Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 20 novembre 2014 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (8)

    Jacques Tati, le grand maître du gag visuel

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    Dans une scène de Mon Oncle (1958), sans doute le plus fameux des films de Jacques Tati, Madame Arpel vante son absurde maison moderne: les électroménagers, la cuisine, les lumières, le garage, «tout est connecté» s’extasie-t-elle. Il en va de même pour la philosophie cinématographique du légendaire et énigmatique réalisateur français (1907-1982), pour qui chacun des éléments propres à sa mise en scène devaient s’intégrer parfaitement afin d’engendrer l’effet désiré.

    À son meilleur, Tati réussissait à concevoir des scènes et des séquences qui témoignent à la fois d’un humour inventif, aérien et confortable, sans jamais trahir la lourde complexité du processus. Parce que la comédie – on ne le répète jamais assez – est probablement le plus casse-gueule des genres issus du 7e art. Et un de ses représentants les plus illustres est certainement Playtime (1967), le chef-d’oeuvre de Tati, qui n’est pas tant un récit narratif qu’une suite ininterrompue de gags visuels tous plus élaborés les uns que les autres.

    Un tour de force qui cependant ne s’est pas fait sans heurts. Afin de payer les coûts exorbitants de Tativille, un des plateaux de tournage les plus monumentaux de l’histoire, Tati a dû hypothéquer sa propre maison ainsi que placer sous séquestre ses films précédents. Suite à des recettes insatisfaisantes aux guichets, sa boîte de production, Specta Films, a fait faillite. Grâce à cette oeuvre aujourd’hui incontournable qui lui a coûté sa santé financière, ainsi que sa santé physique et peut-être même psychique, Tati est perçu en quelque sorte comme un martyr de la comédie. Qui rejoint les rangs des génies incompris dont la notoriété n’a cessé de grandir depuis leurs décès.

    Dans la cadre d’une réédition en Blu-ray de la collection Jacques Tati, Criterion a publié un trio d’articles sur son site web au cours des dernières semaines. Il y a un essai du vénérable critique Jonathan Rosenbaum sur l’utilisation de la couleur et du son dans l’oeuvre de Tati (à lire ici) ; un texte de Kristin Ross, prof de littérature comparée, qui analyse l’aspect historique dans les films du cinéaste, ainsi que la symbolique qu’il accorde à la voiture (à lire ici). Enfin, il y a l’essai du critique et réalisateur écossais David Cairns, qui explique fort habilement ce qui rend l’humour de Tati si unique et délectable. Deux extraits :

    Le gag visuel parfait se déroule en un seul plan. Le montage viole la continuité spatio-temporelle, et même s’il peut rendre la ruse possible, il détruit la pure expérience de voir quelque chose se dérouler en temps réel. Ce besoin de simplicité augmente la difficulté de la tâche du cinéaste. Si la caméra se trouve à la distance parfaite de l’action, la composition et l’espace autour de l’interprète peuvent devenir des sources de comédie en eux-mêmes. Mais si la caméra est trop éloignée, ou les détails trop subtils, ou l’action périphérique trop distrayante, tout l’intérêt de la blague peut facilement être perdu.

    Tati teste ce principe à la limite de la destruction. Le scénariste Jean-Claude Carrière a été témoin des souffrances du cinéaste sur le gag dans Mon Oncle où la queue relevée d’un teckel déclenche une cellule photoélectrique, piégeant ainsi ses propriétaires dans leur garage. Il était essentiel de montrer la devanture du garage en entier afin de capturer le contraste comique entre la petitesse du chien et l’énormité de son effet; le risque était que le public ne remarquerait pas le chien ou sa queue du tout.

    La scène en question débute vers 00:30 :

    Un moyen de ne pas prendre plaisir aux films de Tati est d’attendre avec impatience le prochain rire. Il est possiblement préférable de les regarder sans se soucier de savoir si on les trouve drôles ou pas. Tati ne dose pas ses gags de façon égale, et il ne se préoccupe pas de nous faire rire dès que possible. Il semble également intéressé à trouver une manière difficile de faire les choses, évitant ce qui est évident, et proposant une forme de comédie qui n’est pas typiquement drôle. Cela est devenu de plus en plus le cas avec ses films ultérieurs, et si la perception de la plupart des spectateurs d’antan était qu’il a atteint un sommet au début de sa carrière, et a entamé un déclin constant avant de toucher le fond avec le boursouflé et informe Playtime, il semble dorénavant clair à nos yeux que Playtime était en fait le point culminant de son oeuvre. Un projet conçu pour rendre le gag abstrait, et de trouver en lui une beauté si intense que nous pourrions craindre d’en rire.

    Cairns a accompagné son essai d’une analyse-vidéo d’un gag de Playtime qui a lieu durant l’ouverture d’un restaurant branché, fameuse séquence à saveur apocalyptique bénéficiant d’une chorégraphie d’une telle virtuosité qu’elle en devient carrément intimidante.

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    • j’ai fait en fin 2013 le “pélerinage” de Saint sévère petit village du Berry ou fut tourné “jour de fete”.
      Etonnant de retrouver la place de ce village, en parti médiéval, intacte(mais beaucoup plus petite que le laisse imaginer le film) comme si le film de 1945 avait été tourné hier…… sauf le musée jacques tati et des touristes hollandais :-)

    • Merci Jozef de ce sujet sur Tati. J’ai vu il y a quelques jours le « anatomy of
      a gag » sur le web. Avec cette analyse du gag on se rends compte de pleins
      de détails qu’on ne voit pas nécessairement au premier visionnement. J’avais
      oublié le gag du portier qui se sers de la poignée de porte comme d’un récipient
      à pourboire. Les effets spéciaux étant bricolé à l’époque on remarque un
      savant mélange de l’image du verre qui casse (porte) en sur-imposition à
      l’image du film. Simple et éfficace comme effet.

      Tati était perfectionniste (pour les gags) et il accordait beaucoup d’importance au
      son de ses films. Ce qui est un peu paradoxale car dans l’extrait de « Mon oncle »
      on se dit que les dialogues sont secondaires même s’ils sont (à peine) audibles.
      La scène pourrait être muette et on comprendrait le gag du chien. D’ailleurs le jeu
      exagéré de la bonne pourrait laisser croire que nous sommes au temps du muet.

      Dernier point, c’est quand même incroyable que ces films ai vus le jour; un genre
      de cinéma qui ne se fait plus… Merci M.Tati !

      En fait Tati intégrait la bande son après le tournage. Comme le dit Rosenbaum dans le texte que j’ai inclus :

      The fact that he always shot his films without sound and composed his soundtracks separately made it easier for him to use images and sounds interactively, employing sound in part as a way of guiding how we look at his images, by stimulating and directing our imaginations.

      -js

    • @Jozef
      Merci du lien, j’irais lire. D’accord, je comprends un peu mieux ce côté
      un peu « plaqué » des dialogues dans les films de Tati. Auparavant j’avais
      compris qu’uniquement des éléments sonores étaient ajoutés à la prise de
      son direct, pour appuyer l’effet d’un gag. J’avais un peu tout faux puisque
      TOUT était ajouté après…

      •••••••••••

      Petite anecdote toujours dans le son ajoutés « par après ». C’est Marcello
      Mastroianni qui m’en a donné la clé. Il avait dit en entrevue que sur les films
      de Fellini les dialogues étaient ajoutés en post-production. Ça expliquait enfin
      ce côté « dialogues de films traduits » car je ne comprenais pas pourquoi de
      l’italien pouvait sonner faux venant de la bouche d’acteurs italiens. C’est par
      après que j’ai su que sur la plupart des « sets » italiens régnait un joyeux bordel
      qui empêchait la prise de son direct. Ceci expliquant cela !

    • J’adore les cinéastes français comme Tati pour leur vision de l’Amérique. ” Madame Arpel vante son absurde maison moderne: les électroménagers, la cuisine, les lumières, le garage, tout est connecté”. Ça c’est l’Amérique. Et vu de l’Europe, ça donne un autre point de vue. Un détachement, très drôle, il faut le dire…

      Pas sûr de comprendre vote commentaire. Tati critique le monde moderne, pas l’Amérique. Tous ses films ont été tournés en France… -js

    • Sympa, je ne connaissais pas vraiment Tati, hormis un vague souvenir de «Mon Oncle» dans lequel je ne rigole pas trop. Je devrais jeter un oeil à son Playtime, il semble y avoir du potentiel.

      Perso, après avoir consommé vaste quantité de grandes comédies américaines bourrelées de gags (Horse Feathers, Duck Soup, Love and Death, Road to Morocco , Loaded Weapon 1, Airplane, Animal House, tutti quanti), il est quelque peu ardu de renouer avec le genre français de farces télégraphiées, un peu «bande dessiné à papa». On ne rit pas à gorge déployé, mettons.

      Par contre, si Pierre Desproges avait eu le temps d’écrire un script avant d’être emporté par son fameux cancer, ça aurait pu être une expérience trépidante :)

      Concernant vote expérience de Mon oncle, je réitère la citation ci-dessus : “Un moyen de ne pas prendre plaisir aux films de Tati est d’attendre avec impatience le prochain rire.” Et Playtime, il n’y a pas que du “potentiel”, c’est un des plus grands films de l’histoire du cinéma. – js

    • On ne rit peut-être pas à gorge déployée, mais on a au moins le sourire aux lèvres tout du long, et un émerveillement constant devant l’imagination visuelle (et sonore) incroyable de Tati. Il y a pratiquement un gag à chaque plan chez Tati, mais il n’est pas toujours mis de l’avant. Playtime est probablement la seule comédie que je trouve toujours un peu plus drôle à chaque fois que je la revoie.

    • Émerveillement, c’est le mot. En anglais, je dirais enjoyable.

    • @Jozef: J’avais en tête le cinéaste Jean-Pierre Melville pour mon commentaire. Une influence américaine indéniable, c’est vrai que Tati c’est plus vaste, le monde moderne.

      Je ne dis pas que Melville critique les États-Unis, j’aime son point vue européen. Et lui il a tourné à New York…

      Tati, malgré ses chef-d’oeuvres a peut-être vu trop grand. Une fin pathétique il faut le dire et des projets inachevés, dommage!

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