Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 21 octobre 2014 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (26)

    Gone Girl : le doux parfum du trash

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    Il y a longtemps que je n’avais pas vu un film commercial qui m’a donné autant de difficulté à répondre à la question pourtant élémentaire : Qu’est-ce que c’est? Pas : De quoi parle-t-il? – qui est une question bien plus compliquée qu’elle en a l’air lorsque appliquée à du cinéma de qualité, et qui est particulièrement corsée dans le cas qui nous concerne – mais, vraiment, quelle est donc la nature de ce curieux et magnifique objet que je suis en train de regarder?

    J’ai eu une sorte d’illumination à mon deuxième visionnement de Gone Girl. La première fois qu’on voit le protagoniste, Nick (Ben Affleck), il est devant sa grosse maison moche de banlieue, et à ses côtés se trouvent deux bacs de poubelle en plastique, avec couvercle. L’image est répliquée plus ou moins telle quelle à la fin du film. Il s’agit selon moi d’une illustration très adéquate de l’oeuvre: du trash camouflé par un réceptacle lisse et étanche.

    Tout, ou presque, dans Gone Girl, est gros ou disproportionné (spoilers à venir, évidemment). Le plan machiavélique ultra élaboré de l’antagoniste, Amy (Rosamund Pike), la décadence post-apocalyptique du symbole capitaliste (le centre d’achat) post-récession de la ville, la réaction prédatrice et hystérique des médias envers le suspect de meurtre Nick, le bain de sang causé par une Amy qui ne se la joue pas tant Catherine Tramell que mante religieuse, le gigantesque chalet hight-tech du pauvre Desi (Neil Patrick Harris), les seins de la maîtresse de Nick (Emily Ratajkowski), le menton de Ben Affleck…

    Pourtant, la manière dont le réalisateur apprête tous ces ingrédients ne donne pas l’apparence d’un film trash, même si c’est ce qu’il est essentiellement. Ce décalage entre fond et forme est ce qui explique à mon avis la confusion qu’ont ressenti une bonne partie des détracteurs de Gone Girl, et même plusieurs de ses admirateurs. David Fincher a toujours été reconnu comme un cinéaste techniquement brillant, mais avec son 10e long métrage il est devenu carrément intimidant! Sa confiance en ses moyens n’a jamais été aussi grande, et c’est ce qu’il fallait pour transposer sur écran un scénario truffé d’autant de rebondissements, de ruptures de ton, de meta-narration et qui, pour reprendre la remarque de Matt Zoller Seitz, contient assez de trous scénaristiques pour y enfouir des porte-avions.

    Fincher a bien résumé le «quoi» de son film lors d’un entretien avec la chroniqueuse du New York Times Maureen Dowd :«Je ne pense pas que le livre ou le film dit qu’une femme sur cinq dans le Midwest doit être examinée pour un trouble de la personnalité borderline. Le personnage est hyperbolisé. Il ne s’agit pas de 60 Minutes. C’est un mystère qui devient un thriller absurde qui devient au bout du compte une satire». Rien que ça! Mais entre ses mains, ce pot-pourri d’intentions et de provocations finit par couler aussi doucement qu’un grand cru.

    Son habileté extraordinaire à nous montrer exactement ce qu’il veut qu’on regarde, à maintenir notre attention pendant 150 minutes qui en paraissent 75, sa notion magistrale du rythme, qui n’est pas seulement engendré par ses mouvements de caméra millimétrés ou son montage chirurgical, mais aussi par des subtilités à l’intérieur même des plans, comme le débit des répliques, le positionnement des personnages les uns par rapport aux autres, leurs mouvements dans le cadre. Tout ça, en plus du fait que Gone Girl est probablement le film le plus esthétiquement sobre de la filmo de Fincher, donne une impression de prestige artistique qui tranche avec la teneur farfelue du scénario.

    Mais c’est à l’intérieur de ce contraste même que le film tire sa cohérence philosophique. La version doublée en français de Gone Girl a été retitrée «Les Apparences». Cela aurait très bien pu être le sous-titre de la version originale. Pratiquement aucun des éléments exposés dans l’intrigue ne sont dignes de confiance. Qu’on pense à la narration en voix off d’Amy via son journal intime, qui n’est pas plus fiable que les flashbacks de Keyser Söze. Ou la suspicion des policiers et surtout du public envers Nick, qui n’est pas tant accusé d’avoir tué sa femme que de ne pas démontrer, tel le Meursault de L’Étranger, un chagrin socialement acceptable.

    GoneGirlInterrogation

    Enfin, il y a le propos central du film: l’impossibilité de connaître réellement son partenaire de vie. Le côté «politique sexuelle controversée» a été largement abordé dans les médias (prenons seulement le New Yorker, qui a publié pas moins de trois essais sur la question – ici, ici et ici – dans la semaine qui a suivi la sortie du film, en plus de la critique de l’éternellement insatisfait Anthony Lane). J’aimerais plutôt me concentrer sur un aspect du film moins discuté mais que je trouve tout aussi fascinant. Je ne me rappelle plus quel est le fameux cinéaste (je lance un appel à tous!) qui a dit que 90% du travail d’un réalisateur consiste en le choix de ses acteurs; dans cette perspective, Gone Girl est un vif exploit.

    > Ben Affleck Dans un post précédent, je citais Fincher qui justifiait à Playboy son choix de casting surprenant. Il disait qu’il avait jeté son dévolu sur Affleck en voyant des images de son sourire fake sur Google, un attribut fondamental pour le personnage. Pressé sur le sujet en entrevue à Film Comment, le réalisateur a élaboré: «Le bagage qu’il traîne avec lui est des plus utiles dans ce film. Je me suis intéressé à lui principalement parce que j’avais besoin de quelqu’un qui a de l’esprit, et de quelqu’un qui comprenait les enjeux de cette sorte d’examen minutieux du public auquel Nick est soumis, et de l’absurdité à essayer de résister à l’opinion publique. Ben connaît ça, pas d’un point de vue conceptuel, mais par expérience».

    Le personnage d’Affleck est un archétype sur lequel les gens peuvent projeter leurs préjugés, avant de les remettre en question. La ligne entre le Affleck fictif et celui de la vraie vie est si ténue, qu’un critique d’Esquire s’est amusé à dresser des parallèles entre la carrière de l’acteur et l’intrigue de Gone Girl. À travers ces caractéristiques qui peuvent sembler bénignes se cache néanmoins une critique acide des médias contemporains, de plus en plus obsédés par un sensationnalisme typique de la couverture de l’industrie du divertissement lorsque vient le temps de traiter de sujets plus sérieux. Ainsi, lorsque Nick/Affleck sort de sa maison pour se rendre à sa voiture, un grand nombre de photojournalistes se ruent sur lui tels une meute de paparazzis (l’iconographie du vedettariat est accentuée par un plan caméra-épaule, le seul du film, avec un cadre particulièrement saccadé).

    Les conséquences de la perversion médiatique sur le public sont illustrées dans une des scènes les plus saisissantes de Gone Girl sur le plan visuel. Une vigie à la chandelle est organisée un soir dans le but de sensibiliser les citoyens de la ville à la disparition d’Amy. Le discours de Nick est soudainement interrompu par une soi-disant amie de sa femme qui révèle qu’Amy était enceinte, et que son mari le savait. La foule, qui avait déjà été montée contre Nick par une populaire animatrice télé du type Nancy Grace, se rue immédiatement sur lui, ses lampions de l’espoir instantanément transformés en torches médiévales éclairant le chemin menant à un lynchage. Dans une scène précédente, l’inspectrice chargée de l’affaire (la merveilleuse Kim Dickens) assurait son collègue qu’elle désirait mener une enquête en bonne et due forme, pas «une chasse aux sorcières»…

    > Rosamund Pike Pour le rôle d’Amy, Fincher recherchait une actrice relativement inconnue, question que le public n’évalue pas son personnage sournois à travers le filtre de sa célébrité. Rosamund Pike, une resplendissante britannique de 35 ans, correspondait au profil. Mais il y a plus.

    Gone Girl est un vibrant hommage à l’oeuvre d’Alfred Hitchcock, et cite généreusement quelques uns de ses classiques comme Vertigo (notamment, quand Desi demande à Amy de se teindre les cheveux afin de reprendre son «ancienne» apparence), Psycho (le clin d’oeil inversé à la scène de la douche, alors que c’est la psycho elle-même qui y est enduite de sang, quoique pas du sien) et même le plus léger The Lady Vanishes, dont le titre peut passer pour une version vieillotte de celui de Gone Girl (d’autres exemples à consulter ici et ici).

    normal_Rosamund_Pike_-_Shoot_122_1016loDans cette optique, on peut facilement présumer que Fincher convoitait spécifiquement une «blonde hitchcockienne». Et c’est exactement ce qu’il a trouvé avec Pike qui, en 2002, a incarné «The Blonde» dans une pièce de théâtre intitulée… Hitchcock Blonde (photo ci-contre).

    En entrevue à W Magazine, l’ex Bond Girl remarque que sa première expérience professionnelle sur les planches entretient une thématique similaire à celle du film qui vient de la propulser au sommet: «La pièce parlait du regard masculin, des attentes des hommes, et, enfin, du pouvoir des femmes et de l’absence de celui-ci. Cette fille avait de sombres secrets, mais elle voulait aussi être adorée».

    La performance de Pike est certainement la plus complexe et la plus puissante du film; sa réaction bipolaire après le meurtre de Desi vaut à elle seule une nomination à l’Oscar.

    cdn.indiewire> Neil Patrick Harris Un délicieux rôle à contre-emploi. Harris, une figure très appréciée sur les tapis rouges qui jouit d’un important fanclub en raison de sa personnalité positive et de son humour taquin, a gagné sa renommée grâce au populaire sitcom How I Met Your Mother, qui vient de se conclure après neuf saisons. Il y incarne un playboy sans attaches qui ne manque jamais une occasion de rappeler ses (nombreuses) aventures d’un soir. C’est tout le contraire dans Gone Girl, où son Desi Collings est un être tendu et asocial, dont la vie amoureuse se résume à un bref flirt de jeunesse avec Amy, qui s’est transformé en obsession malsaine après leur rupture. Un autre contraste qui vient appuyer de manière originale le discours aussi jouissif qu’étourdissant des miroirs déformants qui parsèment le film.

    > Tyler Perry Un autre rôle à contre-emploi, quoique dans un différent registre. Acteur, réalisateur, producteur, dramaturge, Perry se spécialise dans la comédie populiste de bas étage. Il incarne souvent le protagoniste dans ses films et pièces, Madea, une grand-mère imposante avec de l’attitude. Il est, si on veut, le Adam Sandler de la communauté afro-américaine. Si ses films sont peu distribués ici, ils n’en restent pas moins extrêmement populaires. Il a été classé par Forbes l’homme le mieux payé à Hollywood en 2011. Sa vingtaine de long métrages a engrangé plus d’un demi-milliard de dollars. (Pour en savoir plus, lisez ce portrait de son empire publié par le New Yorker en 2010).

    a_560x375Malgré son succès, Perry est assez isolé dans l’industrie. Une relation qui va cependant des deux bords: pour preuve, il ne savait même pas qui était Fincher avant d’être engagé pour Gone Girl! Quoiqu’il en soit, il a accepté de troquer son costume de drag mémé pour un costard chic afin d’incarner un avocat-vedette spécialisé dans les affaires de moeurs. Il charge 100 000 $ rien que pour la provision pour frais.

    Perry joue avec bonhomie une variation du magical negro, qui vient au secours du beau et blanc Nick. Avec son rire contagieux et son allure relaxe de style «y’all white people crazy», pour reprendre l’expression de Wesley Morris, il apporte à travers ses quelques brèves apparences une bouffée d’air frais fort bienvenue.

    Dans une scène d’une brillante ironie, Perry se transforme en réalisateur. En préparant Nick pour une importante entrevue télévisuelle, il lui dit quoi répondre mais aussi comment se tenir devant la caméra, quel ton de voix adopter, et ainsi de suite. En gros, Perry fait de la direction d’acteurs. Plus que ça, il prend en charge la star du film de Fincher dans sa face même, tout en se moquant de la propension aux prises multiples de ce dernier en faisant constamment reprendre ses lignes à Affleck. Madea qui prend les commandes des mains d’un des cinéastes contemporains majeurs, c’est tout simplement irrésistible.

    > Emily Ratajkowski Un casting si évident qu’il en devient meta, au même titre que le bar qui appartient à Nick (baptisé The Bar) et les indices qu’a laissés Amy dans son sillage suite à sa «disparition», qui prennent la forme de messages de chasse au trésor insérés dans des enveloppes sur lesquelles il est indiqué «Clue». Ratajkowski, une mannequin britanno-polonaise de 23 ans, a connu la gloire instantanée grâce à son apparition dans le tube de l’été 2013 Blurred Lines (photo ci-contre), une performance dénudée qui l’a élevée au rang de déesse dans les dortoirs universitaires.

    emily3Dans Gone Girl elle joue la maîtresse de Nick (qui d’autre?), ainsi qu’un des principaux déclencheurs de la revanche d’Amy. On imagine que plusieurs actrices auraient été autant sinon plus qualifiées pour assurer ce rôle convoité. Mais c’est précisément cette absence de «réel mérite» qui a motivé son casting. On va se dire les vraies affaires ici : Ratajkowski doit sa notoriété uniquement à sa poitrine hors de ce monde. Et Fincher n’hésite pas à exhiber ses principaux atouts, quelques secondes seulement après son entrée en scène, tandis qu’Affleck ne se gêne pas de les savourer à pleine bouche.

    Elle incarne le zénith de la «cool girl», ce fantasme masculin illusoire qui irrite passablement les femmes (même celles qui s’y conforment). En entrevue à GQ Fincher admet qu’il savait pertinemment qu’il allait heurter des sensibilités : «Nous avions besoin de quelqu’un qui, au moment où elle apparaît, les femmes vont dire : “C’est inadmissible et méprisable”. Mais vous avez aussi les hommes qui disent: “Oui, mais…”».

    Vers le milieu du film, lorsqu’Amy vient de vivre une série d’embûches, elle tombe sur la diffusion d’une conférence de presse qui montre la maîtresse de son mari vêtue très pudiquement, et admettant sa liaison avec Nick tout en jouant à la victime. C’en est trop pour Amy, qui s’exclame, furieuse : «Why does she look like a babysitter, miss giant cum on me tits!?». À ce moment précis, je crois l’on peut dire sans se tromper que la majorité des spectatrices se sont instinctivement solidarisées avec Amy, pendant que leurs copains essayaient de se faire très petits dans leur siège, tout en regrettant de ne pas avoir eu vent plus tôt de l’avertissement de l’auteure de Gone Girl : «Mon rêve le plus cher est que ce sera le date movie qui brisera les couples à l’échelle nationale.»

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    • bien vrai tout ça, mais je trouve la fin balloune dégonflée… Faible, vraiment, comparé à la subtilité du reste…

    • (Comprend beaucoup de “spoilers”)

      Quoique en accord avec certain truc, personnellement je ne comprends pas l’attrait pour “Gone Girl”… J’ai toujours apprécier Fincher en général, mais pour moi son dernier film (en dehors de la trame sonore et de ses qualités technique) me laisse plutôt froid. Pendant le visionnement je me suis demandé à plusieurs reprises mais qu’est-ce que je regarde? À toutes les 40 minutes Fincher décide d”appuyer sur le bouton “reset” en foutant au poubelle toute la tension qu’il a construit au paravant. Il commence par nous présenter un solide drame sur une personne manquante avec un homme qui se présente maladroitement et qui risque d’être victime de lui-même… 45 minutes plus tard Fincher décide de changer de registre, ce film est en fait un thriller, une chasse à l’homme, le chat et la souris. Le seul moyen de s’en sortir est de retrouver la disparue vivante! Engageons un avocat notoire et envoyons des P.I sur la trace de la méchante Amy (P.I qu’on ne voit jamais, aucune scène sur l’enquête, une mention ici et là mais clairement il ne font pas le boulot). Ok j’aime ça je suis curieux… ahh mais non Fincher sort le Paul Verhoeven de lui même et nous met dans les dents un mash-up de Basic instinct et Fatal attraction le temps de nous montrer une scène dégoulinante de sang… ah bon ça va surement se terminer avec un lapin en bouillie… Ouais non… je vais vous finir ça en comédie noire absurde, j’ai écouter “To die for” la semaine dernière et j’ai bien aimer ça j’pense que je vais en mettre un peu dans mon film. 2H35 plus tard bah j’suis tanné, j’pense que mon personnage va tout simplement abandonner et se résigner and… DONE. Tout comme le réalisateur de “ringu 2″ Hideo Nakate je suis certain que Fincher nous niaises et pour cela un gros BRAVO, pour le reste je n’aime pas me faire tirer par la queue. Si je voulais me retaper un navet comme “Sleeping with the enemy” c’est ce que j’aurais fait. Dix ans plus tard je suis certain que nous allons regarder “Gone girl” de la même façon que “The Game” la première on n’a pris notre pied mais on sais vraiment plus pour quoi…

      J’adore le cinéma et j’aime me faire surprendre surtout quand je comprends pourquoi je me suis fait surprendre et pas seulement parce que l’on a tiré le tapis de sous mes pieds en ré-écrivant une histoire de quatre façon différente. Ceci dit le film a fait son boulot… j’en parle :) si j’ai manquer quelque chose, je suis ouvert au discussion, illuminer moi! Bien curieux de lire le livre maintenant, je suis certain que ça se digère beaucoup mieux… sachant que l’adaptation fut aussi écrite par l’auteure, peut-être pas.

    • @ catu

      Faudrait spécifier pourquoi vous trouver la fin si décevante. Tant qu’à moi, J’ai trouvé la fin de Gone Girl d’une fatalité horrible.

    • Concernant le réalisateur cité mentionnant que le casting est 90 % de la direction d’acteur, je crois que Stephen Frears a dit quelque chose du genre, dans un making-of sur High Fidelity.

    • @jozef et jphilipped

      Officiellement, ça se joue entre Elia Kazan et John Huston, mais en fait personne ne sait vraiment qui en a la paternité. Personnellement, j’ai tendance à pencher pour Huston, me semble que ça fitte plus avec son approche.

    • J’ai trouvé le film fascinant. Tellement, que j’ai lu le roman dans les jours qui ont suivi. Ce qui est agréable, c’est que le film est fidèle au livre, surtout parce qu’il a été adapté par l’auteur. Autant le livre que le film m’ont amené à réfléchir encore et encore aux actions et aux personnages. Est-ce que cette Amy a réellement aimé Nick? Pourquoi agit-elle ainsi et non pas autrement? Pourrait-elle trouver la raison et appliquer son intelligence (bien qu’elle soit une cr*** de folle) à des fins plus utiles que la destruction d’autrui?

      Cette fin, d’une fatalité horrible (comme mentionné par kirk09), laisse place à une éventuelle suite des événements qui pourraient nous être racontés.

      La revue Entertainment Weekly parlait justement d’une partie de vos propos quand vous parlez du choix des acteurs, quelques uns étant employés à contre-emploi! David Fincher a l’oeil pour les amener dans un autre registre.

    • Belle analyse Jozef. J’avais fait le lien avec Hitchcock mais pas autant, je l’avoue.

      Pour ma part, j’ai éprouvé quelques difficultés avec Gone girl (nous préférons vous en avertir). Je l’ai trouvé cousu de fil blanc d’un bout à l’autre. Son approche trop intellectuelle m’a dérangée parce que si un film s’adresse à mon intelligence (ex. Inception) je veux être stimuler au maximum. Dans ce cas-ci, j’avais l’impression d’assister à un démonstration un peu facile.

      Hichcock avait l’avantage d’être un précurseur. Si «Fenêtre sur cour» sortait aujourd’hui sur nos écrans, personne ne crierait au génie. Fincher est bon metteur en scène, mais il souffre du syndrôme Brian De palma. Et comme on a pu le constater, à long terme, les effets secondaires sont très dommageables.

    • ***SPOILERS***

      J’ai aussi trouvé ce film fascinant!

      Pour ajouter aux références à Hitchcock, il y a évidemment le premier et dernier plan du film qui font référence à VERTIGO. Cette tête blonde de dos est énigmatique. Comme Nick, nous voudrions bien la casser pour comprendre ce qui s’y passe. Le dernier plan renvoie également à PSYCHO alors qu’Amy adresse un sourire glacial à Nick.

      On voit encore une fois ce sourire un peu plus tôt, dans une autre scène qui évoque PSYCHO, encore une fois. On est à l’hôpital, alors qu’Amy, encore couverte du sang de Desi, se fait questionner par la police. Si Norman Bates devra trouver le moyen de convaincre qu’il est sans danger, Amy réussi à berner presque tout le monde par les apparences de son kidnapping. Pire encore, elle retourne à la maison où tous les regards extérieurs l’aiment!

      J’ai aussi vu, dans la finale de GONE GIRL, un rapprochement à faire avec THE PLAYER de Robert Altman. Quand Nick et Amy donnent une entrevue à Ellen Abbott, ils sauvent encore les apparences. Un beau couple heureux qui attend un enfant, quoi de plus émouvant pour l’Amérique. Aux yeux du spectateur, tout ça devient très ironique, comme dans THE PLAYER quand Griffin Mill, après la projection de son film qui n’est pas l’ombre de ce qu’il devait être, rentre à la maison, sa petite femme l’attend, elle est enceinte, ils s’aiment, le drapeau flotte au vent et tout va bien. Encore une douce ironie!

      Et si je peux me permettre un avis très personnel, dans sa manière d’aborder la vie de couple et le mariage, c’est le film le plus troublant depuis Eyes Wide Shut!

      À propos, Richard Kelly, réalisateur de Donnie Darko, a mis en ligne une très longue analyse dressant un parallèle entre le film de Kubrick et celui de Fincher. -js

    • “Si «Fenêtre sur cour» sortait aujourd’hui sur nos écrans, personne ne crierait au génie”

      Laissez moi sérieusement en douter…

    • Gone Girl me fait beaucoup penser au film espagnol “El Cuerpo”" (The Body). Tous deux commencent par un mariage, ensuite l’indifférence de l’homme envers sa femme, une personne très brilliante, la disparition mystérieuse de cette dernière, la mort possiblement planifié par la victime, une maitresse plus jeune et jolie rencontrée dans la salle de classe lorsque l’homme donnait des cours, comme par hasard elle disent les deux ne plus être capable d’attendre des les revoir, les maris cachent leurs maitresses, les rebondissement à fin quoi qu’ils vont dans les directions différentes.

    • À la sortie du film, j’me suis dit que si Kubrick, De Palma et Hitchcock c’étaient réuni pour réaliser un film et bien il aurait ressembler à celui ci !! Pour ma part j’ai été bluffé par ce film du début à la fin mais pas seulement par l,intrigue et ses nombreux rebondissement mais par la maitrise transparente de Fincher….et j’ai adoré la fin..ouverte..

    • Tyler Perry qui prend en charge Ben Affleck, c’est la meilleure scène du film je pense. Madea qui pend les commandes, oui, mais finalement ça ne mène à rien parce que la donne change à la dernière minute. Finalement, c’est Affleck qui doit se diriger lui-même pour retrouver sa crédibilité…

    • Avec Gone Girl, je crois que David Fincher signe son film le plus noir (au sens de pessimiste) et aussi le plus politique. Le couple Amy et Nick, je n’y ai pas cru une seconde, tout simplement parce que Fincher n’a pas réalisé un film sur les vicissitudes puis l’échec d’un couple ou sur les apparences qui érodent ce couple au fil du temps Dans ce film, le personnage de Amy est l’archétype de l’Amérique contemporaine qui se définit principalement par le fric, le sexe, la télé-réalité et la violence.

      Dans Gone Girl, c’est Amy qui a le fric. C’est elle qui dicte les règles du jeu en matière de relations sexuelles qu’elle aime très crues et dénuées de toute passion amoureuse. C’est elle qui sait utiliser le mieux les médias (qui sont devenus un gigantesque show de télé-réalité) à son avantage, ce que ne manque pas de souligner, admiratif et hilare, l’avocat de Nick. C’est encore Amy qui recourt à la violence de manière froide et calculée, et en sort victorieuse. Cette scène des retrouvailles, où Amy (la robe maculée du sang d’un de ses ex qu’elle vient à peine de froidement et brutalement assassiner) renoue (!) avec Nick sous un soleil éblouissant et le crépitement des flashes des caméras devant leur paisible résidence de banlieue, est symptomatique d’une violence ébranlant de plus en plus les fondations de cette société qui préfère le confort des apparences en continuant de se mentir à elle-même.

      Et Nick ? Nick, c’est le citoyen américain type. La victime archétypale de cette Amérique contemporaine. Celui qui aime d’abord ce pays. Puis qui le reconnaît de moins en moins, jusqu’à vouloir lui casser la tête pour voir ce qui s’y trouve. Puis qui trompe ce pays (un petit fait divers somme toute banal). Et qui n’a d’autre choix, à la fin, que de se résigner à vivre avec lui.

      Et l’apparence ou plus exactement le mensonge le plus fondamental, c’est précisément cette Amérique qui se proclame encore et toujours la plus grande démocratie au monde avec forces épithètes et la gardienne de cette démocratie (ce qui justifie toutes ces guerres, préventives ou non), alors que c’est tout le contraire dans les faits.

      À la fin, Nick sait qu’il est cuit. Il apparaît nu devant Amy. Sans défense. C’est comme s’il se livrait pieds et poings liés devant son bourreau en lui laissant le soin de décider de son sort. Mais Amy a besoin de Nick (elle ne lui fera jamais de mal, dit-elle. Elle a même tué pour lui.) tout comme l’Amérique a besoin de dizaines de millions de Nick. Question de sauver les apparences. Du moins pour un temps.

      David Fincher nous livre un film qui témoigne de son désabusement total face à sa société. Un pessimisme si noir en fait qu’il n’existe aucune porte de sortie. Le contexte socio-politique actuel a sans doute exercé une influence significative sur Fincher. Une Amérique qui est sans leader (Obama ne possède aucune des qualités qu’on recherche dans un leader), aventurière (opérations militaires et milliardaires financées par la Chine !), dont l’économie tremble à la moindre petite secousse, qui doute de plus en plus d’elle-même, où le fossé séparant les have des have not est de plus en plus vertigineux, où les assises mêmes du pays telles que définies par ses pères fondateurs se lézardent, etc.

      Entre les mains d’un réalisateur inspiré comme Fincher, Gone Girl devient un témoignage accablant, cynique et lucide de la déliquescence progressive d’un pays qui a longtemps suscité l’envie d’une bonne partie du monde. Plus maintenant. Et le jugement que porte Fincher sur son pays est sans appel : on ne peut rien y faire, ce pays est foutu et on est condamné à y vivre malgré tout.

    • @ankh

      Superbe analyse, vraiment !!! Tu me donnes presque envie de revoir le film pour le regarder de ton point de vue.

    • Très intéressante analyse ankh, mais je ne suis pas tout à fait convaincu. Le propos est moins politique, surtout idéologique, c’est vraiment la politique sexuelle qui est de l’avant. Je suis en train de lire Robin Wood et son analyse du cinéma d’horreur est appropriée ici. La référence de Gone Girl à Psycho est essentielle : le film d’Hitchock amenait une nouveauté radicale dans le cinéma d’horreur, le monstre n’était plus un étranger (les films d’horreur des années 30 se déroulaient souvent en Europe) et il provenait d’un individu “normal”. L’horreur émergeait de la cellule familiale, qui non seulement n’était plus attaquée de l’extérieur, mais en plus se révélait irrémédiablement corrompue (la famille n’est pas reconstituée à la fin). Les films d’horreurs des années 70 poursuivent largement cette thématique, qu’on pense à Rosemary’s Baby ou the Omen, Halloween… Tous ces films apparaissent à un moment où la société patriarcale est remise en question, notamment par le féminisme et le mouvement de libération des gais.

      Le cinéma des années 80, que l’on sait très Reagan, essayait de rétablir la balance et de réaffirmer le rôle du Père. C’est très clair chez Spielberg entre autres, et dans le cinéma d’action d’un Stallone (quoique à mon avis il y a beaucoup de nuances à faire ici). Mais il s’agissait, en gros, d’une illusion, ces films sont des fantaisies (qui se présentent d’ailleurs comme telles, d’où les nuances à faire, le Père était déjà présentée, quoique bien célébrée, comme une relique d’un autre temps; m’enfin…)

      Gone Girl est le cauchemar ultime d’une société patriarcale, Fincher montre en fait que ce qu’il reste de ce modèle est une illusion, ce que la banlieue spielbergienne a toujours été. Comme dans Psycho, l’horreur émerge de la famille, du couple cette fois-ci, mais contrairement à Hitchcock, l’horreur n’est jamais reconnue par la société, elle reste cachée, derrière les apparences. C’est vraiment une erreur de relier Gone Girl aux films d’Adrian Lynn des années 90, il n’y a rien de puritain ici, la famille est montrée comme corrompue dès le départ (Amy a disparu, ils sont en dispute), et sa reconstitution n’est qu’une illusion. Nick est castré tout du long (I’m tired of being picked apart by woman dit-il), il perd son emploi, n’est plus pourvoyeur, et quand sa femme disparait il n’a pas de voix, de droit de parole. Michael Douglas, chez Lynn, était puni parce qu’il sortait du noyau familial, mais Nick n’est jamais “puni”, il était déjà castré, le film se termine comme il a commencé pour réaffirmer l’illusion du couple (pour être clair, je parle ici du couple hétérosexuel comme modèle familial assurant la solidité du patriarcat).

      Le problème, dirait Robin Wood, c’est que ce cynisme empêche tout modèle alternatif d’être proposé : la fin de la société patriarcale représente la fin du monde (d’où la fréquence de cette imagerie récemment), on n’arrive pas à imaginer autre chose (comme pour le capitalisme, dirait Zizek, mais c’est relié), ce qui franchement est bien triste. La soeur de Nick, la conscience du film, aurait pu être homosexuelle entre autres, c’aurait pu être une piste intéressante.

      Bien sûr, la société patriarcale est loin d’être effectivement disparue, Gone Girl représente un cauchemar qui semble bien éminent, qu’on pense à ce qui passe dans les jeux vidéo aujourd’hui avec le Gamersgate; Gone Girl est la représentation parfaite du pire cauchemar d’un Gamersgate!

    • En fait, ce que vous dites ankh est très près de ce que je dis, parce que l’Amérique = patriarcat; mes réticences viennent du fait que Fincher utilise symboles reliés à la politique des sexes et non à la politique tout court.

    • @cinematograph & ankn

      Sauf que le rôle des médias dans le film corrobore davantage la thèse d’une satire politique de l’Amérique. Cela dit, cinematograph, ton approche est intéressante, quoi que plus subjective.

    • Je n’ai pas vu le film, mais je n’ai pas pu m’arrêter… Vous êtes en forme pour ce sujet.

      Par contre Cine, la scène en accéléré à la fin de Rear Window, ça a très mal vielli… L’autre problème de ce film est que tout le monde le connait, même sans le savoir, avec la version où un certain Ned crie aigue et enterre une plante…

    • En fait, je me demande si l’analyse de Ankh ne rejoint pas un peu beaucoup votre analyse de Dragon Tatoo (@ cinematographe).

    • C’est sûr que certains aspects techniques ne vieillissent pas très bien, et de toute façon il est impensable qu’on tourne aujourd’hui un film semblable à Rear Window, plan pour plan, on ne fait plus les films ainsi. Mais un film génial il y a 50 ans le sera éternellement, sinon son génie ne vaut pas grand chose. Et Rear Window, c’est un des plus grands films faits sur le cinéma, alors tant que le cinéma sera cinéma, ça ne perdra pas de son actualité.

      Pour l’analyse de ankh : je ne sais pas, j’ai parlé surtout de Fincher d’un point de vue de l’individu dans la société, sans relier ce propos à une vision sur l’Amérique. En fait, la vision de Fincher de la société concerne tout l’Occident prospère, je pense que c’est un peu réducteur de l’associer en particulier avec les États-Unis, leur économie, leur président, leur image de soi, etc. Je ne vois pas grand-chose de politique dans ses films. Le lien n’est pas faux ceci dit, la lecture de ankh ne brime pas le film, mais moi je ne vois rien qui m’invite à penser à l’Amérique plus qu’à la société contemporaine en général.

    • @cinematographe, hyperseb et mendell. Je n’ai vu le film de Fincher qu’à une seule reprise et pourtant, j’ai eu le sentiment très fort qu’il s’agissait d’une critique dévastatrice et éminemment politique de l’Amérique contemporaine. Sous le couvert d’une critique de la société patriarcale (je vous suis jusqu’à un certain point, cinematographe), Fincher s’attaque en réalité à tout ce qui avilit ce pays et en fait désormais un modèle à fuir pour tout État qui prétend être ou aspire à être une démocratie. Son propos ratisse plus large; il s’étend de fait à des symboles profondément ancrés dans la culture sinon dans la psyché américaine.

      Le fric, c’est une des racines de ce mal. Tocqueville écrivait il y a déjà près de 200 ans : « je ne connais même pas de pays où l’amour de l’argent tienne une plus large place dans le cœur de l’homme. » L’argent est un thème important dans ce film (ex. : les honoraires colossaux de l’avocat de Nick, la fortune de Desi, le manque d’argent qui contraint Nick à quitter NY, l’argent mentionné à plusieurs reprises dans le journal d’Amy).

      La télé-réalité et les émissions en suivi 24 h sur 24 sont une invention américaine. Ce qui est particulier aux États-Unis aussi, c’est que le sexe sur grand écran est souvent associé à la violence et à la mort (ex. : Basic Instinct, Fatal Attraction, etc.). Le pauvre Desi meurt dans une rivière torrentielle de sang. Et la violence est partout omniprésente dans cette société où la Cour suprême, l’arbitre final de l’appareil judiciaire, a statué que le droit de porter des armes était un droit individuel fondamental et inaliénable.

      Je suis d’avis que Fincher ne pouvait pas et ne souhaitait pas faire de son film une satire ou une critique politique trop évidente des États-Unis, notamment parce que l’auteure du roman était la scénariste du film et sans doute aussi parce qu’il savait que sous la direction d’un réalisateur aussi reconnu, il y aurait eu vraisemblablement de vives réactions du public cinéphile et de groupes de pression qui n’auraient pas accepté de voir leur société dépeinte d’une manière aussi glauque et désespérée. Fincher exploite tous ces thèmes propres à la société américaine ou du moins qui sont plus fortement ancrés dans cette culture que partout ailleurs en Occident de manière volontairement caricaturale afin d’en faire ressortir toute l’absurdité et la vacuité.

      Dans toute œuvre magistrale, qu’elle soit littéraire, cinématographique, picturale ou autre, il existe plus d’un niveau d’interprétation. J’ai hasardé la mienne et peut-être même que ma lecture de Gone Girl serait quelque peu différente si je visionnais ce film une seconde fois, tellement cette nouvelle mouture de Fincher est riche de possibles.

    • @cinematographe « Gone Girl est le cauchemar ultime d’une société patriarcale ». Je me demande depuis hier si c’est son cauchemar, à Fincher…

    • @la_roy

      Je suis TRÈS ambivalent face à Gone Girl, car ce n’est effectivement pas très clair à savoir s’il y a vraiment un aspect subversif, une critique du patriarcat, ou si Fincher ne renforce pas plutôt des clichés particulièrement nocifs (notamment la manipulation par le viol mensonger). Je suis de plus en plus convaincu que ce flou est volontaire, pour “provoquer”, qu’il y a là un vulgaire opportunisme, mais c’est un jeu très dangereux qui ne mérite peut-être pas d’être joué.

      Et c’est dommage parce que c’est l’aspect le plus intéressant du film : la critique des médias est hyper conventionnelle, contrairement à Dragon Tattoo où c’était beaucoup plus complexe, et l’idée que les “apparences sont trompeuses” est un cliché facile qui ne devient pas plus signifiant parce que le film est “maîtrisé” (ce qu’il est certainement). Il faudra un un deuxième visionnement, mais ma première impression est que c’est un de ses films les moins réussis.

    • À lire les critiques dithyrambiques autour du film et les analyses profondes de Gone Girl décrivant l’œuvre comme une satire de l’Amérique ou une métaphore du féminisme 2.0, je me suis demandé si j’étais le seul à être resté tiède devant le dernier long-métrage de David Fincher. La réponse est non. Plusieurs cinéphiles m’ont avoué ne pas avoir été enchantés. La fin, à nos yeux, est décevante. Pourtant, elle est tout à fait cohérente d’un point de vue analytique, si l’on considère Gone Girl d’abord comme une satire, une allégorie, une œuvre à prendre au second degré.

      J’en conviens. Il ne fait aucun doute que Fincher gratte un bobo. La question n’est pas là. Quand on regarde un film, notre premier réflexe est d’embarquer dans l’histoire, surtout si l’approche se veut réaliste. C’est le cas ici. Bien que la trame soit fictive, on nous demande d’y croire, de considérer la situation comme étant plausible. Le début du film en particulier joue sur les cordes sensibles du drame vécu; la disparition d’un être cher, l’enquête policière, tout cela nous incite à nous identifier à la situation.

      Avant de poursuivre l’analyse de Gone Girl, attardons-nous aux codes du film réaliste. Ils se résument à ceci : Il faut y croire. C’est tout. Le réalisateur doit « blinder » son histoire, c’est-à-dire la rendre irréprochable au niveau de la cohérence. Si les faits et gestes ne sont pas crédibles, le plaisir du spectateur s’en trouve menacé. En bon français : « il décroche ». Règle général, on utilise une mise en scène invisible, de sorte que spectateur oublie qu’il regarde un film. On cherche à confondre la fiction et la réalité.

      Sur le plan de la structure, Fincher y parvient. Le film tisse adéquatement sa toile. Le problème, c’est la motivation des personnages, en particulier celles d’Amy. Pourquoi agit-elle de la sorte ?
      Au second degré, la question offre une multitude de choix de réponses. Au premier degré toutefois, la réponse est nébuleuse. Ce n’est pas l’argent, quelques milliers de dollars ne justifient pas toute cette mise en scène. La vengeance peut-être ? C’est du moins ce qu’Amy laisse entendre. On comprend également, grâce à ses anciens amants, que la blonde angélique est une véritable sociopathe sans cœur ni principe. Oui, bon, mais encore. Le stratagème d’Amy pour ruiner la vie de son mari est à ce point complexe que la finale en devient absurde.
      Bien sûr, il y a cette scène où Amy est émue par le témoignage de son mari à la télévision. C’est ce qui explique sa décision de revenir auprès de lui. Lue au second degré, cette justification est suffisante. Mais dans le contexte du premier degré, la pauvre s’est donnée beaucoup de mal pour finalement revenir à son point de départ. Dans le jargon consacré, on appelle ça une méchante, un personnage qui fait le mal pour le mal. Dans un film de super-héros ou une série B, c’est suffisant. Mais dans un film sérieux, le spectateur est plus exigeant. Même les antagonistes hitchcockiens ont une motivation (récupérer le microfilm). Dans le cas d’Amy, son retour est motivé par la perte de son argent et pour échapper à l’emprise d’un amant obsédé. Ça peut se comprendre, oui peut-être, mais ça n’explique toujours pas la raison de départ. Si son stratagème avait fonctionné, elle s’enfuyait avec une petite liasse d’argent (50 000 $ tout au plus), tenue pour morte, sans identité ni d’endroit où se réfugier, on peut se demander comment de temps sa cavale aurait durée.

      Mais jouons-le jeu. Partons du fait qu’Amy est une sociopathe qui réfléchit beaucoup à ses mauvais coups mais peu à l’avenir. D’ailleurs, elle envisage même de se donner la mort pour mieux se venger de Nick. Bon, Amy est une psychopathe brillante mais écervelée, soit ! Mais Nick, lui ? Pourquoi la laisse-t-il revenir ? Pourquoi se sent-il prisonnier de la situation ? Par culpabilité, dit-il. Au second degré, cette déclaration explique bien des choses. Mais au premier degré, une réaction normale aurait été de dire : Minute ! Tu as essayé de ruiner ma vie ! Tu voulais me voir condamné à mort (on est au Missouri) ! Tu t’es arrangée pour que ma sœur jumelle soit accusée de complicité ! Me semble que c’est impardonnable. Et malgré tout, Nick reprend sa femme. Son aliénation a de quoi faire saliver les adeptes du second degré mais pour beaucoup de spectateurs, dont moi, y voient un raccourci, une pirouette facile en guise de finale. Non pas que j’aurais voulu que la méchante paye pour son crime, ça n’a rien à voir. J’aurais voulu que les personnages soient cohérents par rapport à eux-mêmes.

      Le film veut nous faire croire que c’est l’influence des médias qui motivent leurs décisions. En ce sens, Fincher tient un discours didactique, très répandu dans la société. Son message aurait été encore plus fort s’il avait su donner à ses personnages des motivations crédibles. Je pense ici à « Seven », l’un de ses premiers films où il parvenait très bien à transcender le premier degré grâce, justement, aux motivations du psychopathe. Le fait que celui-ci agissait pour des motifs religieux permettait au film de mieux nous interroger sur nos propres valeurs. Le message était à la fois plus complexe et mieux élaborer. Mais bon, puisque David Fincher est devenu un demi-dieu pour bon nombre de cinéphiles, laissons-les communier en paix.

    • @hyperseb

      Interrogations légitimes, mais à mon avis toutes les nombreuses absurdités du scénario sont conscientes : de la même manière que les autorités policières gobent le mensonge d’Amy à la fin, Fincher se demande si le spectateur peut gober son film malgré tout. Si je me montre suffisamment maître de ma mise en scène, si je contrôle adéquatement mon image, se demande Fincher, est-ce que je vais réussir à quand même soutenir l’attention des spectateurs, à les faire embarquer dans mon récit?

      À mon avis il y réussit bien : même si par moment je me disais que j’ai de la misère à croire, par exemple, qu’une lettre même pas cachée dans un tiroir avec la mention Clue 3 n’a pas été trouvée par la police après plusieurs jours de fouille, je restais scotché sur mon siège à attendre la suite. Les doutes viennent après.

      Pour Seven, ne voir que des motifs religieux chez John Doe, c’est réducteur en maudit! Il demeure aussi inconnaissable qu’Amy (il ne s’appelle pas John Doe pour rien), comme le Zodiac, ou comme Edward Norton (qui n’a pas de nom dans Fight Club). La question de Nick (casser la tête de ma femme pour voir ses pensées) est ce qui motive tous les films de Fincher. La différence, dans Gone Girl, c’est qu’il n’y a plus de Morgan Freeman pour se battre malgré tout, Nick et sa soeur abandonnent. La motivation psychologique est faible, mais c’est moins grave que le défaitisme que cela implique.

    • @cinematographe

      J’essayais de comprendre l’écart de perception entre les cinéphiles aguerris et celle du grand public en général qui apprécie beaucoup moins Gone Girl malgré sa facture hollywoodienne.

      Quant à l’idée que les incohérences soit volontaires, à l’instant d’Orson Wells qui prétendait qu’on peut faire un bon film avec un mauvais roman, c’est possible mais j’en doute. Je pense surtout que Fincher s’est attardé à la construction plus qu’au récit lui-même, négligeant la cohérence de l’histoire au profit de l’image.

      J’aime beaucoup ton analyse et celle de Ankh, mais j’ai peine à y voir autant de profondeur. Le discours sur le médias m’apparaît banal comparé à ce qu’en à fait Billy Wilder (Ace in the hole), Sidney Lumet (Neywork) ou même Oliver Stone (Natural born killer) par exemple. Même chose pour psychanalyse du couple, j’y vois davantage le goût de surprendre, de choquer, plus qu’un véritable discours.

      Cela dit, je suis toujours réticent à extrapoler sur l’analyse au deuxième degré. Ce qui m’intéresse, c’est la capacité d’un réalisateur à maîtriser son sujet et sa manière de le transposer en images. Dans ce cas-ci, les faux-pas sont trop nombreux.

      En ce qui concerne Seven, je dis seulement que le discours était beaucoup plus puissant. On s’est tous demandé ce que nous aurions fait à la place de Brad Pitt. Le film nous ramenait à une question fondamental, à nos instincts primaux. Ce ne n’est pas le cas avec le personnage de Nick dans Gone Girl. La seule question que pose sa réaction concerne la cohérence de l’intrigue.

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