Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 20 février 2014 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (2)

    Critiques d’ici : Manon Dumais

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    Après une pause plus longue que prévue, je reviens à ma série sur les critiques de cinéma québécois avec un entretien avec l’omniprésente Manon Dumais. La chef de la section cinéma du Voir est une des représentantes les plus connues de la profession dans la Belle Province, ayant su maintenir une présence assidue dans les médias au cours de la dernière décennie, que ce soit à travers ses écrits publiés à chaque semaine dans le fameux hebdo, ses capsules chez Médiafilm, ses apparitions régulières à la télévision, sur les ondes de Télé-Québec, ou ses chroniques dans divers programmes radiophoniques à Radio-Canada.

    La rencontre a eu lieu dans un café sur l’avenue du Mont-Royal, peu avant Noël. Prévue durer environ une heure, l’entrevue a finalement pris la forme d’une conversation animée de quatre heures entre deux cinéphiles très bavards, ponctuée par une multitude de digressions et de «parenthèses proustiennes», pour reprendre un terme cher à mon interlocutrice, qui s’est montrée particulièrement généreuse de son temps. Pour commencer, j’ai tenté d’en savoir plus sur ce «beau jour d’automne» cité dans la fiche auteur de son blog, Cinémaniaque.

    LE PLAN B

    J’avais été engagée comme correctrice réviseure pour un magazine qui a duré 13 numéros, 13 semaines. Je suis quelqu’un de timide – ça ne paraît peut-être pas maintenant – et donc, des fois les timides ont un espèce de cran qui arrive comme ça, je ne sais pas comment l’expliquer, et tout bonnement je dis au rédac chef : Je suis cinéphile, je pense que j’ai un bon esprit critique, je sais écrire. Mais il avait déjà quelqu’un. Mettons que je lui ai dit ça un lundi; le vendredi à cinq heures moins quart le rédac chef me dit: La personne qui devait s’occuper des pages cinéma vient de me planter là, est-ce que ça t’intéresse toujours? «Oui!». Donc c’est comme ça que ça a commencé. On parle de 2000, le fameux jour d’automne. Je devais remplir quatre pages dans cette revue-là, surtout des suggestions de films à voir, ce n’était pas un grand magazine…

    J’ai envoyé mon CV tout bêtement au Voir, à La Presse, à Séquences, et à Médiafilm. Étant donné que je lisais La Presse, Luc Perreault. À l’époque c’est Marc Cassivi qui dirigeait la section cinéma. Je lui ai envoyé un courriel. J’ai eu le culot d’écrire à Richard Martineau du Voir. J’offrais mes services comme critique de films et critique de livres. Je considérais que j’avais plus ma place en livre, parce que j’avais fait mes études à l’université en littérature jusqu’au doctorat, il me semblait que ça serait plus logique. Mais non, en livres j’intéressais personne, c’était silence radio. Mais dans la semaine qui a suivi, il y a Martin Girard de Médiafilm qui m’a appelé, Elie Castiel de Séquences, Marc Cassivi de La Presse, avec sa belle voix… Et pour Voir ce n’est pas Richard qui m’a contacté, mais Juliette Ruer, la chef de section à l’époque, qui m’a dit : Votre candidature est intéressante, mais malheureusement on n’a plus de place pour vous… Au bout de six mois, Juliette m’a rappelé.

    UNE JEUNESSE ENTRE HORREUR ET COMÉDIES MUSICALES

    hitchthebirds

    Le cinéma a toujours important chez nous. Je dis souvent à la blague que mes parents étaient délinquants ; ils me laissaient voir des choses que je n’aurais pas dû voir à un si jeune âge. Par exemple, Les oiseaux d’Hitchcock, la première fois que je l’ai vu j’avais 5 ans. Je me rappelle très bien de la scène, je suis au bout de la table dans la cuisine, il y a la télé qui joue, ma mère fait la vaisselle et dit : «Depuis que j’ai vu ça au cinéma avec ton père, je suis traumatisée par les oiseaux». Et puis elle se retourne et continue à faire sa vaisselle! Et moi je reste scotchée là, fascinée par ce film.

    Je suis née d’une mère folle des comédies musicales. Sound of Music, Wizard of Oz, Showboat, tous les films avec Gene Kelly, Cyd Charisse, Julie Andrews… Tous ces films-là je les ai vus, revus. Mon père c’était plus Jean Gabin. Souvent il me lançait des répliques de Quai des brumes… Moi je pense que je suis un hybride, la synthèse de tout ça: Jacques Demy, comédie musicale française.

    J’ai décidé de suivre un cours de cinéma français [au cégep]. Oui, j’avais vu les Jacques Demy, des Max Ophüls, des René Clair des Claude Autant-Lara, des vieilles affaires. Le cours commençait avec la Nouvelle Vague: On nous a dit qu’on allait oublier le «cinéma de papa». Évidemment, comme tous les gens autour de moi dans la classe, je suis tombée amoureuse de Godard. Coup de foudre pour À bout de souffle, je suis tombée amoureuse de Chabrol, de Truffaut. Quand il y a un Truffaut qui passe à la télé, peu importe l’heure, je le regarde, je ne peux pas m’empêcher de regarder un Truffaut, même si je l’ai vu 500 fois.

    CINÉPHILE LITTÉRAIRE

    ghost-writer

    J’ai toujours été attirée par le cinéma, mais jamais pour travailler là-dedans. J’ai décidé de faire un certificat en scénarisation parce que j’avais envie d’écrire des adaptations cinématographiques. C’était ça mon rêve. Mais je ne me voyais pas dans ce monde-là, donc j’ai fait des études en Lettres à l’UQAM, un bac, une maîtrise, un doc – finalement j’ai juste fait la scolarité. Je suis une nerd, on ne s’en cachera pas. Il paraît que le lecteur moyen du Voir c’est une femme de 45 ans qui a un diplôme universitaire, donc c’est moi!

    Jusqu’à l’âge de 5 ans j’étais une grande frustrée de la vie parce que je ne savais pas lire. Mon plus grand bonheur dans la vie ç’a été de savoir lire. Ce qui m’a amené au cinéma c’est les histoires. Et il y en a qui me le reprochent, d’ailleurs; on dirait qu’il n’y a que le scénario qui compte. Effectivement, le scénario compte pour moi, je considère que c’est le squelette du film. Si tu me fais des belles images, mais tu me racontes des âneries, ça ne m’intéresse pas. En dessous de ça, quand tu grattes, il n’y a rien.

    ***

    RHR_Yvebeauchamp_lapresseLa critique en général m’intéressait. Je pouvais lire des critiques de théâtre, des critiques de livres, de disques… Le premier critique de ma vie c’est René Homier-Roy. Avant À Premières vues, fin années 1970. J’aimais son style parce qu’il y allait avec passion. Quand il haïssait un film, il mordait dedans, il y allait à fond, c’était sincère. Il est allumé, il défend férocement son point de vue, que ce soit dans l’amour ou dans la haine du film. Mais même quand quelque chose le laisse indifférent, lui ne nous laisse pas indifférent. Peut-être qu’il en mettait aussi, parce que c’est un spectacle, la télé, on s’entend. À l’écrit, un des premiers que j’ai lus c’est Luc Perreault, et au Voir, c’était vraiment Georges Privet; j’aime beaucoup le lire, et j’aime beaucoup l’entendre, aussi, avec Helen. Parce que je trouve tout le temps que c’est nuancé et, bon, c’est un érudit ce gars-là, c’est toujours très réfléchi. Il réussit à mettre le film dans son propre contexte, par rapport à la filmographie du cinéaste, et à l’histoire du cinéma.

    PETIT MILIEU, SUJET DÉLICAT

    C’est une des parties que je trouve ingrates dans ce que j’appelle la critique à chaud, la critique impressionniste, tu vois des films le matin, et l’après-midi avant trois heures tu dois remettre ton texte. T’as eu à peine le temps de décanter qu’il faut que t’écrives là-dessus. Ça n’a pas de bon sens, c’est ingrat. Le réalisateur et son équipe ont travaillé pendant des années sur cette œuvre-là. Toi tu la vois, tu vas au luncher, tu reviens au bureau, t’écris ta critique. Je trouve tout de même que c’est un beau défi.

    C’est dur à dire s’il y a de la complaisance, je ne peux pas te parler au nom de toute la confrérie. C’est très délicat comme sujet, d’autant plus que le Québécois moyen n’aime pas le conflit, alors qu’on le voit régulièrement en France dans des émissions comme On n’est pas couché, ou le Tout le monde en parle original avec Ardisson… Sans aller dire qu’on est complaisant, je pense qu’on met des gants blancs dans certains cas. Veut, veut pas, le milieu est petit, incestueux même. C’est plus facile de péter la gueule à Ben Affleck qu’à Éric Canuel.

    Dans un monde idéal, la personne qui fait l’entrevue [avec le/la cinéaste] ne devrait pas être la même que celle qui fait la critique. Des fois l’entrevue ça peut être intéressant, ça peut enrichir ta critique, mais quand vient le temps de mettre les maudites étoiles – je donnerais des quatre étoiles à tout le monde tellement qu’ils sont gentils, mais je ne peux pas faire ça, ce serait malhonnête. Donc, je m’excuse, mais toi t’as deux et demi.

    MON CINÉMA, CE N’EST PAS LE PLATEAU, C’EST L’HIVER

    curling_bilodeau_dans_neige

    Je considère que Daniel Lajeunesse [chargé de programmation cinéma à Radio-Québec] était un de mes grands professeurs de cinéma, mais il ne le sait pas. À l’époque, presque à tous les soirs à 21h il y avait un film ; un carton annonçait «Primé à Cannes», «Primé à Berlin» «Primé à Venise», «Palme d’or 1973»… et ça me faisait rêver. À 14 ans je suis tombée amoureuse de Gérard Philipe… Je considère que ma cinéphilie je la dois en grande partie à la télé, c’est à travers elle que j’ai découvert les grands cinémas nationaux.

    Radio-Canada, à l’époque, passait plein de films québécois. Tous les films de Gilles Carle, d’André Forcier, de Michel Brault, j’ai vu ça enfant. Pour moi Les Ordres ça demeure un de mes grands films à vie, et je l’ai revu récemment, et je braille encore quand Jean Lapointe chante La complainte à mon frère. Pourtant, ça fait des années que je le vois le film, mais il est ancré en moi. C’est peut-être pour ça que j’ai tant d’affection pour des films comme Camion, comme Diego Star, comme Mémoires affectives; ces gars-là ont osé planter leur caméra dans la neige, et puis filmer le territoire, se «réapproprier notre territoire». Parce que pendant un bout de temps on avait l’impression qu’on ne faisait que des films sur le Plateau en plein été, mais le Québec c’est pas juste le Plateau, c’est des espaces infinis. J’aime pas particulièrement l’hiver, mais je trouve ça absolument magnifique. Et quand je vois la scène d’ouverture de Curling, je me dis : c’est ça notre cinéma.

    ***

    Top 10 (dans le désordre!) des films qui m’ont séduite, bouleversée, décoiffée, angoissée et plus si affinités!

    La jetée de Chris Marker (1962)

    La première fois que j’ai vu ce court métrage où passé, présent et avenir se chevauchent brillamment, c’était dans un cours de cinéma français au cégep. Sans doute le plus grand choc que j’ai reçu dans ma vie.

    Persona d’Ingmar Bergman (1966)

    Bien que ce soit avec Scènes de la vie conjugale que j’ai découvert l’univers de Bergman, c’est grâce à cette troublante relation fusionnelle entre une actrice murée dans son mutisme et une infirmière volubile incarnées par deux actrices au sommet de leur art, Liv Ullmann et Bibi Andersson, que j’ai apprécié toute la finesse et la complexité de l’œuvre de ce grand cinéaste.

    Deliverance de John Boorman (1972)

    Chaque fois que j’entends Dueling Banjos, je ressens l’effroi que j’ai eu la première fois que j’ai vu cette fatale descente en canoë d’une rivière de ces quatre gars ordinaires qui auraient mieux fait de ne pas se colleter à une bande de rednecks. Longtemps, j’ai été hantée par le plan final…

    Kamouraska de Claude Jutra (1973)

    Bien avant que je lise le sublime roman d’Anne Hébert, j’en ai découvert le génie et la poésie dans cette magnifique adaptation qu’en a tirée Jutra où la gracieuse beauté de Geneviève Bujold est illuminée par la photo de Michel Brault. J’ai toujours eu un faible pour les histoires d’amour tragiques… et celle-ci est racontée avec un lyrisme puissant et envoûtant.

    La planète sauvage de René Laloux (1973)

    Élevée dans l’univers de Disney et des Looney Tunes, j’ai été totalement saisie par l’insolite beauté de ce film d’animation où de minuscules humanoïdes fomentent une révolution contre des androïdes bleus.

    Les Ordres de Michel Brault (1974)

    La crise d’Octobre est une période historique qui m’a toujours fascinée. Au-delà du récit qu’il raconte, ce chef-d’œuvre de Brault me subjugue par sa mise en scène brechtienne et sa judicieuse utilisation du noir et blanc et de la couleur. Quant à La complainte à mon frère chantée par Jean Lapointe, elle me fait pleurer chaque fois – et je pleure rarement au cinéma!

    Le tambour de Volker Schlöndorff (1979)

    Je ne suis pas folle des films mettant en vedette des enfants ni de ceux narrés en voix-off, mais cette vertigineuse plongée dans l’Allemagne nazie à hauteur de gamin de trois ans refusant de grandir qu’interprète le prodigieux David Bennent m’a fait ravaler mes préjugés.

    Possession d’Andrzej Zulawski (1981)

    J’aime les films qui me sortent de ma zone de confort. Or, avec celui-ci, glauque, inquiétant et suffocant à souhait, j’ai été royalement servie. Qui peut rester de glace devant la crise d’hystérie d’Adjani dans le métro?

    In the Mood for Love de Wong Kar-Wai (2000)

    Les sanglots longs du violoncelle de Yo-Yo Ma. Le charme discret de Tony Leung. Les robes de l’élégante Maggie Cheung. Les ralentis épousant harmonieusement la mélancolie des personnages. Une histoire d’amour et de désir refoulé tissée de non-dits et de sous-entendus. Que pourrais-je dire de plus?

    Mulholland Drive de David Lynch (2001)

    J’aime les histoires de doubles et de dédoublements de personnalité… Rarement un film ne m’aura autant obsédée que celui-ci. Je ne compte pas le nombre de sites que j’ai consultés afin de pouvoir le décrypter. Cela dit, plus un film me paraît insaisissable, plus il me ravit…

    Autres critiques d’ici :

    > François Lévesque
    > Sylvain Lavallée
    > Jason Béliveau
    > Kevin Jagernauth


    • Diablement intéressant. À dire vrai, je suis un peu frustré parce que j’en aurais pris plus! D’accord avec elle pour Georges Privet. Je souhaite qu’il soit dans votre ligne de mire pour un éventuel compte-rendu!

      Dueling banjos, je me souviens du redneck qui, après avoir cessé de jouer, regarde sans émotion et fixement l’autre joueur de banjo. Malaise…

      Quand elle dit miser sur le scénario, hors du cadre de son travail, bien sûr, je me demandais si seulement en lire pouvait la satisfaire? Pour ma part, je n’ai jamais vu les Invasions barbares, mais j’avais lu le scénario (quand il a été publié!) et je n’avais pas besoin de plus. C’est vrai aussi pour le théâtre, d’ailleurs.

      Bref, ça a dû être une bien belle rencontre.

    • J’ai un crush épouvantable sur Manon Dumais. Toujours allumée, intelligente et passionnée, mais surtout sans complaisance. Malheureusement une des trop peu de voix (voies) critiques toujours présentes à la télé.

      Parcours super-inspirant aussi. Belle entrevue!

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