Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Batman’

Mardi 24 juillet 2012 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (86)

Batman ne porterait pas le carré rouge

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«Si The Dark Knight Rises est un film fasciste, c’est un grand film fasciste…»

- Andrew O’Hehir, critique de Salon

Avant même que le troisième volet de la trilogie Batman de Christopher Nolan ne prenne l’affiche, il avait déjà pris une tournure politique. La semaine dernière, l’animateur de radio d’extrême droite extrêmement populaire Rush Limbaugh a clamé que le film constituait une attaque envers Mitt Romney, considérant que le nom du méchant, Bane, est l’équivalant phonétique de la compagnie d’investissement qu’avait dirigée le candidat présidentiel républicain, Bain Capital. Quelques heures après l’accusation, le co-créateur du terrifiant personnage masqué, Chuck Dixon, a réagi en assurant qu’une telle chose était farfelue, puisqu’il est lui-même un conservateur pur et dur. Si personnification de Romney il y a, elle prend les traits du chevalier noir. Batman est un héros de la droite. Voyons voir pourquoi.

The Dark Knight Rises est un drôle de phénomène: un divertissement ultra populaire qui glorifie le 1% au détriment du 99%. Certains d’entre vous allez dire : «Quelle foutaise, ce n’est qu’un film de super-héros, au diable l’analyse socio-politique». Mais ce n’est pas si simple. Depuis qu’il a pris les rennes de la franchise, Nolan s’est efforcé d’y donner une saveur plus réaliste, d’user des codes de la bande-dessinée afin d’illustrer de manière hyperbolique «les choses qui nous préoccupent ces jours-ci», comme il l’a récemment confié en entrevue.

Rappelons-nous que The Dark Knight avait eu la distinction d’être le premier film de super-héros à être débattu dans les pages d’opinion de quotidiens aussi sérieux que le New York Times et le Wall Street Journal. La publication de Rupert Murdoch a même fameusement comparé Batman à George W. Bush : «Comme W., Batman est vilipendé et méprisé parce qu’il confronte les terroristes dans les seules termes qu’ils comprennent. Comme W., Batman doit parfois pousser les limites des libertés civiles pour résoudre une urgence…»

Dans The Dark Knight Rises, Nolan récupère les thèmes de la crise économique, et son utilisation de la métaphore est moins subtile que jamais. Bane, le principal antagoniste, avec son gabarit imposant et son accoutrement d’ouvrier, ressemble à une caricature du héros prolétaire soviétique. Après avoir bombardé la moitié de Gotham, vidé les prisons, emmuré tous les policiers dans un tunnel, et fusillé des courtiers de Wall Street sur le plancher de la bourse, il lance un appel au peuple : «Gens de Gotham, prenez le contrôle, prenez le contrôle de votre ville. Faites ce qu’il vous plaît». Les 99%, assoiffés de vengeance, procèdent à saccager les appartements luxueux de la 5e Avenue, jettent leurs propriétaires à la rue, réclament «leur dû». On instaure un tribunal populaire, la salle prenant les airs ici d’un terrible cauchemar kafkaïen, avec un juge cliniquement fou proposant aux condamnés deux alternatives équivalentes : «La mort, ou l’exil (qui signifie la mort)».

C’est le retour de la Révolution française et de la Terreur. Comme plusieurs l’ont noté, Bane est la réincarnation de Robespierre à l’ère du terrorisme. Les plus vicieux pourraient voir en lui un avertissement des conséquences d’une gauche extrême au pouvoir, mais le propos de Nolan est plus nuancé: Bane n’est pas un révolutionnaire, mais un nihiliste opportuniste. Son objectif suprême est de réduire la ville (le monde) en poussière. Et ce, à l’aide d’une arme nucléaire dont la détonation n’est possible que grâce à une puissante machine conçue pour générer… de l’énergie verte.

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Comme l’a dit Nolan à Rolling Stone, son film peut donner lieu à diverses interprétations, dépendamment de l’affiliation politique du spectateur. Cela est peut être vrai, mais force est de constater que, pour le moment, c’est la droite qui domine de façon écrasante la bat-discussion (exemples ici, ici, ici et ici). Les publications de gauche, quant à elles, baissent les bras. Voici la conclusion d’un article du Guardian :

The Dark Knight Rises contient une vision audacieusement capitaliste, radicalement conservatrice, radicalement justicière [au sens de vigilante], qui propose de façon sérieuse, frémissante, que les souhaits des riches doivent être défendus s’ils disent qu’ils veulent faire du bien. Mitt Romney serait ravi.

Le critique de Salon, Andrew O’Hehir, va encore plus loin :

Ce n’est pas une exagération de dire que l’univers de The Dark Knight Rises est fasciste (et je ne suis pas en train de lancer des injures, ou en train de dire que Nolan a des affinités nazies). C’est simplement un fait. Le scénario de Nolan pousse la légende de Batman à son extrême logique, la vision de l’histoire humaine comprise en tant que lutte entre volontés individuelles supérieures, une conte d’héroïsme et de sacrifice symboliques opposés la corruption désespérée de la société.

Enfin, Ross Douthat, le chroniqueur conservateur en résidence du New York Times, offre une analyse plus sobre :

[Nolan] tente simultanément de reconnaître les injustices du régime en place tout en suggérant que les alternatives révolutionnaires et anarchistes seraient bien pires. À travers toute la trilogie, ce qui sépare Bruce Wayne de ses mentors du League of Shadows n’est pas une croyance dans la bonté de Gotham; c’est une croyance qu’un ordre compromis vaut toujours la peine d’être défendu, et que des choses plus sombres que la corruption et l’inégalité s’ensuivraient si l’on brûlait cet ordre. C’est un message conservateur, quoique pas un qui est triomphalement capitaliste.

S’il y a un message qui est clair, net et précis dans The Dark Knight Rises, c’est bel et bien le respect envers la loi et l’ordre. Et lorsque ces derniers sont compromis, ils nécessitent un boost portant une cape noire et des oreilles de chauve-souris. Nolan peut clamer la neutralité tant qu’il veut, mais le fait est qu’il n’a pas pris la peine de présenter un portrait «balancé» des forces en présence. On veut bien que les membres du 99% qui se joignent à la résistance de Bane soient des victimes qui se sont fait manipuler, mais le film ne leur donne jamais une voix, ne serait-ce qu’à travers un personnage de soutien. Ils n’ont jamais l’occasion de se défendre, de montrer la complexité de leurs motivations. Ce n’est pas le cas avec les policiers et leur porte-parole, Blake, le protagoniste le plus vertueux du film. Ces derniers sont des héros absolus; lors du dernier acte, lorsqu’ils se rendent en masse vers le champ de bataille, leur procession est filmée avec une telle gravité qu’ils sont enduits d’une dignité quasi-religieuse. Et quand la violence se déclenche, Nolan applique avec éloquence l’imagerie du débarquement de Normandie afin de souligner au crayon gras leur sacrifice surhumain.

Des policiers élevés au rang de saints, un milliardaire qui sauve le monde, une énergie verte destructrice, le mouvement Occupy Wall Street vilifié – contrairement à Tim Burton, qui s’est inspiré de la période kitsch des Batman vus dans les BD et la télé-série des années 1960, Nolan s’est basé sur le travail beaucoup plus sombre et réaliste de Frank Miller, qui s’est brièvement (mais avec grand succès) approprié la série en 1986 et en 2001; à noter que le fameux bédéiste a qualifié les Occupiers de «voyous, voleurs et violeurs» – ; voir The Dark Knight Rises dans le contexte du conflit étudiant suscite forcément un parallèle avec le Printemps Érable et le climat social de diabolisation mutuelle. J’imagine le malaise de certains manifestants québécois qui, après la séance, se regardent et conviennent en choeur à une conclusion évidente : «Batman ne porterait pas le carré rouge». J’imagine aussi Jean Charest qui sort du cinéma, scrute des yeux le ciel nocturne, espérant y trouver le bat-signal qui symboliserait une fois pour toutes sa délivrance.

À lire aussi :

> La domination du «cinéma conservateur»?
> Aux USA, les goûts sont bleus et rouges
> Le tabou de l’interprétation politique

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Lundi 16 juillet 2012 | Mise en ligne à 20h45 | Commenter Commentaires (12)

The Dark Knight Rises : premières critiques élogieuses

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L’embargo a été levé lundi matin; les premières critiques du film le plus attendu de la décennie ont été publiées. Et elles sont pour la plupart dithyrambiques.

Selon l’agrégat Metacritic, Time, Empire, The Hollywood Reporter, Variety, Rolling Stone et The Guardian, toutes des publications réputées, ont accordé des notes très positives (entre 80 et 100%) au troisième et dernier chapitre de la bat-saga de Christopher Nolan.

Je ne veux pas trop m’attarder là-dessus (je n’ai pas lu les critiques), puisque je veux voir le film «à froid» autant que possible. J’y reviendrai bien sûr en détail au début de la semaine prochaine.

Pour ceux qui seraient trop curieux, mais qui craignent toutefois les spoilers, vous pouvez consulter cette brève revue de presse traduite et compilée par Première. (Ou en anglais sur SlashFilm).

Enfin, si vous l’avez manqué, voici le reportage promotionnel de 13 minutes, mis en ligne la semaine dernière. Via Empire.

À lire aussi :

> Christopher Nolan, dernier grand apôtre de la pellicule
> Batman : Morgan Freeman comprend que dalle!
> The Dark Knight Rises : première bande-annonce

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Mardi 17 avril 2012 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (23)

Christopher Nolan, dernier grand apôtre de la pellicule

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Âgé de 41 ans, Christopher Nolan est un cas à part chez la jeune génération de cinéastes: il ne veut rien savoir des nouvelles technologies numériques. Le réalisateur de The Dark Knight et d’Inception ne jure que par les «vieilles» caméras à pellicule. Et il commence à se sentir de plus en plus seul et anxieux en ce qui a trait à son approche démodée.

En décembre dernier, Nolan a tenté de rallumer la passion pour le celluloïd en organisant une projection spéciale du prologue de The Dark Knight Rises, qui a par la suite été présenté dans une quarantaine de salles en Amérique du Nord. Étaient invités à la soirée une brochette de réalisateurs de renom dont Michael Bay, Bryan Singer (X-Men: First Class), Jon Favreau (Iron Man), Eli Roth (Hostel), Duncan Jones (Source Code), Stephen Daldry (Extremely Loud and Incredibly Close) et Edgar Wright (Shaun of the Dead).

Avant la projection, Nolan a livré un plaidoyer en faveur du format 35mm. Selon lui, la pellicule va disparaître à moins que des gens haut placés dans l’industrie n’offrent une résistance soutenue. «Le danger provient des cinéastes qui ne se prévalent pas de leur droit de choisir ce format. S’ils cessent d’exercer ce choix, il disparaîtra. Je dis aux gens : “Écoutez, le numérique ne va pas s’en aller”».

Nolan précise sa pensée dans une longue entrevue qu’il a accordée au Directors Guild of America :

Au cours des 10 dernières années, j’ai ressenti une pression croissante afin d’arrêter de tourner sur pellicule et de commencer à tourner sur vidéo, mais je n’ai jamais compris pourquoi. C’est moins cher de travailler avec la pellicule*, ça paraît bien mieux, c’est une technologie qui a été connue et comprise depuis 100 ans, et c’est extrêmement fiable. Je crois, véridiquement, que cela se résume à l’intérêt économique des fabricants et de l’industrie de production qui se font plus d’argent à travers le changement qu’en maintenant le statu quo. On économise beaucoup d’argent en tournant sur pellicule et en évitant les intermédiaires numériques. [...] Je crois que le IMAX est le meilleur format qui a jamais été inventé. Il s’agit de la référence absolue, et toute autre technologie doit tenter de s’y mesurer, mais aucune n’a encore réussi, à mon avis.

Pour reprendre le titre de l’entrevue, Nolan se révèle un véritable «traditionaliste» quant à sa technique de travail. Un aspect étonnant surtout compte tenu de la taille imposante de ses productions. Par exemple, il travaille autant que possible avec une seule caméra (alors qu’on en utilise au moins deux en tout temps sur des blockbusters), utilise un minimum d’images synthèse et, fait encore plus surprenant, n’a pas recours à une seconde équipe (qui tourne généralement toutes les scènes d’exposition, les inserts, ou de l’action secondaire sans personnages «parlants») :

Si on n’a pas besoin de diriger tous les plans qui se trouveront dans le film, pourquoi ai-je besoin d’être là tout court? L’écran est de la même taille pour tous les plans. Le petit plan, disons, d’une montre sur un poignet, va occuper le même espace que le plan avec des milliers de personnes qui courent dans la rue. Tout possède le même poids, et a besoin d’être considéré avec le même soin. J’y crois vraiment. Je ne comprends pas ces critères de morcèlement. Beaucoup de films d’action adoptent une seconde équipe pour toutes leurs scènes d’action. Pour moi c’est étrange, parce que pourquoi alors vouloir faire un film d’action?

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Enfin, Nolan nous apprend qu’il a eu de la pression de la part du studio afin de tourner The Dark Knight Rises en 3D :

Warner Bros. aurait été très content [que le film soit en 3D], mais j’ai dit aux gars que je voulais être stylistiquement consistant avec les deux autres films, et que nous allions vraiment pousser le côté IMAX afin de créer une image de très haute qualité. Je trouve que l’imagerie stéréoscopique possède un effet trop petit et intime. Le 3D est un abus de langage. Tous les films sont en 3D. L’idée première de la photographie est qu’elle est tri-dimensionnelle. Le truc avec l’imagerie stéréoscopique est qu’elle donne à chaque spectateur une perspective individuelle. C’est approprié pour les jeux vidéo et autres technologies immersives, mais si vous recherchez une expérience publique, la stéréoscopie est difficile à adopter. Je préfère le gros canevas, regarder un écran immense et une image qui semble plus grande que la vie. Quand on traite cela de manière stéréoscopique, et on a fait beaucoup de tests, cela réduit la taille et donc l’image devient une fenêtre bien plus petite devant soi. La relation entre l’image et le spectateur doit être considérée avec soin. Et je sens que dans la vague initiale [du 3D], cela n’a pas le moindrement été considéré.

Une petite proposition de symposium, juste comme ça: un débat sur le 3D entre Christopher Nolan et James Cameron. Ça promettrait! Plus sérieusement, je ne suis pas le plus grand admirateur de l’oeuvre de Nolan, mais je dois dire que, après avoir lu l’entrevue, j’ai acquis énormément de respect pour l’artiste. Sa vision passionnée et pratiquement puriste du cinéma m’a franchement ému. Ceci dit, j’ai bien hâte de voir ce qu’il nous réserve pour sa période post-Batman. On parle d’un (autre) biopic sur Howard Hughes. À suivre…

* Un article très étoffé publié dans le L.A. Weekly permet de bien comprendre l’impact de la révolution numérique dans l’industrie du cinéma. Pour résumer grossièrement, si les étapes du tournage sur vidéo et de la distribution des copies se montrent plus économes qu’en pellicule, ce n’est pas nécessairement le cas pour la projection et la préservation des films.

À lire aussi :

> The Dark Knight Rises : première bande-annonce
> The Dark Knight et le montage du «chaos»

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