Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 3 février 2014 | Mise en ligne à 18h45 | Commenter Commentaires (16)

    Dr. Strangelove, plus réalité que fiction

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    L’anecdote est célèbre; Ronald Reagan, fraîchement élu président, demande à être conduit dans le war room. «Mais monsieur, il n’y a rien de tel à la Maison-Blanche!», qu’on lui assure. Pourtant, l’ancien acteur de série B était convaincu qu’une telle pièce existait après avoir vu Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb

    Le film de Stanley Kubrick, une adaptation de Red Alert de Peter George, devait à l’origine jouer comme un drame conventionnel. Mais la réalité des mondes politique et militaire dépeints dans le roman s’adonnait mieux à une satire à l’humour très noir. «Après tout, qu’y a-t-il de plus absurde que deux puissances militaires prêtes à annihiler l’humanité à cause d’un petit accident?», affirma Kubrick.

    Absurde peut-être, mais étonnamment beaucoup plus près de la réalité que ce que l’on croyait. En fait, pratiquement tous les évènements dramatisés dans Dr. Strangelove étaient plausibles. C’est du moins ce qu’avance Eric Schlosser – auteur du hit Fast Food Nation – dans un post volumineux mis en ligne par le New Yorker il y a une dizaine de jours.

    «En rétrospective, la comédie noire de Kubrick a fourni une description beaucoup plus précise des dangers inhérents aux systèmes de commandement et de contrôle nucléaires que celles que les Américains avaient obtenu de la Maison-Blanche, du Pentagone, et des médias traditionnels.

    «”C’est de la folie absolue, ambassadeur,” déclare le président Merkin Muffley dans le film, après avoir été informé sur le système de représailles automatisé des Soviétiques. “Pourquoi devriez-vous construire une telle chose?” Cinquante ans plus tard, cette question reste sans réponse, et Dr. Strangelove semble d’autant plus brillant, sombre et effroyablement juste.», conclut Schlosser.

    L’article du New Yorker est paru en prévision du 50e anniversaire de la sortie de Dr. Strangelove, qui a pris l’affiche le 29 janvier 1964 (la première projection-test du film a eu lieu le 22 novembre 1963, jour de l’assassinat de JFK). La commémoration a donné lieu a une résurgence de documents, d’analyses et d’anecdotes fascinantes. Il y a d’abord ce making of de 45 minutes datant de 2000 :

    ***

    Le British Film Institute a de son côté publié une série de rares photos entourant la production du film. Des images en coulisses, dont cette partie d’échecs entre Kubrick et son acteur George C. Scott, qui jouait le général va-t-en-guerre «Buck» Turgidson :

    dr-strangelove-1963-007-george-c-scott-stanley-kubrick-chess-game

    Il y a aussi ce rappel de la fin originale, une bataille de tartes à la crème dans la War Room que Kubrick rejetta à la dernière seconde. BFI explique :

    La bataille, qui a été filmée mais retirée de la version finale, commence avec l’ambassadeur soviétique de Sadeski (Peter Bull) qui réagit à la menace d’une fouille à nu en lançant une tarte à la crème sur le général Turgidson, qui manque la cible pour atteindre le président américain.

    «Messieurs», lance Turgidson dans un cri de ralliement, tenant son chef blessé (Peter Sellers) dans les bras, «notre président bien-aimé a été tristement frappé par une tarte la fleur de l’âge! Allons-nous laisser cela se produire? Représailles massives!» S’ensuit un chaos en mouvements rapides, rappelant le burlesque muet de Mack Sennett et des Keystone Cops.

    dr-strangelove-1963-023-custard-pie-fight-00n-6w8

    Une trilogie

    The Playlist nous rappelle qu’en octobre dernier il fut révélé que Kubrick avait demandé à Terry Gilliam de réaliser une suite à Dr. Strangelove sur laquelle il travaillait depuis un certain temps. Le réalisateur de Brazil n’a été mis au courant de ces plans qu’après la mort du légendaire cinéaste, affirmant à Twitch qu’il aurait adoré piloter un tel projet.

    Mais il y a plus. Un article du New York Times datant de 2003 récemment mis de l’avant nous apprend que Kubrick et le scénariste de Dr. Strangelove, Terry Southern – icône de la contre-culture qui a notamment signé Barbarella, Easy Rider et le roman satirique Candy, qui donna lieu à un sexploitation à vedettes complètement déjanté – pensaient à non pas une mais deux suites, qui auraient été intitulées Turgidson’s Mother, or Into the Shaft! et Muffley Strikes Back.

    Lien spirituel avec 2001

    tumblr_m7rt0rzYOW1qbh26io1_1280L’info qui m’a le plus mystifiée au gré de mes lectures : Arthur C. Clarke, auteur de la nouvelle The Sentinel qui inspira 2001 : A Space Odyssey, avait surnommé à la blague le projet de Kubrick Son of Strangelove, alors que les deux hommes (qu’on voit ci-contre) développaient le film ensemble.

    Le fameux écrivain de science-fiction voyait en 2001 «une extension» de Dr. Strangelove, qui se terminait par une apocalypse nucléaire, chassant les survivants dans l’espace interstellaire. Il avait pour intention «de souligner les thèmes terrestres dans lesquels des bombes atomiques en orbite autour de la Terre étaient déclenchés par le Star Child dans un acte de purification cosmique».

    Comme on sait, le résultat a fini par être pas mal différent de ce que Clarke envisageait au départ. Tant du point de vue de la forme que du fond, 2001 et Dr. Strangelove sont à plusieurs années-lumière de distance.

    Humour salace

    Enfin, pour terminer sur une note plus légère, voici une page du journal de Kubrick, qui dévoile son processus de brainstorming à la recherche du titre idéal. Quand même très drôle de s’imaginer ce prétendu intello froid et maladivement rigoureux gribouiller quelque chose d’aussi salace que Dr. Strangelove’s Secret Uses of Uranus

    a_560x0

    - Via Vulture


    • Possiblement le film le plus brillant de Kubrick, ce qui n’est pas peu dire.

    • J’ai lu que la bataille de tartes à la crème n’a pas été utilisée parce qu’on n’avait pas dit aux acteurs de la jouer “straight” et ils se sont tous mis à rire en cours de route.

      Il n’y avait plus de budget ni de temps pour la tourner à nouveau.

    • Le deuxième film noir et blanc que j’ai aimé vraiment.
      L’autre c’est Metropolis. Je pense que c’est les dialogues qui m’ont fait aimer ces reliques.

      Hitchcock aussi, mais là je vous conterais ma vie.
      Ça jouait tard le soir, ces histoires étaient souvent mauvaises. Mais j’étais toujours là pour la présentation. Et pour la toune du début.

      http://www.youtube.com/watch?v=flD-aRMwcjs
      Désolé, pas trouvé Hitchcock qui se peinture dans un coin. Un classique.

      Bref, le Dr Strangelove était pas drôle.
      Il ne faudrait jamais rire de choses sérieuses.

    • Votre article est intéressant et provoque chez moi de nombreux souvenirs. Il a été tourné à l’époque de la guerre froide. La destruction mutuelle assurée (M.A.D.) était une façon imagée de décrire la dissuasion nucléaire. Le grand thême de ce film me semble être plus axé sur la crainte, qui existait à cette époque, que la technologie finisse par dépasser l’Homme. Rappelez-vous de cette prothèse (main artificielle) qui tentait d’étrangler le Docteur Strangelove ou encore de cette «Doomsday Machine» qui se mettait en marche dès qu’une explosion nucléaire détruisait une installation: une réaction en chaîne incontrôlable. Le web est un exemple moderne de cette technologie difficile à contrôler. Ce film est un peu dépassé, notre monde bipolaire (É-U/URSS) a bien changé aussi et ne s’est pas détruit.

    • @normandparisien

      Je ne comprends pas trop pourquoi ce film serait dépassé, à plus forte raison si le grand thème est la crainte que la technologie finisse par dépasser l’homme.
      De plus, d’un point de vue historique, il constitue un témoignage important de l’esprit de la guerre froide et des craintes qu’elle suscitait, comme vous l’expliquez très bien vous-même.
      Est-ce qu’un film sur l’empire romain ou sur les croisades est dépassé parce que le monde a changé?
      Personnellement, je vois beaucoup de choses importantes dans Strangelove qui pourraient être utilisées pour comprendre le monde d’aujourd’hui. La simple question des drones militaires rend le film toujours d’actualité.

    • Il pourrait aussi être dépassé, et je ne suis pas sûr que ca me dérangerais. Certains films deviennent obsolètes dans ce qu’ils revendiquent ou dénoncent, mais ca ne change pas nécessairement leur valeur. D’autres oeuvres sont encore d’actualité 100 ans plus tard, mais sont moins puissantes. Certaines oeuvres ne sont pas universelles mais capturent une réalité d’une certaine époque et d’une certaine partie de la population, et c’est très bien comme ca. Je ressens rarement l’intérêt de défendre absolument qu’une oeuvre est encore actuelle.

      Je dis ca indépendamment de Strangelove, je réfléchissais tout haut. Comme Kurtz le dit, la phobie de Kubrick des années 60 peut facilement se transposer.

    • Ca me fait penser à un autre critère sacré du cinéma: l’aspect personnel d’une oeuvre. Déclarer qu’une oeuvre est très personnelle est devenu un argument en soi. Je me souviens d’un tour de table avec Tarantino où un critique mentionnais un film sur lequel Tarantino et lui étaient d’accord que c’était un bon film, mais pas nécessairement dans la manière d’argument pourquoi. Le critique avait dit entre autres que c’était un film “beaucoup plus personnel que (…)”. Tarantino avait répondu quelque chose comme “well… it does not matter much that its personal if its no good”.

      c’était une autre parenthèse.

    • Je sens que je serais dû pour revisiter StrangerLove. Ca fait un moment déjà. Après, ca va être le tour de Barry. Je ne crois pas l’avoir déjà vu en HD d’ailleurs.

    • @esturgeon

      Barry Lyndon sur Blu-Ray vaut vraiment le détour!! Et quel film, je trouve qu’il mériterait qu’on en parle beaucoup plus. À chaque fois que l,on fait mention de Kubrick on parle de 2001 bien sur (mon film préféré) ou de Clocwork Orange ou Dr Stangelove mais rarement de Barry Lyndon, pourtant, il s’agit selon moi d’une des oeuvres les plus fortes de Kubrick !!

      Si j’avais un seul Kubrick à amener sur une île déserte, j’avoue que j’hésiterais longtemps entre 2001 et Barry. -js

    • D’accord avec ca!

    • Barry Lyndon est le seul Kubrick que je n’ai jamais vu… (maxima culpa…)

      Donc vous me dites que je dois le voir absolument…?!

    • Tiens tant qu’à parler de Barry Lyndon: quelle est votre scène préférée du film?

      Sans trop réfléchir, la première qui me vient en tête est la scène où Barry dévisage Lady Lyndon pendant un bon moment pour la séduire, avant que celle-ci quitte la table de jeux. Il la suit à l’extérieur.
      Musique, silences, jeux de regards, sobriété. Kubrick avait réussi à faire son film muet.

    • Un petit film potentiellement apocalyptique qui m’avait bien plu (aucune comparaison avec Kubrick, bien sûr) et qui avait marqué ma jeunesse (j’avais 22 ans en 1983 ; je pouvais facilement m’identifier à Broderick) est WarGames. Si Kubrick montrait la dérive humaine, WarGames démontrait que laisser aux machines le contrôle est probablement pire. J’ai encore des frissons lorsque sur les écrans de ce War Room se mettent à défiler des attaques qui démarrent de l’Extrême-Orient, de l’Europe ou de la Russie, anéantissant la plupart des grandes villes de la planète, avec un bon son des basses provenant du sub woofer pour marquer le coup. À l’époque du no future des années 80, ça sonnait un peu trop vrai.

      Je dois réessayer Barry moi aussi pour la lentille f/0.7, entre autres. Mais choisir 1 Kubrick est vraiment déplaisant. Full Metal Jacket ? Pour R. Lee Ermey et ses insultes hallucinantes et improvisées en grande partie. Puis un D’Onofrio spectaculaire dans sa descente tranquillement vers un point de non-retour (en passant : Gained a world record 70 pounds for his role in Full Metal Jacket : imdb.com). La seconde partie, tournée en Angleterre alors qu’on se croirait réellement au Viet Nam. Je crois que Kubrick a fait si peu de films que j’aurais de la place pour presque tout les emporter dans mes bagages sur l’île déserte.

    • “Gained a world record 70 pounds for his role in Full Metal Jacket”

      My god! Je ne m’en serais jamais douté, évidemment. On souligne toujours plus les grosses vedettes qui se métamorphosent. Voilà un cas qui aura presque passé inapercu dans les annales. J’y penserai la prochaine fois que je verrai FMJ. Merci!

    • Je crois qu’il faut laisser Dr Strangelove à son époque et non le comparer à des productions plus récentes. Dans les années 60, d’autres films comme «Fail Safe» et «Colossus-The Forbin Project» ont été produits par des réalisateurs inspirés par le militarisme américain de cette époque. La course aux mégatonnes faisait craindre la destruction de l’Humanité, suite à des erreurs humaines ou techniques. La frousse lors de la crise des missiles à Cuba était fraîche à la mémoire.
      Il faut aussi se rappeler que c’était une époque préinternet, donc pas une histoire de hackers. C’est amusant de constater que le commandant de la base d’aviation, qui avait ordonné de son propre chef une attaque contre l’URSS, le faisait parce que son eau était fluorée et que cela perturbait ses fluides corporels. Il avait mémorisé un mot de passe, pouvant annuler cette mission, avant de se tirer une balle dans la tête: ce mot de passe est le seul contact avec ce qui deviendra l’internet que nous connaissons aujourd’hui.

    • Par une rocambolesque tournure politique, les conseillers de Trois-Rivières viennent tout juste cette semaine de lever le moratoire sur la fluoration de l’eau. À nos abris…

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