Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘Affiche du jour’

Mercredi 3 février 2016 | Mise en ligne à 14h15 | Commenter Commentaires (5)

L’art de l’affiche est-il vraiment perdu?

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On les voit mais on ne les regarde plus comme dans le bon vieux temps, semblerait-il. En fait, on est davantage habitué à les lire qu’à les admirer. L’affiche de film contemporaine remplit généralement des fonctions utilitaires, reflétant l’esprit corporatiste dans lequel baigne l’industrie du cinéma. Elle sert essentiellement à vendre le film. Le concept est très simple et varie rarement : les acteurs occupent la majorité de l’espace, l’échelle des plans de leur visage correspondant à leur degré de célébrité. Le tout est accompagné d’une accroche convenue et, parfois, d’un bref extrait critique élogieux (provenant de médias plus ou moins fiables, dépendamment de la qualité du film).

The Guardian s’est penché sur le phénomène de l’enlaidissement des affiches dans un papier publié la semaine dernière; l’amorce indique que les appartements d’étudiants sont tapissés d’affiches de films qui sont pour la plupart sortis avant même leurs naissances (Pulp Fiction, Scarface, A Clockwork Orange, etc.). Qui voudrait avoir celles de The Danish Girl ou The Dressmaker accrochée sur son mur? Pour étayer sa thèse, le quotidien a fait appel à quelques spécialistes du domaine.

Michael Barnett, éditeur chez Marketing Week : «Évidemment, l’objectif principal d’une affiche de film n’est pas d’être de l’art mais de maximiser les recettes au box-office. On pourrait penser que le moyen le plus efficace de le faire est de créer quelque chose de mémorable et de frappant, mais la plupart du temps, les publicitaires vont choisir l’option à faible risque, celle que la recherche marketing dit qu’elle va interpeller le plus de gens susceptibles de voir votre film. C’est pour cela que les personnages sur des affiches de Disney ont toujours un petit sourire narquois et un sourcil levé. Cela transmet une attitude de confiance excentrique, à laquelle les enfants réagissent positivement selon les études de marché».

Alex Griendling, designer d’affiches (Angels & Demons, Watchmen) : «La tâche de résumer un film en entier avec une seule image est difficile en soi, d’autant plus qu’il faut desservir les intérêts de toutes les personnes impliquées. Les réalisateurs veulent quelque chose qui représente leur travail comme ils le voient, les équipes marketing veulent quelque chose qui va attirer le public, le producteur est souvent coincé entre les deux, et le concepteur tente de concilier ces opinions à travers sa propre voix. Comme toute chose conçue par un comité, ces points de vue divergents orientent souvent le produit final vers une solution prudente».

Mais tout n’est pas perdu. Une boîte comme P+A est capable de faire des affiches corporatistes tout comme elle est capable d’accoucher de véritables oeuvres d’art, comme cette affiche à saveur ésotérique pour le nouveau Terrence Malick, Knight of Cups (en salle le 4 mars). Si on regarde dans les marges, il y a la compagnie Mondo qui n’a de cesse de nous épater avec ses hommages de type gonzo aux classiques du cinéma plus ou moins contemporain (voir plus bas).

Comme c’est souvent le cas, les passé est en train de venir au secours du présent. L’intérêt pour l’art du design pré-numérique est de plus en plus manifeste. L’été dernier, Martin Scorsese a exposé 34 des ses affiches les plus prestigieuses au MoMA à New York. Plusieurs livres sur les affiches vintage ont par ailleurs été récemment publiées, comme le résume dans cet article le critique du Los Angeles Times Kenneth Turan, un passionné des affiches de l’Âge d’Or.

Cet automne, le cinéaste danois Nicolas Winding Refn a publié son propre livre sur le sujet, The Act of Seeing, qui met de l’avant 300 affiches illustrant des films d’exploitation moins connus du grand public (il en commente cinq ici). Le réalisateur de Drive a discuté de son projet en entrevue avec InidieWire. Voici quelques extraits :

Le cinéma est un moyen pour beaucoup de jeunes de trouver une identité, comme toute forme d’art. Une affiche du film – comme une bande originale – est une extension de cette expression. Les affiches ont été ennuyeuses pendant une longue période, mais je pense que beaucoup de choses se produisent maintenant qui sont très, très intéressantes. C’est un bon moment pour les affiches de cinéma, je pense.

La plupart des affiches pour les plus grands films visent à vendre un produit, comme si c’était un rasoir Gillette. Elles sont très plates, il n’y a pas de mystère. Tout le monde est si photoshopé qu’ils ont tous un air inhumain. Tout est si clairement énoncé, ou tout simplement axé sur des acteurs que vous serez en mesure de reconnaître à partir d’un autre film que vous auriez aimé.

Ce qui est intéressant au sujet de beaucoup de ces affiches dans mon livre est qu’elles font preuve d’imagination. Ces distributeurs qui faisaient ces affiches ne disposaient de rien d’autre que de ces affiches pour promouvoir leurs films, de sorte que ça devait très bien marcher. Aujourd’hui, il y a tellement d’autres plateformes pour vendre un film, et il ya tellement de façons de promouvoir du contenu, qu’on peut davantage étendre nos ressources.

Il y a aussi tellement d’argent dépensé pour ces films que vous ne pouvez plus être offensants. À l’époque, c’était du genre, «Hé, mec, j’ai 2 $, fais l’affiche la plus extrême possible». Et c’est ce qu’ils faisaient – ils ont fait des affiches de style : Embrasse-moi, tue moi, baise moi – tout en grosses lettres.

Mais est-ce à dire que c’était nécessairement mieux dans le temps? À l’époque où les affiches «étaient uniques, distinctives et si follement originales», pour reprendre la formulation ironique de Christophe Courtois? Selon cet analyste des tendances graphiques, «la communication cinématographique a toujours été standardisée. Au fil des décennies, ces codes graphiques évoluent, l’affiche de films étant par nature le reflet de tendances et de modes inscrites dans une époque. À chaque décennie ses codes. À chaque période ses grandes tendances». Plus ça change… Pour s’en convaincre, consultez cette démonstration assemblée sur le site de M. Courtois.

- Les 50 plus belles affiches Mondo

- Les plus belles affiches de : 2012 ; 2013 ; 2014 ; 2015.

- Les plus belles affiches annuelles des cents dernières années (jusqu’à 2012)

À lire aussi :

> Waldemar Swierzy : retour sur un affichiste unique
> The Shining : une affiche conçue dans la douleur

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Lundi 8 juin 2015 | Mise en ligne à 18h15 | Commenter Commentaires (9)

The Shining : une affiche conçue dans la douleur

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«Le labyrinthe est trop abstrait. Trop d’importance accordée au labyrinthe». Il s’agit là de l’une des nombreuses remarques que Stanley Kubrick a adressées à l’endroit du légendaire graphiste Saul Bass durant la post-production de The Shining (1980).

Les deux hommes avaient collaboré ensemble vingt ans auparavant, sur Spartacus, péplum pour lequel Bass avait conçu les storyboards. Cette fois-ci, il avait comme mandat de dessiner une affiche pour ce qui allait devenir le classique d’horreur que l’on connaît; un effort colossal, qui lui a demandé pas moins de 300 tentatives, avant que le cinéaste perfectionniste n’accorde son feu vert à la désormais fameuse affiche jaune.

Dans une exposition consacrée à l’oeuvre de Kubrick, en 2012-2013, on pouvait voir plusieurs des propositions de Bass, accompagnées de commentaires très directs de la part de son «patron». Précisons que le réalisateur, aussi vénéré fusse-t-il à l’époque, s’adressait à un artiste tout aussi considérable dans son propre domaine, qui avait notamment révolutionné l’art du générique. Le franc-parler décomplexé de Kubrick nous donne ainsi une indication concrète de l’inébranlable confiance qu’il avait en ses moyens, et du contrôle absolu qu’il détenait envers toutes les phases de la production.

Cinq croquis de Bass ont été mis en ligne en décembre 2012 par le blogue spécialisé en design graphique The Fox is Black, et ont été récemment relayés par A.V. Club. Les voici, ainsi que les traductions des notes manuscrites de Kubrick :

> «La main et le vélo sont hors sujet. Le titre paraît mal aussi petit. On dirait que l’encre ne s’est pas accrochée à la partie qui s’éclaircit».

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> «Ressemble à un film de science-fiction». – «Difficile à lire même avec cette taille».

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> «Je n’aime pas l’esthétisme. L’hôtel a l’air étrange. Aussi, le dessin est trop dispersé, trop étendu, pas assez compact». – «Je n’aime pas le pointillé pour le logo. Ça paraîtra mal à plus petite échelle. Même la taille ci-dessus est difficile à lire».

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> «Le labyrinthe est trop abstrait. Trop d’importance accordée au labyrinthe». – «Pour le titre, voir commentaire no. 3».

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> «Le labyrinthe et les figures mettent trop l’accent sur le labyrinthe. Je ne crois pas qu’on devrait utiliser le labyrinthe dans les publicités».

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La lettre accolée à ce croquis est une réponse un peu plus diplomatique de Kubrick à Bass, dans laquelle il affirme que «les pubs que vous avez envoyées sont toutes magnifiquement faites, mais je ne pense pas qu’aucune d’entre elles soient adéquates». Cette lettre, ainsi que celle de Bass, peuvent être consultées en meilleure résolution à la fin de ce billet (à noter la signature colorée du designer).

Pour revenir à la contribution de Saul Bass au 7e art, je vous recommande cette galerie montée par Film.com, qui a rassemblé toutes les affiches qu’il a faites pour le cinéma. Et ci-dessous, un montage de plus d’une heure présentant toutes les séquences de générique qu’il a réalisées sur une période de 40 ans :

À lire aussi :

> Saul Bass, monsieur générique
> Tout Kubrick en trois heures
> Room 237 : le miroir déformant de la critique
> The Shining : la fin originale dévoilée
> De: Stanley Kubrick – À: Ingmar Bergman

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Mardi 30 septembre 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (9)

Inherent Vice de PTA : le plaisir avant la plausibilité

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Un peu plus d’un an après la fin du tournage d’Inherent Vice, nous avons enfin droit à une première bande-annonce, sortie hier soir. La patience des fans de Paul Thomas Anderson a largement été récompensée si l’on se fie à la joyeuse clameur qui a retenti sur les réseaux sociaux. Les gens étaient souvent littéralement à court de mots, optant plutôt pour divers types d’onomatopées dénotant à la fois surprise et séduction.

Le réflexe du cinéphile après avoir digéré cet aperçu de quelque deux minutes est de s’exclamer: PTA est de retour aux sources! (comme je l’avais fait dans de précédents posts). Mais je crois que c’est un peu plus compliqué. Oui, on retrouve une distribution d’ensemble et une vive énergie comme ce fut le cas pour Boogie Nights et Magnolia, mais ce n’est pas ces films qui me viennent en tête lorsque je pense à Inherent Vice. Je vise davantage du côté de Punch-Drunk Love, et de son humour absurde, bizarre, et en fin de compte mélancolique.

Dans sa brève critique publiée lundi dans le New York Times, Stephen Holden dit que «le film crée une vision surréaliste d’une Californie du Sud révolue baignant dans le smog et les relents de marijuana, quand chaque rue semblait avoir son propre salon de massage. L’atmosphère est tellement imprégnée de psychédélisme vintage qu’il est impossible de distinguer la réalité de la fantaisie; tout cela pourrait être un rêve». On retrouverait donc l’aspect onirique des deux derniers PTA, au profit des procédés narratifs relativement classiques de ses débuts.

Le cinéaste de 44 ans a parlé pour la première fois de son septième long métrage dans une fascinante entrevue accordée vendredi dernier au New York Times. À propos du ton de son film, il dit avoir voulu répliquer le style de gags des frères Zucker, maîtres du slapstick des années 1980 et 90, en particulier dans Police Squad! et Top Secret!. Comme dans ces comédies sans queue ni tête, PTA admet ne pas trop s’en être fait avec la plausibilité de l’intrigue; l’intention première était d’avoir du plaisir à faire du cinéma.

North by Northwest? Dites-moi encore comment il se rend en plein milieu du champ avec l’avion qui le poursuit? Je ne peux pas. Comment fait-il pour se rendre à Mount Rushmore? Je ne sais pas, mais c’est génial.

Chandler ou Hammett, ou un de ces gars, a dit que «le but d’une intrigue dans un film policier est d’amener votre héros vers l’autre fille et qu’il flirte avec». Dans mon film c’est, quand est-ce que la prochaine fille ou le truc drôle vont se passer?

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Mis à part l’oeuvre des Zucker, PTA a examiné des films noirs réputés mais aux récits tordus ou à la structure désinvolte comme The Long Goodbye, Kiss Me Deadly et The Big Sleep (le classique délicieusement confus de Howard Hawks avec Humphrey Bogart, aux dires de Holden, tient pour de la littérature pour enfants comparé à Inherent Vice). Mais la base principale de son film était le roman éponyme de Thomas Pynchon. Ce constat peut sembler évident, mais pas dans le cas de PTA. Sa seule autre adaptation littéraire, There Will Be Blood (2007), était si libre qu’on se demande s’il avait lu le Oil! d’Upton Sinclair au-delà de sa quatrième de couverture.

Selon les acteurs interviewés par le NYTimes (Joaquin Phoenix, Josh Brolin), Pynchon a collaboré étroitement avec le cinéaste, durant l’écriture du scénario et même pendant le tournage. Le fameux auteur reclus, qui n’a pas fait d’apparition publique depuis près d’un demi-siècle, aurait même un caméo dans le film – une première depuis son apparition dans un épisode des Simpsons, en 2004. «La seule chose qui est mieux que de lire du Pynchon, c’est de relire du Pynchon», affirme PTA, qui précise avoir d’abord retranscrit les 384 pages du roman sous forme scénaristique, avant de commencer à couper dans le gras. Il admet cependant avoir complètement remanié la fin.

Si Inherent Vice se présente en surface comme une comédie de stoner, PTA espère que le public saura voir à travers les multiples blagues un propos plus profond. En parlant de son protagoniste, Doc Sportello, un détective privé adepte de pot qui est empêtré dans une affaire mystérieuse incluant son ex-copine à l’esprit libre, un promoteur immobilier milliardaire et infidèle, un saxophoniste surfer, un détective corrompu avide de crêpes, et le Golden Fang, qui pourrait être un «bateau, un cartel d’héroïne indo-chinois, un centre de désintox ou une association de dentistes» :

Comme tout le monde qui faisait partie de cette époque, avec toutes ces idées qui circulaient, Doc sent qu’il s’est fait avoir. Il y a une tristesse en-dessous de tout cela. Et cela a certainement été un thème récurrent dans l’œuvre de Pynchon.

Je suis entièrement d’accord avec la vision du monde de ce livre et il aurait été très difficile d’y contribuer cinq ans de ma vie si je ne pensais pas ainsi. Dans la salle de montage, tout le temps, je voulais juste être un substitut à sa compassion et à sa préoccupation du sort américain. L’Amérique a-t-elle vraiment été à la hauteur de son potentiel? Gardons l’espoir.

Inherent Vice aura sa première mondiale au New York Film Festival le 4 octobre, avant de prendre l’affiche dans des villes sélects aux États-Unis le 12 décembre. Le film sortira chez nous le 9 janvier 2015.

À lire aussi :

> Inherent Vice de PTA, comme au Cirque du Soleil
> Boogie Nights c. Taxi Driver : un hommage de luxe
> L’évolution du plan-séquence chez PTA
> The Master ou le cinéaste comme objet de culte
> À propos de la fin de There Will Be Blood

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