Jozef Siroka

Archive, janvier 2015

Jeudi 29 janvier 2015 | Mise en ligne à 16h45 | Commenter Commentaires (16)

Tangerine Dream : l’hommage de Michael Mann

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Edgar Froese, fondateur du groupe de musique électronique expérimentale Tangerine Dream, est décédé la semaine dernière. Il avait 70 ans. Alain Brunet rappelle dans son article que «depuis ses débuts, le fameux band a fait preuve d’une productivité colossale: hormis une centaine d’enregistrements audio (albums, maxis et singles), Tangerine Dream a composé une vingtaine de bandes originales pour le cinéma.»

Parmi ses oeuvres pour le grand écran, notons deux films avec un jeune Tom Cruise: Legend de Ridley Scott, et Risky Business, comédie romantique qui propulsa l’acteur au rang de vedette. Mais c’est pour ses deux collaborations avec Michael Mann que le groupe allemand risque de laisser sa trace la plus durable dans le monde du cinéma.

Le cinéaste aujourd’hui âgé de 71 ans a signé lundi une lettre-hommage à Froese dans le magazine Billboard. Il explique que pendant la production de Thief (1981), son premier long métrage de fiction, il hésitait entre deux approches musicales très distinctes: le blues de Chicago, qui aurait été en accord avec sa ville natale et le lieu où se déroule le récit, et une BO électro.

Le choix était intimidant parce que deux expériences cinématographiques très différentes en résulteraient. À l’époque, le travail de Tangerine Dream, Kraftwerk et Faust était une explosion de matériel expérimental et riche venant d’une jeune génération qui a grandi parmi les ruines de, tout en se séparant de, la Seconde Guerre mondiale en Allemagne. C’était la fine pointe de la musique électronique. Elle avait du contenu. Ce ne était pas que des atmosphères sonores. Il n’y avait rien de tel au Royaume-Uni ou aux États-Unis.

En outre, il y avait une relation entre le blues et Froese parce qu’il avait commencé comme un guitariste de blues. Même si sa musique était électronique, elle avait la plupart du temps une structure de 12 mesures. Mais plus encore, lui, en tant qu’artiste et homme, a été connecté à la réalité matérielle de la vie dans la rue, et il y a trouvé son inspiration musicale, tout comme l’a fait le blues. Culturellement, il était sensible à la politique des années 60 et 70. Berlin était toujours ancré dans son histoire récente, et son histoire – le mur, les dégâts des éclats d’obus sur les façades – était encore manifeste.

Impossible de savoir si Mann fait le «bon choix», mais une chose est certaine: l’alliage entre la musique métallique et angoissante de Tangerine Dream et les images nocturnes et mélancoliques du film ont aidé à revitaliser les paramètres du polar existentiel (une influence qui se ressent encore aujourd’hui; il n’y a qu’à penser à Drive), et ont posé les jalons d’une filmographie singulière, devenue indissociable de la notion de néo-noir urbain.

On peut écouter ci-dessous des extraits du morceau d’ouverture de Thief, intitulé Diamond Diary (la version complète ici).

Johannes Schmoelling, un des membres de Tangerine Dream durant l’aventure Thief, a rappelé dans une récente entrevue vidéo accordée à Criterion les directives que Mann leur avait fournies. «Je veux une altérité de sons. Je veux que la musique fasse mon protagoniste, qui est un voleur professionnel – par le biais de pulsations et de bruits violents, d’un séquençage dur. Je veux le montrer comme étant plus enhardi qu’il ne l’est déjà.»

La scène d’ouverture de Thief dure dix minutes et ne contient aucun dialogue. Mann a dit au groupe : C’est votre terrain de jeu, amusez-vous! Une marque de confiance qui a beaucoup touché Schmoelling, visiblement ému quelque trente ans après l’expérience.

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Tangerine Dream a composé la bande originale du film subséquent de Mann, The Keep (1983), un film d’horreur SF dont j’ai parlé plus en détail à la fin de ce post. L’album n’a été mis en marché que 14 ans plus tard, en édition très limitée (on parle de 150 CD).

Le mystère entourant la distribution de cette BO est tel qu’une légende urbaine a été répandue au sujet d’un vinyle de The Keep qui serait paru en 1984. Heureusement pour nous, Internet a su remettre cette musique dans la sphère du réel :

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La mélomanie éclectique de Michael Mann s’est reflétée à divers degrés dans ses neuf autres long métrages. Il a l’habitude d’intégrer dans un même film musique moderne, sacrée, rock, pop ou classique; une méthode qui à première vue déconcerte le spectateur, avant de l’immerger dans des zones de sensation inédites.

Par exemple, le minimaliste Concerto pour violoncelle de György Ligeti, qui vient rajouter une couche de tension supplémentaire à une scène de cambriolage dans un entrepôt dans Heat, ou le lyrique solo de charango Iguazu interprété par Gustavo Santaolalla dans The Insider, alors qu’on voit le protagoniste se préparer à livrer un témoignage crucial à la cour.

Mis à part Tangerine Dream, le collaborateur populaire qu’on associe le plus souvent à Mann est un autre artiste de musique électronique, Moby. Il n’a contribué que deux morceaux à l’oeuvre du cinéaste, pour un seul de ses films, Heat, mais le résultat est immense.

Avec New Dawn Fades, un cover instrumental de la chanson éponyme de Joy Division, Moby capte l’essence d’un des archétypes développés dans le cinéma de Mann; la figure solitaire que rien n’excite plus que la poursuite de l’inconnu sur une route infinie plongée dans la nuit.

(À noter que la scène originale ne dure qu’une minute. Le reste de la vidéo est un loop).

Et pour ce qui est de God Moving Over The Face of The Waters, une composition originale, on peut dire sans gêne qu’il s’agit d’une des plus belles musiques de fin dans l’histoire du cinéma. On entre ici dans le domaine du fatalisme épique infusé d’une grandeur solennelle.

Le policier vient tout juste d’abattre le voleur. On pourrait croire qu’il a gagné la partie – le Bien qui vainc le Mal – mais au contraire, il prend la main de son adversaire agonisant, regarde au loin, et tente de retenir une larme, sans succès. Il réalise qu’il a tué une partie de lui-même. Il vit une sorte de trouble existentiel indicible, mais que la musique se charge de nous transmettre avec une majesté hors du commun.

À lire aussi :

> Michael Mann, le maître du «zen pulp»

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Mercredi 28 janvier 2015 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (5)

Salles de rêve, entre tradition et innovation

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Motovun est un pittoresque village médiéval situé dans le nord-ouest de la Croatie qui compte à peine mille habitants. Mais pendant quelques jours fin juillet, le paisible endroit se transforme en véritable happening cinéphilique. Le Motovun Film Festival, fondé en 1999, est un des événements les plus courus du genre dans les Balkans. La demande est tellement grande, mais l’hébergement si restreint, que bon nombre de festivaliers s’entassent dans des tentes au pied de la colline.

Certains visiteurs ont plus de chance. Lors de mon passage là-bas en 2002, j’ai été logé dans une chambre située juste en face du guichet de vente de billets (à l’époque c’était premier arrivé, premier servi). Certains titres en compétition que j’ai pu voir : L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki, Bloody Sunday de Paul Greengrass, Dog Days d’Ulrich Seidl, Grill Point d’Andreas Dresen, Serbia, Year Zero de Goran Marković, Hedwig and the Angry Inch de John Cameron Mitchell, Wild Bees de Bohdan Slama, et Y Tu Mamá También d’Alfonso Cuarón (que j’ai regardé à travers le trou d’une clôture en bois).

Le film qui m’a le plus marqué, cependant, était 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, une exploration survitaminée et hilarante de la communauté musicale de Manchester dans les années 1970 et 1980. La qualité de l’oeuvre dans ce cas-ci était beaucoup redevable à la qualité de l’expérience: une projection en plein air, en plein centre d’un village à l’architecture enivrante.

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Le ciel étoilé a soudainement été pris d’assaut par des nuages menaçants. Et puis tout à coup des éclairs furieux, qui semblaient gagner en intensité au fur et à mesure que s’installait la décadence du mode de vie présenté à l’écran. Que le punk rock se faisait supplanter par le rave, la drogue dure, et un sentiment d’amertume. Il y avait littéralement de l’électricité dans l’air et, à la fin, la masse de spectateurs a sauté et a applaudi à tout rompre, tandis que l’averse pressentie s’est finalement abattue sur nous. Heureusement, trop tard pour gâcher le party.

Cet épisode m’est revenu en tête tandis que je consultais un billet publié sur le site Bored Panda qui recense les «plus belles salles de cinéma» dans le monde. À ce jour, 72 photos ont été soumises. Certaines montrent des sites de projection extérieure localisés en Europe de l’Est, qui me rappellent l’esprit de Motovun. Par exemple, l’auberge médiévale Kuršumli An, en Macédoine, qui dessert les cinéphiles lors du festival MakeDox :

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Et voici une projection dans l’amphithéâtre romain de Pula, également en Croatie – ville touristique située à une heure de route au sud de Motovun.

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Quittons maintenant les espaces ouverts, mais restons le temps d’un cliché dans mon pays d’origine. Voici le Kino Europa, situé dans la capitale (et ma ville natale) Zagreb, salle que j’ai visitée pour la dernière fois il y a près de 15 ans, pour une projection de Ghost World.

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Pour la suite, je propose une demi douzaine d’exemples, alternant entre somptueux palaces rénovés et établissements modernes (et parfois insolites), qui démontrent à mon avis à quel point notre expérience de la machine à rêves peut bénéficier des salles de rêve.

- Le Uránia Filmszínház, à Budapest, en Hongrie

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- L’Olympia à Paris (événement spécial organisé par Ikea)

LE TEMPS D' UN SOIR, L' OLYMPIA SE TRANSFORME EN DORTOIR GEANT P

- The Electric Cinema, dans le quartier Notting Hill, à Londres

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- Le Musée Lichtspiele de Munich, en Allemagne

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- Le Sci-Fi Dine-In Theater Restaurant, à Disney World

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- Le Fox Theatre, à Detroit, au Michigan

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- L’EuropaCorp, multiplexe fondé par Luc Besson, à Paris

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- Le Palác Lucerna, à Prague, en République tchèque

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À lire aussi :

> Salles abandonnées: sinistre voyage dans la mémoire collective

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Lundi 26 janvier 2015 | Mise en ligne à 17h30 | Commenter Commentaires (21)

Bannir la cigarette du grand écran?

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C’est du moins ce qu’a proposé la ministre de la Santé italienne Beatrice Lorenzin la semaine dernière. Un projet de loi vivement décrié par la communauté artistique, qui a réussi à faire reculer le gouvernement, vendredi.

La responsabilité de la société face au tabagisme est une question épineuse. Le Hollywood Reporter rapporte que plus de la moitié des bambins de deux ans sont exposés à de la fumée secondaire en Italie, et ce même si fumer dans les espaces publics intérieurs y a été banni. La minsitre Lorenzin espérait ainsi étendre l’interdiction aux lieux extérieurs (plages, parcs, stades) ainsi que dans les voitures avec enfants.

Mais ce n’était pas assez. Elle a aussi jugé bon de restreindre la liberté d’expression au nom de la santé publique, en interdisant le tabac dans les productions télévisuelles et cinématographiques. C’est ce qui s’appelle étirer l’élastique trop fort. Un quidam assis sur un banc public qui souffle sa fumée dans un landau, c’est une chose. Mais voir Marcello Mastroianni ajuster ses lunettes fumées, clope au bec, dans La Dolce Vita de Fellini, ou voir Clint Eastwood rouler un cigarillo dans un western spaghetti de Leone, c’en est une autre.

Paolo Sorrentino, réalisateur de La grande bellezza, sur les tribulations d’un bon vivant buveur, baiseur et, oui, fumeur, a co-signé avec une vingtaine de ses collègues une lettre ouverte dans La Repubblica à l’intention de la ministre. Ils dénoncent une loi «totalement ridicule», ainsi qu’une «tradition horrible» où «le système règlemente le comportement privé de l’être humain, le traitant non pas comme un citoyen mais comme un enfant qui doit être protégé et guidé». Ils poursuivent :

C’est dans la nature humaine que d’être imparfait. Et il y a une liste interminable de chefs-d’œuvre, dans la littérature et le cinéma, qui a parfaitement dépeint la vie des gens. En suivant la logique derrière cette proposition de loi, beaucoup d’autres éléments de ces oeuvres auraient été interdits ou limités.

[Les films devraient] parler de la joie, de la douleur, de la grandeur, mais aussi de la petitesse et de la magie de l’être humain. Et si pour ce faire il est nécessaire de remplir l’écran avec des nuages de fumée, ou avec d’autres choses encore plus inappropriées, nous continuerons de le faire, parce que c’est notre travail.

Le cinéma, la littérature, et l’expression artistique en général n’ont pas besoin de suivre une direction spécifique. Vous ne demandez pas du céleri à un boucher. Pour cela, il vous enverra à la boutique de légumes.

Le cinéma européen, en particulier italien, est bien plus à l’aise avec la notion d’hédonisme amoral que ce qui se fait en Amérique du Nord. Plus près de chez nous, les vices comme l’adultère ou le tabac ont presque toujours des connotations négatives. Au cours des deux dernières décennies, plus ou moins, un personnage qui fume est invariablement un sadique, un dépressif, un étranger louche, ou un homme/femme marié qui s’en grille une en se réveillant dans le lit d’un/e autre.

Aux États-Unis, on retrouve des sites comme SceneSmoking, qui comptabilisent toutes les cigarettes qui apparaissent à l’écran, et qui évaluent les films selon leur «message perçu» concernant le tabac. Par exemple, American Sniper a un message «neutre», et obtient un poumon rose. Selma, par contre, a un message «pro», et obtient un poumon gris foncé. On note en plus que les personnages fument dans des situations de tension/stress.

Une des scènes en question est au contraire parfaitement sereine. On y voit Martin Luther King le soir sur une véranda, assis dans un sofa mou aux motifs fleuris, s’allumer sa seule cigarette du film (un moment d’autant plus intime qu’il a toujours cherché à cacher ce vice au public, et même à sa famille). Il est en train d’écrire une lettre à sa femme, à qui il avait avoué à demi-mot l’avoir trompée dans une scène précédente. La présentation de ces écarts de conduite contribue à un des principaux intérêts de ce biopic qui n’en est pas tout à fait un: la savante et subtile désacralisation d’une icône historique. Pendant qu’on regarde le héros du mouvement des droits civiques tirer sur sa clope, on ne se dit pas tant qu’elle nuit à sa santé, mais plutôt qu’elle favorise celle du geste artistique.

Sinon, voici une très chouette analyse d’Arte à ce sujet : «La cigarette est souvent une affaire de cadrage; des personnages comme dans Le miroir [de Tarkovski] qui fument de dos, c’est au cinéma très beau. Et des personnages comme dans Monika [de Bergman] qui fument de face, et nous regardent dans les yeux, c’est encore plus beau».

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