Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Cannes’

Mercredi 10 juin 2015 | Mise en ligne à 12h00 | Commenter Aucun commentaire

La sagesse de Hou Hsiao-hsien (et de Joe)

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Un des géants du cinéma d’art et d’essai des 30 dernières années, Hou Hsiao-hsien a fait languir les cinéphiles pendant presque une décennie avant de sortir son dernier long métrage, The Assassin. Une attente qui a valu la peine, du moins d’après les premiers écho critiques, et aussi selon le jury cannois, qui a décerné au cinéaste taïwanais le prix de la mise en scène.

Pour son prochain projet, HHH ne compte heureusement pas nous faire patienter aussi longtemps. Lors d’un séminaire à Bruxelles, il y a deux semaines, il a annoncé qu’il travaillait sur un drame magique contemporain se déroulant dans son pays d’origine. Le film, qui n’a pas encore de titre, racontera l’histoire d’un homme fasciné par les systèmes d’irrigations qui fait la rencontre d’une «déesse de rivière» mélancolique qui réside dans une voie navigable.

La créature mystique sera interprétée par la muse du cinéaste de 69 ans, Shu Qi, qui a notamment incarné le rôle-titre dans The Assassin. HHH a expliqué que l’idée du film lui est venue en observant l’urbanisation rampante à Taïwan, en particulier dans la capitale Taipei, où la construction de routes en asphalte a recouvert de nombreux cours d’eau, qui normalement servaient à irriguer les rizières.

Lors du séminaire, HHH a dit s’inquiéter «qu’il n’y a pas beaucoup de réalisateurs qui sont passionnés par leur métier, avec assez de conviction pour faire des films s’accordant à leurs propres standards», a rapporté le Taipei Times. Il a ajouté que, «pour faire des films ayant une résonance émotionnelle, il faut avoir un sentiment spécial à propos de l’environnement dans lequel on a grandi».

Son commentaire le plus intéressant portait sur l’opacité de son propre cinéma en général, et du personnage interprété par Shu Qi en particulier : «Si vous pouvez le comprendre, profitez-en; et si vous ne pouvez pas, pourquoi ne pas simplement l’apprécier en tant qu’œuvre d’art? Il y a d’infinis types de films. Il suffit de les regarder à votre manière. C’est OK de s’endormir dans la salle si vous y êtes juste entré par curiosité».

The Assassin est un film d’arts martiaux dans la tradition des wuxia, et à première vue détone dans la filmographie de HHH, qui nous a habitués à des drames minimalistes misant sur le plan-séquence et sur le passage du temps. Un reportage sur la production du film à lire dans le New York Times. Voici un extrait:

Les amateurs de cinéma de répertoire asiatique décèleront dans le synopsis du nouveau HHH une certaine similarité avec l’intrigue du palmé Oncle Boonmee (2010) d’Apichatpong Weerasethakul. En effet, les deux films présentent une princesse dans un contexte aquatique; la première étant une sorte de gardienne de la conscience des cours d’eau à l’état sauvage, et l’autre, eh bien, elle s’envoie en l’air avec un poisson-chat…

Le Thaïlandais Weerasethakul, qui suggère amicalement à qui le veut bien de le surnommer «Joe», est également un partisan de l’acceptation du mystère cinématographique. En entrevue au Guardian en 2010, il a dit au sujet de son approche intuitive :

Parfois, vous n’avez pas besoin de tout comprendre pour apprécier une certaine beauté. Et je pense que le film [Oncle Boonmee] fonctionne de la même façon. C’est comme puiser dans l’esprit de quelqu’un. Le mode de pensée est tout à fait aléatoire, sautant ici et là tel un singe. [...] C’est du cinéma ouvert. J’ai ma propre idée de ce que cela signifie, mais la dévoiler pourrait nuire à l’imagination du public.

Joe est revenu cette année à Cannes avec un film tout aussi inclassable, Cemetery of Splendour, présenté dans la section Un certain regard. Son septième long métrage porte sur «des soldats atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil [qui] sont transférés dans un hôpital provisoire installé dans une école abandonnée». Voici la bande-annonce :

Dans une longue entrevue accordée à Mubi, Weerasethakul affirme que Cemetery of Splendour représente pour lui un «retour aux sources» après le succès mondial d’Oncle Boonmee, et qu’il a déclenché des souvenirs de son film le plus acclamé :

Lorsque je l’ai tourné, je me suis rappelé de Syndromes and a Century en termes de sentiments envers… je ne sais pas, le bonheur. Parce que l’intrigue se déroule dans ma ville natale, un endroit que je connais, il y a donc ce sentiment de familiarité. En même temps, même si le film parle de la tristesse et d’oppression, de ne pas savoir si l’on est endormi ou éveillé, et d’être étouffé par cela, par le rêve – malgré tout cela, je ressentais toujours du bonheur en travaillant sur ce film.

Une évaluation de son travail qui rejoint l’idéal créatif exprimé par Hou Hsiao-hsien plus tôt, à propos de l’avantage de connaître et d’aimer l’environnement qu’on dépeint. Et pour ce qui est de «s’endormir dans la salle» sombre, pas de problème non plus, car c’est une expérience qui est intégrée dans la fibre de Cemetery of Splendour. Comme le dit Joe à Mubi: «L’acte de dormir comme un moyen pour s’enfuir. Lorsque vous ne pouvez pas faire face à la réalité, vous devez trouver une autre réalité». Le cinéma comme rêve éveillé.

À lire aussi :

> Oncle Boonmee dans la nuit (américaine)

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Vendredi 5 juin 2015 | Mise en ligne à 12h00 | Commenter Commentaires (20)

Kung Fury : hommage démentiel au «80s Action»

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Sous son vernis de prestige solennel, et derrière le glamour de ses tapis rouges VIP, le Festival de Cannes est capable d’afficher un esprit badin fort bienvenu. C’était le cas le mois dernier avec la projection en première mondiale d’un court métrage suédois complètement débile intitulé Kung Fury.

Le synopsis fourni par la Quinzaine des réalisateurs, sélection parallèle du festival dans laquelle le film a été sélectionné :

Détective à la police de Miami et adepte des arts martiaux, Kung Fury entreprend un voyage dans le temps depuis les années 80 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Son objectif : tuer Adolf Hitler, alias “Kung Führer”, et venger son ami tué par le leader nazi. Un problème technique va le conduire jusqu’à l’époque Viking.

Cette description, aussi colorée soit-elle, ne rend pas tout à fait justice à l’audace de cet hommage au cinéma de gros bras des années 1980. Kung Fury c’est une surenchère de virilité kitsch combinée à des scènes d’action et des effets visuels si absurdes qu’ils font passer Commando pour du Bresson.

Et pourtant, malgré la facture sarcastique de l’entreprise, la démarche de ses créateurs n’est pas mue par des pulsions narquoises; on ne ressent pas une volonté de se distancier du genre pour mieux pouvoir s’en moquer, le film témoigne au contraire d’une véritable affection pour le 80s Action.

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Kung Fury est le projet de David Sandberg, réalisateur de pubs et de vidéoclips dans sa Suède natale. Il a découvert la culture pop américaine dans son enfance grâce à des VHS d’émissions comme Teenage Mutant Ninja Turtles et Thundercats. Dès l’âge de 17 ans, alors qu’il se gavait de films mettant en vedette les Schwarzenegger, Van Damme, Stallone et autres Chuck Norris, il s’est mis en tête qu’il allait imiter ses héros un jour.

Comme la plupart des réalisateurs ambitieux d’aujourd’hui qui n’ont à peu près pas de contacts dans l’industrie, Sandberg s’est tourné vers Kickstarter pour lever des fonds. Grâce à sa délicieuse prémisse incluant nazisme et arts martiaux, il a réussi à amasser 680 000 $. Le concept a notamment attiré Jorma Taccone, ancien membre de Saturday Night Life qui a fini par incarner Hitler, ainsi qu’un de ses idoles, David Hasselhoff, qui s’est rendu en Suède pour y tourner un vidéoclip qui allait se transformer en redoutable outil promotionnel.

Après sa sélection à Cannes, Kung Fury a attiré l’attention d’Hollywood. Sandberg y a rencontré David Katzenberg, fils du fondateur de DreamWorks Jeffrey Katzenberg, qui l’a mis en contact avec Tyler Burton Smith, un scénariste de jeux vidéo américain qui réside en Finlande. Les deux hommes sont en train de rédiger le script d’un long métrage basé sur Kung Fury; l’histoire sera réinventée mais demeurera cependant dans le même univers.

On espère que la nouvelle version saura garder l’esprit do it yourself de l’original, qui a été fait avec des bouts de ficelle, et presqu’entièrement tourné dans un studio vétuste muni de greens screen. Dans le making-of du film, Sandberg explique que le budget était si serré que la production ne pouvait se procurer qu’un seul uniforme de policier, et qu’il a fallu un habile travail de compositing afin de créer l’illusion d’un poste de police relativement crédible.

Enfin, côté casting, je ne vois pas qui d’autre que Sandberg lui-même pour assurer le rôle-titre à nouveau. Avec sa gueule de jeune premier, sorte de mélange entre le Ralph Macchio de Karate Kid, le Ryu de Street Fighter et le Barry Pepper de… pas mal tout ce qu’il a fait, il personnifie un pastiche plus qu’achevé du héros du 80s Action – moins les bras gonflés. Et que dire de sa voix de mâle alpha, qui ferait assurément rougir le Batman de Christian Bale!

Kung Fury est un véritable blockbuster du web. Mis en ligne jeudi dernier, il compte déjà près de 13 millions de vues, c’est-à-dire presque autant que True Survivor

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Vendredi 22 mai 2015 | Mise en ligne à 12h45 | Commenter Commentaires (5)

«Sicario est autant un selfie de gym qu’un film»

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Il y a les bonnes critiques, c’est-à-dire les critiques honnêtes, réfléchies, qui rendent justice au film. Et puis il y a les critiques remarquables, qui nous permettent d’enrichir et de réévaluer considérablement notre expérience, qu’on ait aimé le film ou non. Enfin, il y a les critiques de Wesley Morris, qui dans le meilleur des cas rendent ledit film accessoire; le lire c’est comme aller dans un restaurant, ne commander que le dessert décadent, et aucunement regretter le filet mignon.

Morris, un Afro-Américain de 40 ans qui a remporté le prix Pulitzer en 2011 pour son travail de critique cinéma au Boston Globe, écrit désormais pour le site web Grantland. Il possède probablement la plume la plus effervescente dans le milieu; son principal concurrent dans l’art de la prose serait Anthony Lane du New Yorker. Mais, à la différence du scribe du prestigieux hebdomadaire, qui ne manque jamais une occasion de revendiquer la suprématie de la littérature sur le 7e art (en particulier de la littérature britannique), Morris témoigne d’une profonde passion pour le cinéma – d’art et d’essai comme de série B – et par extension pour la culture pop.

Les cinéphiles qui sont restés à la maison pendant le Festival de Cannes peuvent toujours se consoler avec le «journal» de Morris. Je vous suggère bien entendu de lire tous ses billets, mais j’aimerais d’abord souligner trois passages qui donnent un bon aperçu de son style, en les traduisant du mieux que je peux. À propos du Sicario de Denis Villeneuve (contrairement à la plupart de ses collègues, Morris n’a pas eu de coup le foudre pour le cinéaste québécois; voir son papier sur Prisoners) :

Villeneuve travaille ici dans un style musclé extravagant. Sicario est autant un selfie de gym qu’un film. Chaque fusillade, raid, ou bombe explosée est un haltère jeté à terre dans un élan de fatigue amplifiée. Son style exige que les Michael Mann et les Kathryn Bigelow de ce monde prennent des notes. Et ils le devraient. Il est un vrai metteur en scène, qui peut submerger une histoire pas encore à point mais trop écrite avec du style brut et juste ce qu’il faut d’élégance.

Le ton et l’atmosphère calmes d’Enemy (2013) sont peu caractéristiques de ses autres films, et même Enemy, avec Jake Gyllenhaal qui joue un professeur fasciné par son sosie, finit par se lasser de la construction de son mystère. Mais chacun des films de Villeneuve vaut la peine d’être vu, en particulier celui-ci. Les nombreuses vues d’hélicoptère stupéfiantes du Mexique et du sud-ouest américain filmées par Roger Deakins évoquent Robert Smithson soumettant Google Earth dans des poses de musculation.

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À propos de Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul, Palme d’or en 2010 pour Oncle Boonmee, qui est revenu cette année dans la section Un certain regard :

Il fait des films humidement spirituels et ivrement inconnaissables. Ses ellipses romantiques et son anti-industrialisme dépassent ceux de Michelangelo Antonioni. Apichatpong a un sens de l’humour et un talent pour l’érotisme oblique. Il réinvente le cinéma devant vos yeux. Pourtant, il ne fait aucune promesse que vous allez «comprendre» tout ce que vous avez vu; il adhère au contrat entre un conteur et son public qui stipule que ce que vous verrez vous captivera en quelque sorte. À son meilleur, il récompense le mystère avec une grande surprise. Si un film peut être loué pour être intensément aromatique, cette louange devrait lui être décernée.

À propos de Youth de Paolo Sorrentino (Il Divo, La grande bellezza), en compétition officielle:

Youth poster«Sorrentino est un grand metteur en scène, qui sait non seulement comment composer un plan incroyable, mais qui a aussi assez d’esprit et d’imagination pour vous faire croire que vous n’avez jamais rien vu de tel. Film après film, il commet cette séduction, trouvant à chaque fois une meilleure façon de faire de la musique visuelle. Avec la plupart des cinéastes, une référence à Fellini est un signal pour s’enfouir la tête entre ses mains. Mais avec Sorrentino, Fellini est à la fois une feuille de route et une batterie rechargeable.

La grande bellezza était du Fellini impasto – des orgies visuelles appliquées en couche épaisse. Le film faisait la satire de l’implosion de la décence aristocratique italienne. Le nouveau film internationalise la satire. Il se déroule dans un hôtel de luxe dans un château des Alpes suisses dont la clientèle inclut des personnages blêmes, grotesques ou usés, tous excessivement riches. Comparé à ces gens, ceux du Grand Budapest Hotel ont l’air de loger dans un Days Inn.»

***

Pour revenir à Sicario, Morris suggère plus ou moins sérieusement que le jury donne ne serait-ce que l’apparence d’un conflit d’intérêt. Les frères Coen ont fait presque tous leurs films avec le directeur photo Roger Deakins ; Jake Gyllenhaal a joué dans deux films de Villeneuve ; Xavier Dolan, «le meilleur cinéaste à être sorti du Québec et du placard depuis des décennies», est un compatriote du réalisateur en compétition ; Guillermo et Benicio Del Toro ont… le même nom de famille!

Mais il faut faire attention avant de crier au favoritisme. Par souci d’impartialité, les jurés concernés pourraient au contraire faire preuve d’une évaluation artificiellement sévère lorsque viendra le temps de noter Sicario. Rappelons-nous de Cannes 1991. Le grand favori cette année-là était La double vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski, compatriote du président du jury Roman Polanski. C’est finalement Barton Fink des frères Coen – qui en étaient à leur première collaboration avec Deakins – qui remporta la mise, trois fois plutôt qu’une : Palme d’or, mise en scène et interprétation.

> Le journal cannois de Wesley Morris

À lire aussi :

> Le chef-d’oeuvre obscur du Festival de Cannes

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