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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mercredi 14 décembre 2016 | Mise en ligne à 17h15 | Commenter Commentaires (8)

    Leonard Cohen & Robert Altman, symbiose absolue

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    La voix à l’autre bout du fil n’était pas très enthousiaste : «Je dois te dire, je n’aime pas beaucoup ce film». C’est Leonard Cohen qui s’adressait ainsi à Robert Altman. Le chansonnier montréalais venait de voir McCabe & Mrs. Miller (1971) lors d’une projection studio. Le réalisateur en avait le coeur brisé.

    Leur relation avait pourtant si bien commencé. Cohen rappelle dans Robert Altman : The Oral Biography avoir reçu un appel d’un inconnu, pendant qu’il enregistrait des chansons à Nashville: «C’est Bob Altman, je veux utiliser vos chansons dans un film que je suis en train de faire». Cohen de répondre : «Ok, ça semble correct. Est-ce qu’il y a un de vos films que j’ai vu?». Par pur hasard, Cohen venait d’en voir un, sans le savoir, le jour même. Il s’agissait de Brewster McCloud (1970), comédie extravagante basée sur le mythe d’Icare. Il avait adoré.

    Cohen a instantanément vendu les droits de ses chansons à Altman, et ce, pour presque rien. Il s’est même engagé à les réarranger et à lui verser un pourcentage des ventes de son album, s’il engrangeait de nouveaux profits au lendemain de la sortie du film. «C’est comme ça que devraient se faire les affaires, pas à travers les avocats qui détruisent tout», a plus tard estimé le cinéaste.

    Un article publié dans Rolling Stone au lendemain de la mort du chanteur précise qu’Altman avait l’intention d’utiliser 10 chansons tirées du premier album de Cohen, qui est paru en 1967. Il a finalement réduit le nombre à trois : The Stranger Song est associé au personnage de Warren Beatty, le joueur de poker vagabond John McCabe, tandis que Winter Lady représente le personnage de Julie Christie, l’ambitieuse tenancière de bordel Constance Miller. Enfin, Sisters of Mercy est le thème de la maison close et de ses filles de joie.

    Mais, comme le suggère la professeure de musicologie Gayle Sherwood Magee dans son livre Robert Altman’s Soundtracks, les paroles d’autres chansons de Cohen semblent certainement avoir présagé certains développements dans le récit du film : spécifiquement Suzanne (qui décrit une femme avec des détails qui sont imités par Mrs. Miller) et One of Us Cannot Be Wrong (qui mentionne un «blizzard de glace», évoquant la mort enneigée de McCabe). Même quand on n’entend pas la musique de Cohen orner des scènes, l’esprit de l’auteur-compositeur imprègne le film.

    Il est impossible aujourd’hui de s’imaginer McCabe & Mrs. Miller sans les ballades de Cohen. La mélancolie qui émane de leurs mélodies et paroles agit en parfaite symbiose avec la vision particulière d’Altman, celle d’un western maussade peuplé d’anti-héros fatalistes. Sans cet apport musical, on peut facilement présumer que Roger Ebert n’aurait pas qualifié l’oeuvre d’un «des films les plus tristes» de tous les temps.

    Pour revenir à la suggestion de la prof de musique citée par Rolling Stone, il est fort probable qu’Altman fut influencé par l’ensemble de Songs of Leonard Cohen pour McCabe & Mrs. Miller. Pendant qu’il tournait That Cold Day in the Park (1969), il avait l’habitude d’écouter l’album si souvent avec ses assistants qu’ils ont fini par «user deux vinyles!». Mais parce qu’il fumait tellement de pot, selon ses propres dires, Altman a fini par oublier l’expérience au cours de l’année qui a suivi.

    Après avoir terminé le tournage de McCabe & Mrs. Miller, il s’est rendu à Paris. Lors d’une fête où il «ne connaissait personne, et où tout le monde parlait français», il a entendu l’album à nouveau. Altman dit avoir eu une illumination : «Merde, c’est mon film!». Il a prestement quitté la Ville Lumière pour se rendre dans sa salle de montage à Los Angeles et y insérer les chansons, qui s’intégraient au film «comme un gant». Poursuit Altman, dans le livre d’entretiens colligés par David Thompson :

    Je pense que la raison pour laquelle [les chansons] ont si bien fonctionné, c’est parce que ces paroles ont été gravées dans mon subconscient. Donc quand j’ai tourné les scènes, je les ai adaptées aux chansons, comme si elles avaient été écrites pour elles. Mais il ne m’est jamais venu à l’esprit de les utiliser, parce que ce n’est pas le genre de musique que l’on met dans un film comme ça.

    En fait, c’est exactement le genre de musique qu’on met dans un film d’Altman. Défier les conventions était la marque de commerce de celui que l’on surnommait le «maverick» à Hollywood. Au moment de sa sortie, McCabe & Mrs. Miller a été décrit par John Wayne comme une oeuvre «corrompue». On peut gager qu’Altman considérait comme un badge d’honneur une telle réaction négative venant de la part de l’emblème vivant du western.

    En effet, le désir d’Altman – qui avait réalisé plus tôt dans sa carrière huit épisodes de la série télé Bonanza, un western familial des plus conformistes – était de subvertir les clichés de pratiquement tous les genres hollywoodiens. Il l’avait fait l’année précédente, avec l’anti-film de guerre M*A*S*H. Et McCabe & Mrs. Miller est l’ultime anti-western. La méthode Altman a cependant eu pour effet de froisser certains collaborateurs, dont Warren Beatty, la plus grande star de cinéma à l’époque, qui a reproché au film son côté «relaxe extrême». L’auteur de McCabe (1959), Edmund Naughton, n’a pas non plus dû apprécier le traitement infligé à son roman. Altman explique son approche à David Thompson :

    Je n’ai certainement pas fait le film pour l’intrigue. Je pensais que c’était génial, me disant : «Cette histoire, tout le monde la connaît, je n’ai donc pas à m’en soucier». Le héros est une sorte de sous-fifre fanfaron, un parieur qui est aussi un perdant. Il y avait aussi la prostituée au coeur d’or, et les méchants étaient le géant, le métis et le jeunot. Donc tout le monde connaît ce film, ces personnages et ce récit, ce qui signifie qu’ils sont confortables, ça leur donne un ancrage. Et moi, je peux me concentrer sur la toile de fond.

    Pas de démonstrations typiques d’héroïsme dans McCabe & Mrs. Miller; le véritable héros du film, c’est l’atmosphère. C’est l’expérience sensorielle d’un «sale» sublime, tant du point de vue audio (la plupart des figurants sont munis de petits micros, causant souvent une cacophonie de dialogues) que visuel (la pellicule a été brièvement exposée à la lumière avant d’être développée, donnant un fini évoquant de vieilles photographies sépia); cette technique surnommée «flashing» a été perfectionnée par le légendaire directeur photo Vilmos Zsigmond, décédé au mois de janvier. On peut le voir au début de cette vidéo :

    Altman y explique que McCabe & Mrs. Miller fut un flop retentissant lors de sa sortie, mais que le film a gagné en stature avec les années, et qu’il est devenu «culte» aujourd’hui. La critique fut divisée, c’est vrai, quoiqu’on se doit de noter que les deux plus grands adversaires idéologiques dans le milieu à l’époque, Andrew Sarris et Pauline Kael, en sont venus à un rare consensus : il s’agissait tout simplement d’un chef-d’oeuvre. Leurs textes sont disponibles ici et ici, respectivement.

    Ironiquement, pour un film qui s’enorgueillit de son statut anti-establishment, McCabe & Mrs. Miller a été intronisé dans le Top 10 des meilleurs westerns de tous les temps par l’American Film Institute. En position no. 8, entre Butch Cassidy and the Sundance Kid et Stagecoach, le proto film catastrophe mettant en vedette… John Wayne. Consultez ce lien de l’AFI pour y voir des appréciations vidéo du critique Leonard Maltin, ainsi que des acteurs Ed Burns, Elizabeth Perkins et Keith Carradine, l’une des figures principales de la «famille Altman» au cours des années 70.

    En octobre, Criterion a réintrioduit McCabe & Mrs. Miller à la cinéphilie contemporaine. Il s’agit pour cette maison d’édition de luxe d’une de leurs plus belles offrandes (la précédente édition vidéo, un DVD édité par Warner Bros., était franchement déplorable). Celui qu’on nomme le doyen des critiques musicaux, Robert Christgau, a signé pour le site ce papier sur la contribution inestimable de Cohen au film.

    En 1972, pendant qu’Altman tournait le drame bergmanien Images à Londres, il recut un coup de fil. «Bob, je viens de voir McCabe & Mrs. Miller, et je pense que c’est absolument fantastique, j’adore!». C’était Leonard Cohen, qui est allé revoir le film, dans une salle de cinéma remplie avec un vrai public cette fois-ci. Altman de rétorquer : «Le poids du monde s’est soulevé de mes épaules».

    À lire aussi :

    > Définir Altmanesque, une tâche corsée
    > Interlude musical: I’m Easy

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    • Belle histoire. Je n’ai jamais vu ce film, qui est celui d’Altman qui m’intrigue le plus. Je n’ai pas envie de payer le Criterion et, surtout, je voudrais le voir en salle. J’écris ceci pour les programmateurs de la Cinémathèque.

    • J’adore ces anecdotes qui deviennent aussi intéressantes que le film
      lui-même. J’ai un vague souvenir de « McCabe & Mrs.Miller », si ça se
      trouve je n’ai pas réalisé qu’il y avait des chansons de Coen. (Je pensais
      que « Heaven’s gate » était de la même époque mais c’est un peu plus
      tard, en 1980. Bref je mets sur ma liste, deux films à revoir sur Criterion.)

      P.S. : L’extrait avec Altman est tiré du très bon documentaire sur le fameux
      « Z Channel ». J’ai dû voir ce film sur YTube il y a 1-2 ans mais je ne trouve
      plus le lien. Ça aussi une intéressante histoire sur le développement ou le
      renouveau d’une cinéphilie bien avant l’arrivé du dvd. Je ne m’en souvient
      pas en detail (docu) mais je me demande si le lancement d’une boîte comme
      Criterion n’est pas né grâce au Z Channel…

      (J’ai au moins trouvé la bande-annonce)
      https://www.youtube.com/watch?v=nNZeFFKceeU&list=PL1hX6e5TDRjua
      C0dchHXyG8mKXCCGut1O

    • J’ai un souvenir impérissable de McCabe and Mrs Miller. Depuis le mort de Léonard Cohen, j’y pense tous les jours. Pour moi l’un n’existe pas sans l’autre. Je suis hanté par le dernier plan du film:la caméra se rapprochant de l’iris de Julie Christie dans la fumerie d’opium. Un très grand film.

    • Le documentaire Z channel a vraiement été enlevé de la chaîne YT.
      « Fun fact » le film est réalisé par Alexandra Cassavetes, fille de John.
      Pour ceux que ça intéresserait, « Z Channel … » est visionnable sur
      le site Movierill, trouvé sur le web. À voir absolument, malgré la fin
      tragique du directeur de la programation Jerry Harvey…

      http://www.movierill.com/watch-z-channel-a-magnificent-obsession-
      online-56224

      (Si j’avais en mémoire le film d’Altman et le film de Cimino près l’un de
      l’autre c’est qu’on en parle dans le documentaire.)

    • M. Siroka, c’est la première fois que je commente sur votre blogue, mais je le lis assidûment depuis peut-être 6-7 ans. Je tiens simplement à vous féliciter et, surtout, à vous remercier pour la qualité de vos billets. Ils sont toujours pertinents et magnifiquement écrits. Ils m’ont accompagné durant mon adolescence, alors que je découvrais ma cinéphilie. Je suis aujourd’hui dans la jeune vingtaine et ils continuent de nourrir ma passion du septième art. Chapeau!

    • Très bon texte Jozef! Ce film, en plus d’être un chef d’oeuvre, est vraiment un cas où un cinéaste réussit à tirer le maximum des chansons d’un artiste sans pour autant en trahir l’esprit ou les instrumentaliser de façon égocentrique pour en faire de simples outils de mise en valeur de son film.
      En ce sens, la générosité et l’ouverture d’Altman font vraiment écho à celles de Cohen dans cette relation plus que féconde.

      J’ai récemment revu MASH (netflix, a parfois du bon côté cinéma!) et je me rends compte que je l’avais jugé trop sévèrement lorsque je l’avais vu pour la première fois. Peut-être que la qualité de l’image avait joué, car l’impression de “film brouillon” que peuvent laisser les dialogues à la Altman aurait avantage à être tempérée par une meilleure mise en valeur de son regard impeccable.

    • Bien modestement la contribution montréalaise à ce film ne s’est pas arrêté à Léonard Cohen.
      Dans votre article quand vous décrivez ceci :
      ” C’est l’expérience sensorielle d’un «sale» sublime, tant du point de vue audio (la plupart des figurants sont munis de petits micros, causant souvent une cacophonie de dialogues) que visuel (la pellicule a été brièvement exposée à la lumière avant d’être développée, donnant un fini évoquant de vieilles photographies sépia); cette technique surnommée «flashing» a été perfectionnée par le légendaire directeur photo Vilmos Zsigmond, décédé au mois de janvier. On peut le voir au début de cette vidéo “, ce flashing provient d’un bidule de caméra appelé le PANAFLASHER qui a été inventé à Montréal en collaboration avec Panavision de LosAngeles. J’ai été bien honoré que Vilmos Zsigmond s’en soit servi sur ce film.
      Daniel Jobin.

      Merci pour cette info M. Jobin, bien intéressant. -js

    • Oui, intéressant de savoir que le panaflasher à des origines montréalaises, merci. J’aimerais bien savoir si Michel Brault a utilisé cette technique de postlumination pour Kamouraska…? La technique a-t-elle été utilisée au Québec? Sinon, il faut mentionner Long Goodbye où cette technique croise merveilleusement le propos du film.

      Et merci Jozef pour ce texte mise au point autour de cette fascinante collaboration.
      Je suis un grand fan de Altman, mais Brewster McCloud n’a jamais réussi me convaincre malgré quelques visionnements, je trouve que c’est raté… mais j’ai aussi encore envie de lui donner une autre chance. Il y a l’acteur que je n’aime pas beaucoup non plus.

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