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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 17 décembre 2013 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (15)

    La question Mike Yanagita

    yanagita1b

    Les vastes paysages plats recouverts par une neige tenace représentent un motif à double sens dans le chef-d’oeuvre absolu des frères Coen, Fargo. D’une part, ces étendues lisses, pures et limpides suggèrent un environnement ouvert, foisonnant de certitudes. Il en est de même avec les gens peuplant cette région, qui s’expriment dans l’idiome du «Minnesota nice», en référence à une culture d’une infinie politesse et bienveillance. Un univers à l’opposé, dans une certaine mesure, des jeux d’ombres, des espaces exigus et des personnages taciturnes qu’on retrouvait dans le premier long métrage des frangins, Blood Simple, une envoûtante relecture des codes du film noir.

    Mais d’un autre côté, ces amas de neige à perte de vue tiennent aussi lieu de quelque chose qui se dissimule sous une surface immaculée. C’est le cas de l’antagoniste, Jerry Lundegaard, un vendeur de voitures qui semble mener une vie de WASP de la classe moyenne parfaitement convenable: emploi stable, femme, enfant, voiture familiale, maison à deux étages, etc. Sauf qu’il croule sous les dettes, et concocte un plan aussi stupide que diabolique pour s’en sortir: faire kidnapper son épouse par deux criminels de seconde zone dans l’espoir de soutirer une petite fortune à son beau-père rupin.

    Comme il se doit dans un film des frères Coen, ce n’est pas long avant que tout commence à s’écrouler pour Jerry. Ses complices sont impliqués dans un triple meurtre, il peine à forger des documents cruciaux, l’argent ne vient pas, et les flics lui collent au cul. Plus précisément le chef de police Marge Gunderson, interprétée avec une intelligence redoutable par Frances McDormand. Cette dernière rend visite au suspect une première fois à son bureau. L’entrevue est assez cordiale et Jerry s’en sort bien; Marge n’y a vu que du feu, ou plutôt, a été aveuglée par la neige. Lors d’une deuxième rencontre impromptue, par contre, elle réussit à le coincer. Et c’est le début de la fin pour le mari ingrat.

    La raison qui a poussé Marge à reconsidérer les motivations de Jerry m’a toujours échappé, pour être franc, malgré le fait que je connais le film pratiquement par coeur. Et puis je suis récemment tombé sur ce passage de la critique de Roger Ebert qui offre, avec l’aide d’un collègue, une analyse pas mal convaincante d’un des mystères cinématographiques contemporains les plus persistants :

    Il ya une scène que beaucoup de spectateurs trouvent inexplicable. Dans la soirée entre sa première et sa deuxième entrevue avec Jerry , Marge prend un verre avec un camarade de lycée, Mike Yanagita. Le critique Jonathan Rosenbaum dit que c’est «un intermède troublant, qui en frappe plus d’un comme erroné ou douteux», mais il trouve que c’est une scène-clé : «Du point de vue du thème d’un individu solitaire mentant compulsivement, essayant sans succès de cacher son désespoir, elle se présente comme centrale».

    Je suis d’accord. Je pense que Mike fonctionne comme un miroir de Jerry, et que la scène du bar agit comme le lien entre la première et la deuxième entrevue de Marge. Le lendemain matin, elle se prépare à rentrer à la maison quand une copine de lycée lui dit que tout ce que Mike lui a dit était un mensonge. C’est le déclic qui la ramène dans le bureau de Jerry. Cet intermède ne fournit pas seulement une étude délicate de Marge faisant face à une situation embarrassante, mais il est infiniment mieux que l’alternative: une seule entrevue qui ne fait qu’écraser Jerry.

    Mike qui est le reflet psychologique de Jerry. Cela semble si évident maintenant! Je crois néanmoins que les Coen ont réussi à éviter de rendre le parallèle aussi clair qu’il ne paraît désormais, en raison notamment de leur savante et patiente construction narrative, qui ne laisse jamais entrevoir les fils du marionnettiste. En effet, chaque scène, aussi tangentielle soit-elle, est si fignolée, si captivante, qu’on en vient souvent à oublier le portrait général de l’intrigue.

    Un élément qui donne à cet intermède une identité propre est la caractérisation de Mike. Son intervention est tellement insolite, tellement décalée, qu’on se dit qu’il ne peut s’agir ici d’une astuce dramatique servant à faire avancer le récit. De plus, malgré le fait qu’on apprend plus tard qu’il a menti sur toute la ligne, Mike constitue le personnage le plus sincère de tout le film : il en devient, le temps de cet instant, et sans crier gare, la boussole émotionnelle. Une malhonnêteté tragiquement honnête, si on veut.

    Mes répliques préférées dans les scènes-miroir en question permettent de relier les propos de Jerry et de Mike, alors qu’ils usent leur statut professionnel afin de vendre plus efficacement, croient-ils, leur salade à Marge :

    Jerry : Well, I would know. I’m the Executive Sales Manager!

    Mike : I been workin’ for Honeywell for a few years now. [...] If you’re an engineer, yah, you could do a lot worse.

    À noter que ce n’est pas tant ce qu’ils disent que comment ils le disent qui ajoute une dimension pathétique à leurs revendications existentielles: tout ce qui forge leur identité c’est cette coupe de cheveux, ce veston bon marché et cette job moyenne. Autant de façades superficielles sur lesquelles ils s’appuient désespérément afin de poursuivre un chemin sans véritable issue.

    À lire aussi :

    > Argo et Fargo, même combat


    • J’aime.

      Ces réalisateurs-scénaristes nous offrent toujours du matériel à gratter, à creuser. Ca me fait penser à Jackie Brown, ou au Godfather. Ou pour prendre un cas que j’ai déjà découvert récemment: The Sopranos. Beaucoup de subtilités dans le développement psychologique des personnages, et beaucoup de sous-entendus et de déductions à faire, sans que la mise en scène ne le souligne particulièrement.

    • J’aime l’hiver. C’est notre désert ici. Fargo est un chef d’oeuvre. Mon oncle Antoine aussi.

      Je me demande pourquoi on n’apprécie pas plus cette période de l’année. Peut-être parce que des Coen et des Jutra, il n’en neige pas?

    • Génial article !

    • Intéressant aussi de savoir que les frères Coen ont ramenés cet acteur (Steve Park) pour un autre petit rôle marquant dans leur film “A Serious Man” en tant que père de l’étudiant qui a tenté de soudoyer le professeur. “Accept mystery” est une phrase clé dans le cheminement du personnage principal. Article et vidéo à voir ici : http://www.rogerebert.com/scanners/steve-park-a-funny-man-serious-and-significant

    • @paulmarcel
      En fait, la phrase est «Accept the mystery». ;-)

      @js
      Je suis assez surpris que la brigade cinéma de cyberpresse ait quasiment passé sous silence la disparition de M. O’toole.

      Il y avait un texte d’agence sur le site et dans les autres plateformes, mais en effet il n’y a pas eu de chronique maison à proprement parler. Et «cyberpresse» n’existe plus depuis un bon 3 ans ;) -js

    • parlant d’agence de presse…. C’est le non-spoiler-alert le plus crétin que je n’ai jamais vu de ma vie, je suis ENRAGÉ. Grrr…

      ** ne pas lire jusqu’à la fin si vous n’avez pas vu Breaking Bad**

      http://www.lapresse.ca/arts/television/201312/18/01-4722300-un-homonyme-du-heros-de-breaking-bad-incarcere-pour-trafic-de-meth.php?

      SVP Jozef, avisez quelqu’un de retirer ça, c’est complèment ridicule et imprévisible vu l’article…

    • @jon8

      C’est crétin, mais encore plus crétin le fait que ce n’est pas un vrai spoiler puisque la série ne se termine pas du tout ainsi (à moins que j’ai un grave défaut de mémoire?)

    • @cinematographe

      je confirme, j’ai vu la finale avant hier.

    • Je suis confus, vous confirmez mon défaut de mémoire ou mon souvenir vrai?

    • Je confirme la négation de votre défaut de mémoire.

    • Bref, c’est un faux spoiler :P

      mais il faut éviter de le lire quand même.

    • …même si ce n’est pas vrai, mon cerveau est cheaté et je vais avoir une surprise! merci les gars :-)

    • “Cheaté” !! Alors que “floué” est si beau et même plus approprié; vous vous surpassez en anglicisme jon8!

    • N’empêche Breaking Bad, The Wire et le diptyque Life on Mars/Ashes to Ashes!

      De la télévision de haute qualité…

    • The wire a été longtemps ma #1
      …et là les Sopranos ont mêlé les cartes. J’arrive plus à me décider. D’où la raison pour laquelle j’ai recommencé The Wire ce mois-ci.

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