Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 6 mai 2014 | Mise en ligne à 16h35 | Commenter Commentaires (5)

    À l’ouest de Pluton : participe présent

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    À mi-chemin d’À l’ouest de Pluton (2008), de retour à l’affiche jeudi à la Cinémathèque, un groupe d’ados regarde un film de skate dans le sous-sol d’une résidence de banlieue. Un des jeunes s’extasie devant les prouesses d’un skater à l’écran, et remarque que ce dernier semble exempt des lois de la gravité. Il pourrait tout aussi bien être en train de commenter le long métrage dans lequel il joue, tant il s’affranchit du poids des normes narratives traditionnelles, et qui, dans ses meilleurs moments, fournit une expérience cinématographique en état d’apesanteur.

    Pluton a perdu son statut de planète en 2006. Elle n’est plus la neuvième et dernière planète du système solaire, ce qui contrarie grandement Pierre-Olivier. Jérôme veut dévoiler ses sentiments à celle qu’il aime, Nicolas et Steve cherchent un nom pour leur groupe de punk, Émilie organise une fête qui finit bien mal… Une journée presque normale sur ce petit bout de planète.

    La majeure partie du film résiste à toute intrusion d’une intrigue à proprement parler, préférant capturer divers moments spontanés du quotidien, en apparence indépendants de toute construction dramatique. Les acteurs, pour la plupart des non professionnels, sont parfaitement à l’aise devant la caméra et livrent des performances d’un naturalisme rarement vu dans le cinéma québécois contemporain, qui nous a plutôt habitué à du jeu soit minimaliste, soit «téléromaniste», c’est-à-dire du débitage de répliques très écrites.

    L’intérêt principal d’À l’ouest de Pluton en ce qui me concerne est le choix de la part des co-réalisateurs, Henry Bernadet et Myriam Verreault, de faire non pas un film sur des ados, mais bien avec des ados. Ce que je veux dire par là, c’est que les personnages ne sont pas instrumentalisés pour véhiculer diverses idées sur la jeunesse, aussi intéressantes soient-elles, mais sont mis en scène dans l’espoir de saisir au vol l’essence-même de cette curieuse condition qu’est le passage entre l’enfance et l’âge adulte. Un cinéma de l’immédiat qui évite habilement, dans de telles circonstances, de presser sur le toujours aguichant bouton de la nostalgie.

    Cette stratégie non interventionniste, qu’on peut également qualifier d’anthropologique, a permis d’engendrer quelques séquences criantes de vérité. Lors d’un cours d’éducation physique, deux camarades de classe s’empoignent sur la question nationale. Leurs arguments sont aussi enflammés que décousus, sensation ponctuée par le bruyant et brouillon match de hockey cosom en avant-plan. On observe avec amusement les jeunes filles échanger pour soudainement prendre conscience que l’objet de la scène n’est pas la politique, ni même la maladresse du discours, mais bien l’apprentissage du débat, le développement d’une rhétorique personnelle, la réalisation des possibilités infinies du langage. Le cours de français plate n’est peut-être pas si inutile que ça.

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    Une astuce qui revient régulièrement dans À l’ouest de Pluton pour mettre en valeur les différents personnages, plus ou moins importants dans le récit, prend la forme d’exposés oraux filmés en un plan-séquence fixe, et cadrés de manière frontale. L’exercice en classe est quelque peu décontextualisée – on n’entend ni ne voit les autres élèves et le professeur – et le sujet est apparemment libre; l’un va parler de son amour pour le beurre de pinotte, l’autre de son crush sur Ben Affleck, etc.

    La plus fascinante de ces vignettes concerne une élève qui explique les bonnes méthodes de gardiennage, et manipule pour les besoins de la démonstration un bébé en plastique. Tout à coup, elle fait un faux mouvement et la tête de la poupée heurte solidement le coin d’un bureau. Je n’ai aucune idée si l’incident a été planifié (à vrai dire, ça m’étonnerait), mais dans tous les cas, il s’agit d’une synthèse absolument fabuleuse de la maternité précoce. Un bref moment de grâce sur pellicule qui vaut au moins autant que le reportage le plus nuancé sur ce sujet épineux; le «T’es pas encore prête» ne s’est jamais révélé avec une telle éloquence poétique.

    Comme tout film d’ado qui se respecte, À l’ouest de Pluton aborde le thème de la fameuse (ou infâme, c’est selon) «première fois». Mais, contrairement à la très grande majorité des films d’ados, le voyage initiatique dans la sexualité est représenté ici sans filtre idéologique. Rappelons-nous par exemple de Kids, film underground emblématique de la génération Y, qui associait le sexe à un acte prédateur, voire létal. Ou, à l’inverse, et plus près de chez nous, l’absurde bluette Roméo et Juliette et sa sacralisation bonasse de la sexualité adolescente, qui tient sa source dans la pudibonderie à l’Américaine, et ce malgré son voyeurisme malvenu.

    Non, sur Pluton, pas de jugement ni d’embellissement. On parle davantage d’un constat franc sur un rite universel et son lot d’appréhension, de confusion, d’interrogations. La scène en question se déroule vers la fin du film, dans un décor pas des plus romantiques: un banc de vestiaire d’un aréna. L’action est suivie du point de vue de la protagoniste féminine, qui succombe aux avances du player de la gang, pas nécessairement un gars méchant, mais clairement pas le plus gentleman des amants. L’expérience pour elle n’a certainement rien eu de transcendant, on lit d’ailleurs un certain regret sur son visage, mais pas de panique cependant. Il y a assurément une leçon à tirer de tout cela, mais elle aura l’occasion d’y revenir. Pour l’instant, elle garde espoir que la deuxième fois sera meilleure.

    > À l’ouest de Pluton sera projeté jeudi à 16h00 à la Cinémathèque québécoise


    • Les 2 co-réalisateur(trice) de ce magnifique film font du documentaire. Ce qui explique le traitement unique des images, des ambiances et des sujets.

      J’aime particulèrement les collage des scènes avec le chien qui tente de casser l’arbre, l’archarnement.

      Très réussis. Définitivement un des mes films québécois préférés (et j’en vois beaucoup).

    • J’avais vraiment adoré ce film! Beaucoup plus que Tout est parfait qui était sorti à peu près au même moment et avait pris toute la place médiatique. C’était tellement juste et vrai tout en restant discret et respectueux, malgré l’atmosphère intimiste.

    • Je ne pense pas me tromper de film.
      C’est dans ce film qu’un gars, en train de conduire une voiture, pète sa coche sur un nom de restaurant; est-ce “Monsieur Patate” ou “Joe Patate”?

      Si c’est le cas, hilarant.
      Pas que ça me soit arrivé souvent, sur d’autres sujets, mais si c’était le cas j’étais parfois le gars qui pétait sa coche.

      Bref, un beau film d’anecdotes.

      Sur une autre note: “Les acteurs [...] sont parfaitement à l’aise devant la caméra et livrent des performances d’un naturalisme rarement vu dans le cinéma québécois contemporain, qui nous a plutôt habitué à du jeu soit minimaliste, soit «téléromaniste», c’est-à-dire du débitage de répliques très écrites.”
      Amen.

    • Patate Gilles, Gilles Patate, c’est bien le film.

      Certainement l’un des meilleurs films québécois des dernières années, dont il faut célébrer avant tout la merveilleuse empathie, également distribuée, à laquelle même les parents ont le droit, ce qui est plutôt rare avec ce sujet. Et très beau texte pour l’accompagner.

    • Je viens tout juste de voir le remix de Rouli-roulant par Myriam Verreault dans The Devil’s Toy Remix. C’est fort sympathique, et il y a une excellente reprise de la chanson de Bujold par Navet Confit. Et À l’ouest de Pluton est une merveille!

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