Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 23 janvier 2014 | Mise en ligne à 18h15 | Commenter Commentaires (45)

    Un premier studio majeur renonce à la pellicule

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    Anchorman 2: The Legend Continues est bel et bien entré dans la légende. Pas tant pour sa contribution à l’art du cinéma, mais plutôt comme symbole de la fin d’une ère. Il s’agit en effet du dernier film distribué sur support pellicule par Paramount, qui devient ainsi le premier studio majeur à tourner définitivement le dos aux bonnes vieilles bobines. Selon ce papier du Los Angeles Times, tous ses concurrents devraient lui emboîter le pas d’ici la fin de l’année.

    La décision de Paramount affecte directement environ 8% des salles nord-américaines, qui ne sont équipées que de projecteurs classiques. La conversion au numérique coûte 70 000$, une somme imposante pour les propriétaires indépendants, qui ne bénéficient pas de «financement offert par les distributeurs, et qui ne sont pas éligibles pour des subventions gouvernementales», apprend-on dans ce post du New Yorker, qui vient accompagné d’un charmant reportage qui nous éclaire sur cette nouvelle réalité.

    Le LA Times fournit une mise en contexte :

    D’autres studios devaient faire le saut en premier. 20th Century Fox a envoyé une lettre aux exploitants de salles en 2011, disant qu’il cesserait la distribution de films en pellicule «dans un an ou deux». Disney a émis un avertissement similaire. L’année dernière, de nombreux observateurs de l’industrie avaient prédit que Lions Gate ferait l’histoire avec une sortie entièrement numérique en novembre de The Hunger Games : Catching Fire.

    La décision de Paramount vient près d’une décennie après que les studios eurent commencé à travailler avec les exploitants pour les aider à financer le remplacement des projecteurs avec des systèmes numériques, ce qui réduit sensiblement le coût de la distribution des copies de films.

    En plus de de se fier sur des disques durs numériques, les salles installent des systèmes de satellites pour diffuser numériquement les films dans les cinémas. Cela pourrait réduire considérablement le coût de distribution d’une copie unique, qui varie entre 100$ et 2000$.

    Résistance

    Le soi-disant progrès lié à l’avènement du numérique n’est pas source de bonheur pour tout le monde. Des cinéastes d’envergure comme Christopher Nolan, Paul Thomas Anderson et JJ Abrams prêchent toujours en faveur de la pellicule. (AJOUT : Paramount fera une exception pour Nolan).

    Une partie de la clique des indies, réunis depuis une semaine à Sundance, ont choisi de prendre contrepied à la tendance en se tournant en masse vers le 16mm, craignant de faire partie de la «génération de trous du culs qui ont damné la pellicule».

    Une pétition internationale lancée par le directeur photo de Guillermo del Toro, Guillermo Navarro, demande l’intervention de l’UNESCO afin de «reconnaître le rôle important que la pellicule a joué dans notre culture». Une requête considérée avec une certaine dose de scepticisme par Richard Brody du New Yorker, qui aborde la question avec philosophie dans son post de mardi.

    Curieusement, c’est le film d’un des plus importants champions de la pellicule qui donna le coup d’envoi à l’ère exclusive du numérique chez Paramount. The Wolf of Wall Street de Martin Scorsese est la première «production majeure» qui a été distribuée uniquement sur disque dur. La normalisation du numérique dans l’industrie est d’ailleurs encastrée dans la philosophie visuelle du film : on ne pense plus à la transition technologique, en bonne partie parce qu’on ne la remarque même pas.

    Démonstration gracieuseté de Brainstorm Digital :

    À lire aussi :

    > La plus grande révolution de l’histoire du cinéma
    > Christopher Nolan, dernier grand apôtre de la pellicule
    > La fin de la pellicule?


    • C,est scorcese ou Tarantino qui avait jure d,arrêter de tourner si on abandonnait la pellicule?

    • On en est là. On arrête pas le progrès (bien qu’on devrait). La pellicule
      n’est qu’un support et il est normal que celui-çi évolue. La bande
      perforée va sans doute rester comme symbole du cinéma, comme
      l’est le fameux clap de bois aux rayures n&b.

      Pour être en lien avec ce blogue de vous suggère de voir le docu.
      « Side by Side » de Christopher Kenneally. On y parle des deux supports
      (argentique et numérique) avec d’intéressants points de vues. Je ne sais
      plus qui dit dans le film qu’on peut prendre un vieux film, y projeter une
      source de lumière et y voir les images si elle sont projetées sur une surface.
      Avec le numérique ça va être plus compliqué…

      J’ai vu les effets visuels sur « The wolf.. » il y a quelques jours. Le numérique
      permet beaucoup de choses mais ce qui me désole un peu c’est que même
      une scène dans un simple parc peut être trafiquée. Je travaille beaucoup
      avec photoshop et on dit souvent que les meilleurs retouches se sont celles
      qui ne se voient pas. Quand on voit certaines scènes de ce « fx reel » on se
      dit que certains plans sont « trop beau pour être vrai ». Et on voit les efforts
      qui sont fait pour créer ce « faux/vrai ». Dans cette optique « Shutter Island »
      m’as paru très CGI… Faut y aller molo les gars !

      On arrête pas le progrès, mais on devrait…

    • Nolan, Abrams et Anderson n’ont qu’à se partir un studio de production sur pellicule. Ils en ont les moyens et ils inquièterait les autres studios qui veulent ces réalisateurs….en anglais, on dit “put your money where your mouth is”.

    • Devrait-on retourner au cinéma muet en noir et blanc un coup partie? Ou s’ils veulent jouer les puristes, qu’ils abandonnent les effets spéciaux numérique.

      Les studios sont là pour faire des profits. Alors, ils ne se gêneront pas d’évoluer pour faire plus de profits.

      Money talks!

    • La fait qu’on perde à la marge de la subtilité dans les tons, de la nuance dans flous de profondeurs de champ, etc, et qu’on remarque encore la pixellisation sur écran géant, c’est plate, mais ça peut s’accepter. Il y a plus fondamental comme problème.

      La projection numérique en cinéma est souvent très, très sous-exposée. Parfois à a limite de donner des migraines. Peut-être que ça s’améliorera, mais pas forcément : dans sa nature même, elle ne peut pas accoter la puissance d’une grosse ampoule de phare marin, quasiment, qui passe à travers un film transparent.

      Deuxième bogue : les salles ne recevront pas nécessairement pour longtemps des disques durs non compressés. Ils vont downloader leurs films pour projection en format compressé… Et là ça va faire comme le ‘HD’ de Vidéotron : du HD, mais pas tout à fait…

    • @NiCMef

      Scorsese à tourner Hugo en numérique et il est favorable au tournage en numérique, il à même fait la promotion pour les caméra HD de Canon C300 et C500. C,est Tarantino probablement qui à avoué ça!!

    • @NiCmef
      C’est Tarantino.

      http://www.digitalspy.ca/movies/news/a441960/quentin-tarantino-i-cant-stand-digital-filmmaking-its-tv-in-public.html

    • www.youtube.com/watch?v=BON9Ksn1PqI‎

    • @cinefilm

      d’accord avec ca.

    • @teamstef

      J’avais vu ces extraits où Tarantino exprime son dégoût du numérique. Je partage son goût pour les images qui rapportent une séquence qui a existé “pour vrai”, dont la caméra a été témoin. Et surtout j’apprécie la lumière réelle, parce que je VOIS la différence avec les images traffiquées, et je trouve pas ca beau. Les seins des danseuses du badabing (The sopranos) étaient fakes aussi, et moi je trouve pas ca beau. Je grimace à chaque fois que je vois ca. Chaque fois qu’une fille exagère en se faisant refaire les seins, on se dit tous: qui trouve ca beau? Elle ne se rend pas compte que c’est laid? Ben moi c’est pareil quand je vois un parc avec une chutte d’eau dans un film, et que le parc au complet sent le fake. Donc oui, allez-y molo les gars.

      Mais là où il me perd (je reviens sur Tarantino), c’est qu’à l’entendre le simple fait de filmer avec une caméra numérique nous fait perdre la magie du cinéma.

    • C’est vrai que la pellicule donnait un certaine âme à un film, mais depuis au moins 5 ans, presqu’aucun cinéma ne présente de film en 35mm.

      La projection numérique donne quelques avantages dont le fait que l’image est égale partout et il n’y a plus le changement de bobines.

      Par contre, la projection par pellicule donne une meilleure qualité d’image (définition) et pour avoir une aussi bonne qualité, il faut que la projection numérique soit d’au moins 4K. Présentement, plus de 90% des salles projettent en 2K.

      Bref, il ne faut pas arrêter le progrès au non d’un conservatisme cinématographique nostalgique. Le cinéma s’est développé avec le progrès et l’innovation. C’est comme ça qu’on a passé du muet au muet avec musique au films parlants, du noir et blanc à la couleur, du format carré au format widescreen, etc…

      Bref, le fait d’abandonner la distribution sur pellicule par le numérique n’est qu’un moyen de réduire les coûts et faciliter le transport de ceux-ci.

    • @eturgeon
      Effectivement, son manque d’ouverture m’emmerde un peu également. Est-ce que je peux vraiment me plaindre du fait que Gravity, Elysium, The Hunt, Lawless, Cosmopolis, The girl with the dragon tatoo, Hugo, Drive et autres aient été filmés en numérique? Les bons réalisateurs savent l’utiliser correctement, tout comme la pellicule. Que ce soit sur pellicule ou sur numérique, Michael Bay sera toujours mauvais!

    • Au-delà de la perte d’aura et de l’effritement du lien de l’image avec le monde, qui peuvent être taxés de romantisme, il y a peut-être la perte de valeur de l’image en tant que résultat d’un moment créatif. Autant le tournage facilité du numérique a enchanté Lynch pour IE, autant il semble avoir essoufflé tous ses véritables désirs de tourner à nouveau. Peut-être les raisons romantiques resurgissent-elles plus rapidement chez certains auteurs.

    • Ouin ! Merci en passant les gars pour les liens. Que voulez-vous, c’est Tarantino ! A prendre ou à laisser. C’est un mélancolique ! Certains diront un rogue dédaigneux ! Pensez à tout ce qui fut perdu à jamais. Le passage du temps a eu raison d’une quantité incalculable d’œuvres sur pellicule.
      nm

    • après la conversion en numérique de la musique, la photo, le livre… la vidéo/le cinéma allait inévitablement y passer aussi.

      Ceux qui s’adaptent profitent du changement et ceux qui résistent le subissent.

    • ”Tarantino ! A prendre ou à laisser. C’est un mélancolique ! Certains diront un rogue dédaigneux !”

      L’oeuvre de Quentin Tarantino est basée sur la glorification du passé, il n’y a rien d’étonnant qu’il soit allergique au 21e siècle.

    • Le passage au numérique n’est pas DU TOUT comparable au passage du muet au parlant ou du noir et blanc à la couleur ou de tous les progrès technologiques précédents: tous ces changements ont amené de nouvelles possibilités cinématographiques, garnissaient la trousse d’outils du cinéaste, alors que le passage au tout-numérique réduit les possibilités. Il est toujours possible aujourd’hui de faire un film muet ou en noir et blanc, ou d’utiliser toutes sortes de format de projection, mais il n’est presque plus possible de tourner en pellicule; et quand bien même on tourne en pellicule, la projection sera en numérique, alors à quoi bon?

      C’est la première fois dans l’histoire du cinéma (et, je suis prêt à parier, dans l’histoire de l’art) que l’on retire des mains de l’artiste des possibilités d’expression. Le numérique n’est pas un progrès (ça voudrait dire que c’est “meilleur”), c’est seulement différent, et les deux possibilités devraient exister côte à côte (le numérique est parfait pour les derniers films de Scorsese, qui joue sur des mondes artificiels; mais The Master en numérique?) Déplorer la disparition de la pellicule n’est pas qu’un réflexe nostalgique, c’est aussi constater le peu d’égard que l’on a aujourd’hui face au cinéma en tant qu’art.

      Et pour le côté conservation, la pellicule et le format analogique demeurent encore de loin des meilleurs outils d’archivage, le numérique entraînant des tonnes de complications que nous ne sommes pas prêt de résoudre (il faut lire la série de David Bordwell sur le sujet, sur son site, Pandora’s Digital Box).

    • Et Tarantino a raison, le numérique empêche la “magie” du cinéma: la force du cinéma résidait dans notre croyance au monde projeté à l’écran, au fait que ce que l’on voyait avait déjà eu lieu de manière plus ou moins similaire devant la caméra. C’est l’intérêt d’un film de Jackie Chan disons: il fait ses cascades lui-même, notre plaisir de spectateur provient en bonne partie du fait que ce que nous voyons est “vrai”, de notre croyance en la vérité de ses cascades. Bien sûr il peut y avoir trucage, mais les possibilités de manipulation sont moindres et de toute façon l’important c’est notre croyance.

      Avec le numérique, l’image est infiniment manipulable et en fait il n’y a plus vraiment d’image puisque ce que nous voyons ce sont des 0 et des 1 décodées par un ordinateur pour nos yeux (on peut voir une image sur pellicule, tenir le rouleau de film dans nos mains et le mettre devant une source de lumière, mais essayez de “voir” une image numérique en l’absence d’un écran de projection). Il importe peu que l’image numérique ait été manipulée au non, l’important c’est qu’elle peut l’être, et que cela suffit à réduire notre croyance au monde projeté (en fait elle l’est toujours par nature puisqu’il y a un processus de codage/décodage, au tournage et à la projection, qui n’a rien à voir avec le moule du film). Comme dit rafc, le lien entre le monde s’est effiloché (pas disparu, mais pas loin), et avec la magie.

    • Il y avait un pointe d’ironie dans ma dernière phrase sur le progrès.
      Si on fait un parrallèle avec la photo, j’ai connu l’époque de la
      chambre noire et j’aime beaucoup mieux la flexibilité du numérique.
      (on peut partir d’une photo HD et lui donner un grain photo si on
      est nostalgique:-)

      «Bref, le fait d’abandonner la distribution sur pellicule par le numérique
      n’est qu’un moyen de réduire les coûts et faciliter le transport de ceux-ci.»

      @arodrigues98
      Tout à fait, c’est un point positif auquel je pensais. Les problèmes
      techniques (luminosité faible à l’écran) vont sans doute se régler
      avec le temps.

      «Ceux qui s’adaptent profitent du changement et ceux qui résistent
      le subissent.»
      @jon8
      Excellente affirmation, je la note !

      @cinematographe
      Je vais dire « touché » en ce qui concerne l’archivage. Ça va effectivement
      pauser problème.

      Il n’y a pas de transition parfaite, en conclusion.

    • @cinematographe

      D’accord avec l’exemple de Jackie Chan.

      Pour ce qui est de l’image numérique manipulée, d’abord divisons la question en 2 :

      -l’image manipulée: la pellicule aussi pouvait être manipulée. On peut appliquer des filtres; superposer 2 pellicules. Soit, on est plus limité. Mais la pellicule n’est pas un garant de l’authenticité.

      -l’image manipulable: je parle de l’image numérique qui n’a subi aucune altération, mais qui a été produit sur un média qui permettrait de le faire abondamment. Prenons Inland Empire. Je ne sais pas si Lynch a trafiqué son film par ordinateur, mais je ne crois pas. J’avoue que personnellement je n’ai aucune problème avec cette façon de tourner.

      En somme, en ce qui me concerne, je ne suis pas prêt à affirmer que ma position est immuable et je me fous de la pellicule. J’y réfléchis encore. Mais voilà, je relativise.

    • L’éléphant dans la pièce: la TV.

      Le cinéma, c’est la TV. Pas étonnant que pour bien des gens la question de l’attachement à la pellicule est difficile à même concevoir.

    • @eturgeon

      Je vais être un peu plus pragmatique (et long): c’est toute notre expérience de l’image qui a changé depuis vingt ans et qui influe sur notre perception du cinéma. En fait, qu’un film soit tourné en numérique ou pas n’importe plus, car nous pensons le monde en terme de numérique de toute façon (en ce sens, Tarantino a tort de tenir à la pellicule, ça ne fait plus de différence).

      Je m’explique: il n’y a pas si longtemps, vous aviez un appareil photo en pellicule. Vous avez un souper de famille, vous prenez quelques photos. Vous envoyez votre film chez Jean Coutu, qui s’empresse de le développer pour vous. Mais voilà, vous regardez le résultat et vous êtes surpris. “Tiens, je n’avais pas vu ce geste, cette expression.” Il y a quelque chose dans vos photos que vous n’aviez pas perçu au moment de prendre la photo.

      C’est ce qu’on appelle la “magie” du cinéma, cet effet de révélation. Et c’est vraiment une révélation extraordinaire, car votre petite caméra, aussi cheap soit-elle, a fait quelque chose à votre insu, quelque chose sur laquelle vous n’avez aucun contrôle. Elle vous montre votre souper de famille d’une manière que vous n’aviez pas vu vous-même, même si vous avez pris les photos, étudié le cadre, fait attention à la lumière, etc. C’est la merveilleuse phrase de Bazin, la caméra qui se débarrasse de la “crasse spirituelle” pour me rendre un objet “vierge à mon attention et partant à mon amour”. La “magie” provient de ce que l’appareil photo fait quelque chose que vous ne contrôlez pas complétement. La photo vous montre le monde autrement. Peut-être qu’on pourrait dire que les meilleurs cinéastes sont ceux qui comprennent bien cette magie, et peut-être ceux qui arrivent à la prévoir (prévoir exactement ce que révèlera le film une fois développé).

      Maintenant, vous avez votre appareil photo numérique, vous êtes dans un nouveau souper de famille. Vous n’avez plus besoin d’attendre Jean Coutu pour voir vos photos, le résultat vous est immédiatement apparent. Déjà, l’instantanéité enlève un peu de cette magie, il n’y a plus l’attente de la révélation. Mais c’est vrai que la révélation est toujours possible, que vous allez sûrement voir des gestes, des expressions, dans votre photo que vous n’auriez pas su voir autrement. Le numérique n’empêche pas cela.

      Mais qu’est-ce que vous allez faire avec vos photos? “Ah, ils ont des yeux rouges”, “oh, celle-là est mal cadrée”. Vous allez toujours chez Jean Coutu, mais cette fois vous manipulez vos photos pour enlever ces détails gênants. L’image numérique, vous la manipulez vous-mêmes, et sans scrupule, sans y penser: c’est devenu quotidien. Il y a toujours révélation, mais la vraie magie arrive en réalité en post-production, quand vous enlevez les yeux rouges. Ce que vous avez révélé n’importe plus car vous pouvez l’effacer: vous avez repris le contrôle sur l’image, sur ce qui vous échappait. Vous avez tué la magie.

      Alors, quand vous arrivez dans une salle de projection, cette expérience quotidienne, banale, de manipulation d’image, vous la transposez sur ce qu’il y a l’écran. On n’a pas besoin de vous dire “c’est tourné en numérique” ou “il y a du CGI”: vous connaissez ces possibilités puisque vous les pratiquez vous-mêmes. Je ne pense pas que vous pouvez balayer cette expérience, et oublier la manipulation possible (probable). La magie est morte dans votre expérience quotidienne, elle est morte aussi à l’écran. Je ne dis pas que le cinéma est mort, mais notre conception du cinéma est radicalement nouvelle (en un sens, c’est la même chose, un cinéma est mort, un autre lui succède). C’est fini le temps du monde projeté à la Cavell. Nous sommes au temps du montage (dans l’image), de l’animation (du CGI), de la magie de la post-production.

      Bien sûr, tout cela ne fait sens que d’un certain point de vue, disons de l’Occidental branché; présenter une image en numérique et une en pellicule à quelqu’un qui n’a jamais vu ni l’une ni l’autre et pour lui la “magie” sera identique dans les deux cas. Mais je ne crois pas que cela décrit la majorité des lecteurs de ce blogue, ni même la majorité des spectateurs de cinéma.

    • ok je comprends mieux votre point de vue.

    • Merci pour la longue explication. Ca dépasse la question de choisir son camp entre le numérique et la pellicule.

    • Oui, ça dépasse la question du choix, mais pas pour moi: comme je suis un nostalgique, et je ne pense pas au cinéma en terme de numérique (ou que j’essaie de résister à y penser ainsi), je tiens à ma pellicule, symbole de mes convictions. (J’aime quand même des films en numérique, mais c’est plus difficile…)

    • @cinématographe,

      Est-ce que tu ne confondrais pas ”manipulation numérique” et ‘’support numérique” ?

    • @ eturgeon et cinématographe

      D’accord avec eturgeon sur la tv. Perso, je vais au cinéma une ou deux fois par année et je dois voir des dizaines de films par année, voire plus.

      Même la plus belle pellicule ne réussira pas à me trainer en salle plus qu’une ou deux fois par année, à moins de parler de films que j’ai déjà vus et que je veux revoir, comme des rétrospectives au cinéma du Parc, par exemple. La raison? Aller au cinéma est souvent une expérience désagréable, inconfortable et parfois décevante sur le plan du film. J’en ai par dessus la tête de payer 40$ pour être déçu en sortant.

      Pour le reste, ma télé HD fait la job, comme mes haut-parleurs de qualité moyenne font la job pour la musique, sauf quelques concerts de l’OSM.

      En même temps, je ne veux rien savoir du 3D et les CGI me laissent plus que froid. J’aime du cinéma authentique, dans lequel c’est le regard du spectateur qui génère la magie.

      C’est juste qu’aller au cinéma pour l’expérience de la pellicule ne vaut plus la peine pour moi. Je pense que les studios arrivent à la même conclusion, seulement pas pour les mêmes raisons.

    • @jon8

      Mon point est que le support numérique est par nature manipulable, qu’il appelle la manipulation (puisqu’il est immatériel).

      Un exemple banal: une image, sur pellicule, a une forme déterminée par le format de la pellicule. Quand tu projettes de la pellicule, il faut que tu ajustes ton écran à la taille de l’image. Avec le numérique, le même fichier peut être diffusé sur mon écran d’ordinateur, de télévision, de cellulaire, etc. L’image s’adapte à l’écran, elle est flexible, elle n’a pas de forme, de dimension prédéterminées. C’est déjà une forme de manipulation (sans compter toutes les opérations qui mon sont toujours disponibles sur mon ordinateur et ma télévision, de zoom, plein écran, ajustement du cadre, du contraste, etc.)

      Je dirais quand même ceci: tout ce que je dis s’applique moins à la salle de cinéma que dans des contextes privés, parce que dans une salle je demeure à la merci de la projection, je n’ai aucune possibilité de manipuler l’image, alors la différence numérique/film est moins prégnante. Mais c’est que la salle de cinéma n’est pas du tout adaptée pour le numérique, le numérique en fait n’a pas de sens dans une salle, alors que la salle était une nécessité de la projection en film. Pour le numérique, la salle est une option parmi tant d’autres, que l’on conserve par tradition, mais qui nie les possibilités du médium. Ça explique pourquoi la salle comme on la connaît va disparaître à moyen terme.

      @kurtz

      Vous êtes chanceux si vous trouvez des projections en pellicule à Montréal! Enfin, je suis un amoureux de la salle, numérique ou film, il me faut le grand écran, la noirceur, la foule, même bruyante. Et j’ai parfois l’impression d’être le seul cinéphile qui aime le popcorn et le 3D (pas pour tous les films par contre)!

    • En fait, tout a changé quand on a gagné la possibilité de mettre un film sur “pause”, avec la vidéo. Nous nous sommes progressivement habitués à cette idée de manipuler un film (ce qui était impossible avant l’arrivée des BETA/VHS), avec le DVD surtout, et toute l’ontologie du cinéma, construite sur la présence d’un monde continu, la révélation du monde par le film, un monde sur lequel le spectateur n’a aucun contrôle, s’est peu à peu dissoute. Le tout-numérique d’aujourd’hui n’est qu’une suite logique de notre conception nouvelle du cinéma, et non le contraire; le numérique est devenu un meilleur support pour notre vision du cinéma, alors exit la pellicule. Mais on avait changé avant l’arrivée du numérique.

    • Tiens, ça me fait penser que La fin du cinéma? de Gaudreault/Marion est sur les tablettes des libraires depuis peu.

    • Les 3 « D » de la digitalisation selon les auteurs:
      Désacralisation
      Dématérialisation
      Dissémination

    • Vous êtes un nostalgique ciné… Je suis pareil pour l’objet livresque, alors je peux tout de même comprendre, même abruti devant mon écran LCD.
      Qui sait, peut-être que les cristaux liquides seront un jour source de nostalgie à leur tour!

    • cinematographe,
      Les cinéastes ne se sont jamais gênés pour manipuler le réel, Stanley Kubrick était un control-freak, etc. etc. alors, qu’en est-il réellement de la « magie de ce qu’on ne contrôle pas complètement »? D’après moi les réalisateurs n’ont jamais fait de scrupules à recommencer une scène parce que l’inattendu, le fortuit, le moins-que-parfait, s’était montré le nez. Corriger un maquillage, une perruque, n’est-ce pas l’équivalent de corriger numériquement les yeux rouges? Je pense que cette glorification de l’argentique a quelque chose à voir avec la nostalgie plus qu’avec les qualités intrinsèques du médium. Et puis, il sera toujours possible de filmer en argentique et de transférer au numérique pour les projections.

    • cinematographe, j’ai toujours de la misère à saisir… (j’essai juste de comprendre)

      Ok récapitulons, shall we ?

      - De la pellicule, ça se transfère en numérique.
      - Du numérique, ça se transfère en pellicule.
      - La ”manipulation” fait partie intégrante du cinéma depuis Méliès et même avant.
      - On ”manipule” de plusieurs façons, dont le but ultime est d’arriver au résultat que désir le cinéaste.
      - Tourner avec de la pellicule change la ”façon” de tourner (i.e. attendre le dérushage) donc potentiellemnt le résultat final.
      - Tourner en numérique permet d’être plus efficace mais modifie également les méthodes de travail donc potentiellement le résultat final.

      Bon, maintenant moi ce qui m’intéresse le plus c’est surtout de savoir s’il y a des lacunes du numérique -en 2014- qui fait que tourner en pellicules est toujours un plus. Par exemple, au niveau du contrôle de DOF, ou les couleurs, etc… J’en doute mais peut-être y a t’il des spécialistes dans la salle qui ont suivit l’actualité de l’équipement pro ?

    • ”Un exemple banal: une image, sur pellicule, a une forme déterminée par le format de la pellicule. Quand tu projettes de la pellicule, il faut que tu ajustes ton écran à la taille de l’image. Avec le numérique, le même fichier peut être diffusé sur mon écran d’ordinateur, de télévision, de cellulaire, etc. L’image s’adapte à l’écran, elle est flexible, elle n’a pas de forme, de dimension prédéterminées. ”

      Ah bon ?

      Me semble qu’un 4:3 c’est un 4:3 et un 2.39:1 c’est un 2.39:1… Tu peux aussi bien avoir un capteur dans un comme dans l’autre, non ?

    • aldoushuxley, bien sûr, mais ce que j’ai écrit porte surtout sur notre propre expérience de photographe amateur, et notre relation de spectateur au cinéma. La différence c’est que nous, spectateurs, avons pris contrôle sur le film, en appuyant sur pause, rewind, ou en diffusant des films sur une panoplie d’écrans différents. Dans les années 50, les journaux ne publiaient même pas les horaires de cinéma, les spectateurs rentraient au hasard dans un film, en milieu de projection parfois. L’idée que le cinéma était un monde bien vivant était bien plus forte, parce que ce monde semblait exister et se perpétuer même en notre absence. Mais si je peux arrêter ce monde qui défile, si je peux le mettre dans ma poche, est-ce que j’y pense encore comme s’il s’agissait d’un monde? Je ne le crois pas, c’est devenu une image, que je contrôle à mon gré. La pellicule est surtout un symbole de cette relation au cinéma qui s’est perdue, mais ça s’explique aussi par des qualités intrinsèques de chaque support.

      Et puis même du côté de l’artiste, l’acte de création est complètement différent: corriger un maquillage est une activité physique qu’il faut prévoir sur le tournage. Ce qui s’imprègne sur la pellicule est définitif, même si je peux refilmer une scène pour qu’elle soit plus à mon goût. Mais avec le numérique, le matériel du tournage n’a rien de définitif: c’est une base que je peux manipuler à l’infini, qui ne sera peut-être même plus reconnaissable dans le produit fini. La création se poursuit largement en post-production, alors qu’avant, après le tournage, il ne restait à peu près que le montage (étalonnage et tout ça aussi, mais essentiellement le montage). Avec la pellicule, le cinéaste manipulait le réel devant la caméra; pour composer une nouvelle réalité, oui, mais il partait du réel. Il n’avait pas le choix (je ne parle pas de l’animation, c’est un autre art). Aujourd’hui, le réel importe peu, la réalité est composée en post-production (c’est pourquoi aussi je perds ma croyance au monde projeté). Le cinéma d’aujourd’hui (blockbuster surtout) est plus près de l’animation que du cinéma traditionnel.

      Et je ne suis pas si nostalgique: ma préférence va au film, c’est clair, mais j’aime encore le cinéma qui se fait aujourd’hui (quoique l’art du moment, c’est sans aucun doute les jeux vidéo, qui sont parfaits pour le numérique). Par contre, il me semble qu’il est impossible de nier qu’il y a un monde (littéralement) de différence entre Wolf of Wall Street et le Mr Deeds de Capra disons. Et c’est beaucoup plus profond que les propriétés techniques du film et du numérique.

    • Mais ce choix additionnel (la manipulation post-prod) n’est-il pas, en même temps qu’une perte, une opportunité?

    • Je ne dis pas le contraire! Il y a plein de nouvelles possibilités qui s’ouvrent au cinéma (trop diraient certains: tout est possible), mais le cinéma tel qu’on le connaissait, tel qu’on l’a théorisé jusqu’au début des années 80, est bel et bien mort. Et je crois qu’à moyen terme, le mot cinéma va soit disparaître, soit englober beaucoup plus large que l’usuelle forme long/court métrage narratif/documentaire pour annexer tout l’éventail des images mouvantes interactives. En somme, le cinéma est mort, vive le cinéma!

    • C’est pour ça qu’on n’a plus de cinéma de quartier, de ciné-parc!

      Sur l’air de: “Oui mais nous avons le soleil” Nous avons le cinéma-maison! YÉ!

    • Ouin ! j’étais trop jeune pour voir Laurence d’Arabie sur le grand écran lorsqu’il est sorti originellement en SuperPana, mais je me souviens d’un reissue que j’ai vu a l’Impérial dans les années 90. J’oublierai jamais je crois.

    • Certains ici minimisent un peu les choses : ‘c’est juste un medium’…

      La différence est pas mal plus fondamentale que ça, que l’explique cinematographe.

      Faites une expérience. Je l’ai fait récemment. Trouvez vous un vieux caroussel diapo, et si possible un écran (mais sur un mur blanc ça marche aussi). Trouvez des diapos dans le premier grenier venu, si possible prises entre 1968 et 1973 (la pellicule kodachrome de ces années-là avait une chimie assez unique, et les pellicules NOS fort prisées des gars de National Geographic).

      Projetez ça…

      C’est assez flabbergastant, l’effet. Le réalisme, le 3D ‘naturel’, assaillent les sens.

      Projeter des photos de l’iPad sur la télé 60” c’est chouette, c’est pratique, c’est même ’supérieur’ à bien des égards’ mais jamais dans 100 ans que ça procure le même frisson d’empreinte du réel.

      Et ça n’a rien à voir avec la nostalgie.

      Et c’est précisément ça qu’on est en train d’abandonner au ciné. La diapo en couleurs naturelles (même pas un négatif), un projo qui se respecte (de la vraie lumière).

      À la limite, même, tourner en numérique et transférer sur pellicule (diapo) serait probablement acceptable, bien que je doute beaucoup du ‘3D’ naturel en 2D numérique (les profondeurs de champ sont moins subtiles).

    • Comment ? Les films étaient encore tournés sur un support analogique ? Ça alors…

    • D’ailleurs, la pellicule n’est pas un support ‘analogique’.

      Analogique réfère à la qualité (au type) de la modulation d’un signal électrique, et la magnétisation afférente à celle-ci.

      L’image numérique est bien numérique parce que encodée en 1 et 0, mais l’image pellicule n’est pas ‘analogique’ pour autant. C’est de l’argentique. Ça se fait sans électricité, on pourrait le projeter à la chandelle.

    • Boulga a raison, c’est un support ”photographique”.

      D’ailleurs, la définition la plus ”crue” du cinéma est celle-ci:

      ”Procédé d’enregistrement et de projection de photographies animées sur un écran.”

      Source: linternaute.com

    • Ce qui veut dire qu’on perd définitivement le plus-de-réalité qu’avaient inauguré les néo-réalistes italiens, qu’on fait l’économie de ce surplus artistique au profit d’un tout autre régime de virtualité, de luminosité, de profondeur… Une révolution au cœur d’une continuité. Ciné et _boulga ont raison sur tout la ligne.

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