Jozef Siroka

Jozef Siroka - Auteur
  • Le blogue de Jozef Siroka

    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
  • Lire la suite »

    Partage

    Mardi 29 septembre 2015 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (26)

    Seven, ou le casse-tête de la boîte

    seven-box

    Pour reprendre la première phrase du premier roman de Charles Bukowski, «Ça a commencé par une erreur». Après avoir acquis un scénario intitulé Seven, qui porte sur un tueur en série qui s’inspire des sept péchés capitaux pour commettre ses crimes, le studio New Line a exigé une altération majeure : changer la fin. Cela n’avait tout simplement aucun sens. La tête de la femme du détective dans une boîte? Ce dernier qui tue le méchant mais qui perd le combat moral? Le public ne pigerait jamais un tel dénouement, il veut voir le Bien triompher du Mal.

    En quête d’un réalisateur après le désistement du Montréalais Jeremiah S. Chechik (David Cronenberg et Guillermo Del Toro ont aussi été brièvement approchés), New Line a envoyé la version remaniée du scénario à David Fincher. En fait, le studio pensait avoir envoyé la version remaniée; il a plutôt expédié le scénario original. Le jeune homme de 32 ans, qui songeait à abandonner le cinéma après l’éprouvante expérience d’Alien 3, a retrouvé son amour pour le 7e art après cette lecture. La tête dans la boîte était pour lui le principal argument de vente.

    Reculons un peu. Seven est l’idée d’Andrew Kevin Walker, qui était un commis dans un magasin de disques à New York à la fin des années 1980. Comme il l’a décrit en entrevue à Uproxx la semaine dernière, à l’occasion du 20e anniversaire de son plus fameux film, la Grosse Pomme était bien moins accueillante à l’époque. «L’épidémie de crack s’est installée. La ville était très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Par exemple, on ne pouvait pas aller à Times Square sans être très prudent».

    L’atmosphère hostile qu’il ressentait à New York a inspiré son scénario. Tel Travis Bickle qui sillonne les quartiers malfamés de la métropole dans son taxi jaune, avec l’espoir «qu’un jour une vraie pluie va laver tout cette racaille des rues», Walker s’est mis dans la tête d’un certain John Doe, «qui voit un péché mortel à chaque coin de rue». Il s’est demandé, «Et si quelqu’un était si fortement sensible à la vue de toutes ces injustices?».

    Kevin Spacey dans la peau de John Doe.

    Kevin Spacey dans la peau de John Doe.

    Après qu’Hollywood eut démontré de l’intérêt pour son scénario, Walker était aux anges. Il n’a pas protesté lorsqu’on lui a demandé de récrire la fin; compromettre sa vision artistique était quand même plus avantageux que de demeurer commis de magasin. Une décision qu’il regrette aujourd’hui. Sa version remaniée expliquait que Doe avait été élevé par un prêtre abusif dans un orphelinat. Une confrontation finale a lieu dans une église décrépite avec des tableaux illustrant les sept péchés capitaux. «Ça ressemblait à la fin d’un Batman

    Mais la tête dans la boîte n’était pas motivée par un simple désir de provocation. Pour Walker, ce dénouement était lié à la thématique développée tout au long de l’intrigue.

    Il n’y a rien de mal avec les fins heureuses, c’est juste que la fin sombre de Seven était ce dont le film parlait. Changer la fin revenait à retirer le cœur même de son histoire. Ça parle du «Mills optimiste», le personnage de Brad Pitt, qui se mesure à ce détective las du monde qui est Somerset, le personnage de Morgan Freeman. Ces points de vue considérablement opposés se poussent et se tirent tout au long du récit. Et puis, une fois que le pessimisme est confirmé, même pour l’optimiste qui affirmait que le combat mérite toujours d’être mené, est-ce que le pessimiste, à la lumière de la confirmation de toutes ses pires prédictions, va rester ou quitter?

    Cette fin avait aussi pour effet de confirmer à Fincher que Seven n’était pas un drame policier générique dont l’enjeu était la capture du méchant, mais bien une étude extrêmement sombre et inconfortable de la nature humaine, à la manière du Chinatown de Roman Polanski. Les deux films partagent le même genre de conclusion, à savoir que la notion d’un quelconque ordre moral qui régirait la conduite de la société, voire de l’humanité, est une illusion. À ce titre, le fameux «Forget it Jake, it’s Chinatown» rejoint le «Somebody call somebody» lancé par un policier en hélicoptère après que Mills ait abattu Doe : il n’y a aucune autorité, légale ou céleste, qui puisse résoudre un problème dont on est incapable de saisir la nature.

    La tête devait donc demeurer dans la boîte. Fincher était d’accord, ainsi que Pitt, Freeman et Spacey. Mais le producteur Arnold Kopelson, un vétéran qui avait remporté un Oscar pour le Platoon d’Oliver Stone, ne voulait rien savoir. Il a donc tenu mordicus à ce qu’on lui propose des solutions de rechange. Il y en a au moins eu une demi-douzaine. Le site CinemaBlend en a recensé quelques unes. En résumé :

    1- On retrouve dans la boîte une télévision qui montre où est retenue captive la femme de Mills. S’ensuit une course contre la montre.

    2- Somerset tue John Doe dans le but de sauver Mills de lui-même.

    3- John Doe tue Mills, et est ensuite tué par Somerset.

    4- Mills tire sur Somerset. Ce dernier se réveille à l’hôpital et reçoit une lettre de son ex-collègue : «Tu avais raison. Tu avais raison sur tout».

    5- À la place de la tête de la femme de Mills dans la boîte, Somerset y découvre celle de son chien…

    6- Contrairement aux exemples cités ci-dessus, il s’agit de la fin préférée de Fincher : rideau après le meurtre de Doe. Le réalisateur et Kopelson ont convenu, après une projection-test, qu’il faudrait inclure un épilogue afin d’amortir le choc. Somerset paraphrase donc une citation d’Ernest Hemingway. «The world is a fine place, and worth fighting for… I agree with the second part.» Un compromis, on s’entend, qui n’a pas été trop douloureux.

    Toute la saga autour de la scène finale, ainsi qu’une brève analyse des choix artistiques de Fincher, à consulter dans cette vidéo de l’équipe de CineFix :

    Et dire que rien de cela – et je ne parle pas que de la tête dans la boîte, mais aussi de la participation de Fincher dans le projet, et tout ce que cela allait impliquer pour la suite de sa carrière – n’aurait pas eu lieu si ce n’était d’une livraison de scénario accidentelle. On peut parler ici sans se tromper d’une des erreurs les plus fortuites de l’histoire du cinéma.

    Le couteau de Tchékhov

    La réussite de Seven ne repose pas uniquement sur sa scène finale mémorable. Dans une analyse-vidéo diffusée sur Press Play en avril dernier, Tyler Knudsen vante la «perfection» de la scène d’ouverture du film. Selon lui, elle «établit la prémisse, introduit les protagonistes, et expose comment leurs personnalités s’entrechoqueront»; des informations qui sont répétées à deux reprises à l’intérieur de seulement quatre minutes.

    Knudsen note également comment Fincher et Walker jouent avec nos attentes. Par exemple, on nous présente le couteau de Somerset, qu’il lance sur une cible accrochée sur son mur. Cette petite vignette a pour effet de renverser le paradigme du «fusil de Tchékov», un principe dramatique qui stipule qu’«il ne faut pas montrer d’arme dans un acte si personne ne s’en sert dans les suivants». En contrevenant à ce précepte vénérable, Seven annonce sa philosophie dès le départ : nous vivons dans un monde qui ne suit pas de règles.



    - Mon compte Twitter


    • Sur le “fusil de Tchékov”, il y a clairement eu abus, surtout dans le genre “thriller” mystérieux ou film d’enquête policière. Je considère presque cette transgression ou la non-utilisation de cet indice dramatique comme un critère de base pour juger de la qualité d’un scénario produit après l’an 2000…

    • Très bon article. Je m’étais toujours demandé comment un scénario aussi sombre et une fin aussi démoralisante avaient pu passer à travers le filtre hollywoodien.

      Je me souviens de mon premier visionnement et je m’étais dit, durant cette scène finale, que la boîte contiendrait la pire chose possible. Tout le film s’en allait dans cette direction. Mais je n’y croyais pas vraiment, donc l’effet dramatique était quand même là.

    • Et concernant le couteau de Somerset: il s’en sert bel et bien à la fin… pour ouvrir la boîte!

      Oui il s’en sert, mais pas comme arme. Le couteau est en fait la clé du malheur du héros, elle permet de mettre l’horreur en lumière, et non pas de la parer. -js

    • En fait c’est la tête de Thom Yorke qui était dans la boîte…
      http://youtu.be/L1c5bE10tnk

    • Je commente rarement, mais simplement pour vous dire un gros merci pour ce blog. De loin le plus étoffé et le plus pertinent de La Presse.

    • Pour moi, le plus grand génie de Seven de Fincher tient dans ses choix de montrer ou pas les meurtres en fonction de ce qui nous dégouterais le plus. Un homme qui mange jusqu’à ce qu’il explose ou un autre qui dort jusqu’à sa mort? Trop comique en soit, il faut le montrer dans tous ses détails horribles. Un homme qui baise une prostituée avec un couteau ou qui s’enlève une livre de chair? La description en soit est bien plus dégoutant que toute image; on ne montre que le couteau et on laisse l’imagination du spectateur faire le reste. Tordu et franchement efficace.

    • Très bon ce film. Et c’est un thriller et j’aime la description du genre sur le page en anglais de Wikipedia : ” American neo-noir crime psychological thriller ”.
      Très fort psychologiquement ce film. Plusieurs scènes fortes, par contre pour répondre au texte plus haut il faudrait pratiquement l’avoir vu 5, 6 ou 7 fois et en plus la semaine dernière.

      Mais on se souvient du film pareil.

      ” nous vivons dans un monde qui ne suit pas de règles ” Mais le meurtrier vengeur lui essaye d’imposer ses règles et punitions divines pour avoir péché.

      Thriller et qui va presque vers l’horreur aussi. La description en anglais me semble la meilleure. Dans quelquechose de néo-noir ou dans l’horreur si le mal ne triomphe pas nécessairement il reste toujours présent.

      C’est lui Doe qui se prend pour Dieu. Un Dieu vengeur.
      Pour le non respect de règles, est-ce une scène qui me vient à l’esprit où ils pénètrent dans l’appartement mais il leur faudrait un mandat et tout ?
      Tout le monde peut se mettre à juger les autres pour leurs défauts mais de là à vouloir leur mort… Il n’a aucune compassion pour l’être humain.

    • S7ven est le film qui m’a le plus marqué jusqu’à présent.
      Pour moi c’est un chef d’oeuvre.

      Peut-être pour la fin magistrale mais surtout pour l’ambiance glauque qui s’en dégageait.
      Ce film m’a littéralement amené ailleurs, je ne connaissais rien du film je me suis juste installé pour regarder un DVD d’action policier…et BAM ! Meilleure expérience cinéma de toute ma vie.

      Des fois je voudrais le ré-écouter une deuxième fois mais j’ai peur que cela gâche la première expérience qu’il m’a donné.

      Oh et je seconde gauloise !
      Votre blogue est le meilleur que j’ai la chance de lire.
      Merci Jozef

    • Honnêtement, vous devriez avoir votre propre blogue M. Siroka

      Avec du trafic et de la pub vous devriez riche! Bon peut-être pas, mais côté notoriété ça irais encore plus haut :)

      Le blogue le plus intéressant depuis celui de Nelson Dumais

      Bonne journée

    • Pareil que d’autres intervenants: votre blogue est hyper intéressant et on sent la recherche derrère chacun des sujets!

      En plus, vous me redonnez le goût de voir des films “oubliés” (Heat, Seven).

      Merci!

    • à la fin, il faut arriver avec les sept péchés capitaux qui sont ”punis”. Mais dans sa folie bien sûr. Ils allaient découvrir quels étaient les deux autres meurtres commis. Et les deux péchés restants.

    • Superbe long-métrage que ce Seven, un grand film! Un de ceux qui m’ont marqué [pour différentes raisons] aux côtés de Fight Club, Pulp Fiction, Martyrs, Godfather I & II, Memento, Gattaca et Ex-Machina, avec une ambiance sombre unique un peu similaire à Children of Men, American Psycho ou The Road.

      Et je renchéris : blogue riche et inspirant, de loin celui que je consulte le plus, tous sujets confondus!! Bravo Jozef!!

    • Film pour le moins remarquable. Une “atmosphère” glauque rarement égalée. J’ai adoré du début à la fin. Particulièrement au niveau des références littéraires (Enfer de Dante…)Enfin un scénario qui s’élève au-dessus de la mêlée. Merci pour vos propos Jozef.

    • Effectivement, la dernière scène de Seven fonctionne mais ce genre de scène représente toujours un risque. Gone Girl est probablement le meilleur exemple. C’est un excellent film mais la dernière scène n’est pas satisfaisante. Elle laisse un arrière-gout dans la bouche qui gâche un peu le film.

    • Je ne me souviens pas très bien de la fin: est-ce qu’on nous montre la tête de Gwyneth Paltrow dans la boîte?

      Non, mais c’est un faux souvenir que gardent bien des spectateurs du film, comme ceux qui sont certains qu’on voit le bébé démoniaque dans la landau à la fin de Rosemary’s Baby. On voit le visage de Gwyneth dans un flash-back qui dure une fraction de seconde avant que Mills tire sur Doe. -js

    • @gauloise – 30 septembre 2015 – 00h06
      Bien d’accord avec vous!

      Les billets et analyses de M. Siroka sont des petits bijoux!

    • Quel excellent film! Je le regarde à chaque fois qu’il passe à la télé, juste pour voir la fin. Si ça n’avait pas été celle que l’on connait, la tête Gwyneth dans la boîte, le film aurait été seulement un autre film policier américain avec une fin conventionnelle. Ce punch était vraiment fabuleux! Kevin Spacey, un grand acteur sous-estimé.

    • Très bon film, mais cette fameuse scène, je l’ai trouvée tirée par les cheveux (s’cusez-la). Comment un policier expérimenté comme Somerset peut-il vouloir ouvrir cette boîte, qui dans le contexte pourrait très bien contenir une bombe? Ça ne me rentre pas dans la tête (oups). J’ai trouvé en fait que tout le “set-up” est diablement plus efficace que l’ouverture de la boîte elle-même et ce qui s’ensuit.

    • Si ma mémoire est bonne (j’avais seulement 13 ans quand j’ai vu ce film au cinéma), il n’y avait pas que la tête de sa femme dans la boite. Elle était enceinte.

      Ce film m’avait beaucoup marqué. Un tournant aussi dans la carrière de Brad Pitt.

    • What’s in the box, what’s in the box!!

    • @lynypixie Moi aussi mais un peu plus jeune, je réécoute plusieurs films cotés R que j’ai écouté étant jeune que je ne comprenais pas. J’étais le plus jeune des enfants, j’ai vu Chucky à 5 ans avec ma sœur de 11 ans.

      Avons nous des études sur la sensibilité envers les films vus par les enfants. J’ai aussi vu un film de Stephen King à l’âge de 4 ans, c’était une bête dans une usine dans une cave. Ils ont engagé un exterminateur de rat.

      J’ai beaucoup plus peur maintenant car je comprends le film.

      Même le film Dumb and Dummer, j’avais pas vraiment compris le plot et plusieurs blagues quand J’étais jeune.

    • @nathalie67 En effet, Fincher est très bon. Gone girl m’a glacé le sang, je l’ai écouté deux fois et c’est assez. C’est étrange que le film n’a juste eu 1 nomination aux Oscars.

      Meilleur film : Birdman, film ok qui raconte la vie des gens du milieu.

      Film qui m’ont marqués : Gone girl, Fury, SnowPiercer, Edge of tomorrow et Interstellar.
      Aucun oscar pour ces films.

    • Seven, Fight Club et Gone girl sont des films mémorables.
      L’académie récompense des films sans controverse comme Shakepear in love, Chicago, Crash ou King’s speech.

      Et que dire de leo, titanic et Departed, meilleurs films mais Leo n’est pas la raison du succès… ok

    • @Jozef Siroka Birdman méritait-il l’oscar?

      https://www.youtube.com/watch?v=l-1wldsq8_8

    • Merci encore Jozef! What’s in the box?

      Et j’ajouterai la vidéo de Everyframe a painting sur David Fincher à votre article. Il fait une belle analyse de la scène finale en fonction de choix de Fincher pour la “shaky cam” lorsque vient le temps de montrer les policiers et le trépied stable pour montrer John Doe. Ces choix nous font ressentir le fait que Doe est en parfait contrôle de la situation! Magistrale!

      C’est à partir la 2 minutes qu’il fait cette analyse….mais toute la vidéo mérite le détour!

      https://www.youtube.com/watch?v=QPAloq5MCUA

      Oui superbe analyse en effet, je l’avais intégrée dans un post l’an dernier. -js

    • @p-yves: J’ai vu Plusieurs films d’horreur chez ma tante quand elle me gardait, au grand désespoir de ma mère. Entre l’âge de 4 et 7 ans, j’ai vu entre autre Poltergeist 1-2, fright night et d’autre dont je me rappelle moins, mais tout aussi ridicules à montrer à un enfant de cet âge.

      Mais le pire, ça reste opération beurre de peanut. Quelqu’un peu me dire qui a laissé passer ça en se disant que c’était un bon film pour enfants? Tout ceux qui ont vu ça et qui avaient en bas de 10 ans en sont sortis traumatisés!

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories



  • publicité





  • Calendrier

    septembre 2015
    L Ma Me J V S D
    « août   oct »
     123456
    78910111213
    14151617181920
    21222324252627
    282930  
  • Archives