Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 26 mai 2014 | Mise en ligne à 14h00 | Commenter Commentaires (7)

    Le Prix du jury de l’autre «cinéaste de l’avenir»

    FRANCE CANNES FILM FESTIVAL 2014

    En plus d’être béni d’une plume sans égal, Wesley Morris semble être doté du don de la prescience. À la fin d’une entrée de son journal cannois qui porte notamment sur Mommy et Adieu au langage, il a noté : «Le même jour, Cannes a réussi à projeter le film du plus jeune réalisateur de la compétition (Dolan) et celui du plus vieux (Godard). C’est drôle. Les deux donnent l’impression d’être le futur». Comme le rapporte Marc-André dans son compte-rendu du festival, Jane Campion et sa bande avaient «bien conscience» de ce qu’ils faisaient en coupant le Prix du jury en deux cette année.

    Une récompense-concept qui soutient que la somme des oppositions entre ces deux artistes – le «hipster» et le «vieillard», pour reprendre les termes de Morris, le réalisateur qui se régale volontiers de l’amour des projecteurs, et l’autre qui les dédaigne et les fuit obstinément, un film émotionnel contre un film cérébral, etc. – ne dépasse pas ce qui les unit, à savoir un cinéma empli d’insolence constructive qui ne regarde jamais en arrière.

    À cette singulière célébration de l’avenir du cinéma se rattache cependant une perception nostalgique de la part du public. Parmi les cinéphiles québécois qui s’extasient, avec raison, de voir un jeune cinéaste d’ici partager le podium avec un monstre sacré du 7e art, nombre d’entre eux retiennent de cette juxtaposition symbolique le symbole, justement, que représente l’aîné de la compétition. On ne parle pas d’un exploit liant Dolan à Godard, mais bien le Dolan de 2014 au Godard de 1964. Le Godard des cursus universitaires et des rétrospectives dans les salles de répertoire. C’est plus confortable, donne davantage raison de sourire.

    Adieu au langage; un essai cinématographique en 3D avec un protagoniste canin? C’est une blague? Il semble bien que oui. Comme le constate Morris : «On ne sait jamais quand Godard nous fait marcher. Mais on peut généralement parier que c’est le cas». Et il semble aussi que la blague soit diablement efficace, du moins si l’on se fie à l’accueil critique des grands médias, tant américains que français, qui a été pas mal enthousiaste. Mais avant de passer aux extraits, un résumé du film en question, fourni par Godard lui-même :

    «Le propos est simple. Une femme mariée et un homme libre se rencontrent. Ils s’aiment, se disputent, les coups pleuvent. Un chien erre entre ville et campagne. Les saisons passent. L’homme et la femme se retrouvent. Le chien se trouve entre eux. L’autre est dans l’un. L’un est dans l’autre. Et ce sont les trois personnes. L’ancien mari fait tout exploser. Un deuxième film commence. Le même que le premier. Et pourtant pas. De l’espèce humaine on passe à la métaphore. Ça finira par des aboiements. Et des cris de bébé.»

    > Manohla Dargis du New York Times

    Enfin, la compétition a obtenu quelque chose dont elle avait désespérément besoin toute la semaine: une expérience cinématographique passionnante qui a presque fait léviter une salle Lumière pleine à craquer, faisant de cette séance un véritable happening. On pouvait sentir la charge électrique – l’effervescence collective – qui peut survenir quand des individus se transforment en un groupe. «Godard Forever!» a hurlé une voix provoquant rires et applaudissements, tandis que les spectateurs réunis attendaient que leur cerveau s’allume de concert avec l’écran.

    Adieu au langage est, comme beaucoup de films de ce réalisateur, profondément, passionnément, difficile. Ce film à plusieurs couches offre des plaisirs généreux et faciles avec des secousses de beauté visuelle, des éclats d’humour, des crescendos de chanson et de nombreux plans d’un chien, Roxy, mais il fournira d’autres satisfactions avec des visionnements répétés.

    > Oliver Lyttelton de IndieWire

    En faisant jouer deux scènes en simultané, Godard tire pleinement parti du format stéréoscopique. Au départ, on voit juste un flou qui donne un mal de tête, mais on se rend vite compte que si on ferme un oeil, on voit une image claire, et on en obtient une autre en fermant l’autre. Cette conception, qui fait éclater le quatrième mur, pourrait être son plus grand coup de cinéma depuis des décennies, et vaut à elle seule le déplacement.

    > Scott Foundas de Variety

    Le mépris rencontre Lassie, en quelque sorte, dans Adieu au langage de Jean-Luc Godard, un commentaire typiquement vigoureux, ludique, mordant sur ​​tout depuis l’état des films jusqu’à l’état du monde, de la part du plus vieil enfant terrible du cinéma français. Malgré son titre, le 39e travail-métrage de Godard prouve que son auteur en a encore beaucoup à dire et qu’il a beaucoup de nouvelles façons de le dire: de son utilisation libre de multiples formats vidéo à ses expériences radicales en 3D. Pendant 69 minutes denses qui donnent l’impression d’une injection d’adrénaline au cerveau, Adieu au langage réaffirme continuellement qu’aucun cinéaste n’en a fait plus pour tester et réaffirmer les possibilités de l’image en mouvement durant le dernier demi-siècle de la forme d’art.

    > Gérard Lefort et Olivier Séguret de Libération

    Le résultat est magnifique et parfois sublime. Il a beau s’appeler Godard, on a le sentiment que le montreur d’ombres n’a pas pu se retenir de faire joujou avec la 3D comme le premier enfant hollywoodien venu: à certains moments, il fait le frère et la sœur Wachowski à lui tout seul, comme dans ce plan sidéral, météoritique, qui nous jette au visage l’envol d’un canard bleu. [...] Le monde, pardi, est une matière 3D que Godard observe en artiste-scientifique, façon Michel-Ange et Vinci. Adieu au langage est une opération réussie de chirurgie optique. On voit trouble, on est troublé; on voit double, on est doublé; on voit flou, on voit fou.

    adieu4

    > Wesley Morris de Grantland

    Vingt pour cent du film doit impliquer de l’eau dans divers états – des fontaines, des douches, des rapides, de la neige, la mer. Cela semble approprié pour un film sur le refus de la fixité et l’étreinte du flux.

    À un certain point, une image à l’écran se glisse par-dessus une autre tel un glissement d’écran d’un téléphone intelligent, et la salle a éclaté en applaudissements. C’était l’une des rares fois cette année où le public a interrompu un film pour applaudir son esprit formel. Regarder Adieu au langage au lendemain de Lost River de Ryan Gosling, c’est d’apprécier la mince ligne entre l’innovation et l’incompétence arrogante.

    > Serge Kaganski des Inrocks

    On ne se hasardera pas à définir le sens absolu d’Adieu au langage, mais on peut émettre une hypothèse personnelle: au-delà de la constance élégiaque d’un bilan poétique du XXe siècle, de ses désastres (le nazisme) et de ses beautés (la littérature, le cinéma…), Godard semble dire adieu au monde, ruminer sur sa propre mort à venir. «Vous êtes empli du goût de vivre. Je suis là pour vous dire non. Et pour mourir», est une des citations marquantes du film. Antigone ou Godard?

    > Todd McCarthy du Hollywood Reporter

    Comme d’habitude, il n’y a que des fragments de pensées, rien n’est développé, et il n’en tient qu’aux godardiens purs et durs pour essayer de donner un sens à ces fragments disparates cousus ensemble. Ce qui reste clair, cependant, est l’enthousiasme sans relâche de Godard pour montrer de jeunes actrices souples et nues, avec une insistance sur leur derrière.

    Un faquin sur la plage

    Il y a 20 ans, l’avenir du cinéma appartenait à Quentin Tarantino, lui qui venait de faire son entrée en scène avec fracas (et un doigt d’honneur!) en remportant une Palme d’or controversée à l’âge de 32 ans.

    Il était de passage cette année sur la Croisette pour célébrer en grand l’anniversaire de son deuxième long métrage : une projection de Pulp Fiction en 35 mm sur la plage, suivie d’une généreuse conférence de presse dans laquelle il aborda un paquet de sujets dont l’horreur à ses yeux du format numérique, la controverse autour de la fuite du scénario de The Hateful Eight, son utilisation de la musique déjà existante dans ses films, et son désir de faire une mini-série basée d’après Django Unchained.

    Quelques jour plus tôt, Jean-Luc Godard se trouvait dans les studios de France Inter pour une rare entrevue. Questionné à propos de la venue du réalisateur-vedette à Cannes, l’idole de Tarantino y est allé de cette sympathique répartie :

    La transcription : «Tarantino ne m’intéresse absolument pas. Comme on disait au 18e siècle, c’est un faquin, un pauvre garçon, mais tant mieux s’il est heureux. Autrefois, c’est le genre de gens qu’on détestait, mais plus maintenant. On laisse aller».


    • ”faquin”

      ohoh!

      Eh boy, faut quand même le dire, hein… Ce monde là (le cinéma… l’art tout court, peut-être) c’est beaucoup une question de gros égos. C’est sûrement pour ça que ça coince souvent dans le truc ”travail d’équipe”: on cherche constamment le mérite, l’approbation et les honneurs. Pis c’est quelque chose qu’on aime pas trop partager.

    • En effet, assez hautain comme affirmation, même de la part d’une légende vivante…

    • Godard n’a jamais accueilli à bras ouvert son fils spirituel, ca date depuis le tout début. D’ailleurs, je sens que ca a fini par refroidir les élans d’amour de ce dernier. Il disait dans une entrevue sur ses grandes influences que Godard l’avait impressionné… au début, mais qu’il l’avait maintenant “outgrown-é”. En spécifiant qu’il ne cherchait pas par cette formule à taper sur la vieille idole.

      Godard me fait toujours sourire.

    • En complément, un bel article sur ADIEU AU LANGAGE sur Independencia:

      http://www.independencia.fr/revue/spip.php?article937

      Ce qu’il y a de bien avec les Godard récents, c’est qu’on peut lire toutes les critiques, tous les articles, avant et être quand même surpris lors d’un visionnement. Pas de spoilers possible. Toujours une expérience dense et viscérale.

      Godard Forever!

    • Ce n’est pas toujours réciproque et Godard aurait voulu que l’autre lui demande la permission et le paye en plus pour utiliser le nom de son film pour nommer sa société de production.

      http://www.imdb.com/news/ni0051495/apps/mobilesite

    • Un faquin sur la plage.
      Ce qui est bien là c’est que l’auteur est réellement reconnaissant envers ses sujets.
      Il admire réellement la justesse de ses pantins qui avaient une voix et des gestes.
      Le genre de gars à voir un talent chez quelqu’un et “l’utiliser” dans un projet. Et remercier ce talent.

      Le genre de gars que tous voudraient travailler “pour”.

      Je dis ça, je dis rien.
      J’ai pas vu la moitié de ces merdes subventionnées.
      Mais avoir travaillé sur une de ces merdes, je saurais qui je voudrais comme boss.

      p.s. J’ai pas vu la moitié des links. Ce qui prouve ma mauvaise foi.
      p.s.2 Tout ça pour dire que j’aime me lire.
      p.s.3. Mais je je travaille pas dans ce milieu. La réalité c’est que je suis fier de ce trou-du-cul. Kudos!

    • Ces quelques secondes de Godard contiennent plus que des heures de certains faquins. Non?

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