Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 6 février 2014 | Mise en ligne à 21h00 | Commenter Commentaires (7)

    Hoffman : «Pas une fausse note»

    2014 Sundance TIn Type Portraits - Philip Seymour Hoffman

    C’est le propre de l’homme, suite à la disparition d’un être cher, d’autant plus dans des circonstances tragiques, de noyer son chagrin dans un flot d’hyperboles. Il était vraiment le plus généreux. Elle était réellement la plus aimante. Ils méritaient de vivre plus que tout autre… De telles expressions de deuil ne sont bien évidemment pas à considérer avec un quelconque semblant d’impartialité. On tient le coup comme on peut, personne ne va interrompre nos pleurs en exigeant de nuancer l’appréciation du parent, de l’ami, ou de l’idole qu’on vient de perdre subitement.

    Il arrive cependant que l’utilisation de ce type d’hyperboles concorde avec la réalité. C’est le cas avec Philip Seymour Hoffman, décédé dimanche à l’âge de 46 ans (la chrono de ses derniers jours à lire sur le site du New York Times). Je ne sais pas s’il est le «meilleur acteur de sa génération» – formulation qu’on a tant a répété qu’elle a fini par perdre sa signification. Je sais par contre qu’il est le seul qui pouvait faire ce qu’il faisait parmi ses semblables issus des plus hautes sphères du cinéma américain. Mais quelle est donc cette «chose» qu’il accomplissait avec autant de génie? Plusieurs critiques et collègues ont tenté de répondre à cette question au cours des derniers jours. Voici une sélection d’extraits d’articles qui m’ont le plus accroché.

    > Todd McCarthy, Hollywood Reporter :

    Hollywood réservait peu de place au sommet pour des gars comme lui, des acteurs pas particulièrement beaux, parfois un peu bedonnants, avec des visages gras ou irréguliers, mais marqués par de la personnalité et du caractère. Si vous regardez la liste des lauréats à l’Oscar du meilleur acteur dans les années 1930 et 1940, les noms de ce type d’hommes surgissent avec une certaine régularité : Wallace Beery, Paul Muni, Charles Laughton, Victor McLaglen, Walter Huston, Broderick Crawford, puis à nouveau dans les années 1960 et 1970 avec Lee Marvin, Walter Matthau, George C. Scott, Gene Hackman .

    Mais durant les 25 dernières années, de belles jeunes vedettes ont regné presque absolument; être grand, athlétique et bien accoutré est virtuellement devenu une exigence. Mais lorsque, comme Philip Seymour Hoffman, vous êtes pratiquement incapables de faire un faux pas – quand, peu importe avec qui vous partagez l’écran, vous brillez ou brûlez ou commandez l’attention aussi fortement que n’importe qui d’autre – vous ne pouvez pas être niés. Le seul autre acteur dont le nom me vient immédiatement à l’esprit, dont les paroles semblaient toujours vraies, qui habitait si pleinement la peau de ses personnages qu’il ne pouvait jamais y avoir une fausse note, était Spencer Tracy.

    > Wesley Morris, Grantland :

    Il avait 46 ans et n’a jamais été une célébrité rock-star comme Robert Downey Jr. ou Johnny Depp . Il n’a pas eu la même vanité grandiose qu’un technicien comme Sean Penn. Hoffman n’avait pas besoin d’être au centre d’un film. […]. Mais il était le genre d’acteur qui rendait un film meilleur et plus intéressant juste en tenant un verre de whisky, ou en agitant ses mains, ou en faisant glisser une paire de lunettes à carreaux sur son nez. […]

    Philip Seymour Hoffman avait la vérité des grands acteurs des années 1970 – Pacino, Hackman, De Niro, Voight, Dustin Hoffman. Comme ses prédécesseurs, il n’a pas échappé à un peu de fanfaronnade. Il y a une scène dans Charlie Wilson’s War de Mike Nichols, dans laquelle son agent irritable de la CIA dirige une vulgaire tirade à l’endroit de son patron, qui se termine avec lui en train de casser de nouveau la fenêtre d’un bureau qu’il a brisée lors d’une précédente tirade. Quand il a fini, il sort du département et demande à une secrétaire timide : «Comment j’étais?» La secrétaire lui lève le pouce. Nous le faisons tous.

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    > A.O. Scott, New York Times :

    Il s’est peut-être spécialisé dans le malheur, mais on était toujours heureux de le voir. […]

    La méthode de M. Hoffman – pas nécessairement affiliée à une école ou à une idéologie particulière, et avant tout le produit de son intelligence agitée et de sa volonté acharnée – l’a amenée plus loin et plus profondément que là où la plupart de ses collègues oseraient s’aventurer.

    Lancaster Dodd aurait pu être un type familier: un charlatan charmant et insaisissable. M. Hoffman l’a amené plus loin. Une de ses premières scènes est une interview – à la fois thérapie et interrogatoire – avec Freddie Quell, un vétéran de guerre perturbé joué par Joaquin Phoenix. Le grondement inimitable de la voix de M. Hoffman exprime à la fois du sadisme et de la compassion: les pulsions simultanées de Dodd pour aider, séduire et dominer son nouveau protégé. Plus tard, quand Dodd fait un toast au mariage de sa fille, nous voyons à la fois son arrogance et son insécurité, et attrapons un scintillement de la solitude qui nourrit sa faim insatiable et destructrice d’amour.

    Dodd interpelle immédiatement notre jugement – il fait des choses terribles au service de fins discutables – alors même que M. Hoffman force notre admiration. Son but semblait être non seulement la vérité psychologique, qui a longtemps été le critère de base du jeu post-Méthode, mais une incertitude morale qui demeure trop lourde et effrayante à aborder pour beaucoup d’entre nous, tant dans l’art que dans la vie.

    > Tom Junod, Esquire :

    Il n’y avait pas d’acteur, à notre époque, qui a plus habilement suggéré que chacun de nous représentons la somme de nos secrets… aucun acteur qui nous a mieux laissé savoir ce qu’il savait, qui est, lorsque chacun de nous retourne seul dans sa chambre, tous les paris sont ouverts. Il a utilisé son accessibilité pour jouer des gens qui sont inacceptables, surtout pour eux-mêmes; en effet, toute sa carrière pourrait être interprétée comme un moyen préventif pour demander pardon à ceux qui ont la tâche malheureuse de nettoyer ce qu’il – et nous – pourrait laisser derrière soi.

    > Richard Brody, New Yorker :

    Dans la tension entre la flamboyance et la rigueur, entre les impératifs flagrants du pouvoir et l’intense auto-discipline qui le concentre, Hoffman a fait de sa propre prouesse théâtrale, parfois trop visiblement prodigieuse, le sujet même du film. Avec les spéculations terrifiantes concernant les motivations de l’artiste suprême, il enfonça son art et sa vie, son visage public et son sens de l’identité, dans la balance. Beaucoup de grands artistes plombent les profondeurs de l’âme sans avoir recours à des drogues ou de l’alcool, mais il est naïf d’ignorer le lien entre extases artistiques, efforts de dépassement de soi, désirs inhabituellement puissants, et les états altérés de conscience.

    Justement, à propos de la consommation de drogue, qui a sonné le glas de cet immense talent, trois textes fort éclairants : d’abord Matt Zoller Seitz, qui dénonce vertement tous ces «trolls concernés» qui font dans l’indignation morale gratuite ; ensuite un essai de Glenn Kenny, qui se penche sur l’influence de l’héroïne chez les artistes ; et enfin ce billet touchant de David Carr, journaliste-vedette du New York Times, et ancien addict, qui se remémore sa «performance préférée» de Hoffman, qui n’a rien à voir avec le cinéma ni le théâtre (comme on peut le lire ici et ici, la contribution de PSH sur les planches fut rien de moins que colossale).

    Évidemment, toute la communauté hollywoodienne a été affligée par la perte d’un de leurs plus vaillants représentants. Cameron Crowe se rappelle ici le «tour de magie» que Hoffman a accompli sur le plateau de Almost Famous. Mark Wahlberg évoque ici la «générosité» de son jeune acolyte lors d’une scène particulièrement délicate dans Boogie Nights. Le réalisateur néerlandais Anton Corbijn, quant à lui, a rédigé un témoignage dans le Guardian, évoquant l’acteur «géant» qu’il a eu l’opportunité de diriger dans un de ses derniers rôles, dans le thriller d’espionnage A Most Wanted Man. (De nombreux autres hommages à consulter ici).

    Un montage très personnel des prestations de Philip Seymour Hoffman par l’as des supercuts Nelson Carvajal :

    * La photo qui coiffe ce post a été prise au Festival de Sundance, deux semaines exactement avant la mort de PSH. Il s’agit d’un portrait réalisé par Victoria Will, qui a utilisé le procédé «tintype», afin d’y donner un effet fin du 19e siècle.


    • Quelqu’un que je connais (que j’apprécie) m’a déjà dit que le théâtre était LA FORME d’art.
      Je n’étais pas d’accord. Clamer me gosse en *sti*.

      Ce qui me fait lire les pièces. Mettons que je suis rendu à 100.

      Par contre. LUI. RIP. Être un producteur. Signe icitte.

      P.s. Le regard. Mon point c’est ça. Comment faire en sorte que le résultat d’un bon acteur soit perçu par toute la foule?

    • Merci pour cet hommage, sans dentelles et juste!

    • Bel hommage! Effectivement, il est difficile de trouver d’autres acteurs qui ne cadrent pas dans le moules de la beauté hollywoodienne et qui sont des acteurs de grand talent, capable d’éclipser les autres lorsqu’il apparaît à l’écran et qui est en mesure de transmettre la part d’ombre des personnages. Bien entendu, je peux penser à celui qui lui faisait face dans The Master. Joaquim Pheonix (même s’il est tout de même plus “mignon”) est de cette trempe d’acteur. J’ajouterais aussi Paul Giamatti et parfois Forest Whitaker.

      Sinon, à Hollywood, il ne m’en vient pas d’autres en tête qui sont du calibre de Hoffman qui ne cadre pas dans le moule. Un qui est sur la bonne voie qui, sans être beau bonhomme, vole les scènes dans lesquelles il joue serait Sam Rockwell.

    • Très beau texte pour lui rendre hommage.

      Mon pseudo vient du film Capote (Truman Capote) dont Hoffman avait fait une superbe performance, c’était en honneur du rôle qu’il y avait tenu. Une immense perte que son départ beaucoup trop prématuré.

    • Dans le film “The master”, lorsque Hoffman explique ses théories lors d’une petite soirée mondaine chez son amie, il est tellement convaincant que seule l’intervention de 2 sceptiques réussit à briser le charme qu’il opérait sur le spectateur (en tous cas, sur moi). Pourtant, on sait bien que son personnage est un gourou et qu’il devrait nous être antipathique, mais son charisme opère, il semble vraiment croire à ce qu’il raconte et il parvient à nous hypnotiser sans que l’on s’en aperçoive.

    • @ Teamstef

      Bien vu : Phoenix, Giamatti et Rockwell sont du même type/calibre que PSH (Rockwell est mon favori parmi les 4).

      Une mort tragique il va sans dire (il était en effet excellent dans The Master).

    • @teamstef
      Oui, Phoenix et Giamatti en sont, comme William H. Macy et Steve Buscemi. Dommage que ce dernier se doit d’accepter toutes les offres pour payer ses comptes, parce qu’il se trouve à ne pas jouer que dans des chefs d’oeuvre, sinon il aurait toute une carrière!

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