Jozef Siroka

Archive, mars 2017

Mercredi 8 mars 2017 | Mise en ligne à 19h30 | Commenter Commentaires (40)

Zodiac : Fincher en conversation avec lui-même

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On célébrait la semaine dernière les 10 ans de la sortie en salles d’un des films les plus négligés du jeune millénaire. Et certainement l’oeuvre la plus sous-estimée d’un des cinéastes majeurs de notre époque. Malgré des critiques positives, Zodiac de David Fincher a échoué à attirer l’attention du grand public. Il s’agit en fait de son film le moins lucratif en carrière, avec seulement 33 millions $ au box-office nord-américain, sur un budget de 65 millions $. Avec les années, cependant, un consensus a fini par émerger : Zodiac est le chef-d’oeuvre de Fincher. Un sondage de la BBC sur les «100 meilleurs films du 21e siècle» largement diffusé l’a d’ailleurs classé au 12e rang.

La relative obscurité qui afflige Zodiac s’explique par plusieurs facteurs. Le film a été financé et distribué par deux majors, Warner Bros. et Paramount. Ils espéraient sans aucun doute voir dans cette histoire sur un tueur en série une nouvelle version de Seven (1995), qui avait causé la surprise au box-office nord-américain avec des recettes de 100 millions $.

Fincher, lui, n’avait aucunement l’intention de se répéter. Il a en fait soumis un anti-Seven. Essentiellement, des hommes fatigués et stressés qui parlent pendant près de trois heures d’un antagoniste invisible. Alors que Seven s’appuyait sur une formule de course contre la montre cumulant avec un crescendo dramatique aussi insoutenable que captivant («what’s in the box?!»), Zodiac élabore méthodiquement sur le passage du temps et nous quitte avec une résolution maussade en queue de poisson.

Les studios n’étaient pas contents, et ont envoyé une série de notes à Fincher pour rendre son film plus commercial. Le cinéaste a refusé tout compromis, s’engageant dans une joute de «rope-a-dope» de laquelle il est sorti victorieux. Mais son intransigeance s’est avérée coûteuse. Zodiac a été «dompé» en salles au mois de mars, lui retirant pratiquement tout espoir de se qualifier pour les Oscars, un des rares moyens pour une oeuvre de ce calibre d’être mise en lumière. Deux autres films de «ce calibre» – à savoir ces rares productions à budget moyen s’adressant à un public adulte – ont eu plus de chance : No Country for Old Men et There Will Be Blood, qui ont pris l’affiche à l’hiver 2007, ont amassé à eux deux près de 120 millions $ aux guichets nord-américains, ainsi que six statuettes dorées.

Plusieurs articles rétrospectifs ont été publiés au cours des derniers jours sur l’héritage de Zodiac. The Washington Post parle d’un film plus pertinent que jamais, qui «capture l’incertitude et la perte de confiance» de la société, «qui résultent d’un échec prolongé des institutions». UPROXX évoque un «classique intimidant» qui a ouvert la voie à «l’obsession de notre culture pour les histoires de crimes». The Film Stage se penche sur un aspect esthétique précis du film, son «architecture brutaliste», et comment elle suggère un sentiment de désespoir et de fatalisme chez les chercheurs de vérité.

Mais je reviens toujours à la merveilleuse critique de Nathan Lee publiée dans le Village Voice à l’époque de la sortie de Zodiac. Il s’agit d’un texte qui m’a franchement marqué, que je relis régulièrement. Je traduis ici trois passages (pour mettre en contexte le début du deuxième extrait, les «trois plans» font référence à 1) le plan subjectif de la lettre du Zodiac pendant le générique de début, 2) la caméra adoptant un point de vue de Dieu qui suit mécaniquement le taxi conduit par une victime du tueur, 3) un travelling au milieu du récit qui est superposé avec un «griffonnage numérique de lettres, de phrases et de symboles des missives du Zodiac»).

Zodiac se déploie avec les calibrations calmes d’une suite pour piano, avançant avec une précision mathématique détachée, capable de grande variété et de nuance, mais contrôlé par une discipline stricte. C’est un film qui n’élève jamais sa voix parce qu’il a besoin de parler clairement et avec soin. Il a beaucoup de choses à dire. [...]

Le média est le message dans Zodiac. C’est ce que signifient ces trois plans, et qui explique pourquoi ils sont livrés avec une emphase rhétorique supplémentaire; le Zodiac n’est pas doté d’un point de vue subjectif qui accapare notre attention. Mais son communiqué l’est. Un film de tueur en série qui ne porte pas vraiment sur un tueur en série, un drame policier focalisé sur la psychologie de la procédure policière plutôt que sur les hommes impliqués, Zodiac est un système d’information d’une complexité étonnante mis en place pour notre contemplation. C’est une analyse épique et réfléchie sur la façon dont un cinglé malin a déclenché une inondation de données qui a englouti et noyé trois entités différentes : les médias, la police et la vie d’un homme. Zodiac ramène le genre du tueur en série à ses racines, à savoir le M de Fritz Lang, un film également préoccupé par la technologie, les symboles, les modèles spatiaux et les systèmes de communication. [...]

[...] Zodiac est moins intéressé à fouiller la vie intérieure de ses personnages que d’observer leur rôle opérationnel dans un phénomène plus large. Fincher refuse de donner au public un héros fort et sympathique. Il est au moins aussi captivé par la couleur jaune sur gris du bureau du San Francisco Chronicle que par les nuances psychologiques de ses protagonistes. «Fincher peint avec des gens», se désole Jake Gyllenhaal. «C’est difficile d’être une couleur.» Cela ne signifie pas que Zodiac est inhumain, seulement qu’il applique son attention uniformément sur toute la toile : c’est un panorama, pas un portrait.

Les observations de Lee sont soutenues par Fincher lui-même. Il affirme dans son commentaire DVD, en faisant une allusion au basket-ball, qu’il apprécie de voir les acteurs «bouger sans le ballon». Il poursuit, en parlant de sa distribution : «Ces gars-là sont tellement bons à naviguer à travers une expérience et à la rendre vraie pour le non participant. C’est si agréable de voir des acteurs simplement passer à travers un processus, même s’ils savent qu’ils ne sont pas l’objet de la fascination; ils sont les vaisseaux à travers lesquels l’histoire va être racontée».

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L’obsession et ses corollaires (isolation, auto-destruction, paranoïa) constitue assurément le thème fédérateur de la filmographie fincherienne (j’exclus ses longs métrages plus impersonnels, comme The Curious Case of Benjamin Button, et surtout Alien 3, une commande sur laquelle il n’avait à peu près aucun contrôle créatif). Si ce sentiment est le moteur de la plupart des films de Fincher, il en est carrément le sujet dans Zodiac. Le cinéaste prend ici acte de sa propre obsession artistique, de son besoin insatiable de contrôler chaque élément esthétique. Sa propension à tourner d’innombrables prises, et son désir maniaque d’améliorer ou de «réparer» ses images à l’aide de différents dispositifs technologiques peuvent finir par décourager même ses collaborateurs les plus zélés.

Dans cette optique, le personnage du caricaturiste Robert Graysmith (Jake Gyllenhaal), dont les livres sur l’affaire du Zodiac ont inspiré le scénario, est en quelque sorte son alter ego. Un homme fondamentalement décent, il finit consumé par le puzzle insoluble qui accapare son esprit et détruit ses relations personnelles et professionnelles. Sa quête est peut-être noble, mais une question persiste : la fin justifie-t-elle les moyens?

Comme l’écrit avec justesse Phil Nobile Jr., sur le site Birth.Movies. Death., «Zodiac semble être une conversation que mène Fincher avec lui-même. Avec le Fincher qui a fait Seven douze ans plus tôt. Seven a rendu les meurtres en série excitants : un spectacle d’horreur luxuriant, colorant un genre pour les années à venir. Les policiers de Zodiac sont incurablement ordinaires, frustrés, humains. Les meurtres du Zodiac sont banals et ne sont pas sexys. Poursuivre un tueur est un travail morne, insatisfaisant».

SFChron11-12-69IveKilledSeven_zps6339cd80Dans Seven, on pouvait voir Fincher à travers le personnage incarné par Brad Pitt, un policier récemment transféré dans une ville hostile qui cherche à se prouver. Dès la première scène, il initie un combat de coqs avec son nouveau partenaire expérimenté, désireux de montrer qu’il a l’étoffe nécessaire pour enquêter sur les crimes les plus sordides. On a l’impression d’entendre parler un jeune réalisateur, qui obtient sa deuxième chance sur un plateau de tournage cinématographique après une première tentative ratée. Il a fait sa marque dans le monde de la pub et des vidéo-clips, mais ne sait pas encore, malgré son assurance en soi, s’il réussira à performer dans les ligues majeures.

Avec Zodiac, Fincher n’avait plus rien à prouver. Il a plutôt choisi de méditer sur son approche du métier, tout en concrétisant son évolution artistique. En revoyant récemment le film, j’ai remarqué certains échos frappants à Seven : deux policiers dans un couloir donnant sur un bureau où s’effectuent des recherches pour confirmer un soupçon, qui attendent impatiemment les résultats ; un chef de police qui est assis à un bureau qui n’est pas le sien, répond au téléphone, avant de promptement raccrocher ; deux collègues aux antipodes assis au comptoir d’un bar qui tentent de créer un certain rapport amical. Fincher semble nous taquiner de manière plus ou moins volontaire : «Vous pensiez revivre l’excitation de Seven, mais je vous prie de me suivre dans cette nouvelle direction plus sobre». Et puis, vers la fin, il sort le couperet via une coupure de journal qu’on peut aisément déclarer comme étant l’insert le plus délicieusement méta qu’il nous ait été donné de voir au grand écran.

Je vous laisse avec cette analyse comparative entre Zodiac et Memories of Murder de Bong Joon-ho, cinéaste sud-coréen qui a classé le film de Fincher dans son Top 10 de tous les temps. La vidéo est une création de Lewis Bond, un essayiste britannique hautement érudit que j’ai cité ici à quelques reprises, notamment le post sur la composition de l’image.

Un des cinéastes les plus populaires dans son pays, Bong a fait son premier long métrage en langue anglaise il y a quelques années, avec le remarquable Snowpiercer. Son prochain film, Okja, met incidemment en vedette Jake Gyllenhaal, et est filmé par le directeur photo de Seven, Darius Khondji. On peut voir la bande-annonce ici. Okja est produit par Netflix, tout comme le nouveau projet de Fincher, la série télé Mindhunter (b-a à voir ici), troisième incursion du cinéaste dans l’univers des tueurs en série.

À lire aussi :

> Seven, ou le casse-tête de la boîte
> Tout Fincher en 200 minutes
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P.S.: J’ai récemment été le sujet d’une entrevue avec Thomas Destouches, journaliste ciné basé à Paris, qu’on peut lire ici.

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