Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 9 décembre 2013 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (8)

    Quand James Gray dénonce un critique «corrompu»

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    La relation entre les réalisateurs et les critiques de cinéma, qui n’a jamais vraiment été des plus chaleureuses, vient de subir un coup dur. Et non, il ne s’agit pas de Uwe Boll qui songe à renfiler ses gants de boxe, mais bien de propos virulents émis par un réalisateur qui a pourtant toujours fait preuve d’érudition et de cordialité.

    James Gray, auteur du drame historique The Immigrant avec Marion Cotillard et Joaquin Phoenix, a profité d’une tribune au Festival du Film de Marrakech, la semaine dernière, afin de déverser son fiel sur une critique négative de son film écrite par Peter Bradshaw du Guardian. Quelques extraits :

    Bien sûr que je le prends personnellement. Cette année, j’ai essayé d’en lire aussi peu que possible, mais le publiciste m’a envoyé quelques critiques, en particulier du Royaume-Uni, que j’ai trouvées exaspérément débiles. N’importe quel argument peut être fait pour ou contre un film, mais la critique du Guardian était l’une des plus stupides que j’ai jamais lues.

    Il dit que le film s’effondre lorsqu’on voit une scène selon lui grotesque dans laquelle Caruso chante pour des immigrants. Qui est en fait la recréation d’un évènement réel. Donc, si vous allez faire de ma stupidité à mettre en scène cet évènement le propos central de votre critique, vous feriez mieux de vérifier vos faits. Et il ne l’a pas fait. Il n’était pas censé savoir que j’avais recréé ce concert, sauf que c’était dans les notes de presse. Donc, il était non seulement stupide, mais paresseux.

    Il n’a pas d’obligation à aimer ou pas un film. Il peut dire tout ce qu’il veut. Mais il ne peut pas se tromper sur les faits. Vous pouvez disputer une opinion, mais je ne peux pas vous dire que 2 plus 2 égale 7. Ce n’est pas de la bonne critique. Alors je me suis dit, il a échoué en tant que critique. Son travail consiste à éduquer le lecteur, donc il est en fait corrompu, en plus de desservir ses lecteurs en leur disant que quelque chose ne s’est jamais produit alors que c’est faux.

    Mais c’est un peu plus compliqué que ça. Je cite le paragraphe problématique en question, et non traduit, afin que vous puissiez vous faire une idée du débat sans interférence linguistique.

    Everything about the way The Immigrant has been furnished and designed shows how genuinely concerned Gray is to make his film authentic. Yet, having exhaustively established that Ellis Island is a tough place and its officers tough people, Gray asks us to believe that it would lay on a lavish theatre show to entertain its hospital patients – starring Caruso, no less! Fancy society folk in Manhattan pay an awful lot of money to hear Caruso, and his fee must presumably be huge. Would the Ellis Island authorities really pay that kind of cash to entertain the poor immigrants? Or would Caruso do it for nothing?

    Le noeud de la défense de l’argumentaire de Bradshaw se trouve à mon avis dans le passage en gras, alors qu’il critique non pas la fidélité du cinéaste par rapport aux faits historiques, mais exprime son scepticisme envers sa méthode artistique. En d’autres mots, il reproche à Gray de faire une transition tonale trop abrupte, qui jure avec son souci du détail hyperréaliste évoqué au préalable. Bradshaw ne dit pas que cet événement n’a pas pu avoir lieu dans un contexte historique, mais plutôt qu’il n’est pas à sa place dans le schéma narratif. À ce que je sache, The Immigrant est une oeuvre de fiction, pas un document pédagogique. Et c’est la qualité cinématographique et non pas une quelconque exactitude historique qui devrait être prise en compte dans une critique de cinéma.

    Bradshaw, pour sa part, a été manifestement secoué par l’invective de Gray. Il a envoyé une réponse fort diplomatique à un collègue de Filmmaker Magazine, affirmant entre autres «Je connais et j’ai admiré l’oeuvre de James Gray depuis bientôt 15 ans, depuis que je l’ai rencontré à Cannes et que j’ai vu The Yards. En particulier, je crois que We Own the Night est un film fascinant, qui grandit dans notre esprit avec le temps qui passe».

    Dans le post d’IndieWIRE qui rapporte cette affaire, on apprend que ce n’est pas la première fois que Gray s’en prend aux critiques qui descendent The Immigrant. En effet, il a servi une réplique encore plus expéditive et explicite à Cannes, en mai dernier, à ceux qui déploraient la «lenteur» de son film. «Ce n’est pas un endroit pour regarder Transformers 3. Ils peuvent tous aller se faire foutre», a-t-il répliqué. Là-dessus, je suis pas mal plus d’accord avec lui.

    Aux dernières nouvelles, The Immigrant devrait prendre l’affiche en Amérique du Nord quelque part au mois d’avril.

    À lire aussi :

    > Un critique et un réalisateur montent dans un ring…
    > Un critique dans la mire des Avengers
    > La transgression coûteuse d’un critique
    > Le critique, ce tyran


    • Vous avez tout à fait raison dans votre argumentation, M. Siroka. Mauvaise lecture de James Gray. Quelle mouche pique donc certains créateurs? De toute évidence certains ont perdu jusqu’au sens de la nuance?

      Je pense qu’il en a contre les critiques britanniques en général, qui semblent s’être ralliés en bloc contre son film. Alors que les Américains, généralement peu cléments envers lui, ont pas mal aimé. C’est quand même curieux ce schisme culturel. À voir sur Metacritic. -js

    • James Gray ferait mieux de vérifier ses faits : Transformers 3 est non seulement très (trop) long pour ce qu’il est censé être, mais le spectateur doit en plus endurer d’innombrables scènes de remplissage pour en arriver à l’action, qui est également interminable.

    • La réaction de Gray est démesurée, mais il n’a pas tout à fait tort, ou en tout cas il a relevé un argument qui était effectivement bien pauvre sans réussir à le démonter comme il faut.

      Oui, Bradshaw ne dit pas que la scène ne peut pas avoir eu lieu dans le réel, mais plutôt qu’il n’y croyait pas dans la logique du film de Gray. Mais tout de même, sans avoir vu le film (maudit qu’on l’attend celui-là), je trouve l’argument assez poche: je m’en fous pas mal du degré de réalisme d’une scène. Bradshaw devrait plutôt se demander pourquoi elle détonne, et s’il y a quelque chose à creuser dans cette rupture de ton (il n’a pas vu les autres films de Gray? Il n’a jamais remarqué qu’il a tendance à amplifier certains détails de la mise en scène au détriment du réalisme?) Dans l’état, on dirait qu’il se plaint que le film n’est pas assez réaliste à son goût, et il insiste sur cette impression de réalisme avec ses questions, ne semblant pas se préoccuper de ce que la scène peut nous montrer ou non, ce qui est franchement insignifiant.

      Et Gray dit que le critique devrait éduquer le public: il n’a pas tort, mais le critique devrait éduquer le public pour l’aider à lire une image, pas pour lui faire un cours d’histoire. Bref, Gray est un peu aussi à côté de la plaque, même si ce qu’il dit n’est pas tout à fait faux.

      Oui bien d’accord que les deux ont chacun des bons arguments, et je dois dire que, par rapport au film, j’ai un préjugé favorable envers Gray, qui n’a fait que des bons ou des très bons films. -js

    • Je crois beaucoup en l’expression “faire ses devoirs”. Que Bradshaw trouve ou non que la scène a été mal amenée dans le film, il devrait savoir si oui ou non cet événement s’est réellement produit.

      Si je pouvais avoir confiance qu’il connaît effectivement la réalité historique, alors je lui accorderais la latitude de trouver que celle-ci ne s’insère pas avec bonheur dans le reste du film.

    • Après les critiques des films qui ne respectent pas la réalité historique, voici les critiques des films qui la respectent trop.

      En tous les cas, l’argument de Bradshaw ne me touche absolument pas en tant que futur spectateur. La partie que vous citez sonne comme s’il espérait un certain type de film, avec une sorte d’harmonie tonale: il reproche ainsi au cinéaste de ne pas suivre une ligne artistique qu’il a lui-même tracée.

      Peut-être que Gray a voulu “ploguer” l’anecdote de Caruso au détriment de l’unité narrative du film. Ça se peut qu’il ait voulu en faire trop. Mais Bradshaw parle du point de vue de quelqu’un qui trouve cela invraisemblable plutôt qu’incongru. Si tu veux critiquer négativement quelque chose, il me semble que la règle d’or est d’être blindé dans ta connaissance du sujet. Bradshaw semble avoir ignoré cette règle de base.

      Et parlant de point de vue, je pense que plusieurs critiques gagneraient à parler davantage au “je”, ce qui laisserait un peu plus d’espace de dissidence au spectateur et un peu plus de bénéfice du doute aux réalisateurs. En s’exprimant comme s’ils décrivaient la réalité entière et totale du film, cela suggère parfois une omniscience qui rebute bien des gens et des créateurs.

    • @js

      “et je dois dire que, par rapport au film, j’ai un préjugé favorable envers Gray, qui n’a fait que des bons ou des très bons films.”

      Indeed, d’autant plus que Bradshaw n’a pas aimé les deux derniers films de Gray, alors que We Own the Night est un authentique chef d’oeuvre, et Two Lovers n’est pas loin derrière.

    • J’ai vu le film hier. Malgré un état de mélancolie profond qui me prédisposait pourtant à un abondant flot lacrymal, le film m’a laissé de marbre au-delà de toutes ses qualités plastiques. Pour la scène discutée, n’étant pas nécessairement très versé en «immigration new-yorkaise» (et encore moins en opéra), elle m’a justement déconcerté au même titre que M. Bradshaw.

      Ma première impression en était justement une de scepticisme : WTF? Caruso a-t-il non seulement partagé avec la scène avec un «dilettante», mais a de surcroît chanté pour des laissés pour compte? Bon, il n’est pas rare de voir aujourd’hui des trucs philanthropiques à la Pavarotti & Friends, mais la scène suscite quand bien même la curiosité.

      Quant à ma deuxième réaction, elle ne relevait pas d’un scepticisme sur l’exactitude des faits, mais sinon de la relevance de cet épisode dans l’intrigue. L’anachronisme convoqué par l’une des stars les plus mondaines se donnant en représentation dans un des lieux les plus malfamés de New York ne pouvait bien sûr pas être anodin. James Gray est un cinéaste rigoureux qui s’est forcément largement documenté sur le contexte sociohistorique de l’époque pour le transgresser (ce qui n’est de toute façon pas le cas) avec un mobile.

      Après coup, je pense que c’est une façon de montrer la façon dont le film s’efforce d’aller au delà des surfaces, voire d’inviter le spectateur à assassiner certaines apparences. La question que suscite la performance de Caruso en ces lieux, c’est la même que suscitera la rédemption du personnage de Joaquin Phoenix (je n’en dis pas plus) : comment des individus apparemment vils qui traitent ces gens comme du bétail peuvent-ils être aussi capable de gestes éminemment «altruistes» ? Caruso à Ellis Island au milieu de tous ces gardiens véreux, c’est un peu un plaidoyer contre le manichéisme.

      Ok. F***. Je pars en couille.

    • Depuis Little odessa, je suis la carrière de James Gray et si certains de ces films ont des défauts, on ne peut lui enlever la façon très personnelle dont il exploite ses thèmes récurrents (lien filial, relation avec le père, quartiers ouvriers..). Personnellement, je dois avouer qu’une critique de critique est de bonne guerre même si il est peut-être allé trop loin.

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