Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 17 février 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (39)

    Un Oscar potentiel des plus conséquents, et controversés

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    La logique a été respectée hier soir lors du gala des BAFTA : The Act of Killing a remporté le prix du Meilleur documentaire. Le cinéaste Joshua Oppenheimer, un natif du Texas qui réside à Copenhague, a remercié son co-réalisateur «Anonyme», qui a caché son identité pour des raisons de sécurité; le gouvernement indonésien n’a pas tellement apprécié le film en question, qui revient sur les purges anti-communistes de 1965-66, qui ont fait entre 500 000 et 1 million de victimes. Cette abomination humaine a jusque-là été commodément oubliée, tant par le parti nationaliste au pouvoir en Indonésie, qui a les mains tachées de sang, que par l’Occident, qui a fermé les yeux sur un génocide dont il a été en partie complice.

    Oppenheimer a profité de sa tribune dimanche pour y aller d’une dénonciation en règle contre le silence de son propre gouvernement, et de celui du pays qui l’a récompensé :

    Je nous exhorte tous à nous interroger, et de reconnaître que nous sommes tous plus près des criminels que nous aimerions le croire. Le Royaume-Uni et les États-Unis ont aidé à concevoir le génocide, et pendant des décennies ont soutenu avec enthousiasme la dictature militaire qui a pris le pouvoir par le génocide. Nous n’aurons pas une relation éthique ou constructive avec l’Indonésie (ou de nombreux autres pays à travers l’hémisphère sud) tant que nous n’aurons pas reconnu les crimes du passé, et notre rôle collectif dans le soutien, la participation, et, au bout du compte, notre ignorance de ces crimes.

    Cette partie de son discours a curieusement été retirée de l’extrait vidéo fourni par le BAFTA, amenant des fans du film à se demander s’il ne s’agit pas là d’une forme de censure politique.

    Dans deux semaines, The Act of Killing pourrait décrocher l’Oscar du Meilleur documentaire. Il s’agirait d’une consécration logique, comme je l’ai mentionné plus haut; le film éclipse ses concurrents en terme d’accolades, ayant reçu une centaine de prix et de mentions de la part de festivals ou d’associations de critiques. Il est aussi le documentaire le mieux classé dans le Top 50 de Film Comment, un sondage annuel fait auprès de 100 critiques nord-américains, et a été sacré meilleur film de l’année par le magazine de référence international Sight & Sound.

    Mais il s’agirait aussi d’une des récompenses les plus conséquentes – et controversées – de l’histoire de l’Académie, puisqu’elle accorderait une légitimité institutionnelle aux graves accusations que le film et ses cinéastes portent à l’encontre du gouvernement américain, qui n’a jamais officiellement admis son rôle dans les purges (malgré des documents déclassifiés de la CIA qui indiquent le contraire).

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    Ceci étant dit, le simple fait que son film ait été nominé à l’Oscar a permis à Oppenheimer de «démarrer une conversation» aux États-Unis, comme il s’en est félicité ce week-end, alors qu’il a réussi à projeter son documentaire dans la prestigieuse Bibliothèque du Congrès. L’événement a été parrainé par le sénateur démocrate du Nouveau-Mexique Tom Udall, qui a déclaré : «Les artistes nous racontent parfois des histoires que nous ne voulons pas entendre, auxquelles nous ne voulons pas faire face.»

    À noter que The Act of Killing a déclenché un tollé national en Chine en janvier, après que les médias nationaux eurent rapporté la nouvelle de sa nomination à l’Oscar, et du coup décrit le propos du film. Dans un article flatteur, Le Quotidien du Peuple, l’agence de presse officielle du Parti communiste, a rappelé que la plupart des victimes étaient d’origine chinoise, poussant de nombreuses voix outrées dans les réseaux sociaux à comparer le génocide indonésien au Viol de Nankin, et à réclamer un boycott total de l’Indonésie.

    Difficile de savoir de quel côté vont pencher les votants de l’Académie. L’année dernière, ils ont fait écho aux BAFTA en récompensant l’inspirant docu musical Searching for Sugar Man. On s’entend pour dire que The Act of Killing représente une toute autre paire de manches. Un cauchemar surréel épousant le point de vue de génocidaires impunis, qui recréent dans l’allégresse leurs crimes dans des sketchs kitchs en se prenant pour des héros de films de gangsters hollywoodiens. On peut facilement deviner le malaise des membres de l’industrie confrontés à un travestissement aussi odieux de leur machine à rêves adorée…

    Si Oppenheimer repart bredouille le 2 mars, il pourrait se reprendre dès l’année prochaine, puisqu’il s’apprête à sortir son nouveau documentaire, The Look of Silence, une nouvelle exploration du génocide indonésien, mais cette fois-ci vu à travers les yeux des victimes. Une approche certes moins provocante, et assurément plus oscarisable.

    À lire aussi :

    > The Act of Killing : héros génocidaires, héros de cinéma
    > L’acte de regarder remis en question


    • Ca va peut-être les faire sortir de leur bulle de verre dans laquelle ils (Indonésiens) vivent. Une des choses troublantes du docu est le constat que les auteurs des crimes sont totalement à l’abri et confortables dans leur curieux statut de vétéran, voire de héros nationaux. Ils ne sont challengé par rien ni personne, au point où ils ressentent le besoin eux-mêmes de se poser des questions inconfortables sur leur passé, histoire de brasser un peu le quotidien ennuyeux, et SURTOUT pour faire un bon film. Faudrait pas que le spectateur s’ennuie avec des héros qui ne se remettent pas en question! Pis tant qu’à pousser la folie une coche de plus, au moins l’un d’entre eux manifestait le désir d’attirer suffisamment l’attention sur leur cas afin que lui-même puisse obtenir l’attention que lui conférerais le statut de criminel de guerre, dans l’éventualité où il serait jugé!

    • Je crois que ma première réaction après le visionnement, ce n’est ni l’envie de pointer du doigt ni l’Indonésie, ni les USA, mais plutôt de constater que l’Histoire produit parfois des pays qui sont des bibittes bizarres. Des bibittes anormales, qui n’ont pas passé par les étapes habituelles des nations (la révolution – la terreur – le pardon – la stabilité), et qui ont très bien poursuivi leur chemin dans un trajet parallèle à celui du reste du monde. Tout ca parce qu’ils étaient dans une craque du plancher géo-politique.

    • Les purges anti-capitalistes ont fait entre 5 et 20 millions de morts en Chine à peu près à la même époque.

      Quelques millions d’ennemis du communisme ont péri en URSS entre 1945 et 1990. 20 millions entre 1917 et 1939.

      Au Cambodge, près du quart de la population est morte dans les purges anti-capitalistes.

      Conclusion: Les anti-communistes Indonésiens étaient bien timorés.

    • “timorés”

      Ca me rappelle qu’on oublie l’occupation du Timor oriental par l’Indonésie, 10 ans plus tard (les chiffres de Chomsky parlent de 300 000 victimes). The Act of Killing ne parle même pas de cette anecdote, à moins que me trompe?

    • Dans le documentaire, on voit des hommes de 45, 50, 70 ans se comporter comme des enfants, comme des gros bébés à qui ont vient de donne un nouveau jouet. On dirait des ti gars qui font un projet de secondaire 4, sauf qu’ils ont assassiné des centaines de milliers de personnes, collectivement. C’est à la fois consternant et fascinant de les regarder aller.

      Parlant de ça, je n’ai jamais compris le point de ceux qui comme mdenali (20h25) argumentent sur la gravité des génocides en faisant le décompte des millions de morts pour en arriver à dire que les uns sont moins pires que les autres.

      Qu’il s’agisse de un, deux, huit ou vingt millions, l’acte dépasse le quantifiable et tout système de meurtre de masse organisé est un traumatisme hors de toute évaluation ou échelle de gravité.

      Merci beaucoup kurtz, votre réponse est bien plus diplomatique (et efficace) que celle que je comptais publier. -js

    • @ mdenali

      N’importe qui ayant suivi 30 minutes d’un cours de science politique dans sa vie vous dira que l’URSS et la Chine n’avaient strictement rien à voir avec le communisme.

      De toute façon, “communisme” est un mot fourre-tout qui ne veut strictement rien dire.

      Les régimes soviétiques et chinois, tout comme en Indonésie, étaient (ou sont encore dans certains cas) des régimes fascistes.

      Laissons les stéréotypes et raccourcis idéologiques loin des tragédies.

    • Vous êtes trop sur la défensive. Mdenali ne fait qu’apporter d’autres chiffres, et rappeler que des atrocités ont été commises dans les deux camps, ce qui est nécessaire puisque le post de Josef ne pointe du doigt que les Américains car le documentaire en question s’intéresse spécifiquement à l’Indonésie. Sauf qu’on parle aussi de pardon, et de reconnaissance des crimes. Et en ce qui a trait à la reconnaissance des crimes commis, la Chine et la Russie a un aussi long retard à rattraper. Et puisque le documentaire traite des dommages du conflit capitalisme/communiste, pour en traiter intelligemment il est nécessaire d’élargir la perspective et de voir que c’est toute l’humanité qui a dérapé. Son seul tort au fond aura été d’utiliser le mot “timoré”.

      by the way, notez que le mot fasciste est bien plus galvaudé que communiste.

      Être sur la défensive n’a rien à voir avec le commentaire de kurtz. C’est juste une réaction contre cette idée d’un monde divisé en «deux camps», les communistes dans le coin rouge, et les capitalistes dans le coin bleu. C’est infantilisant cette vision de l’histoire. The Act of Killing ne tente pas de démontrer comment les Pancasila en Indonésie sont «pires», ou «moins pires» que, disons, les khmers rouges. Il se penche sur une atrocité humaine, point. Appliquer une quelconque gradation comparative entre différents génocides est complètement barbare. -js

    • Mais c’est justement PARCE QUE que le monde se divisait volontairement en 2 camps que la bêtise humaine est arrivée, donc c’est la base pour tenter de comprendre ce qui peut motiver les massacres à si grande échelle. C’est pas si à côté de la track que ca. Certes, les génocides n’ont pas toujours eux besoin d’idéologies, mais le 20e siècle est un siècle idéologique et c’est une des causes principales des atrocités de ce siècle, et c’est d’ailleurs ce qui faisait dire à Camus qu’il détestait toutes les hautes idées, les grandes idéologies, parce qu’elles diminuaient nécessairement l’importance de l’individu, qui devient systématiquement insignifiant en comparaison à la grande aventure idéologique.

      Ceci dit, la gradation des génocides oui c’est barbare. Mais le problème c’est que du moment que vous choisissez de pointer du doigt un coupable, vous aurez toujours quelqu’un qui trouvera qu’on ne mentionne pas suffisamment un autre coupable ailleurs, tout aussi coupable. Mais au bout du compte, on est tous un peu biaisé, non? Je suis certain que nous tous sommes ici systématiquement volontaires pour commémorer l’holocauste à différents moments de nos vies, à tel ou tel moment. Un gars comme Dieudonné vous dirait que vous faites de la gradation des malheurs, parce que les Juifs sont surreprésentés dans vos préoccupations. Ben il aurait pas tort. So what? On est un peu biaisé.

      Je constate avec grand malheur que cette discussion sombre dans l’absurde, et qu’on s’écarte complètement de l’essentiel : dois-je vous rappeler que The Act of Killing met au grand jour un génocide épouvantable vieux de 50 ans qui a pour ainsi dire été complètement ignoré en Occident, et même pas mal partout dans le monde. Mais non, on préfère évaluer le degré de biais du cinéaste. Pathétique. -js

    • Au fait, quelqu’un a vu les autres documentaires? Moi aucun des 4 autres.

    • @ eturgeon

      J’ai vu The Square, qui pour moi est largement supérieur à Act of Killing. Je n’ai pas vu les 3 autres.

      C’est vrai que l’expression “fasciste” est parfois utilisée à toutes les sauces, mais communiste ne veut réellement rien dire en termes philosophiques. Ça renvoie à un parti, pas une idéologie.

      «Largement supérieur»? C’est un très grosse assertion. Pouvez-vous préciser votre pensée SVP? – js

    • @josef

      Ok faites comme si vous ne compreniez aucun de mes points, et dites que c’est du cinéaste dont je parle quand je parle de biais, alors que c’était le seul exclus de la question ici ce soir dans la discussion. Bonsoir.

      Non, je comprends très bien ce que vous dites, et je ne cherche pas à vous manquer de respect, vous êtes quand même l’un des collaborateurs les plus prolifiques et les plus intéressants de ce blog. Ce que je déplore, c’est de donner de l’importance à des arguments aussi tangentiels, comme l’a fait mdenali, que vous avez défendu, alors qu’on pourrait consacrer cette énergie à discuter d’un film pourtant si riche. Dire que les communistes ont tué beaucoup de gens dans un autre conflit n’a strictement rien à voir avec The Act of Killing. La question du soi-disant «biais» est d’autant plus absurde ici, puisqu’on parle du premier film majeur à discuter de ce génocide en particulier. -js

    • @pezzz

      il est dans ma todo, peut-être avant les oscars.

    • @ Jozef

      En fait, j’ai pas aimé Act of Killing. Donc pour moi, tout film au minimum “correct” serait “largement supérieur” au Oppenheimer. Cependant j’ai adoré The Square faut dire.

      Prenez-le pas personnel ;) J’ai beaucoup aimé vos textes sur Act of Killing, malgré le fait que le film m’ait rebuté.

      Ah non, je le prends pas personnel! J’étais curieux de votre point de vue, de savoir vos arguments contre. -js

    • La guerre la guerre… Spa une raison se faire mal!

    • @ Jozef

      J’ai trouvé spécial cette volonté de faire jouer leur propre rôle aux bourreaux, de remettre en scène leurs crimes et de les faire jouir de leur monstruosité. Ce film, c’est une espèce d’usine à horreur, ça érige des monstres en superstars.

      The Square, au contraire, transpire l’humanité et la lumière malgré les conditions terribles dans lesquelles évoluent les protagonistes. Ça fait naître la vie la où se trouve la mort, la lumière où sont les ténèbres, la joie où se terre le désespoir.

      Act of Killing, bien loin de seulement montrer l’horreur, lui donne une seconde vie, et l’auréole d’une rance effluve narcissique. The Square montre l’horreur, mais surtout montre comment la combattre et déployer l’humanisme qui y survit.

    • @ Jozef

      Pour conclure…

      J’ai un malaise avec la démarche en tant que telle d’Oppenheimer. Je me demande vraiment quel cheminement intellectuel a pu mener à un tel documentaire, à part “On va faire ça comme ça, ça va être ma-la-de, tout le monde va en parler, pis on va gagner un Oscar”. D’utiliser l’horreur pour sa propre gloire, pour son propre curriculum vitae de cinéaste. The Square évite cet écueil.

      Je comprends certainement votre inconfort par rapport à cette approche très particulière. Mais, comment je le vois, c’est justement que le réal se trouve dans un environnement TRÈS particulier. Un monde à l’envers, dans lequel des tueurs sont élevés au rang de héros. Son but est donc de présenter de la manière la plus honnête, et logique d’un point de vue formel et conceptuel, la perception que ces gens (et leurs supporters) se font d’eux-mêmes. Montrer ne veut pas dire approuver. Je ne crois pas qu’aucun spectateur sain d’esprit va ressortir de ce film en se disant : Wow, ils sont vraiment bad ass ces tueurs! Ils vont plutôt se dire : OK, on m’a permis d’entrer dans un collectif imaginaire complètement détraqué, c’est à ça que ressemble un monde sans loi ni morale… Pour ce qui est d’accuser Oppenheimer d’être une pute à Oscars, là je me permets d’être fortement en désaccord. Ce mec a passé 8 ans de sa vie en Indonésie, une bonne partie de ce temps dans des conditions très dangereuses en compagnie de gens peu fréquentables. Son désir premier a été de faire connaître un génocide oublié au monde entier, et de donner l’opportunité aux Indonésiens nourris par la propagande du régime politique de découvrir la vérité sur leur histoire. Le film est banni en Indonésie, mais ça n’a pas empêché des dizaines de milliers d’Indonésiens d’assister à des séances underground très courues (on parle de 95 villes). On n’a cesse de dire que l’art ne peut pas changer le monde, voici un bel (et rare) exemple du contraire. -js

    • @ eturgeon

      Cutie and the Boxer est un joli film sur la vocation artistique en général et sur ce délicieux couple d’artistes en particulier, où les deux vivent dans une sorte de relation à mi-chemin entre la symbiose et le parasitisme. À un moment donné, la dame dit quelque chose comme: “We are like two flowers growing in the same pot. When we have all the nutrients we need, we blossom into something beautiful.” Citation dans laquelle il est sous-entendu que lorsque les minéraux se font rares, les deux fleurs s’entre-nuisent. La citation résume bien l’essence du film, autant au plan spécifique du couple que général de la gestion difficile entre la vocation artistique et le reste de la vie personnelle.

      The Square: pezzz résume bien. Par contre, contrairement à pezzz, j’estime The Act of Killing supérieur. The Square est un film courageux et d’une grande importance, sans aucun doute. Par contre, pour avoir participé plutôt activement aux manifestations étudiantes et de casseroles d’il y a deux ans, le film n’a pas fait naître chez moi de réflexions, d’impressions ou de sentiments nouveaux, contrairement à The Act of Killing. Sur le plan de la forme, The Square demeure plutôt classique, alors que The Act of Killing, par sa structure et sa méthode originales, permet d’aborder divers sujets sous des angles rarement ou jamais explorés. Il nous force à repenser et reconsidérer les idées qu’on s’était formées.

      (Avant qu’on m’accuse de comparer Jean Charest à Moubarak: The Square se fiche éperdument de Moubarak, tout comme de Morsi. Le film s’intéresse surtout aux dynamiques de mobilisation politique et de contre-mobilisation et à leurs différents acteurs.)

      20 Feet From Stardom: j’ai vu la bande-annonce à quelques reprises au Parc, mais je ne suis pas allé le voir, le sujet ne m’intéressait pas suffisamment. J’ai lu à quelque part que la course à la statuette se jouait principalement entre ce film et The Act of Killing. Émilie Côté a récemment parlé du film sur son blogue.

      http://blogues.lapresse.ca/musique/2014/02/12/les-voix/

      Je n’ai pas vu le 5e.

      Je m’en voudrais de ne pas mentionner Stories we Tell de Sarah Polley. Le film n’a pas été retenu, mais il semble y avoir unanimité à déplorer son absence. C’est un petit bijou!

    • Ça pourra paraître un peu gros ce que je vais dire, mais je vais le lancer quand même, quitte à me rétracter plus tard. En terme d’oeuvre d’art, The Act of Killing se compare à Guernica de Picasso. Les deux dénoncent une guerre civile, les différents effets de cette guerre civile et surtout l’indifférence du monde par rapport à ladite guerre civile. Picasso comme Openheimer, confrontés devant une réalité totalement absurde et humainement impensable et indescriptible, y parviennent (possiblement accidentellement) en utilisant une approche avec laquelle le public n’est pas habitué, approche qui finit par être la façon la plus efficace d’appuyer leurs propos parce qu’elle en dit autant sinon plus que le propos lui-même. (Évidemment, Picasso pratiquait le cubisme depuis déjà quelques décennies, il a eu le temps de maîtriser sa méthode.)

      La particularité principale de The Act of Killing, c’est qu’en plus, on peut constater les effets mêmes de la méthode sur le gangster dont j’ai oublié le nom, à la fin, quand il réagit au visionnement du film. C’est comme si The Act of Killing nous démontre que l’approche avait réussi à faire comprendre différentes choses et vivre différents sentiments là où tout le reste avait échoué. C’était un peu ça le cri du coeur de Picasso derrière Guernica, cri qui donne une âme aussi puissante à la toile.

    • Je ne trouve pas non plus qu’on peut parler d’une quête de notoriété par l’usage de procédés originaux. Le film tente de détacher le réalisateur du propos alors qu’il est paradoxalement directement dans le film: les “gangsters” indonésiens s’adressent à lui et par le fait-même, à nous. C’est un geste artistique beaucoup plus sobre que toutes les mise en scène à la Michael Moore, où le documentariste devient une sorte héros-détective qui défend la veuve et l’orphelin.

      De plus, ce que ce film sur un génocide nous montre, c’est l’horreur absurde de cet “Act of Killing” Nous avons beaucoup filmé les victimes des crimes contre l’humanité et nous continuons de leur donner la parole. C’est très bien, cela fait comprendre leur drame et leur traumatisme.

      Mais pour comprendre l’horreur et l’absurde, il faut aussi aller de l’autre côté du miroir. En nous montrant la réalité du point de vue de ces tueurs, l’horreur prend son sens premier, qui est froid et sans remord. Et pour l’absurde, bien quoi de plus absurde que ces assassins contents qui se la jouent presque nostalgique du bon vieux temps où ils étranglaient les gens avec des fils de fer?

      Bref, je trouve que le documentaire dit exactement ce qu’il faut dire sur les génocides et sur les gouvernements barbares qui fabriquent des tueurs comme on fabrique des élections.

    • En ce qui concerne la question du communisme et du génocide, il faut comprendre qu’en Asie, plus souvent qu’autrement, dans l’esprit des gens, “communisme” = impérialisme chinois.

      C’est d’ailleurs un des points importants mentionnés dans The Fog of War sur l’incompréhension des Étasuniens de la guerre du Vietnam.

      Comme pezzz le mentionne, le communisme à peu à voir avec le génocide et encore moins avec le documentaire.

      Ce dont on parle ici, c’est d’un crime contre l’humain et contre son identité, comme tous les GENOcides. Les bourreaux auront beau étiqueter les “communistes” et les “capitalistes”, la réalité est qu’on parle des minorités chinoises, ukrainiennes, etc.

      @ zaclock

      Je ne suis pas certain pour l’analogie avec Picasso. Je vois plus Oppenheimer dans ces peintures de peintres sud-américains comme Botero, qui ont fait le portrait de dictateurs, gras et souriants.

    • J’ai déjà dit ce que je pensais de ce film dans un autre post, mais je vais me répéter car je ne cesse de m’étonner des éloges reçus par ce film, qui est pour moi le pire de l’année, du moins le plus détestable, même pas de compétition à ce niveau (c’est même pire que 12 Years a Slave, faut le faire!) Un film du point de vue des bourreaux, pas de problème, bien sûr que leur point de vue mérite d’être exploré, mais le film n’a strictement rien à dire sur ces bourreaux, il n’y a aucun point de vue. On ne fait que donner aux bourreaux une nouvelle tribune médiatique pour qu’ils continuent de réécrire l’histoire comme ils le font déjà depuis quarante ans, on ne fait que leur donner un nouveau support pour exporter hors de leur pays la fascination qu’ils exercent. Tout le projet d’Oppenheimer repose sur une tautologie insignifiante : des bourreaux-vedettes se rêvent gangster de cinéma, on leur donne un film où il peuvent être enfin ces gangsters. Qu’est-ce que cela nous dit? Que des bourreaux se rêvent gangsters de cinéma. Illuminant!

      Qu’est-ce qu’Oppenheimer voulait vraiment faire voir à ses bourreaux s’il ne donne pas la parole aux victimes? Le film est structuré pour nous faire croire à une “prise de conscience” de la part d’Anwar, comme si le fait de se voir à l’écran lui montrait enfin l’horreur de ses gestes (perso je n’y crois pas du tout, j’ai pas mal plus l’impression qu’il donne au cinéaste exactement ce que celui-ci attendait, afin de faire un “bon film” et de se donner le rôle de “héros” qu’il voulait. Il ne faut pas oublier qu’Anwar aussi cherche à faire du “bon cinéma”). Mais Anwar devrait être confronté avant tout à ses victimes, celles qui sont absentes du film, sinon il reste dans sa tête et tout le problème est justement qu’il n’arrive pas à sortir de sa perspective, qu’il n’arrive pas à voir ses victimes comme des Hommes. Encore une fois, on est dans la tautologie. Tant qu’il n’y a pas de confrontation, aucune véritable prise de conscience ne peut avoir lieu.

      Et le pire: il y a au moins trois scènes dans ce film pour lesquelles le mot “abjection” a été inventé. Pour prendre l’exemple le plus évident, les reconstitutions de génocide avec les survivants mêmes de ceux-ci. Comment exploiter ainsi la souffrance d’une victime en la re-victimisant ainsi face à son véritable bourreau, juste pour créer une “scène-choc”? C’est de la plus grande indécence, d’autant plus qu’il n’est pas clair que ces “acteurs” étaient vraiment volontaires (ou s’ils l’étaient au départ, ils ne l’étaient certainement plus une fois la mise en scène commencée). Pour ma part, absolument rien ne justifie qu’on replonge ainsi des victimes dans leur traumatisme, encore moins un film qui est mis tout au service de leurs bourreaux. C’est répéter l’histoire, sans même essayer de l’éclairer.

      “Montrer” est un cliché que l’on entend souvent dans la critique: qu’il faut montrer, ne pas juger, etc. Mais il y a des choses qu’on ne peut pas se contenter de montrer, à moins de ne pas assumer sa responsabilité d’être humain, à moins de refuser de reconnaître ce qui nous relie à l’Autre. Et à moins d’avoir une bien piètre opinion du cinéma, et de l’homme (pour moi c’est presque la même chose!), ce film ne mérite que le mépris.

    • Je vais reconnaître quand même qu’il y a une scène époustouflante dans ce film et, quelle surprise, c’est quand un survivant prend la parole, sur un plateau de tournage, pour raconter, si je me rappelle bien, l’histoire de son père, et questionner Anwar et ses amis. Ça, c’est magnifique et voilà exactement le film qu’il aurait fallu faire. Espérons que la suite suive cet exemple.

      Et notons quand même la présence sur nos écrans d’un film de Rithy Pahn sur un sujet similaire, que je n’ai pas encore vu, mais dont le titre nous garantit déjà que le gars sait ce qu’il fait, L’image manquante (de mémoire, S21 était aussi très réussi, avec un dispositif semblable à celui de the Act of Killing, la provoc en moins et l’humanisme en plus).

    • Vous êtes dur cinématographe.

      Je ne sais pas le contexte exact de la scène où les victimes deviennent des victimes-acteurs alors je ne peux pas me prononcer, mais une chose est sûre, c’est que le film ne s’adresse pas qu’aux génocidaires.

      Les montrer sous leur jour le plus grotesque, c’est aussi nous montrer leur pathétique, dans la lignée de la “banalité du mal” de Arendt.

      Je ne suis pas d’accord que l’objectif du film est de démontrer que les tueurs se rêvent en gangsters (voir mes messages précédents).

      Je pense qu’Oppenheimer part du principe que le crime est l’acte lui-même. Il ne confronte pas les bourreaux avec leurs victimes parce qu’il les confronte avec leur “Act of kiliing” qui est en lui-même révoltant.

      Et ce faisant, il soulève des questions dans la vie politique, principalement en raison de l’aura d’impunité qui transparaît dans tout le film, qui est ce que le film révèle à l’auditoire occidental.

    • @josef

      Dans mon dernier paragraphe, je cherche à comprendre l’escalade des accusations, qui se termine souvent par des dialogues de sourds, parce que ultimement chacun choisit son camp, parce que tout le monde a un biais. Ca débordait complètement du scope du film lui-même qui, comme vous dites, s’intéresse à une tragédie avant tout. Je ne parlais pas de Dieudonné pour relativiser le drame Indonésien de la même manière que Dieudonné essaie de relativiser l’importance de l’holocauste; mon but était de montrer que le choix de pointer du doigt les USA et d’arrêter l’escalade à ce niveau, c’est un choix qui a nécessairement un biais. Pour être totalement neutre, il faudrait essayer de comprendre les choix des Américains dans le contexte de la guerre froide, etc. Mais on s’arrête toujours à quelque part, parce qu’il faut bien arrêter la discussions quelque part. On fait ce choix, et ce choix montre notre biais, et ca va nécessairement paraitre imprécis ou injuste pour certains. Faut pas y voir systématiquement de la mauvaise foi. Si dans un post sur The Act of Killing, vous soulignez fortement les remords que devrait avoir l’état américain pour ses crimes, ca se peut que certains lisent entre les lignes que vous préférez plus souvent qu’autrement dire ses 4 vérités à un état en particulier plutôt qu’à d’autres. Que ce soit vrai ou non. Mais encore une fois, ca n’a rien à voir avec le réalisateur. Mon erreur a été de parler de l’holocauste et que nécessairement on fait le lien avec le génocide Indonésien, c’était juste maladroit de ma part. Et encore une fois, ce qui m’intéressait c’était vraiment de comprendre les causes du dialogue de sourds.

      Sans rancune.

      D’accord, je comprends mieux vos propos, et on parle du film maintenant! Il faut comprendre que dans ce post en particulier, je lis le film en relation à sa nomination dans le plus prestigieux des galas américains de cinéma, et de ce que cela représenterait pour une institution aussi respectée de couronner un film aussi critique de son propre gouvernement. Et pour ce qui est de votre argument de «neutralité», pas certain que ce soit un prérequis nécessaire pour discuter de politique, ou d’art. Pour reprendre la critique de Herzog, producteur exécutif de Act of Killing, du cinéma-vérité et de ses prétentions objectives, c’est rien de plus que du «cinéma de comptables», une exposition des faits sans saveur, qui n’apporte aucune réflexion ou poésie sur le monde dans lequel on vit. -js

    • Même sans connaître le contexte exact de la scène des victimes-acteurs, je ne vois pas comment on peut la justifier. Merde, il y a même des enfants dans ces scènes. Plus tard, Oppenheimer reproche à Anwar de vouloir montrer à un enfant les scènes qu’ils ont tounés, mais lui-même n’a pas hésité à utiliser des enfants dans ses reconstitutions, de les mettre de façon beaucoup plus directe face à l’horreur.

      L’action de tuer est révoltante parce qu’il y a une victime qui se fait tuer. S’il n’y avait pas de victime, il n’y aurait rien de révoltant. Facile de comprendre comment on tue: on oublie qu’il y a une victime, un homme face à soi (ils ne sont pas des hommes parce qu’ils sont communistes). Pour faire comprendre à un tueur ce que c’est que tuer, il faut le mettre devant une victime, sinon il ne comprend rien du tout. Tant qu’il ne voit pas qu’il a tué un (des) homme(s), il ne voit rien.

      Révéler l’impunité, ok, mais ça se dit en une phrase, pas besoin de 3h de cinéma. Le film ne me dit rien sur la société indonésienne qui pourrait m’expliquer pourquoi ils sont devenus des vedettes par exemple. On les voit dans un talk-show, mais comment une telle chose est possible, le film ne fait même pas l’effort d’essayer de comprendre. Il montre en pensant que c’est suffisant. Qu’est-ce que le film nous dit, nous révèle, par ses propres procédés de mise en scène, je ne vois pas. Il n’y a que tous les clichés que l’on sait déjà bien sur la banalité du mal, ou le tueur d’apparence “sympa” qui pourrait être mon voisin.

    • Ce film continue de faire parler… J’habite en région. Je me demande si on va finir par projeter autre chose que du cinéma étatsunien par ici un moment donné… Inutile de dire que je n’ai pas vu The Act of Killing.
      .
      « (…) des bourreaux-vedettes se rêvent gangster de cinéma, on leur donne un film où il peuvent être enfin ces gangsters. »

      Kurtz (11h57) résume déjà pas mal ce que je voulais dire. Que les bourreaux du film aient rêvé de devenir gangster, c’est une anecdote. Les S.A., chemises brunes de Himmler en Allemagne nazie, étaient souvent des moins que rien, des « reject » à qui on a donné les pleins pouvoirs, forcément arbitraires, et l’impunité pour leurs gestes. Je ne sais pas à qui ils rêvaient de ressembler, mais, dans leur définition de tâche, on leur accordait le privilège de se défouler sur des bouc émissaires dépourvus de droits. Vous faites quoi dans la vie? Power trip. J’ai le Pouvoir de vie ou de mort sur des bouc émissaires.

      La « banalité du mal » dans une société où un bouc émissaire est clairement identifié, ça s’exprime comment? Dans une société démocratique, dans un journal grand public, ça pourrait être des opinions de commentateurs qui expriment à demi-mot, qui laissent sous-entendre, par exemple, qu’il est normal que la première première ministre souverainiste de l’histoire québécoise soit victime d’un attentat le soir de son élection.

      Dans une société où les opposants semblent systématiquement éliminés, la « banalité du mal », ce sont des disparitions, des meurtres, de la torture, etc.

      Si je comprends bien ce que j’ai lu plus haut, Oppenheimer nous présente des ti-clin au pire, au mieux du monde ordinaire, qu’on ne remarque pas nécessairement en société. Banal. Des gens ordinaires avec des pouvoirs extraordinaires qui se sont transformés en monstre. Ou qui ont posé des gestes monstrueux. Oppenheimer nous confronte à des monstres qui pourraient être nos voisins.

    • cinematographe

      Qu’est-ce que vous reprochez à 12 years a slave? On a seulement mis en image les souvenirs d’un homme libre transformé en esclave. D’un humain réduit à l’état d’animal, on voit peu à peu la déshumanisation d’un homme dans un monde déshumanisant.

      Dans le livre qu’il a écrit lui-même, l’ancien esclave Frederick Douglass décrit sensiblement le même monde de violence. (http://fr.wikipedia.org/wiki/Frederick_Douglass)

      Le réalisateur semble s’en être tenu à l’autobiographie Douze ans d’esclavage de Solomon Northup. Si Steve McQueen avait voulu faire un portrait de l’esclavage, je crois que le film aurait été assurément plus dur à regarder.

    • Pour suivre le propos de atchoum, Oppenheimer a lui-même déclaré qu’il voit son film comme une allégorie de la vie normale dans nos sociétés, ou toutes sortes de choses sont considérées comme normales et acceptées alors que d’un certain point de vue moral, elles pourraient paraître inhumaines et révoltantes. La portée du débat soulevé par le film n’est donc pas uniquement centrée sur l’incommensurable du génocide, mais sur la banalité du mal “ordinaire”

      Je songe par exemple à la conditions des sans-abris à Montréal, qui laisse plus d’un observateur non-occidental pantois, mais qui nous tire à peine un soupir d’exaspération quand on les croise.

      Quant à l’utilisation d’enfants dans la reconstitution, je veux bien croire que c’est difficile de faire ce choix, mais c’est aussi le cas pour n’importe quel film de fiction. Ces enfants sont quand même nés plus de 40 ans après les événements. Pour les adultes qui ont été directement victimes, encore une fois, j’aimerais connaître le contexte avant de lancer la pierre à Oppenheimer.

      Une mise en contexte sur le site officiel du film :

      The large-scale re-enactment of the Kampung Kolam massacre was made using a similar improvisational process, with Anwar and his friends undertaking the direction. What we didn’t expect was a scene of such violence and realism; so much so that it proved genuinely frightening to the participants, all of whom were Anwar’s friends from Pancasila Youth, or their wives and children. After the scene, we filmed participants talking amongst themselves about how the location of our re-enactment was just a few hundred meters from one of North Sumatra’s countless mass graves. The woman we see fainting after the scene felt she had been possessed by a victim’s ghost. The paramilitary members (including Anwar) thought so, too. The violence of the re-enactment conjured the spectres of a deeper violence, the terrifying history of which everybody in Indonesia is somehow aware, and upon which the perpetrators have built their rarefied bubble of air conditioned shopping malls, gated communities, and “very, very limited” crystal figurines.

      -js

    • @atchoum

      J’ai déjà écrit l’équivalent d’un bon roman sur 12 Years a Slave, sur mon blogue! L’essentiel est ici: http://ducinematographe.blogspot.com/2013/11/12-years-slave-une-lecon-sur-le-regard.html
      Sinon mes textes plus récents reviennent sur ce film aussi (les Juste un film). En gros, le reproche est semblable que pour Act of Killing, reproduction d’une réalité traumatique que le cinéaste n’ose pas questionner, adoption du point de vue des bourreaux pour écraser à nouveau les victimes.

      Sur le sujet en question, je me rends compte que mon dernier post (12h27) était un peu à côté de la plaque parce qu’Oppenheimer présente effectivement le contexte idéologique, et on peut comprendre pourquoi ils sont devenus des vedettes. Mais ça me semble tout de même futile: t’as des tueurs qui vivent pour la gloire médiatique, qui sont très heureux d’être devant la caméra (ça paraît souvent, leur plaisir de la caméra) et de jouer leur rôle. Que peux-tu espérer en leur demandant de faire un film sur eux-mêmes? C’est cette gloire qu’ils attendent, c’est pour l’attention des médias qu’ils vivent aujourd’hui. Ils ne vont rien te dire de plus que ce que tu aurais pu obtenir en entrevue (de toute façon ils sont bien content de pouvoir parler), ils n’ont rien à cacher (bien au contraire, ils se vantent et exagèrent probablement). Le procédé ne leur permet que de continuer à faire ce qu’ils faisaient déjà avec les médias locaux, tout ce que tu fais c’est exporter leur “gloire” en Occident, où ils risquent même d’être “couronné” aux Oscars! (N’oublions pas qu’ils sont co-créateurs du film à bien des niveaux.) Et de quoi parle la majorité des critiques de ce film? Oh que c’est fascinant de tels tueurs impunis, célébrés dans leurs pays! Oui, mais si on fait un film qui ne critique pas ce phénomène et se contente de les “montrer”, ne sommes-nous pas en train aussi de participer à cette “fascination” et de laisser ces criminels dans leur impunité? Qu’apporte un film qui participe à cette fascination, même s’il est bien conscient de celle-ci? Je ne veux pas dire que le cinéma doit les “punir”, mais il faut au moins les confronter, se positionner clairement par rapport à eux, sinon on ne contribue qu’au phénomène.

    • @kurtz

      Il y a une large différence entre demander à un enfant de participer à une fiction et de le mettre dans un contexte de reconstitution d’un massacre, avec les bourreaux dans leur propres rôles, d’autant plus que ces bourreaux sont toujours impunis et qu’ils continuent clairement d’être une menace pour les communistes, toujours oppressés, pauvres et rejetés par leur gouvernement. Exploiter ainsi la souffrance réelle d’un être humain (ils ne jouent pas, c’est clair qu’ils sont traumatisés “pour vrai”, dans la scène dans l’appartement et le village), c’est vraiment sans justification. On est très loin du photographe de guerre qui représente ce qu’il y a devant lui, parce qu’ici Oppenheimer est directement responsable, par sa présence, de ces reconstitutions.

      Et s’il y a un “contexte” qui justifie ou explique autrement ces scènes, il devrait être dans le film (j’ai vu la version courte).

    • @js

      Ok, ce ne sont pas les victimes: pourquoi ce n’est pas dit dans le film (c’est quand même important!)? Pourquoi ne pas arrêter la scène, au minimum la couper au montage, par pure décence? Et après la scène dans l’appartement, plus improvisée alors on peut comprendre qu’elle lui ait échappé, il me semble qu’il savait très bien à quoi s’attendre.

      Il reste que je pensais que c’était une des rares scènes qui au moins donnait un visage aux victimes, même si c’était de façon obscène, et pourrait permettre à Anwar de reconnaître leur souffrance, mais bon les victimes sont justes plus absentes du film que je le pensais.

      Je ne comprends pas votre insistance pour «montrer les visages des victimes». Ce n’est pas ça le but du film, et plus même, un film ne se doit pas de répondre à des critères coulés dans le béton lorsqu’il aborde des sujets graves, comme celui-là. Ça me rappelle les reproches qu’on a faites à Wolf of Wall Street : où sont les gens qui se sont fait frauder? Scorsese, sans coeur! Oppenheimer le dit lui-même, ce sont les victimes elles-mêmes qui ont insisté pour qu’il filme les bourreaux de leurs parents. Elles avaient peur de se montrer à la caméra. Malgré ça, comme je le dis à la fin de mon post, Oppenheimer s’apprête à sortir un docu, de nouveau produit par Herzog et Morris, qui abordera le génocide à travers les yeux des victimes, et qui utilisera d’autres techniques de mise en scène. -js

    • Je dirais qu’au moins cette information me fait détester le film un peu moins, mais qu’il n’en demeure pas moins hautement reprochable.

    • Ne pas montrer les victimes, ni questionner les bourreaux, c’est ni plus ni moins que répéter l’histoire. Je sais bien que ce n’est pas le but du film, mais c’est le but du film que je critique (la démarche est conséquente).

      Dans le cas d’un génocide non-reconnu, toujours impuni, les victimes sont reléguées à l’oubli dans l’histoire de leurs pays. Le minimum qu’un film devrait faire (j’oserais dire: un être humain), c’est de reconnaître ces victimes pour leur redonner la place que l’histoire “officielle” leur refuse. C’est la démarche de Shoah par exemple, exemplaire d’humanisme (et un film sur un génocide sans humanisme est de la bouillie pour les chats). Sinon, si on continue d’offrir une tribune à peine critique aux bourreaux, on ne fait qu’oublier à nouveau les victimes, les enterrer encore plus, nier leur souffrance, l’exploiter sous prétexte que l’acte de tuer est don’ ben plus fascinant que celui de mourir. C’est aussi en gros tout ce que l’on a reproché à Schindler’s List ou 12 Years a Slave (pas juste moi, sans surprise il n’a pas été bien accueilli en France, comme Act of Killing d’ailleurs), etc.

      Et, non, effectivement, ce n’est pas sans lien avec les critiques de Wolf of Wall Street, avec lesquelles je ne suis pas tout à fait en désaccord. Disons qu’il est trop fasciné par son sujet et manque un peu de retenue (et ça vaut pour pratiquement l’ensemble de Scorsese, dont je revois présentement tous les films avec moins d’enthousiasme que je l’aurais cru, sauf exception).

    • Euh, la première partie n’est pas claire: je sais que le but du film n’est pas de “montrer les victimes”, mais si c’est de présenter la perspective du bourreau, cela ne peut pas se faire sans un minimum de distance, de questionnement, de perspective. Je pense qu’Oppenheimer se contente de montrer, de répéter, en espérant que ça parle tout seul; or, ce n’est pas le cas.

    • @ cinématographe

      “Je pense qu’Oppenheimer se contente de montrer, de répéter, en espérant que ça parle tout seul; or, ce n’est pas le cas.”

      Je ne sais pas. D’un point de vue historique, la technique du “re-enactment” est une façon parmi d’autre de s’approprier un sujet, de reconstruire un passé à partir de notre subjectivité actuelle. C’est d’ailleurs tout un problème sur le plan mémoriel car le passé lui-même devient une construction, peu importe quelle méthode on utilise pour le reconstruire et le présenter.

      À sujet, voir l’essai magistral (et très difficile à comprendre!) de Paul Ricoeur : “Temps et récit”

      En outre, de façon plus personnelle, en regardant le film (version longue), j’ai quand même réussi à me distancer des bourreaux, à me poser la question sur ce qu’on vécu (et vivent encore) les victimes, surtout dans le contexte complètement fou de l’Indonésie adulant les membres du Pancasila.

      J’ai aussi réfléchi sur l’alliance americano-indonésienne et la dictature de Suharto, je me suis posé la question de la possibilité d’une rédemption pour Anwar, sur l’utilisation de jeunes voyous dans les génocides (comme en Serbie, entre autres).

      Bref, je ne pense pas que ce documentaire soit vide de sens et je crois qu’un cinéphile qui s’intéresse à l’histoire et à la sociologie peut lire entre les lignes sans acheter en bloc le point de vue des bourreaux présenté par Oppenheimer. D’autres que moi ont pu se faire les mêmes réflexion ou en avoir de nouvelles, quitte à faire des recherches par la suite. N’est-ce pas là la beauté d’un film: provoquer des questions et amorcer une quête de réponse?

      L’utilité d’une oeuvre ne passe pas nécessairement par la qualité morale de sa forme. On peut condamner le procédé et cela a pu même vous faire décrocher du propos (un peu comme Polytechnique l’a fait pour beaucoup dont moi), mais il demeure que ce documentaire peut se suffire à lui-même s’il est lu avec un regard d’adulte critique.

    • Je viens de lire les commentaires, argumentaires et critiques de tous; je me répète, ce blogue demeure de loin mon favori!

      N.B. Je n’ai toujours pas vu ce film, donc je m’abstiens de commenter bien que j’ai déjà questionné l’approche et l’objectif du réalisateur dans un article précédent. Ce film semble vraiment engendrer des réactions fortes quelles qu’elles soient, donc contrairement à ma décision initiale, je vais tenter de le voir prochainement. Fin de ma tranche de vie!

    • @ procosom

      Oui, vraiment, c’est une chance d’avoir ce blogue et tous ses intervenants.

      Un véritable oasis dans le désert des commentaires insignifiants et des discussions débiles qu’on trouve ailleurs. On ne le dira jamais assez.

    • @ cinematographe

      Je vous confirme votre intuition, L’image manquante est en quelque sorte l’opposé de The Act of Killing. Alors qu’Oppenheimer donnait toute l’attention aux bourreaux, Panh, comme le titre l’indique si bien, veut créer une image pour les victimes dans un Cambodge où toutes les images étaient manipulées par le régime, et donc où les victimes ne possèdent aucune représentation de ce qu’elles ont vécu. Pour ce faire, il se permet presque d’extraire la souffrance de ces victimes de leur contexte. Très peu est dit à propos des Khmers rouges et de Pol Pot et un spectateur qui ne connaît pas cette période du Cambodge aura de la difficulté à comprendre ce qui s’y est passé. Panh partage probablement votre vision.

    • @kurtz

      Je dirais que le film est insignifiant d’un point de vue artistique, mais que cela ne l’empêche pas d’être ce qu’on pourrait appeler un “document informatif”. C’est-à-dire que j’ai moi aussi penser à bien des choses pendant ce film, sur l’acte de tuer, la situation indonésienne, etc., et oui je ne connaîtrais même pas ce pan d’histoire sans ce film. Mais tout cela serait vrai aussi si j’avais devant moi un tout autre film sur la même question, ça ne concerne pas spécifiquement le discours que porte le film par sa mise en scène.

      De même, oui le film provoque des réflexions, un questionnement, qui peut amener un spectateur vers des recherches par après, mais un documentaire à la forme plus classique aurait pu avoir le même effet. Ce n’est pas compliqué provoquer une discussion, je pourrais traiter tout l’Indonésie de pauvres cons que cela attirerait aussi l’attention vers ce pays, ça ne dit rien sur la qualité ou la valeur de ma remarque. Encore une fois, dire que le film provoque des questions, c’est vrai de bien des films, indépendamment de leur qualité, et ça n’a rien de spécifique à ce film-ci.

      Et le fait que ce film existe n’est pas rien, c’est un film qu’on a envie de saluer juste parce qu’il existe, parce qu’il nous pointe vers une réalité peu connue. Quand Jozef plus haut, en répondant à un commentaire, note l’effet que le film a en Indonésie, une influence bien réelle, je ne veux pas rabaisser cela, c’est certes quelque chose à saluer. Mais je pense, encore une fois, que cela ne concerne pas le discours du film, mais seulement le fait qu’il existe, le fait qu’un Occidental se soit intéressé à ce pays. Le fait de montrer à l’Occident ces bourreaux importe plus que la démarche artistique du cinéaste, plus que le discours sous-jacent à ces images.

      Mais c’est aussi pour cela qu’il est si déplorable que le premier film occidental (à ma connaissance) sur la question ne fait que poursuivre la mise en scène des tueurs, ne fait que répéter leur point de vue, plutôt que de s’intéresser au point de vue inverse, celui qui est enterré depuis cinquante ans. C’est là, pour moi, où l’art fait faillite, quand il se contente de répéter l’horreur sans tenter de montrer ce qu’il peut y avoir d’autre, c’est-à-dire l’humanité des victimes niées par leur tueur, une humanité que le film ne tente même pas de représenter, la laissant à nouveau dans l’oubli (et dire que les tueurs sont aussi des hommes est une évidence, entendu souvent, ça ne prend pas un film de 3h pour le prouver).

      On pourrait peut-être dire qu’il s’agit d’un grand documentaire (quoique irresponsable), parce qu’il nous “informe” sur l’existence d’une situation réelle, mais comme oeuvre de cinéma, oeuvre d’art, c’est un échec total.

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