Jozef Siroka

Jozef Siroka - Auteur
  • Le blogue de Jozef Siroka

    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
  • Lire la suite »

    Partage

    Vendredi 7 mars 2014 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (5)

    Le court du week-end : Gods, Weeds and Revolutions

    443323013_640

    Dans Gods, Weeds and Revolutions, la jeune réalisatrice Meryam Joobeur retourne dans le village d’origine de sa famille à la rencontre de son grand-père, qui ne se souvient plus tout à fait de sa petite-fille, et de son pays, la Tunisie, qui, lui, tente tant bien que mal d’oublier son passé trouble.

    Le court métrage de 20 minutes est une fine médiation sur le temps; celui qui passe, celui qu’on a perdu, celui qu’on tente désespérément de reconstituer, ou de refouler (La première réplique, après le prologue, est «Quelle heure est-il?»). Le processus mémoriel, notion aussi abstraite soit-elle, devient carrément un protagoniste dans le film, se matérialise devant nos yeux grâce notamment à une mise en images impressionniste, une structure narrative onirique, et la voix off éthérée de la narratrice.

    Gods, Weeds and Revolutions réussit à exprimer des idées et des émotions universelles à travers une expérience personnelle, et vice versa. Les questions de distance et de proximité se livrent ici une danse perpétuelle. Meryam Joobeur possède le talent remarquable de vivement capter l’intimité tout en maintenant une position de recul, invitant le spectateur à combler cet espace laissé vacant, tout en imprégnant la forme documentaire d’un soupçon lyrique de fiction.

    J’ai eu la chance de voir Gods, Weeds and Revolutions à l’occasion du festival Prends ça court!, l’année dernière, alors que j’ai été mandaté de remettre le prix des Ambassadeurs Culturels (incidemment, le prix mention est allé à un bon ami de Meryam, Jeremy Comte, qui a réalisé le film de skate Rueda, que j’ai mis en ligne l’année dernière).

    Quelques semaines plus tard, j’ai rencontré la lauréate pour discuter de son merveilleux film qui, j’ai été choqué de l’apprendre, est ni plus ni moins une production étudiante, faite dans le cadre de son cours à Concordia, alors qu’elle n’avait que 19 ans…

    5480124_300

    LE SUJET

    Je voulais que ce soit à propos de la maladie d’Alzheimer, et de la révolution tunisienne. Pour ce qui est de l’aspect politique, je ne voulais pas que ce soit spécifique à la Tunisie, mais que ça puisse traduire à la dictature dans le monde entier. Ben Ali n’est mentionné que par son nom, mais on ne connaît rien de son histoire, on a juste une idée de son effet sur ​​les gens.

    Je voulais filmer d’une manière qui transmet la maladie sans être explicite à ce sujet. Il n’est jamais dit explicitement que mon grand-père souffre de la maladie d’Alzheimer, ou de la démence, mais il est clair qu’il a des pertes de mémoire, donc je voulais transmettre cela de manière visuelle.

    LE TOURNAGE

    L’équipe de tournage c’était moi et mon directeur photo. Parfois mes petits cousins nous aidaient. C’était tourné à l’aide d’une Canon 5D, avec un budget pratiquement inexistant. Pour le dolly, on l’a fait faire chez un forgeron du village, parce que c’était trop cher à la location. Le tournage a duré trois semaines et demi. Le montage, lui, quatre mois; on avait entre 13 et 15 heures de matériel, qu’il fallait ramener à 20 minutes.

    J’avais planifié dans ma tête l’ambiance et la sensibilité du film, mais la structure narrative a pris forme dans la salle de montage. Pour moi, ce qui était surprenant, c’est toutes ces choses que je n’avais pas planifiées qui se sont retrouvées dans le film. Comme par exemple la scène avec la pieuvre, la scène dans la voiture, la scène avec l’homme qui a été torturé…

    JAUGER SON IMPLICATION

    Je ne voulais pas être filmée de face, je voulais que le public puisse se mettre à ma place. Je crois que si l’on voit un visage, c’est très difficile de s’en détacher. Mon grand-père est au centre du film, c’est pourquoi j’ai voulu le filmer le plus possible, montrer son visage le plus possible.

    À l’origine, j’avais planifié faire une scène à la fin où on me voit marcher à travers la maison, aller voir mon grand-père… Mais dans la salle de montage, c’est devenu très clair que ce n’était pas nécessaire, c’était trop.

    C’était la partie la plus dure du montage : évaluer l’importance accordée à la narration, à mon implication dans le récit. Mais j’ai aussi réalisé que, afin d’avoir une structure narrative solide, il devait y avoir quelqu’un qu’on puisse suivre, et je me devais d’occuper cette position parce que mon grand-père n’en était pas capable.

    PREMIER CONTACT AVEC LE CINÉMA

    Le premier cinéaste qui m’a vraiment marqué est Gus Van Sant. J’ai regardé My Own Private Idaho quand j’avais 14 ans, et j’ai réalisé pour la première fois qu’il y avait un réalisateur, et une voix, derrière un film. Ces magnifiques paysages du Midwest, c’est ce dont je me souviens le plus.

    Je n’arrive pas à trouver le moment exact où j’ai voulu faire du cinéma. Pour moi, faire des films c’est thérapeutique. J’aime regarder des films, je suis très touchée par eux. J’aime les belles images qui ont toutefois un sens derrière elles (Terrence Malick, Wong Kar-wai).

    J’ai également toujours aimé les histoires; je me souviens que je demandais à ma grand-mère de me raconter des histoires encore et encore. Quand j’ai réalisé que ces histoires verbales pouvaient se traduire par l’image, c’est là que j’ai vraiment commencé à m’intéresser au cinéma.

    ***

    Meryam Joobeur voit en Gods, Weeds and Revolutions son premier «vrai» film, après une série d’exercices filmés qu’elle a réalisés auparavant, et qui l’ont fait entrer dans le programme très contingenté de Film Production à Concordia.

    Elle travaille présentement sur un long métrage qu’elle a tourné dans son État natal du Connecticut; une sorte de «Conte de deux cités» conceptuel; «une ville sera un documentaire, et l’autre sera une fiction». À suivre.


    • M. Siroka, vous écrivez : ”… j’ai été choqué de l’apprendre [que ce film] est ni plus ni moins une production étudiante” Je trouve le terme ”choqué” un peu fort. J’imagine que vous vouliez dire que vous avez été ‘’surpris”, non? A moins que j’aie mal saisi la nuance.

    • ..@lavoial: M. Siroka utilise le mot «choqué» au sens premier du terme, c’est à dire «recevoir un choc» et non pas au sens Québécois et purement local de «fâché» que nous sommes d’ailleurs les seuls à utiliser de la sorte dans la francophonie. Rappelez-vous la chanson de Jean Lapointe, Méo Penché, dans laquelle on entend «Choque-toi pas Méo Penché» car, très en colère, le Méo «jetait les clients par terre».

    • @ lavoila
      J’ai compris « choqué » comme dans « étonné ».

      ——————————

      Merci pour le court Jozef. Il n’y avait sans doute pas de lien avec la journée de la femme,
      hier, mais ça m’a fait réalisé qu’il y a encore très peu de réalisatrice dans le domaine. Je
      souhaite à Meryam Joobeur de poursuivre. J’ai aimé le film bien que j’ai mal saissi le lien
      entre la « shop » de textile et le monsieur qui s’est fait torturé. Il faudra que je revoit. Belle
      photographie et l’idée de la voix « off » était bonne (on ne s’attarde pas trop sur la
      maladie du grand-père).

      (La qualité des caméras m’étonne toujours. Il serait intéressant de voir un film fait de cette
      manière par quelqu’un qui a l’habitude de travailler avec un gros budget et une grande
      équipe. Juste pour voir si le talent est là malgré les petits moyens.)

    • @Joszef

      Je sais que je suis hors sujet mais quelle ne fût pas ma surprise vendredi soir en allant sur le 900 de Vidéotron pour louer un film et d’y trouver Nymphomaniac de Von Trier! Quel est le modèle d’affaire derrière cette décision? J’avais hâte d’aller le voir en salle mais je n’ai pû résister à la possibilité de le louer à la maison….film très réussi d’ailleurs….mais connaissez-vous la stratégie de cette disponibilité en location avant une sortie en salle?

    • Outre l’influence de Malick, je me demande si elle n’a pas été aussi guidée par une caméra comme celle de Ron Fricke; ses angles ont parfois des airs de Baraka.

      J’aime bien aussi le son très “cru”, sans filtre. Je me demande pourquoi le cinéma nord-américain n’exploite pas plus ce type de prise de son.

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse

    publicité

  • Calendrier

    février 2013
    L Ma Me J V S D
    « jan   mar »
     123
    45678910
    11121314151617
    18192021222324
    25262728  
  • Archives

  • publicité