Jozef Siroka

Archive de la catégorie ‘3D’

Mardi 24 mai 2016 | Mise en ligne à 16h45 | Commenter Commentaires (7)

L’Amérique post-11-Septembre vue par Ang Lee

BILLY LYNNS LONG HALFTIME WALK

Clairement, l’une des sorties de films que j’attends le plus cette année. Une décennie après Brokeback Mountain, Ang Lee jette à nouveau son regard sur l’Americana avec l’adaptation d’une autre oeuvre littéraire prisée. Premier roman de Ben Fountain, publié en 2012, Billy Lynn’s Long Halftime Walk est salué comme le «grand roman américain» de son époque, qui dissèque au scalpel les dessous de la conscience trouble de l’Oncle Sam au lendemain du 11-Septembre.

Le récit tient essentiellement en une journée. La dizaine de soldats héroïques de la compagnie Bravo se trouve au Texas Stadium, domicile usé des Cowboys de Dallas. Ils y défilent afin de galvaniser la ferveur patriotique du public, et mobiliser le soutien à une guerre de moins en moins populaire. On est au dernier jour de la «Tournée de la Victoire», et nos sympathiques militaires – des ados, vraiment – ne veulent rien de plus ni de moins que de faire la rencontre des chanteuses de Destiny’s Child, qui assurent le spectacle de la mi-temps, ou de passer un bon moment en compagnie d’aguichantes cheerleaders. Un répit bien mérité avant de retourner au front.

La voix de Bravo dans le roman appartient au Billy Lynn éponyme, un Texan de 19 ans devenu vedette nationale après que Fox News ait diffusé un extrait vidéo de la «bataille du canal Al-Ansakar». On y voit pendant trois minutes le jeune homme résister aux assauts d’insurgés, tout en tentant de sauver son camarade blessé. Le roman a largement été comparé à Catch-22, satire sur l’armée se déroulant lors de la Seconde Guerre mondiale, et qui a été approprié par les pacifistes à l’époque de la guerre du Viet Nam. L’oeuvre de Joseph Heller a d’ailleurs été portée à l’écran en 1970 par Mike Nichols.

J’ai plutôt vu dans Billy Lynn’s Long Halftime Walk un héritier du méditatif et mélancolique The Catcher in the Rye, mais avec l’addition d’une composante socio-politique, voire anthropologique. Le coeur du roman est constitué des fines observations que pose Billy sur les gens qui l’entourent, tant ses proches que tous ces inconnus hystériques qui prétendent comprendre et même ressentir son expérience irakienne.

L’auteur réussit miraculeusement à juxtaposer divers commentaires sur la culture pop, le capitalisme, le sport professionnel, la disparité économique, le puritanisme, la religion, le consumérisme, Hollywood, etc., et ce sans jamais alourdir son propos. Ben Fountain évite habilement le prêche moralisateur : ce qui ressort et ce qui nous émeut avant tout est la fragile humanité du protagoniste, qui cherche à trouver un sens au tourbillon sensoriel et émotionnel qui l’accable.

Voici quelques extraits :

Somewhere along the way America became a giant mall with a country attached.

Where else but America could football flourish, America with its millions of fertile acres of corn, soy, and wheat, its lakes of dairy, its year-round gushers of fruits and vegetables, and such meats, that extraordinary pipline of beef, poultry, seafood, and pork, feedlot gorged, vitamin enriched, and hypodermically immunized, humming factories of high-velocity protein production, all of which culminate after several generations of epic nutrition in this strain of industrial-sized humans? Only America could produce such giants.

Fear is the mother of all emotion. Before love, hate, spite, grief, rage, and all the rest, there was fear, and fear gave birth to them all, and ask every combat soldier knows there are as many incarnations and species of fear as the Eskimo language has words for snow.

This is what he truly envies of these people, the luxury of terror as a talking point, and at this moment he feels so sorry for himself that he could break right down and cry.

Billy suspects his fellow Americans secretly know better, but something in the land is stuck on teenage drama, on extravagant theatrics of ravaged innocence and soothing mud wallows of self-justifying pity.

Je suis bien curieux de voir comment Ang Lee s’est débrouillé avec l’adaptation d’un roman aussi introspectif. D’autant plus qu’on nous annonce un film en 3D visuellement spectaculaire. Un extrait de 11 minutes a été présenté à la mi-avril lors d’une conférence intitulée Future of Cinema. Variety rapporte que les spectateurs furent tellement impressionnés par cette projection 4K, en 120 images par seconde (FPS), que «même les pros d’expérience étaient à cours de superlatifs pour expliquer ce qu’ils venaient de voir».

Un ancien cadre de Disney assure que c’est «le meilleur 3D» qu’il ait jamais vu. L’important volume de FPS a décontenancé certaines personnes, mais pas pour longtemps. «Le réalisme et la clarté de l’image… c’est littéralement comme si vous y étiez», a dit un VP de Dolby. Un spectateur interrogé par Variety croit de son côté que «tous les Américains doivent voir ce film, dans ce format; après, nous n’aurons plus de guerres pendant un certain temps».

La concrétisation de ce long métrage représente un intéressant méta-aboutissement; une des intrigues parallèles du roman suit les efforts d’un producteur plutôt affable qui tente de vendre l’histoire de Bravo à Hollywood (Hillary Swank semble intéressée pendant un certain temps – elle incarnerait à elle seule le rôle de deux des soldats). Le développement de ce projet, ponctué d’incessants faux espoirs, fait d’ailleurs jaillir les traits les plus hideux d’un environnement carburant au patriotisme hypocrite.

C’est un nouveau venu, Joe Alwyn, qui incarne le rôle-titre. Il est accompagné des vétérans Vin Diesel (qui joue son mentor en Irak), Steve Martin (le propriétaire à la fois mielleux et vénéneux des Cowboys), Chris Tucker (le producteur), Garrett Hedlund (le sergent rustre mais honorable) et Kristen Stewart (la soeur dévouée de Billy). Billy Lynn’s Long Halftime Walk prendra l’affiche le 11 novembre en Amérique du Nord. Une première bande-annonce du film a été mise en ligne il y a deux semaines.

À noter la musique qui accompagne la b-a : un cover de Heroes de David Bowie chanté par un choeur – procédé s’inspirant clairement du teaser de The Social Network, qui avait utilisé une reprise de même nature de Creep de Radiohead.

> Un portrait de Ben Fountain, publié en 2008 par The New Yorker.

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Jeudi 10 décembre 2015 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (9)

Spielberg et Roald Dahl en 3D

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Trente-deux ans après E.T., Spielberg renoue avec la scénariste Melissa Mathison et le titre-acronyme pour The BFG, adaptation d’un roman pour enfants signé Roald Dahl. Ce n’est pas la première fois que le fameux cinéaste se frotte à l’acclamé auteur britannique : il a produit The Gremlins (1984), qui s’inspire librement du tout premier livre de Dahl, publié en 1943.

The BFG a été co-produit par Disney, et il s’agit étonnamment du premier film que Spielberg a réalisé pour le mythique studio. Le projet d’une adaptation en prises de vues réelles, et à gros budget, est en développement depuis un quart de siècle. Un premier scénario avait été écrit avec Robin Williams en tête pour le rôle-titre (BFG signifie Big Friendly Giant).

C’est finalement un acteur au registre complètement différent qui a prêté ses traits (et ses mouvements) aux caméras sophistiquées du studio Weta Digital. Il s’agit de Mark Rylance, un nom qui ne vous dit probablement pas grand chose. C’est qu’il a surtout exprimé ses talents sur les planches. Invariablement décrit comme «le meilleur acteur de sa génération», il a notamment remporté trois Tony et deux Olivier.

Rylance a joué dans quelques longs métrages britanniques plus ou moins indépendants, dont Intimacy (2003) de Patrice Chéreau et The Other Boleyn Girl (2008) aux côtés de Natalie Portman et Scarlett Johansson. Mais c’est Spielberg qui l’a introduit à un public plus large (et nord-américain) avec son dernier film, Bridge of Spies, dans lequel il joue un agent double avec un flegme et une mélancolie des plus gracieux. On apprenait d’ailleurs ce matin qu’il est en lice pour le Golden Globe du Meilleur acteur de soutien.

Mark-Rylance-Tom-Hanks-Bridge-of-Spies

> À propos de Bridge of Spies, Spielberg a participé à deux questions-réponses filmés sur le sujet en octobre dernier; le premier avec Martin Scorsese et l’autre avec Paul Thomas Anderson. Du pur bonbon pour cinéphiles. À savourer sur le site du DGA.

Pour revenir à The BFG, il s’agit de l’histoire d’une fillette de 10 ans qui habite dans un orphelinat à Londres. Une nuit, elle est kidnappée par le fameux BFG, un géant inoffensif et simplet qui l’amène dans le pays des géants qui est peuplé de méchants géants mangeurs d’hommes. Mais le Bon Gros Géant est gentil : sa mission est de collectionner des rêves et de les envoyer aux enfants qui dorment… Éventuellement, les deux improbables amis iront chercher de l’aide auprès de la reine d’Angleterre afin de se débarrasser une fois pour toutes des méchants géants.

Ce n’est pas la première fois qu’un récit de Dahl est porté au grand écran. Sa plus fameuse adaptation est probablement Willy Wonka & the Chocolate Factory (1971), mettant en vedette Gene Wilder. Spielberg a d’ailleurs essayé de sortir le comédien de 82 ans de sa retraite pour The BFG, mais sans succès. Il y a aussi eu Matilda (1996) de Danny DeVito et bien entendu le coloré Fantastic Mr. Fox (2009) de Wes Anderson.

En fait, ce n’est pas la première fois que The BFG fait l’objet d’une adaptation. Il y a eu un téléfilm réalisé par Brian Cosgrove (Danger Mouse), et diffusé au Royaume-Uni le soir de Noël 1989. Dahl a même été invité à une projection spéciale, une année avant sa mort, et se serait levé à la fin en applaudissant.

***

The BFG est le premier film tourné en prises de vues réelles par Spielberg à être produit en 3D. Il prendra l’affiche le 1er juillet 2016, à l’occassion du 100e anniversaire de naissance de Roald Dahl. À noter que l’actrice qui incarne l’orpheline, Sophie, a été dénichée dans la ville de Cheshire, dans le nord-ouest de l’Angleterre. Il s’agit de son premier rôle au cinéma; elle a au préalable joué dans la série télévisée pour enfants de la BBC 4 O’Clock Club.

À lire aussi :

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Mardi 26 mai 2015 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (7)

Eldorado, un Mamma Mia! pour les fans d’horreur…

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En cette semaine marquée par la fumisterie, et à quelques jours de la projection du «Citizen Kane des navets», The Room, au Cinéma du Parc, j’aimerais revenir sur une des plus grandes abjections cinématographiques contemporaines. Eldorado 3D, considéré par certains comme «le pire film de tous les temps», n’a pas seulement commis un crime contre le bon goût, mais également contre la loi. Et a coûté à son réalisateur sa liberté.

Ce qui distingue Eldorado de ses semblables issus de la série B (ou même Z) est la qualité de son casting. Trois des méchants du diptyque Kill Bill de Quentin Tarantino se partagent la tête d’affiche: Daryl Hannah, Michael Madsen et Bill lui-même, David Carradine, dans ce qui a malicieusement été promu comme son dernier rôle – le vénérable acteur, décédé en juin 2009, y fait une apparition via des extraits «empruntés» du téléfilm Kung Fu Killer. Sorti en 2012, Eldorado avait entamé son tournage quelques jours après la mort de Carradine…

Et puis il y a des vedettes américaines des années 80 comme Brigitte Nielsen, qui a notamment partagé l’écran avec son ex-mari Sylvester Stallone dans Rocky IV et Cobra, ainsi que Steve Guttenberg, à jamais associé à la série Police Academy.

La production britannique compte par ailleurs quelques représentants de renom, comme l’ancien Doctor Who Sylvester McCoy, le «comédien alternatif» Rik Mayall, ainsi que le légendaire Peter O’Toole (Lawrence of Arabia), qui joue «Le Narrateur», dans des scènes pathétiques où on le voit, face caméra, lire ses répliques sur des feuilles imprimées.

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Comment est-ce que toutes ces personnes «estimées» ont-elles fait pour se ramasser dans un projet aussi suspect, décrit comme un road movie d’horreur comique et musical, qui parodie des classiques comme The Blues Brothers, The Rocky Horror Picture Show, The Texas Chainsaw Massacre, Mamma Mia!, Blazing Saddles et Easy Rider? Selon le spécialiste du nouveau cinéma d’horreur britannique MJ Simpson, interviewé par le Daily Telegraph, il s’agit tout simplement d’une question d’argent ainsi que, pour les acteurs américains, d’une opportunité de tourner en Angleterre.

Mais il y a aussi le facteur Richard Driscoll, réalisateur et producteur d’Eldorado, qui incarne dans le film un des «Jews Brothers» sous le nom d’artiste de Steven Craine. Il aurait amadoué lesdites vedettes à se joindre à ce qui devait devenir une oeuvre culte, ainsi que le premier film britannique tourné en 3D, avec des cachets intéressants. Sommes qu’il aurait gonflées dans des factures remises au Film Tax Relief, programme de financement semblable à notre SODEC, afin d’empocher 1, 5 millions £. Driscoll a finalement été reconnu coupable de fraude fiscale, et en juillet 2013 a été condamné à trois ans d’emprisonnement.

«Le film n’a absolument aucun sens»

Mais quel est le lien avec la contrée mythique de l’El Dorado, comme le suggère le titre? Eh bien c’est le nom d’une ville où se réfugient les «Jews Brothers», Oliver et Stanley Rosenblum, après qu’ils eurent fui une foule hostile composée de néo-nazis qui n’ont pas apprécié leur numéro musical. Le problème, c’est qu’Eldorado est peuplé de cannibales consanguins qui viennent tout juste de dévorer un autobus rempli de touristes, résume l’article du Daily Telegraph publié en avril 2014. Le quotidien poursuit :

Du moins, c’est ce que le texte de présentation suggère. En réalité, grâce à une joyeuse absence de continuité ou de montage cohérent, le film n’a absolument aucun sens. Une des explications est que Driscoll fréquentait le premier rôle féminin, Rebecca Linley, mais qu’ils se sont séparés à mi-chemin du tournage. Elle a quitté le projet, le forçant à récrire le scénario au fur et à mesure sans son principal protagoniste.

En tant que tel, le dialogue, lorsqu’il n’est pas pas marmonné et inaudible, semble largement improvisé (échantillon : «Elle va mourir vite et dur, comme du sperme qui frappe un condom»). Et il y a même un segment qui dure deux minutes complètes, où le son est entièrement coupé, et est remplacé par de la musique instrumentale, pendant que les acteurs remuent leurs lèvres silencieusement.

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Le personnage de Carradine est un «moine éthéré» qui joue de la flûte au paradis. «En tant qu’épitaphe cinématographique, il doit être pire que ceux de Raúl Juliá dans Streetfighter et d’Orson Welles dans Transformers: The Movie», regrette MJ Simpson, auteur de Urban Terrors: New British Horror Cinema.

Hannah, quant à elle, porte une perruque argentée et récite du Edgar Allan Poe près d’un «vautour à l’air surpris». Et puis il y a les numéros musicaux. Madsen chante une chanson rockabilly accompagné par deux danseuses nues portant des masques mexicains, tandis que Nielsen (photo ci-dessus) joue elle-même une danseuse nue, qui entonne Respect d’Aretha Franklin «entourée par des lesbiennes torse nu dans un salon de coiffure».

Eldorado devait avoir sa première à Londres en 2012, mais l’évènement a été annulé. Driscoll a blâmé à l’époque le British Board of Film Classification, qui aurait jugé son film «trop fort» même pour le certificat le plus sévère, à savoir 18 ans et plus. Curieusement, sa classification a été abaissée pour la sortie DVD, à 15 ans et plus, avant que le film ne soit de nouveau retiré du marché. Une deuxième sortie vidéo a finalement eu lieu quelques mois plus tard, mais avec un nouveau titre – Highway To Hell – 30 minutes de moins, et des nouvelles chansons…

À peu près introuvable, Eldorado n’a jamais eu de critiques dans des publications officielles. D’ailleurs, peu de journalistes professionnels auraient pris la peine de se pencher sur le film, et ce, même s’il avait bénéficié d’une distribution en bonne et due forme, étant donné que Driscoll a la fâcheuse habitude de poursuivre ceux qui rabaissent son oeuvre. Du trouble pour rien. CriticWire a cependant trouvé quelques opinions sur Eldorado dans des blogues plus ou moins obscurs spécialisés dans le cinéma de genre de série B, à consulter ici.

Selon la théorie de MJ Simpson, Driscoll est peut-être un fraudeur, mais il est un cinéaste d’abord : «Il ne l’a pas fait pour l’argent – il l’a fait pour faire un film. Malgré le fait qu’il n’a absolument aucun talent, au cœur de l’arnaque se trouvait son désir de faire le plus grand film qu’il ait jamais fait. Et voilà pourquoi il y a quelque chose de mythique autour de lui, même aujourd’hui. Quand les gens le découvrent – ils veulent en savoir plus sur son oeuvre. Pour ce que ça vaut, il est le plus culte des cinéastes cultes».

À lire aussi :

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