
Âgé de 41 ans, Christopher Nolan est un cas à part chez la jeune génération de cinéastes: il ne veut rien savoir des nouvelles technologies numériques. Le réalisateur de The Dark Knight et d’Inception ne jure que par les «vieilles» caméras à pellicule. Et il commence à se sentir de plus en plus seul et anxieux en ce qui a trait à son approche démodée.
En décembre dernier, Nolan a tenté de rallumer la passion pour le celluloïd en organisant une projection spéciale du prologue de The Dark Knight Rises, qui a par la suite été présenté dans une quarantaine de salles en Amérique du Nord. Étaient invités à la soirée une brochette de réalisateurs de renom dont Michael Bay, Bryan Singer (X-Men: First Class), Jon Favreau (Iron Man), Eli Roth (Hostel), Duncan Jones (Source Code), Stephen Daldry (Extremely Loud and Incredibly Close) et Edgar Wright (Shaun of the Dead).
Avant la projection, Nolan a livré un plaidoyer en faveur du format 35mm. Selon lui, la pellicule va disparaître à moins que des gens haut placés dans l’industrie n’offrent une résistance soutenue. «Le danger provient des cinéastes qui ne se prévalent pas de leur droit de choisir ce format. S’ils cessent d’exercer ce choix, il disparaîtra. Je dis aux gens : “Écoutez, le numérique ne va pas s’en aller”».
Nolan précise sa pensée dans une longue entrevue qu’il a accordée au Directors Guild of America :
Au cours des 10 dernières années, j’ai ressenti une pression croissante afin d’arrêter de tourner sur pellicule et de commencer à tourner sur vidéo, mais je n’ai jamais compris pourquoi. C’est moins cher de travailler avec la pellicule*, ça paraît bien mieux, c’est une technologie qui a été connue et comprise depuis 100 ans, et c’est extrêmement fiable. Je crois, véridiquement, que cela se résume à l’intérêt économique des fabricants et de l’industrie de production qui se font plus d’argent à travers le changement qu’en maintenant le statu quo. On économise beaucoup d’argent en tournant sur pellicule et en évitant les intermédiaires numériques. [...] Je crois que le IMAX est le meilleur format qui a jamais été inventé. Il s’agit de la référence absolue, et toute autre technologie doit tenter de s’y mesurer, mais aucune n’a encore réussi, à mon avis.
Pour reprendre le titre de l’entrevue, Nolan se révèle un véritable «traditionaliste» quant à sa technique de travail. Un aspect étonnant surtout compte tenu de la taille imposante de ses productions. Par exemple, il travaille autant que possible avec une seule caméra (alors qu’on en utilise au moins deux en tout temps sur des blockbusters), utilise un minimum d’images synthèse et, fait encore plus surprenant, n’a pas recours à une seconde équipe (qui tourne généralement toutes les scènes d’exposition, les inserts, ou de l’action secondaire sans personnages «parlants») :
Si on n’a pas besoin de diriger tous les plans qui se trouveront dans le film, pourquoi ai-je besoin d’être là tout court? L’écran est de la même taille pour tous les plans. Le petit plan, disons, d’une montre sur un poignet, va occuper le même espace que le plan avec des milliers de personnes qui courent dans la rue. Tout possède le même poids, et a besoin d’être considéré avec le même soin. J’y crois vraiment. Je ne comprends pas ces critères de morcèlement. Beaucoup de films d’action adoptent une seconde équipe pour toutes leurs scènes d’action. Pour moi c’est étrange, parce que pourquoi alors vouloir faire un film d’action?

Enfin, Nolan nous apprend qu’il a eu de la pression de la part du studio afin de tourner The Dark Knight Rises en 3D :
Warner Bros. aurait été très content [que le film soit en 3D], mais j’ai dit aux gars que je voulais être stylistiquement consistant avec les deux autres films, et que nous allions vraiment pousser le côté IMAX afin de créer une image de très haute qualité. Je trouve que l’imagerie stéréoscopique possède un effet trop petit et intime. Le 3D est un abus de langage. Tous les films sont en 3D. L’idée première de la photographie est qu’elle est tri-dimensionnelle. Le truc avec l’imagerie stéréoscopique est qu’elle donne à chaque spectateur une perspective individuelle. C’est approprié pour les jeux vidéo et autres technologies immersives, mais si vous recherchez une expérience publique, la stéréoscopie est difficile à adopter. Je préfère le gros canevas, regarder un écran immense et une image qui semble plus grande que la vie. Quand on traite cela de manière stéréoscopique, et on a fait beaucoup de tests, cela réduit la taille et donc l’image devient une fenêtre bien plus petite devant soi. La relation entre l’image et le spectateur doit être considérée avec soin. Et je sens que dans la vague initiale [du 3D], cela n’a pas le moindrement été considéré.
Une petite proposition de symposium, juste comme ça: un débat sur le 3D entre Christopher Nolan et James Cameron. Ça promettrait! Plus sérieusement, je ne suis pas le plus grand admirateur de l’oeuvre de Nolan, mais je dois dire que, après avoir lu l’entrevue, j’ai acquis énormément de respect pour l’artiste. Sa vision passionnée et pratiquement puriste du cinéma m’a franchement ému. Ceci dit, j’ai bien hâte de voir ce qu’il nous réserve pour sa période post-Batman. On parle d’un (autre) biopic sur Howard Hughes. À suivre…
* Un article très étoffé publié dans le L.A. Weekly permet de bien comprendre l’impact de la révolution numérique dans l’industrie du cinéma. Pour résumer grossièrement, si les étapes du tournage sur vidéo et de la distribution des copies se montrent plus économes qu’en pellicule, ce n’est pas nécessairement le cas pour la projection et la préservation des films.
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