Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Anecdote’

Mercredi 28 janvier 2015 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (5)

Salles de rêve, entre tradition et innovation

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Motovun est un pittoresque village médiéval situé dans le nord-ouest de la Croatie qui compte à peine mille habitants. Mais pendant quelques jours fin juillet, le paisible endroit se transforme en véritable happening cinéphilique. Le Motovun Film Festival, fondé en 1999, est un des événements les plus courus du genre dans les Balkans. La demande est tellement grande, mais l’hébergement si restreint, que bon nombre de festivaliers s’entassent dans des tentes au pied de la colline.

Certains visiteurs ont plus de chance. Lors de mon passage là-bas en 2002, j’ai été logé dans une chambre située juste en face du guichet de vente de billets (à l’époque c’était premier arrivé, premier servi). Certains titres en compétition que j’ai pu voir : L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki, Bloody Sunday de Paul Greengrass, Dog Days d’Ulrich Seidl, Grill Point d’Andreas Dresen, Serbia, Year Zero de Goran Marković, Hedwig and the Angry Inch de John Cameron Mitchell, Wild Bees de Bohdan Slama, et Y Tu Mamá También d’Alfonso Cuarón (que j’ai regardé à travers le trou d’une clôture en bois).

Le film qui m’a le plus marqué, cependant, était 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, une exploration survitaminée et hilarante de la communauté musicale de Manchester dans les années 1970 et 1980. La qualité de l’oeuvre dans ce cas-ci était beaucoup redevable à la qualité de l’expérience: une projection en plein air, en plein centre d’un village à l’architecture enivrante.

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Le ciel étoilé a soudainement été pris d’assaut par des nuages menaçants. Et puis tout à coup des éclairs furieux, qui semblaient gagner en intensité au fur et à mesure que s’installait la décadence du mode de vie présenté à l’écran. Que le punk rock se faisait supplanter par le rave, la drogue dure, et un sentiment d’amertume. Il y avait littéralement de l’électricité dans l’air et, à la fin, la masse de spectateurs a sauté et a applaudi à tout rompre, tandis que l’averse pressentie s’est finalement abattue sur nous. Heureusement, trop tard pour gâcher le party.

Cet épisode m’est revenu en tête tandis que je consultais un billet publié sur le site Bored Panda qui recense les «plus belles salles de cinéma» dans le monde. À ce jour, 72 photos ont été soumises. Certaines montrent des sites de projection extérieure localisés en Europe de l’Est, qui me rappellent l’esprit de Motovun. Par exemple, l’auberge médiévale Kuršumli An, en Macédoine, qui dessert les cinéphiles lors du festival MakeDox :

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Et voici une projection dans l’amphithéâtre romain de Pula, également en Croatie – ville touristique située à une heure de route au sud de Motovun.

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Quittons maintenant les espaces ouverts, mais restons le temps d’un cliché dans mon pays d’origine. Voici le Kino Europa, situé dans la capitale (et ma ville natale) Zagreb, salle que j’ai visitée pour la dernière fois il y a près de 15 ans, pour une projection de Ghost World.

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Pour la suite, je propose une demi douzaine d’exemples, alternant entre somptueux palaces rénovés et établissements modernes (et parfois insolites), qui démontrent à mon avis à quel point notre expérience de la machine à rêves peut bénéficier des salles de rêve.

- Le Uránia Filmszínház, à Budapest, en Hongrie

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- L’Olympia à Paris (événement spécial organisé par Ikea)

LE TEMPS D' UN SOIR, L' OLYMPIA SE TRANSFORME EN DORTOIR GEANT P

- The Electric Cinema, dans le quartier Notting Hill, à Londres

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- Le Musée Lichtspiele de Munich, en Allemagne

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- Le Sci-Fi Dine-In Theater Restaurant, à Disney World

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- Le Fox Theatre, à Detroit, au Michigan

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- L’EuropaCorp, multiplexe fondé par Luc Besson, à Paris

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- Le Palác Lucerna, à Prague, en République tchèque

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À lire aussi :

> Salles abandonnées: sinistre voyage dans la mémoire collective

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Lundi 26 janvier 2015 | Mise en ligne à 17h30 | Commenter Commentaires (21)

Bannir la cigarette du grand écran?

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C’est du moins ce qu’a proposé la ministre de la Santé italienne Beatrice Lorenzin la semaine dernière. Un projet de loi vivement décrié par la communauté artistique, qui a réussi à faire reculer le gouvernement, vendredi.

La responsabilité de la société face au tabagisme est une question épineuse. Le Hollywood Reporter rapporte que plus de la moitié des bambins de deux ans sont exposés à de la fumée secondaire en Italie, et ce même si fumer dans les espaces publics intérieurs y a été banni. La minsitre Lorenzin espérait ainsi étendre l’interdiction aux lieux extérieurs (plages, parcs, stades) ainsi que dans les voitures avec enfants.

Mais ce n’était pas assez. Elle a aussi jugé bon de restreindre la liberté d’expression au nom de la santé publique, en interdisant le tabac dans les productions télévisuelles et cinématographiques. C’est ce qui s’appelle étirer l’élastique trop fort. Un quidam assis sur un banc public qui souffle sa fumée dans un landau, c’est une chose. Mais voir Marcello Mastroianni ajuster ses lunettes fumées, clope au bec, dans La Dolce Vita de Fellini, ou voir Clint Eastwood rouler un cigarillo dans un western spaghetti de Leone, c’en est une autre.

Paolo Sorrentino, réalisateur de La grande bellezza, sur les tribulations d’un bon vivant buveur, baiseur et, oui, fumeur, a co-signé avec une vingtaine de ses collègues une lettre ouverte dans La Repubblica à l’intention de la ministre. Ils dénoncent une loi «totalement ridicule», ainsi qu’une «tradition horrible» où «le système règlemente le comportement privé de l’être humain, le traitant non pas comme un citoyen mais comme un enfant qui doit être protégé et guidé». Ils poursuivent :

C’est dans la nature humaine que d’être imparfait. Et il y a une liste interminable de chefs-d’œuvre, dans la littérature et le cinéma, qui a parfaitement dépeint la vie des gens. En suivant la logique derrière cette proposition de loi, beaucoup d’autres éléments de ces oeuvres auraient été interdits ou limités.

[Les films devraient] parler de la joie, de la douleur, de la grandeur, mais aussi de la petitesse et de la magie de l’être humain. Et si pour ce faire il est nécessaire de remplir l’écran avec des nuages de fumée, ou avec d’autres choses encore plus inappropriées, nous continuerons de le faire, parce que c’est notre travail.

Le cinéma, la littérature, et l’expression artistique en général n’ont pas besoin de suivre une direction spécifique. Vous ne demandez pas du céleri à un boucher. Pour cela, il vous enverra à la boutique de légumes.

Le cinéma européen, en particulier italien, est bien plus à l’aise avec la notion d’hédonisme amoral que ce qui se fait en Amérique du Nord. Plus près de chez nous, les vices comme l’adultère ou le tabac ont presque toujours des connotations négatives. Au cours des deux dernières décennies, plus ou moins, un personnage qui fume est invariablement un sadique, un dépressif, un étranger louche, ou un homme/femme marié qui s’en grille une en se réveillant dans le lit d’un/e autre.

Aux États-Unis, on retrouve des sites comme SceneSmoking, qui comptabilisent toutes les cigarettes qui apparaissent à l’écran, et qui évaluent les films selon leur «message perçu» concernant le tabac. Par exemple, American Sniper a un message «neutre», et obtient un poumon rose. Selma, par contre, a un message «pro», et obtient un poumon gris foncé. On note en plus que les personnages fument dans des situations de tension/stress.

Une des scènes en question est au contraire parfaitement sereine. On y voit Martin Luther King le soir sur une véranda, assis dans un sofa mou aux motifs fleuris, s’allumer sa seule cigarette du film (un moment d’autant plus intime qu’il a toujours cherché à cacher ce vice au public, et même à sa famille). Il est en train d’écrire une lettre à sa femme, à qui il avait avoué à demi-mot l’avoir trompée dans une scène précédente. La présentation de ces écarts de conduite contribue à un des principaux intérêts de ce biopic qui n’en est pas tout à fait un: la savante et subtile désacralisation d’une icône historique. Pendant qu’on regarde le héros du mouvement des droits civiques tirer sur sa clope, on ne se dit pas tant qu’elle nuit à sa santé, mais plutôt qu’elle favorise celle du geste artistique.

Sinon, voici une très chouette analyse d’Arte à ce sujet : «La cigarette est souvent une affaire de cadrage; des personnages comme dans Le miroir [de Tarkovski] qui fument de dos, c’est au cinéma très beau. Et des personnages comme dans Monika [de Bergman] qui fument de face, et nous regardent dans les yeux, c’est encore plus beau».

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Lundi 6 octobre 2014 | Mise en ligne à 15h45 | Commenter Un commentaire

Professeur pervers dans le placard de Criterion

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Le philosophe-vedette Slavoj Žižek est la plus récente personnalité à avoir visité le fameux «placard» de la collection Criterion, un véritable coffre aux trésors pour cinéphiles.

L’exercice est assez simple et libre. Divers réalisateurs, acteurs et critiques qui ont contribué d’une manière ou d’une autre à la maison d’édition de luxe sont invités à sélectionner et commenter des films qui leurs sont chers. Certains, comme Alfonso Cuarón (Gravity) et Paweł Pawlikowski (Ida) se comportent comme des voleurs, dévalisant la place, sacs noirs en main. Mais la plupart y vont de confidences et d’anecdotes plutôt éclairantes (consultez la playlist ici).

Sans surprise, Žižek se montre parmi les plus loquaces du lot. Ce marxiste slovène de 65 ans, auteur boulimique, qui se distingue par son apparence hirsute et son débit rapide marqué par un fort accent balkan, est traité comme une star sur les campus universitaires, où ses conférences sur la culture populaire, teintées d’un anti-conformisme fièrement affirmé, captivent les étudiants avides de héros intellos.

Sa collaboration avec la réalisatrice britannique Sophie Fiennes – The Pervert’s Guide to Cinema (2006) et The Pervert’s Guide to Ideology (2012) – a permis de le faire connaître à un public encore plus large. Dans ces documentaires acclamés par la critique, Žižek nous convie à des enquêtes philosophiques (tantôt psychanalytique, tantôt idéologique) visant à décoder le «langage caché» du cinéma, et vice versa.

Résumer l’immense oeuvre de Žižek serait une tâche des plus colossales. Voici un extrait d’un article de Libération (qui n’est plus en ligne) qui donne un bon aperçu de l’homme :

Éclairer «la rupture de Hegel avec l’idéalisme kantien» en se référant à la «révolution cinématographique accomplie par David Lynch», passer de Leibniz au cyberespace, gyrovaguer entre le «grand Autre» de Lacan, Lénine et Matrix, la pornographie et la commedia dell’arte, l’intolérance et le multiculturalisme, l’opéra, le 11 Septembre, Saint-Paul, l’Irak, The Full Monty, Toni Negri, Tony Blair, la «perversion du christianisme», Schelling et Kieslowski, les gender studies, Adorno, X-Files, les tendances New Age, le postmodernisme, la postpolitique, etc.

Avec ceci en tête, revenons au placard de Criterion. Voici un résumé de ses choix (la vidéo plus bas) :

- Trouble in Paradise : «Le chef-d’oeuvre ultime de Lubitch. la meilleure critique du capitalisme»

- Sweet Smell of Success : «Une belle représentation de la corruption des médias américains».

- Picnic at Hanging Rock : «J’aime simplement les premiers films de Peter Weir. C’est comme sa version de Stalker [de Tarkovski]. On n’apprend jamais ce qui se passe dans La Zone».

- Murmur of the Heart (Le souffle au coeur) : «Un des ces films français doux et gentils où il y a de l’inceste».

- The Joke : «Basé d’après le premier et seul bon roman de Milan Kundera. Après, ça va en descendant.»

- The Ice Storm : «Un attachement personnel. Quand James Schamus était en train d’écrire le scénario, il m’a dit qu’un de mes livres théoriques l’avait inspiré».

- Great Expectations : «Je suis simplement un grand fan de Dickens».

- Coffret Rossellini : «Je préfère les films historiques de Rossellini, ces téléfilms longs et ennuyeux. Les prétendus grands Rossellini, par exemple, Allemagne année zéro, ils ne fonctionnent plus».

- City Lights : «Qu’y a -t-il à rajouter? Un des plus grands films de tous les temps. La fin la plus sublime. Même Charlie Chaplin, lors de la première, il a pleuré».

- Coffret Dreyer : «Ça découle plus de mon amour pour le Danemark. Déjà dans les années 1920-30, le Danemark était une superpuissance cinématographique.»

- Y tu mamá también : «C’est pour des raisons évidentes [Žižek contribue aux suppléments une entrevue sur «les aspects politiques et sociaux du film»]. Quoique je dois dire que mon Cuarón préféré est Children of Men, qui est autrement un échec».

- Antichrist : «Probablement que je ne vais pas l’aimer, mais j’aime Von Trier. Ça fait simplement partie de mon devoir».

Et ce n’est que la première moitié de la vidéo. Je vous laisse découvrir le reste, alors qu’il admet parfois préférer l’édition Criterion en tant que telle au film lui-même. «Je suis un théoricien corrompu. On s’en fout du film. J’aime apprendre ce qu’il y a autour du film».

À noter que Žižek a signé une belle analyse de La double vie de Véronique, un de mes Criterion les plus précieux, pour le site web du site (l’essai ne paraît pas dans le livret).

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