Jozef Siroka

Archive, septembre 2016

Jeudi 29 septembre 2016 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (12)

Dessine-moi un film

On aime dire de nos cinéastes préférés qu’ils sont des visionnaires. C’est un terme qui accroche l’esprit, qui préfigure une maîtrise singulière, imposante, de leur discipline. Il ne faut pas oublier cependant que la créativité ne provient jamais du néant. Les artistes se nourrissent constamment des oeuvres de leur prédécesseurs, plus ou moins consciemment, et avec plus ou moins de bonheur. Lorsqu’on salue le génie plastique de nos films préférés, ne devrait-on pas plutôt y voir là l’accomplissement de cinéastes «révisionnaires»?

Les beaux-arts constituent un réservoir quasi-inépuisable d’inspiration pour les réalisateurs. Plusieurs exemples concrets sont présentés dans la vidéo ci-dessus de Vugar Efendi. J’ai particulièrement été frappé par l’association entre Steven Spielberg et Norman Rockwell, pas que leurs sensibilités soient identiques, mais bien parfaitement complémentaires. Sans surprise, j’ai découvert que le réalisateur de E.T. est un avide collectionneur des tableaux du fameux illustrateur américain.

Vers la fin de la vidéo d’Efendi (la première partie, mise en ligne il y a six mois, peut être consultée ici) on voit un parallèle entre Barry Lyndon (1975) et une oeuvre de John Constable. S’il y a un film qui est associé à la peinture romantique, c’est bien cet épique de Stanley Kubrick. En entrevue avec le critique français Michel Ciment, le grand maître a élaboré son approche :

J’ai accumulé un très grand dossier de dessins et de peintures tirées de livres d’art. Ces images ont servi de référence pour tout ce dont nous avions besoin – vêtements, meubles, accessoires, architecture, véhicules, etc. Malheureusement, les images auraient été trop difficiles à utiliser alors qu’elles étaient encore dans les livres, et nous avons fini par les déchirer avec un grand sentiment de culpabilité… Une bonne recherche est une nécessité absolue et j’aime le faire. Vous avez une raison importante pour étudier un sujet en profondeur que vous ne feriez pas autrement, et puis vous avez la satisfaction d’appliquer concrètement et immédiatement ces connaissances nécessaires.

Les designs pour les vêtements ont tous été copiés à partir de dessins et de peintures d’époque. Aucun d’entre eux n’a été conçu de manière normale. Il s’agit de la meilleure façon, à mon avis, de faire des costumes historiques. Il ne me semble pas raisonnable d’employer un designer qui interprète, disons, le XVIIIe siècle, en utilisant les mêmes sources d’images à partir desquelles vous pouvez fidèlement copier lesdits vêtements. [...]

Il faut aussi considérer le problème du goût en concevant les vêtements, même aujourd’hui. Seule une poignée de designers semblent avoir une idée de ce qui est saisissant et beau. Comment est-ce qu’un designer, aussi brillant soit-il, peut-il avoir une impression pour les vêtements d’une autre époque qui est égale à celle de la population et des designers de l’époque en question, telle qu’enregistrée dans leurs images? J’ai passé une année à préparer Barry Lyndon avant le début du tournage, et je pense que ce temps a été bien investi. Le point de départ et la condition sine qua non de tout récit historique ou futuriste est de faire croire aux gens ce qu’ils voient.

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À noter qu’un film ne se doit pas de posséder des qualités «picturales», où se dérouler à la même époque que les tableaux dont il s’inspire, pour s’emparer des beaux-arts. Un exemple frappant à cet égard est le très urbain Mean Streets (1973) de Martin Scorsese, pas mal l’antithèse du cinéma de prestige. Le cinéaste a expliqué en 2010 au Guardian comment il a rendu hommage au Caravage, peintre italien de la fin du XVIe siècle :

J’ai été immédiatement saisi par le pouvoir de ses images. Au départ, je me suis épris de lui à cause des moments qu’il choisit d’éclairer dans ses histoires. La Conversion de saint Paul, Judith décapitant Holopherne : il choisit un moment qui n’a pas été le moment absolu du début de l’action. Vous arrivez à la scène vers le milieu, et vous en êtes imprégnés. Ça diffère de la composition des peintures qui l’ont précédé. C’est comme de la mise en scène moderne au cinéma : si puissant et direct. Il aurait été un grand cinéaste, sans aucun doute. Je me suis dit, moi aussi je peux utiliser ça…

Il était donc là. Le Caravage a imprégné l’ensemble des séquences de bar dans Mean Streets. Il était là à travers les mouvements de caméra, les choix de mise en scène. C’est en gros des gens assis dans un bar, des gens aux tables, des gens qui se lèvent. La Vocation de saint Matthieu [tableau ci-dessus], mais à New York!

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Le cas Nighthawks est un bel exemple d’interconnexion parmi diverses disciplines artistiques. Le plus fameux des tableaux d’Edward Hopper a été inspiré par une nouvelle d’Ernest Hemingway, intitulée The Killers. Le peintre a en particulier été charmé par le refus du «sentimentalisme et de la saccharine» dans l’écriture du jeune auteur (il avait 28 ans au moment de cette publication).

«La nouvelle donne l’impression que quelque chose va arriver, mais finalement rien ne se passe», soutient le biographe de Hopper, Gail Levin. «Dans un sens, les peintures de Hopper sont également comme ça, et permettent donc à des écrivains, des cinéastes, des poètes et d’autres artistes, de projeter leur propre imagination».

The Killers a été l’objet d’une adaptation au cinéma, en 1946. Mettant en vedette Burt Lancaster dans son premier rôle au grand écran, il s’agit d’un des plus grands films noirs de l’histoire. On remarque avec plaisir, entre 2:11 et 2:21, que le réalisateur Robert Siodmak tire clairement son chapeau à Nighthawks (surtout du point de vue de la composition), tout en bouclant la boucle des influences circulaires.

Du côté des Maritimes…

Un artiste-peintre qu’on ne trouve pas dans les vidéos d’Efendi, et qui pourtant s’y mériterait une place de choix, est le Canadien Alex Colville (1920-2013). Celui qui a passé la majeure partie de sa vie en Nouvelle-Écosse était un spécialiste de scènes de la vie quotidienne habitées par une forme de banalité angoissante. Son fréquent emploi de couleurs vives, et ses traits qu’on peut qualifier de volontairement candides, contrastent abruptement avec le malaise existentiel du rendu final.

La fille de Colville a expliqué au MacLean’s il y a deux ans que son père «était un pragmatiste, et peu enclin à croire que les gens sont intrinsèquement bons. Il pensait que le mal existe». Le pessimisme du fameux peintre des Maritimes est dû en grande partie à son expérience des horreurs des camps de concentration. En mai 1945, il a été engagé par l’armée canadienne pour peindre les victimes de Bergen-Belsen.

L’article du MacLean’s coïncidait avec une exposition posthume de Colville à la Art Gallery of Ontario, à Toronto, en août 2014. Une des sections présentait des jumelages de ses oeuvres avec des scènes de films qui s’en sont inspirés. Je propose quelques exemples, agrémentés de commentaires d’experts ou de cinéastes, ainsi que des interventions vidéo d’un directeur du TIFF, qui a participé à l’exposition d’AGO.

HEAT (1995) – PACIFIC (1967)

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Le réalisateur Michael Mann, dans son commentaire DVD :

Ça a probablement contribué à maintenir mon intérêt à faire Heat plus longtemps que toute autre chose. Ce que l’on retrouve à l’intérieur de cette image c’est quelqu’un qui est impliqué dans une vie d’agression et d’action. Le contraste réside dans son état mental. Voici un moment de solitude intérieure, et le tableau ne dicte rien. Au contraire, il pose une question : à quoi pense cet homme, qu’est-ce qu’il s’imagine? Ça dit quelque chose à propos de ses cironstances et son état psychologique, un état de solitude.

***

NO COUNTRY FOR OLD MEN (2007) – TARGET PISTOL AND MAN (1980)

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Voici une théorie pointue mais plutôt brillante fournie par Emily Hiltz, doctorante en comm à l’université Carleton, à Ottawa :

Dans cette scène tendue et ambiguë de No Country for Old Men, l’assassin Anton Chigurh (Javier Bardem) est installé dans une chaise dans le coin d’une chambre, tandis que Carla Jean Moss (Kelly Macdonald) plaide pour sa vie. [...]

Etiquetées comme un jumelage issu de la culture populaire, les deux images fournissent un aperçu troublant de la possibilité d’un danger, et permettent au public de méditer sur les conséquences morales et physiques des personnes situées à l’intérieur, à l’extérieur, et entre les cadres. À première vue, le regard inexpressif d’Anton et ses vêtements noirs présentent une ressemblance frappante avec l’auto-portrait de Colville. Cependant, le film des Coen diffère sur un point important : le pistolet est absent. [...]

Grâce à l’absence de l’arme, la scène apporte un sens renouvelée et plus fixe que son prédécesseur illustré, alors que les trous visuels sont «remplis» à travers les souvenirs du public de la violence antérieure d’Anton. Ainsi, une vision claire du possible destin de Carla Jean est construite à travers l’absence visuelle d’armes et d’agression. [...]

En tant que revitalisation de Target Pistol and Man, cette scène remet en question nos capacités de témoigner et de connaître «la vérité» ou «l’image entière» d’un récit, qui est toujours partielle. Comme Colville, dont le style offre un intrigant aperçu in media res de violence potentielle, l’utilisation nuancée des Coen de textes pop partiellement absents, partiellement présents, font de «la vérité» une projection familière et terrifiante de notre propre imagination.

***

MOONRISE KINGDOM (2012) – TO PRINCE EDWARD ISLAND (1963)

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Capsule tirée du site Welcome to Colville :

Le film du cinéaste indépendant Wes Anderson Moonrise Kingdom foisonne de références visuelles aux œuvres de Colville. Dans le film d’Anderson, qui possède décidément un look et un sentiment nostalgique, nous rencontrons Suzy au sommet d’un phare en 1965 en Nouvelle-Angleterre. Elle accole une paire de jumelles à son visage, déterminée à voir au-delà de sa vie de village.

La femme dans la peinture de Colville semble partager le regard résolu de Suzy. Anderson et Colville utilisent tous deux les jumelles comme un emblème : elles pointent les objectifs directement vers nous, nous contraignant à faire face à l’examen minutieux du regard féminin soutenu. Pour Colville, cette scène exprime la puissance active et intuitive de la vision des femmes : «La femme voit, je suppose, et l’homme non», a-t-il dit.

***

THE SHINING (1980) – HORSE AND TRAIN (1954) / DOG, BOY, AND ST. JOHN RIVER (1958) / MOON AND COW (1963) / WOMAN AND TERRIER (1963)

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On finit avec Kubrick, et une énième clé pour déchiffrer son oeuvre la plus scrutée. Contrairement à Barry Lyndon, il ne s’inspire pas ici de peintures, mais les insère carrément dans ses plans. À noter que les quatre Colville disséminés dans son film présentent des animaux : deux chiens, une vache et un cheval. Le plus inquiétant des tableaux, Dog, Boy, and St. John River, fait son apparition dans la fameuse chambre 237, au moment où Danny ouvre la porte interdite. Soudainement, la scène me paraît encore plus inconfortable…

Matt Marrone du blogue Unwinnable consacre une longue analyse à la relation entre Kubrick et Colville. Il retranscrit vers le début de son texte un carton installé dans l’exposition d’AGO :

Comme Alex Colville, le cinéaste britannique [sic] Stanley Kubrick était un planificateur méticuleux, organisant soigneusement le contenu de chaque plan. Son célèbre film d’horreur est imprégné par l’art canadien, y compris les reproductions des quatre tableaux de Colville que vous voyez dans ce coin. Mais le cinéaste est fameusement resté discret quant à ses motivations. At-il été attirée par l’imagerie animale de Colville? La qualité multi-interprétative de son oeuvre? L’intérêt de Colville pour le côté sombre de la nature humaine? Nous ne pouvons que spéculer.

Comme bonus (et question de demeurer dans le thème animalier), je vous invite à consulter ce post de No Film School mis en ligne aujourd’hui, qui revient sur le moment le plus déconcertant de The Shining. Vous savez très bien de quoi je parle…

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Lundi 26 septembre 2016 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (16)

Le bon, la brute et… le Trump

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En mars dernier, alors que je me trouve de manière improbable à une dizaine de mètres du prétendant républicain à la Maison-Blanche, ce dernier lance à ses supporters hilares entassés comme des sardines dans un hangar d’aéroport : «Avouez que vous êtes bien mieux ici qu’au cinéma! Les films, de nos jours, ce n’est plus ce que c’était». Un peu plus tard, il se compare à Rocky Balboa, version 1976; il est l’étalon italien qui tape sur une carcasse de boeuf, tandis que l’establishment républicain et les médias «corrompus» sont représentés par Apollo, qui regarde le spectacle à la télé dans le confort de son salon.

Le même jour, incidemment, paraissait dans La Presse + mon dossier sur la relation réciproque entre Hollywood et la politique américaine. Le dernier segment commençait ainsi :

La vedette médiatique incontestée de la présente course à la Maison-Blanche s’est manifestée au cinéma à quelques reprises. D’abord via ses propres caméos, notamment dans Home Alone 2 et Zoolander. En février, Johnny Depp l’a incarné dans un moyen métrage parodique diffusé sur le site Funny or Die. Au même moment, le Washington Post pondait 1500 mots sur «Le film qui a prédit l’ascension de Donald Trump», A Face in the Crowd (1957), l’histoire d’un charlatan démagogue qui se rapproche du pouvoir grâce à son émission de radio.

Le drame psychologique d’Elia Kazan a été un précurseur pour de nombreux autres films traitant du pouvoir démesuré des médias et/ou de l’attrait du populisme, comme le note le Post. À propos du protagoniste, Larry «Lonesome» Rhodes :

Il n’est ni le premier ni le dernier personnage de cinéma à connaître une ascension et une chute en faisant appel aux angoisses du peuple américain. Il a inspiré Howard Beale, le présentateur télé qui a rassemblé le pays avec le cri de ralliement : «Je suis fou de rage et je ne peux plus supporter cela» dans Network (1976). Son héritage se manifeste à travers Chauncey Gardiner, le jardinier terne dont la sagesse populaire involontaire le transforme en un possible candidat à la présidence dans Being There (1979), et au cracheur de vérités brutales, le sénateur Jay Bulworth, dans le film éponyme de 1998.

Lonesome Rhodes est plus grossier et cru que les autres. Il passe à travers les femmes comme si elles étaient des collations à bas prix. Il insulte les minorités. Il fait de grandes promesses, et ensuite nie les avoir faites. Il dit les choses telles qu’elles sont – ou du moins comme les gens pensent qu’elles l’ont déjà été, à une époque vaporeuse où tout allait bien. Comme Trump, il traite les gens au pouvoir de stupides et de bidons. [...]

Dans un rare moment de doute, Rhodes voit ce qui se dessine : «Ces millions de personnes qui font ce que je leur dis de faire – ça me fait peur».

Le débat très attendu de ce soir représente, pour l’instant, le point culminant de la relation entre Trump et le média qui lui a été si bénéfique. On verra si leur belle amitié saura se poursuivre. Hillary Clinton, quant à elle, se prépare à affronter deux versions de Trump. En effet, personne ne sait lequel se présentera au lutrin, le docteur Jekyll ou M. Hyde.

Cette dualité se dégage notamment dans les goûts cinématographiques de l’entrepreneur milliardaire. Comme je l’ai mentionné dans un post en septembre dernier, son film préféré à vie est Citizen Kane, un choix qui prête évidemment flanc à une multitude d’analyses comparatives plus savoureuses les unes que les autres. En avril, la BBC a dressé un portrait de la cinéphilie des candidats de la présente campagne présidentielle :

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Tandis que les choix de Clinton sont qualifiés de «prudents», ceux de Trump, force est d’admettre, sont fort éloquents. Ses films préférés «reflètent un homme attiré par les histoires violentes, mais qui est aussi quelque peu romantique», analyse le papier de la BBC. (Les goûts ciné de 13 présidents américains, de FDR à Obama, peuvent être consultés ici).

Et puis il y a «l’autre» Trump, celui qui n’entrerait pas dans un cinéma répertoire même si sa vie en dépendait. Dans un article du New Yorker datant de 1997, on tombe sur ce témoignage cocasse du journaliste, Mark Singer :

Nous n’étions pas en l’air depuis très longtemps quand Trump a décidé de regarder un film. Il avait apporté Michael, une sortie récente, mais vingt minutes après l’avoir inséré dans le magnétoscope il s’ennuyait. Il l’a remplacé par un de ses préférés, un film d’action avec Jean Claude Van Damme intitulé Bloodsport, qu’il qualifie d’«incroyable» de «fantastique». En attribuant à son fils la tâche d’avancer toutes les scènes où il y a du récit – le but de Trump étant de «faire passer ce film de deux heures à quarante cinq minutes» – il a éliminé toutes les pauses entre les martèlements de nez, les attendrissements de reins, et les fracassements de tibias. Quand un méchant costaud qui est sur le point d’écraser un gentil de taille normale reçoit un coup fatal au scrotum, j’ai ri. «Avouez-le, vous riez!», cria Trump. «Vous voulez écrire que Donald Trump aime ce film ridicule, mais êtes-vous prêts à mettre là-dedans que vous l’avez aimé aussi?».

L’approche TDA que Trump emploie pour consommer son 80s Action (on s’entend d’ailleurs que JCVD n’est pas exactement un ennemi des spectateurs impatients) permet de jeter des hypothèses sur d’autres activités trumpiennes un peu plus conséquentes, soutient Louis Amis du New Statesman :

Les goûts cinématographiques de Trump et sa façon de regarder les films semblent refléter l’attitude envers le monde qui est audacieusement manifestée dans sa campagne présidentielle. Les détails quant à la façon dont il réussira à concrètement gagner l’élection, et qui permettront à l’Amérique de «gagner à nouveau», ont toujours été omis ou incohérents. Son esprit se met simplement en mode avance rapide afin de parvenir à la scène de la victoire finale, qui peut ensuite être regardée encore et encore.

Au sujet de ses films politiques préférés, Trump a jeté son dévolu sur Air Force One (1997), un blockbuster mettant en vedette Harrison Ford dans la peau d’un président des États-Unis qui combat des terroristes dans son avion. (En juillet, le producteur d’Air Force One a exigé que la campagne de Trump cesse d’utiliser la bande originale du film lors de ses rallyes).

«J’adore Harison Ford – pas seulement parce qu’il loue mes propriétés. Il s’est dressé pour l’Amérique», a affirmé Trump au New York Times en décembre dernier. Une formulation reaganienne dont s’est moqué l’acteur connu pour son caractère bourru, lors d’un passage à Studio 10, une émission matinale australienne : «C’est un film, Donald! Ce n’est pas comme ça dans la vraie vie. Mais comment le saurais-tu?»

À lire aussi :

> Citizen Trump
> Un républicain entre dans un club vidéo…
> La domination du «cinéma conservateur»?
> Aux USA, les goûts sont bleus et rouges
> Le goût des candidats (présidentielle 2008)

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Vendredi 23 septembre 2016 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (26)

Michael Bay, philosophe incompris

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La gloire des grands hommes est comme les ombres : elle s’allonge avec leur couchant, disait Henry de Montherlant. Comme Van Gogh, Schubert ou Kafka, Michael Bay ne sera probablement apprécié à sa juste valeur qu’à titre posthume. Bien après que nos ricanements ironiques se soient tus. Pour les spectateurs bêtes que nous sommes, sa prédilection pour les explosions abusives, les voitures de course clinquantes, les pitounes hypersexualisées, le tout combiné à son mépris pour le bon sens, le bon goût et les lois de la physique, en font une vulgaire machine déshumanisée juste bonne à imprimer de l’argent. Rien ne saurait être plus faux. Michael Bay est l’artiste de cinéma le moins bien compris de notre époque, maintient avec une conviction amusée et une bonne dose d’(auto)dérision un premier roman québécois des plus réjouissants.

Publié en novembre dernier, Des Explosions de Mathieu Poulin s’emploie, dans un premier lieu, à broyer le schisme entre culture d’élite et culture populaire. Une approche d’autant plus notable qu’elle est accomplie sans fausse modestie ni condescendance maligne. «C’est à la lecture de Platon, alors qu’il avait douze ans et passait déjà plusieurs heures par jour à la Los Angeles Public Library, que Michael Bay comprit qu’il serait philosophe», lit-on au commencement du troisième chapitre. Le ton oscille constamment entre sarcasme et candeur, et c’est ce qui fait la force du livre; on commence par rire des délires de grandeur du réalisateur des Transformers, puis on s’étonne de le trouver de plus en plus sympathique, d’affectionner de plus en plus son auto-évaluation artistique, même si on ne la partage pas nécessairement.

«J’étire l’élastique jusqu’à sa limite», m’a confié Mathieu Poulin cet été à propos de son concept de biographie semi-inventée, de son protagoniste à la fois bouffon et multidimensionnel. «Si j’avais fait un livre purement ironique, ça aurait perdu de son intérêt. Les projets de ce genre, ça marchait il y a une quinzaine d’années, mais aujourd’hui il y a une sorte de mode qu’on appelle la “nouvelle sincérité”. Je suis en train de lire Infinite Jest de David Foster Wallace, c’est un livre qui est drôle mais qui ne se complaît pas dans l’ironie. Pour qu’un livre soit le fun, il faut que t’aie la possibilité de vivre des émotions. Alors que si t’es toujours dans l’ironie, t’es toujours dans le détachement.»

L’écriture d’Explosions s’est étalée sur quelque cinq années. Professeur de littérature au cégep Ahuntsic, Mathieu Poulin a principalement mené son travail de rédaction pendant ses vacances d’été et de Noël. Les premières lignes ont été couchées sur papier quand l’auteur en herbe s’est joint au symposium web NaNoWriMo, un «projet d’écriture créative dans lequel chaque participant tente d’écrire un roman de 50 000 mots – soit environ 175 pages – en un seul mois».

«Je suis un peu compétitif dans la vie, je voyais mes amis commencer à sortir des livres… Je me suis mis à écrire ça, et j’ai fini par durer quatre jours», admet Mathieu Poulin. «J’écris quand même vraiment pas vite, et j’ai réalisé que 50 000 mots en un mois serait trop dur. J’ai attendu un an, un an et demi, et j’ai choisi de poursuivre l’idée.»

C’est grâce à un échec que Des Explosions a fini par se concrétiser. Son éditeur, une jeune boîte baptisée les éditions de Ta Mère, a lancé le pitch d’une série de livres différents qui seraient néanmoins construits dans le même univers. «C’était prévu que je fasse le deuxième livre», se souvient Mathieu Poulin. «Le premier s’appelle M.I.C.H.E.L. T.R.E.M.B.L.A.Y., avec des points entre chaque lettre, comme si c’est un nom de code. Sauf que ç’a été le plus grand flop des éditions de Ta Mère. Mais avant qu’on sache que c’est un flop, j’avais écrit une quarantaine de pages pour la suite. Mon ami éditeur m’a ensuite dit qu’on n’allait pas poursuivre le projet. Je suis donc revenu à Michael Bay».

«J’ai voulu écrire un livre pour moi. C’est le genre d’humour et de références qui me font rire, en tant qu’ancien grand fan premier degré de Michael Bay, si on veut. Ses premiers films, je les ai vus 25 fois chacun à peu près. Quand j’étais plus jeune, 12-13 ans, j’ai écrit sur un site web une critique d’Armageddon, disant que c’est meilleur que Star Wars, je capotais. Mes deux films préférés à l’époque c’était Armageddon et Starship Troopers.

«Une des principales choses qui m’ont motivées à écrire ce livre-là c’est que, quand j’ai commencé à m’intéresser au cinéma, je regardais tout plein de choses, et je considérais en quelque sorte Bay et Kubrick comme des égaux, puisque les deux me faisaient tripper autant (surtout visuellement). Éventuellement, j’ai fait des études en cinéma au cégep et à l’université et j’ai bien réalisé (même si j’en étais venu à m’en douter) que ces deux réalisateurs ne bénéficiaient pas, disons, du même enthousiasme institutionnel. Je comprenais pourquoi, mais je considérais quand même ça un peu dommage. Quand je cherchais une idée de roman, j’ai donc décidé, même s’il y a beaucoup d’ironie dans le projet, d’essayer de redonner une espèce de crédibilité institutionnelle à Michael Bay. C’est un espèce d’acte de défiance un peu cabotin (mais pas seulement cabotin) envers l’institution».

La quatrième de couverture se lit comme suit :

D’un cockpit à l’autre, les regards de Michael Bay et de Ben Affleck se croisent, échangent une certaine détresse. À plus de vingt mille kilomètres à l’heure, les vaisseaux se caressent légèrement, dos à dos. La collision est évitée de justesse, mais un fragment de météorite atteint le propulseur fonctionnel d’Indépendance presque au même moment. Vérité résonne et le champ de vision du cinéaste s’emplit de flammes. Tout s’embrouille. Cette fois, est-ce la mort? Non, ce ne peut pas être la mort. Pas avant d’avoir reconquis Daphné. Pas avant d’avoir trouvé la force de renouer avec ses parents. Pas avant d’avoir percé le mystère du sens. Pas avant que tous le reconnaissent comme le plus grand intellectuel de son siècle.

Si les cinéphiles s’amusent à décortiquer les multiples références filmiques (et autres easter eggs) et apprécient les descriptions colorées de figures du milieu – notamment les über-producteurs Jerry Bruckheimer et feu Don Simpson, forces dominantes dans l’industrie du blockbuster depuis les années 80 – les amateurs de littérature savent reconnaître la qualité purement romanesque de l’oeuvre. L’écriture est riche, rythmée, par moments étourdissante. On a souvent le sourire en coin, et parfois on se surprend à carrément éclater de rire, seul, sur son divan.

«Il y a trois couches au roman : la vie de Michael Bay, le contenu de ses films – il va vivre les scènes de ses films dans sa vie – et puis tout ce qui est philosophie de la Grèce antique, composante un peu plus obscure. C’est ce dernier point qui a fait en sorte que le livre a été si long à écrire. J’essayais toujours de trouver le bon référent philosophique. Par exemple, Bruckheimer dans le livre, c’est l’équivalent de Platon. Il y a une réplique sur trois dite par Bruckheimer qui est presque textuellement reprise des écrits de Platon. Et Don Simpson c’est Socrate. Tout ce qu’on sait de la pensée de Socrate, c’est Platon qui l’a relayé. Donc, dans le livre, on ne voit jamais Don Simpson parler. À chaque fois qu’on a accès à sa pensée, c’est à travers l’intermédiaire de Bruckheimer.

«Au début, Michael Bay était le narrateur du livre, et il essayait de justifier sa démarche. J’ai fini par mettre ce concept de côté, ça devenait trop meta. Mais j’ai continué de tenter d’imiter dans mon style d’écriture le style filmique de Michael Bay, sa tendance à la surenchère. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’adverbes, l’emploi du passé simple, les phrases sont longues; l’écriture est un peu too much, mais je crois que ça sert bien le propos.»

Ce qui rend le personnage de Michael Bay particulièrement humain, et même attendrissant, est sa relation complexe avec l’amour de sa vie, Daphné, une séduisante intello québécoise qui déchante après la première de Bad Boys. Son nom provient d’une nymphe de la mythologie grecque, fille d’un «dieu fleuve», qui était courtisée par un Apollon follement amoureux. Le père de Daphné l’a finalement transformée en arbre, question qu’elle aille la paix. «J’ai donc pensé à un arbre de laurier», explique Mathieu Poulin. «Et laurier en anglais c’est “Bay”. Toute est dans toute».

Dans l’extrait ci-dessous (pages 270-271), qui résume bien le plaidoyer que tient le cinéaste incompris tout au long du récit, Bay tente désespérément de convaincre l’insaisissable Daphné du bien-fondé de sa démarche artistique.

- Mes films sont autant d’essais sur des sujets sérieux et complexes. Bad Boys est mon film sur la décolonisation, malgré ce que tu te bornes à croire. The Rock, justement, c’est mon film sur la non-reconnaissance des pairs. Armageddon, celui sur un avenir posthumain plus apte à déchiffrer le mystère du sens. Et Pearl Harbor, sur lequel je travaille présentement, c’est un hommage à l’histoire de mon pays, oui, mais c’est surtout une réflexion sur les libertés qui sont permises à un artiste dans une entreprise de mise en scène fictionnalisée de la réalité. À partir du moment où je choisis de construire une oeuvre de fiction basée non seulement sur des évènements véritables, mais surtout sur des individus réels, comme Roosevelt, qu’est-ce qu’il m’est permis de faire? Quelque chose m’est-il interdit? Si je modifie pour des raisons esthétiques ce qui s’est réellement passé, suis-je un menteur ou un créateur? Est-ce que je fais de la diffamation? Où se trouve la limite acceptable? Voilà un sujet riche, un sujet qui résonne en moi comme peu l’ont fait auparavant!

Daphné roule des yeux, puis se serre les tempes.

Si WikiPedia lui a été d’une précieuse aide pour enrichir son discours philosophique, Mathieu Poulin s’est en même temps inspiré de son propre cheminement universitaire pour agrémenter son roman.

«J’ai fait une maîtrise sur la décolonisation. J’ai examiné à quel point Aimé Césaire, Frantz Fanon, Léopold Sédar Senghor, etc., ont inspiré au Québec la revue Parti Pris, Hubert Aquin, Gaston Miron… S’il n’y avait pas eu la décolonisation dans la francophonie après la Seconde Guerre mondiale, probablement qu’il n’y aurait jamais eu de mouvement indépendantiste au Québec.

«J’ai fait mon cégep en cinéma, j’avais commencé à l’UdM en première année un programme de cinéma et littérature comparée. Pendant longtemps je me considérais davantage comme un cinéphile qu’un littéraire.»

«J’ai toujours eu de la facilité à l’université, et j’ai fini par comprendre assez vite que, à partir du moment où tu maîtrises une grille d’analyse, tu peux faire dire n’importe quoi à n’importe quoi, à peu près. Si tu considères la pseudo-analyse sur la décolonisation dans Bad Boys, ça peut fonctionner, même si ça n’a pas d’allure!»

«Au début je voulais faire un chapitre par film. Sauf que quand j’avais fini par écrire sur The Rock, j’ai vu que ça risquait de finir par un livre de 600 pages, et que j’allais perdre le monde. J’ai donc choisi de briser la temporalité. J’ai aussi arrêté à partir du moment où les films devenaient moins intéressants. Je voulais parler de Pain & Gain, mais à la place j’ai juste indiqué vers la fin que Bay travaille sur une adaptation de Don Quichotte. Le personnage de Mark Wahlberg confond les films avec la vraie vie, et a confiance que les crimes qu’il commet vont bien marcher. Tout comme Don Quichotte qui lit des romans médiévaux et est persuadé qu’il va devenir un grand chevalier.»

D’ailleurs, l’opus majeur de Bay, les quatre Transformers, est mentionné de manière encore plus subtile. «Quand tu lis le livre, t’es toujours sur un terrain glissant, entre deux pôles, il y a une contamination entre la vérité et la fiction, le trivial et le sublime. On dirait que le sens est donc toujours en train de se transformer…

«Je pense que Bay est intelligent pour vrai. Pour réussir à avoir autant de succès, il est conscient de ce que ça prend. Mais je ne pense pas qu’il soit aussi sensible que dans l’analyse que j’en fais. Dans la façon que j’écris, on se rend compte que, moi, je suis conscient de la limite de cette approche-là.»

«Après Michael Bay, c’est à la lutte que je veux m’attaquer. C’est un peu bizarre, mais je suis vraiment retombé dans la lutte depuis un an ou deux, c’est un univers que j’ai redécouvert avec fascination. Mon but, c’est de faire un espèce de Germinal de la lutte, avec des lutteurs qui veulent se syndiquer et les négociations de convention collective qui se passent dans le ring. En attendant, j’ai déjà écrit un petit texte pseudo-théorique sur le sujet pour le recueil Des nouvelles nouvelles de Ta Mère. En bout de ligne, si, dans cinq ou dix ans, je réalise que les gens en général aiment la lutte et Michael Bay d’un amour complexe et nuancé, je pense que je saurai que j’aurai fait œuvre utile.»

> Des Explosions est publié par les éditions de ta Mère

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