantasme qu’elle a toujours eu mais qu’elle n’a jamais eu le courage d’accomplir. Elle était trop gênée.

Q : Comment en êtes vous venu à cette conclusion qu’il s’agit d’un thème dans la sexualité féminine?

R : C’est la réalité. Vous parlez avec plusieurs femmes, vous parlez avec des psys, tout le monde le sait. Bon, peut-être pas les Américains!

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Sentant le dérapage arriver à grande vitesse, la journaliste a sagement choisi de changer de sujet avec la question suivante, mais on peut deviner que ces deux-là ne deviendront pas amis Facebook de sitôt… Ozon a peut-être voulu faire dans la provoc, briser publiquement un tabou, confronter les Américains à leur puritanisme hypocrite, mais j’ai bien peur qu’il a plutôt gonflé le stéréotype du franchouillard arrogant, pervers et phallocrate.

Ses propos ont vite fait grincer des dents certaines féministes, comme le rapporte ce post de Libération, avec une petite pointe d’humour bienvenue en amont :

L’ambassade des États-Unis ne s’est pas encore offusquée de ces propos, en revanche les déclarations de François Ozon ont fait réagir Laurence Rossignol, l’une des quatre porte-parole du PS, sur Twitter : «Toutes des putes – au moins dans leur tête. Mr Ozon, pourriez vous assumer vos fantasmes et ne pas nous les attribuer?» Les Femen ont, elles, décidé de remettre «la palme d’or du connard 2013 à François Ozon». Au moins le réalisateur ne repartira pas de Cannes les mains vides.

De la porno numérique

Pour demeurer dans la thématique du scandale cannois et de la sexualité inconfortable, je propose de passer du côté de Nymphomaniac, le projet très attendu et potentiellement explosif de Lars Von Trier, qui se penche sur «la vie érotique d’une femme depuis l’âge de zéro jusqu’à 50 ans». Le mauvais garçon danois, banni de la Croisette en 2011 en raison de son infâme tirade pro-Hitler, est en train d’apporter les touches finales à son diptyque, qui aura sa première mondiale dans son pays natal aux alentours de Noël.

nymphomaniac-posterThe Hollywood Reporter (encore) a croisé lundi une de ses productrices, Louise Vesth, qui a révélé des détails intéressants sur la conception du film. Grand cas a été fait au cours de la dernière année autour des scènes de sexe «totales» qui seraient interprétées par des vedettes, notamment Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgard, Shia LaBeouf et Uma Thurman. Ce ne sera finalement pas tout à fait le cas. Vesth a dit que la technologie jouera un rôle inédit dans les ébats à l’écran :

«Nous avons filmé les acteurs qui prétendent avoir du sexe et ensuite nous avons eu recours à des doublures, qui avaient réellement du sexe, et en post-production nous avons superposé numériquement les deux. Donc, au-dessus de la taille ce sera la vedette, et en-dessous de la taille ce seront les doublures».

La productrice, qui a commencé à collaborer avec LVT à partir de Manderlay (2005), a affirmé que le réalisateur allait utiliser des éléments graphiques expérimentaux dans ses deux films, comme la double exposition et l’imposition de mots et de symboles par-dessus l’action dans le cadre de sa narration. Un acheteur qui a vu des séquences préliminaires a dit de cette technique qu’elle était «révolutionnaire… comme rien que j’ai jamais vu».

Louise Vesth espère que LVT va briser le silence public qu’il s’est imposé depuis le scandale à Cannes. «Lars a tout mis là-dedans. Ça parle de religion, de Dieu, de philosophie. Il y a tant de chose à dire sur ce film. J’espère qu’il change d’avis et commence à donner des entrevues de nouveau». Elle n’est pas la seule.

À lire aussi :

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Au début des années 1970, Alejandro Jodorowsky s’est forgé une réputation de grand manitou du cinéma psychédélique grâce à deux films inclassables, El Topo (1970) et La montagne sacrée (1973), qui ont passablement nourri les séances de minuit d’à travers le monde. Malgré une importante renommée au sein de la communauté underground, sa production cinématographique n’a jamais connu de véritable envolée; il n’a réalisé que sept long métrages depuis 1968, dont un, The Rainbow Thief (1990), qu’il renie.

Mais Jodorowsky n’a pas dit son dernier mot. Le cinéaste chilien d’origine ukrainienne de 84 ans – il est aussi dramaturge, auteur de BD, lecteur de tarot, historien et psychothérapeute – est de retour après une absence de près d’un quart de siècle avec La Danza de la Realidad (La danse de la réalité), présenté en première mondiale samedi à la Quinzaine des réalisateurs. La description qu’on trouve sur le site de la section parallèle du Festival de Cannes :

«M’étant séparé de mon moi illusoire, j’ai cherché désespérément un sentier et un sens pour la vie.» Cette phrase définit parfaitement le projet biographique d’Alejandro Jodorowsky : restituer l’incroyable aventure et quête que fut sa vie. Le film est un exercice d’autobiographie imaginaire. Né au Chili en 1929, dans la petite ville de Tocopilla, où le film a été tourné, Jodorowsky fut confronté à une éducation très dure et violente, au sein d’une famille déracinée. Bien que les faits et les personnages soient réels, la fiction dépasse la réalité dans un univers poétique où le réalisateur réinvente sa famille et notamment le parcours de son père jusqu’à la rédemption.

La réception critique de La Danza de la Realidad est pour l’instant largement positive. Le toujours fiable Scott Foundas, qui écrit désormais pour Variety, relève des similarités avec les films les plus personnels de Fellini, notamment l’auto-réflexif 8 1/2 et le baroque Amarcord. The Guardian, pour sa part, conclut sa critique quatre étoiles en disant : «Le réalisateur fait ses adieux à son passé et à son enfance, et peut-être au monde. C’est un spectacle désarmant.»

En entrevue au Los Angeles Times, Jodorowsky, qui dit avoir voulu avec son nouveau film «guérir son âme», s’est défendu d’avoir fait avec La Danza de la Realidad son chant du cygne : «Les gens ont des préjugés à propos de mon âge. Ils pensent que vous devenez un idiot. Mais d’avoir plus d’années nous rend plus sage. Ils disent que je suis vieux, mais pour moi, 84 ans c’est jeune. Je pense que je peux faire quatre ou cinq autres films. Je ne suis pas pressé».

Le film qui aurait pu changer le cinéma populaire

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La carrière cinématographique de Jodorowsky peut autant se définir par les projets qui n’ont pas abouti que par ceux qui se sont concrétisés. En 2009, je rapportais avec enthousiasme qu’il préparait un «film de gangsters métaphysique» intitulé King Shot, qui devait mettre en vedette Nick Nolte, Asia Argento, Udo Kier et Marilyn Manson dans le rôle d’un pape vieux de 300 ans, avec David Lynch à la production. Quelques mois plus tard, je parlais de Abel Cain, une «suite spirituelle» à El Topo inspirée librement du fameux récit biblique. Rien de cela ne risque de voir le jour, le peu conventionnel Jodorowsky ayant tendance à effrayer les producteurs. «Ils ont peur, ils pensent que c’est trop surréaliste, trop bizarre», a-t-il dit à propos des tractations autour de King Shot. Et de rajouter : «Je veux faire un film qui va perdre de l’argent».

Le plus regrettable de ses projets inaboutis se doit d’être sa tentative d’adaptation du roman de science-fiction épique Dune. Entreprise «don quichottesque» qui a fait l’objet d’un documentaire de Frank Pavich, également présenté samedi à la Quinzaine. Le film, qui a mijoté deux ans en pré-production au coût de plusieurs millions de dollars, devait mettre en vedette Orson Welles et Mick Jagger, en plus de bénéficier de collaborateurs de choix dont le peintre surréaliste Salvador Dali, le bédéiste Moebius, le maître des effets visuels Douglas Trumbull (2001: A Space Odyssey, Blade Runner), le scénariste Dan O’Bannon (Alien) et le designer H.R. Giger (Alien), dont on peut voir des croquis pour Dune ici. Ah oui, j’oubliais, Pink Floyd devait composer la bande originale…

On connaît la suite: c’est finalement David Lynch qui hérita du projet, avec les tristes conséquences qu’on connaît. On peut dire que le destin n’est pas toujours le meilleur arbitre de la qualité… Quoiqu’il n’y a rien de plus facile que de poser un jugement a posteriori. Dans le docu de Pavich, on peut voir Nicolas Winding Refn, grand admirateur de Jodorowsky auquel il a d’ailleurs dédié son Drive, y aller d’une théorie provocante. Le cinéaste danois, dont le très attendu Only God Forgives est en lice pour la Palme d’or, suggère que si Dune avait été produit, et était devenu un hit au box-office à la place de Star Wars, cela aurait changé le cours du cinéma populaire.

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Pour revenir à l’entrevue du Los Angeles Times, Jodorowsky offre sa conception iconoclaste du pouvoir et de l’état du cinéma. Selon lui, les films «de tête» ne devraient pas seulement stimuler les visions psychédéliques, mais carrément supplanter le désir des drogues. Il poursuit :

Je demande au cinéma tout ce que je peux demander à un livre sacré: Bible, Coran, Torah. Les films étaient l’espoir de la culture humaine. Les surréalistes pensaient que c’était le véritable nouvel art du début du siècle, mais maintenant c’est le pire. La première maladie c’est le producteur, et la deuxième maladie ce sont les stars. Ils tuent l’art, ces grands, grands égos démesurés qui ne croient en rien… [La technologie numérique] crée des images scientifiques, très claires, avec de la couleur comme une peinture. Vous voyez un tigre dans un film et vous n’avez aucune émotion parce que vous savez que ce n’est pas vrai. Vous admirez la technique, mais vous ne croyez pas qu’il y a un danger.

La bande-annonce de La Danza de la Realidad (aucune date de sortie n’est connue pour l’instant) :

La bande-annonce de Jodorowsky’s Dune :

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Samedi 15 décembre 2012 | Mise en ligne à 15h45 | Commenter Commentaires (6)

Le court du week-end : Meeting Woody Allen

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Voici un bien curieux court métrage, dont j’ai découvert l’existence en lisant la rencontre entre Woody Allen et Jean-Luc Godard, racontée par Roger Ebert dans son excellente autobiographie. Au fait, j’ai d’abord découvert que les deux hommes s’étaient rencontrés pour un des films les plus étranges de Godard, King Lear (1987), dans lequel Allen joue «M. Alien». Ce dernier confie au critique :

Norman Mailer a écrit le scénario? Eh bien, il n’y avait pas de scénario du tout le jour que Godard m’a filmé. J’ai travaillé une demi journée. Je me suis complètement mis dans ses mains. Il a tourné au Brill Building, travaillant très peu, juste Godard et un caméraman, et il m’a demandé de faire l’idiot, ce que j’ai fait parce que c’est Godard. C’était une des expériences les plus absurdes de ma vie. Je serais étonné si je n’étais autre chose que parfaitement insipide (on peut voir un extrait de sa performance ici).

Il se montrait très élusif quant au sujet du film. Il a d’abord dit que ça parlerait de l’écrasement du Learjet sur une île. Ensuite il a dit qu’il voulait interviewer tous ceux qui ont fait King Lear, de Kurosawa au Royal Shakespeare. Ensuite il a dit que je pouvais dire ce que je voulais. Il joue l’intellectuel français très bien, avec la barbe mal rasée et un certain caractère vague. D’un autre côté, quand je suis arrivé pour le tournage, il portait un pyjama, une robe de chambre et des pantoufles, tout en fumant un gros cigare. J’avais l’étrange impression d’être dirigé par Rufus T. Firefly.

Assez fascinant comme anecdote. Le film semble avoir été complètement improvisé depuis le début, avec Ebert rappelant qu’il a vu, à Cannes, la serviette de table sur laquelle le producteur Menahem Golan (le grand manitou du 80s Action) a signé un contrat avec Godard (avec une faute dans son nom), lui promettant un scénario de Norman Mailer, ainsi qu’Orson Welles dans la peau de King Lear et Woody Allen dans celle du fou du roi. Le réalisateur de Citizen Kane n’a en fin de compte pas participé au film, tandis que le fameux romancier a fait une apparition devant la caméra aux côtés de sa fille Kate. Le casting, des plus hétéroclites, comporte également Julie Delpy, l’angélique Dominique dans Trois Couleurs : Blanc; Molly Ringwald, vedette des mélos d’ados de John Hughes; Burgess Meredith, le coach de Rocky; Léos Carax, qui a fait un retour remarqué au cinéma cette année avec Holy Motors, et Godard lui-même.

Pour revenir au court, intitulé Meeting Woody Allen (1986) – ou Meetin’ WA – il a dû avoir été produit peu avant le tournage de King Lear. C’est une rencontre improbable entre deux titans à lunettes, iconoclastes chacun à leur manière; ils discutent de la vie, de leur rapport au cinéma et aux autres cinéastes, avec Godard y allant de ses typiques fioritures expérimentales dans la mise en scène et le montage, tout en faisant référence (musicalement surtout) à l’oeuvre de son interlocuteur, qui était alors à son sommet, venant de sortir son plus bel accomplissement en carrière, Hannah and Her Sisters.


Meetin' WA (1986) par Tomsutpen

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